vendredi 11 octobre 2019

Des Indes Galantes de Rameau mode de Clément Cogitore et Bintou Dembélé magnifiées par Leonardo Garcia Alarcón mais égarées dans le trop grand vaisseau Bastille

Paris. Opéra Bastille. Mardi 8 octobre 2019

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Indes galantes. Photo : (c) Little Shao / Opéra national de Paris

Pour son entrée à l’Opéra Bastille aux proportions beaucoup trop vastes pour lui, l’opéra-ballet les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) ont été téléportées par le plasticien vidéaste Clément Cogitore de l’apparat du Versailles de Louis XV aux danses urbaines. Malgré cette transposition, les trois heures trente de musique et de spectacle sur le plateau de Bastille trop spacieux pour un opéra de l’époque baroque, suscite une désillusion scénique heureusement compensée par l’enchantement musical.

Les quatre Entrées précédées d’un Prologue des Indes Galantes, premier opéra-ballet de Rameau, ne possèdent pas une dramaturgie structurée, et leur dimension exotico-colonialiste est singulièrement datée. Cinquante ans après la fastueuse et mémorable production de Maurice Lehmann en 1952 à l’Opéra Comique où elle a été donnée près de 290 fois, il convenait sans doute d’actualiser le propos, et d’essayer de remplir les vides. La mise en scène de Cogitore n’y parvient pas, bien qu’elle transpose les Indes orientales et occidentales rêvées par Fuzelier et Rameau dans l’univers postcolonial et multiculturel des villes modernes, où « de jeunes gens dansant au-dessus d’un volcan » affrontent des forces de l’ordre quasi robotisées. Et c’est là, à l’issue de la huitième représentation où j’étais, que le désappointement s’impose.

Mais côté fosse tout d’abord, Leonardo Garcia Alarcón dirige avec allant, énergie et un sens des contrastes et des nuances à donner le vertige qui attribue à cette musique une couleur, une vivacité, une motricité de bon aloi. Avec le chef cl-aveciniste argentin, pas une seconde d’ennui dans ces pages de l’un des compositeurs les plus puissamment inventifs du XVIIIe siècle français. A la tête de sa Cappella Mediterranea, il occupe la fosse (et le plateau avec un trio violon, viole de gambe, clavecin) avec des instruments d’époque et des cordes en boyau accordés à 415 Hz, ce qui met en avant les subtilités des teintes lunaires au détriment de la brillance sonore. Cette énergie est enrichie par ce qui constitue le principal attrait de cette nouvelle production, le fait d’avoir convoqué la fine fleur du chant français et belge pour ce répertoire, Sabine Devieilhe, Julie Fuchs, Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey, Alexandre Duhamel… dans plusieurs rôles.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Indes galantes. Photo : (c) Little Shao / Opéra national de Paris

Les danseurs de la compagnie Rualité, engagés en lieu et place des ballets baroques, proposent une avalanche de danses de rue chorégraphiées par Bintou Dembélé enveloppées dans un écrin baroque des plus incongrus. La mise en scène escamote une vue d’ensemble et privilégie quelques tableaux relégués en fond de plateau constitués de réactualisations du livret de Louis Fuzelier plutôt mince il est vrai. Les Turcs de Rameau sont transposés chez les migrants, l’eldorado des Incas se trouve dans la réussite médiatique, un manège pour enfant se transforme en prison… Ce spectacle ne donne pas dans la délicatesse, mais ç’aurait pu être pire, même si la direction d’acteur du plasticien scénographe qu’est Cogitore ne sert pas les chanteurs, qui se retrouvent souvent en situation statique face au public, comme s’il s’agissait d’une exécution concertante en costumes. Si les danses sont pour le moins décalées en regard de la musique, il convient néanmoins de saluer la prise de risques des danseurs, qui assurent des voltiges et des figures chorégraphiques de haute virtuosité avec une assurance époustouflante.

Dans le Prologue la déesse de la jeunesse Hébé, la merveilleuse Sabine Devieilhe organise un défilé de mode interrompu par Bellone, déesse de la guerre, qui habille en CRS plusieurs danseurs. La première Entrée (le Turc généreux) suscite une obscure variation sur la tragédie des migrants qui meurent en traversant la Méditerranée, avec épave arrachée d’un cratère par un immense bras hydraulique planté au beau milieu de plateau avant d’être enveloppée de couvertures de survie, tandis qu’Emilie (Julie Fuchs, magique) invite les naufragés à reprendre la mer. Les Incas du Pérou sont un banal affrontement entre populations urbaines et forces de l’ordre avec tentative maladroite de réhabilitation du grand-prêtre Huascar (Alexandre Duhamel), et transformation de l’éruption volcanique précipitée par ses manœuvres en battle anodine. Les Fleurs, fête persane a pour cadre le le quartier rouge d’Amsterdam où les jeunes prostituées sont exposées dans des vitrines, puis, une fois que les couples formés, dans un jardin pour enfants avec manège et phalène-fantôme suspendue dans les airs. Enfin, Les Sauvages mettent en cage le héros indigène, Adario (Florian Sempey), tandis que le Portugais Don Alvar (Alexandre Duhamel) et le Français Damon (Stanislas de Barbeyrac) se disputent les faveurs de la fiancée d’Adario, Zima (Sabine Devieilhe), habillée en pom-pom girl. Pour clore cette entrée, la Danse du calumet de la paix, assez irrésistible…


Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Indes galantes. Photo : (c) Little Shao / Opéra national de Paris

Pour ce qui concerne la seconde partie du genre « opéra-ballet », si la diversité des danses de rue est bel et bien présente (je laisse aux spécialistes dont je ne suis pas le soin d’énumérer la diversité présumée des styles), l’on ne peut qu’être admiratif devant les mouvements et les acrobaties qui s’amoncèlent dans la chorégraphie de Dombélé, bien qu’elles ne puissent combler les vides d’une mise en scène sans direction d’acteur au sein d’un espace bien trop vaste. Mais les chanteurs n’hésitent pas à donner de leurs personnes en se mêlant aux danseurs, sans pour autant parvenir à fusionner tous les tenants du spectacle…

Heureusement, côté distribution, rien à redire. Au contraire. Sabine Devieilhe impose sa voix délicate dans trois personnages très différents, qu’elle habite tous avec la même intensité. Jodie Devos convainc dès son apparition en lumineux Amour, et Julie Fuchs instille tour émotion et malice à la courageuse Emilie et à la piquante Fatime. Côté hommes, Mathias Vidal se taille la part du lion, sans faire pour autant de l’ombre à Stanislas de Barbeyrac, Alexandre Duhamel et Edwin Crossley-Mercer. Peu à l’aise en Bellone, Florian Sempey est un formidable Adario et son duo avec Sabine Devieilhe est un moment de pur bonheur. Leonardo García Alarcón laisse le public applaudir longuement la Danse du Calumet de la paix. Il obtient ainsi toute l’attention requise lorsque la musique reprend, laissant ainsi l’auditoire goûter les beautés de la longue Chaconne finale, tandis que tous les danseurs et chanteurs remontent par le cratère du volcan central, et viennent s’asseoir les uns à côté des autres comme pour une photo de famille.

S’ensuit un tonnerre d’applaudissements, preuve que ces artistes éloignés des codes de l’opéra savent susciter l’engouement du public...

Bruno Serrou

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