samedi 15 septembre 2018

Karlheinz Stockhausen et son hypnotique rituel universel « Inori » ont ouvert avec grand succès la programmation musicale du Festival d’Automne à Paris


Festival d’Automne à Paris. Philharmonie de Paris. Salle Pierre Boulez. Vendredi 14 septembre 2018

Karlheinz Stockhausen (1928-2007) dirigeant Sirius. Photo : collection Festival d'Automne à Paris

Il est des soirs où l’on aimerait avoir le don d’ubiquité. D’un côté, Radio France, où l’Orchestre Philharmonique maison donnait en ouverture de programme la création mondiale attendue d’un nouvel opus du compositeur argentin Martin Matalon, Rugged pour double orchestre, et, de l’autre, une partition-phare pour orchestre fort rare en France, Inori, de l’un des maître de la musique du XXe siècle, Karlheinz Stockhausen, qui, s’il n’était mort en 2007, aurait eu 90 ans cette année.

Karlheinz Stockhausen (1928-2007). Photo : collection Festival d'Automne à Paris

Très souvent invité par le Festival d’Automne à Paris, qui a proposé plusieurs premières françaises de sa création, il était donc naturel que la manifestation fondée par Michel Guy en 1972 rende hommage à Stockhausen. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette manifestation qu’Inori a connu sa création française en 1978 sous la direction du compositeur. De cette sous-titrée « Adorations pour un ou deux solistes et orchestre », cette œuvre rarement donnée dans sa version pour grand orchestre - l’Ensemble Intercontemporain a en revanche programmé plusieurs fois la version pour trente-trois instruments amplifiés, notamment sous la direction de Péter Eötvös  -, a pour instrumentarium originel quatre vingt neuf musiciens [bois par quatre (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons)], huit cors, quatre trompettes, trois trombones dont un basse, tuba, quatre percussionnistes, piano, quatorze premiers et douze seconds violons, dix altos, huit violoncelles et huit contrebasses à cinq cordes, auxquels s’ajoutent deux mimes-danseurs, une spatialisation scénique (dont un praticable sur lequel sont installés les mimes) et sonore, ainsi qu’un jeu de lumières. Venu de la langue japonaise, le terme Inori signifie Prière, Invocation ou Adoration.

Photo : (c) Philharmonie de Paris

Conçu en 1973-1974, créé au Festival de Donaueschingen le 18 octobre 1974 par l’Orchestre de la Südwestfunk (SWR) dirigé par Stockhausen, Inori est destiné autant à la salle de concert qu’au théâtre, avec orchestre ou bande, et un mime dansant, ou deux ou trois jouant simultanément. Dans ce rituel pour les oreilles et pour les yeux, Stockhausen exalte la forme spirale sous laquelle a placé sa création entière, et qui entraîne dans son constant tournoiement toutes les dimensions de l’œuvre. A l’origine, une forme fondamentale ou « formule » d’une minute environ dont la fertilité engendre près d’une heure et quinze minutes de musique. Cette invention conduite avec une rigueur unique n’annihile aucunement la musicalité, mais suscite toute une mystique et une cosmologie, dans l’esprit de la Grèce antique dont le côté répétitif plus aéré, stylé et créatif que chez les minimalistes américains, tient d’un nouvel ordonnancement de l’univers. Ladite formule se divise en cinq segments ou « membres séparés » (Stockhausen) par des échos et des silences qui durent  environ douze, quinze, six, neuf et dix-huit minutes et qui délimitent autant de composants, rythme, dynamique, mélodie, harmonie et polyphonie, ce dernier contenant un moment « transcendantal » non mesuré, des points d’orgue et un très long final confié aux seuls grelots indiens, chaque composant permet au compositeur de retracer à grands traits l’histoire de la musique depuis les temps archaïques. Quant aux danseurs, ils adoptent diverses attitudes de prières, empruntées au yoga, au temple d’Angkor ou au rituel catholique de la messe utilisés comme des timbres ou des tempos. A travers ces religions du globe, leur gestuelle qui compte treize positions et sont exécutés de façon synchrone avec l’orchestre, selon que les bras, mains ou doigts se rapprochent au s’éloignent du cœur, déterminent ou représentent les paramètres sonores, hauteurs, durées, timbres, nuances.

Photo : (c) Philharmonie de Paris

C’est l’Orchestre de l’Académie de Lucerne, académie dont Pierre Boulez avait assuré la direction artistique de plusieurs sessions à la demande de son ami Claudio Abbado, et désormais dirigée par Wolfgang Rihm, qui l’a interprété le 14 septembre dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris dans le cadre du Festival d’Automne. La formation était naturellement spatialisée, mais selon un dispositif dispersé sur le seul plateau de la Philharmonie, avec des groupes de pupitres répartis dans l’espace et séparés par d’autres instruments, tandis que le jeu de cloches indiennes se trouvait face au chef sous le praticable où s’exprimaient les mimes-danseurs. Cet « office mystique » impressionnant et hypnotisant qui s’est déroulé devant un public nombreux fasciné et silencieux devant un tel rituel aux sonorités riches et variées, certains spectateurs découvrant l’étant tout autant par la salle qu’il découvraient, a été magistralement interprété par cette équipe jeune et conquise par la partition, dirigée par un jeune chef hongrois, Gergely Madaras, assistant de Pierre Boulez à l’Académie du Festival de Lucerne de 2010 à 2013, proche de George Benjamin et de Péter Eötvös, et actuel directeur musical de l’Orchestre Dijon-Bourgogne qui devrait occuper les mêmes fonctions à l’Orchestre Philharmonique de Liège en septembre 2019. Il faut également saluer les deux mimes-danseurs, Emmanuelle Grach et Jamil Attar pour leur incroyable performance, autant côté synchronisation que côté fluidité et constance de la gestique.

Inori, saluts. Photo : (c) Bruno Serrou

Une soirée de bon augure pour la belle programmation musicale de l’édition 2018 du Festival d’Automne à Paris, dont l’un des points-forts est le portrait en cinq épisodes (1) du génial compositeur canadien Claude Vivier, mort assassiné à Paris dans la nuit du 7 au 8 mars 1983 à l’âge de trente-quatre ans.

Bruno Serrou

1) Les 27 septembre (Auditorium de Radio France), 8 (Théâtre de la Ville/Pierre Cardin) et 25 (Auditorium de Radio France) octobre, 16 novembre (Philharmonie de Paris, Cité de la musique), et du 4 au 8 décembre (Théâtre de la Ville/Pierre Cardin) et du 17 au 19 décembre (Nouveau théâtre de Montreuil) pour le « rituel de mort » Kopernikus mis en scène par Peter Sellars

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