vendredi 7 septembre 2018

Daniel Barenboïm dans les pas de Pierre Boulez à la Première Biennale Pierre Boulez

Paris, Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Jeudi 7 septembre 2018

Affiche de la Première Biennale Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris. Phot : (c) Philharmonie de Paris

A l’origine, avec Laurent Bayle, de la Biennale Pierre Boulez, Daniel Barenboïm a dirigé deux concerts cette semaine à la Philharmonie de Paris. Le premier dans un programme monographique Claude Debussy, l’un des créateurs favoris de Pierre Boulez, le second plus boulézien encore autour du rituel, puisque constitué de l’une des œuvres phares du compositeur Boulez, Rituel in memoriam Bruno Maderna, et l’une des partitions fétiches du chef d’orchestre Boulez, le Sacre du printemps d’Igor Stravinski.

Pierre Boulez et Daniel Barenboïm. Photo : DR

« J’ai connu Daniel Barenboïm au Domaine musical, me rappelait Pierre Boulez lors d’un entretien qu’il m’accorda en 2007 à l’occasion des quarante ans de l’Orchestre de Paris (cf. mon livre Entretiens avec Pierre Boulez 1983-2013, Editions Aedam Musicae, 2017). J’avais entendu parler de lui par Friedelind Wagner, petite-fille de Richard Wagner, et je l’ai engagé pour l’un de ses tout premiers concerts parisiens. Je l’ai dirigé à l’Odéon dans le Kammerkonzert d’Alban Berg avec la violoniste polonaise Wanda Wilkomirska. En 1975, Daniel, alors directeur musical de l’Orchestre de Paris, savait très bien que j’avais coupé les ponts avec la France depuis un bon moment, tandis que Michel Guy [NDR : fondateur du Festival d’Automne à Paris et Secrétaire d’Etat à la Culture de Valéry Giscard d’Estaing] pouvait me parler de l’éventualité de me produire avec l’Orchestre de Paris avec plus d’autorité, si je puis dire. Il m’a dit « Ah, cela suffit, maintenant. Il faut que vous dirigiez cet orchestre, puisque vous n’avez jamais plus dirigé d’orchestre français depuis votre départ en 1968 ». Barenboïm m’étant très proche, j’ai répondu « bon, eh bien pourquoi pas ».Ce soir de 1975, j’ai accompagné Daniel dans le Cinquième Concerto de Beethoven, et j’ai dirigé l’orchestre dans la version originale de l’Oiseau de feu de Stravinski. Les quinze ans de Barenboïm à la tête de l’Orchestre de Paris ont contribué à améliorer les choses. Daniel a fait des cycles, travaillé les différents styles, etc. Il a réalisé un travail considérable. Un travail qu’il a fait pour lui-même aussi, parce que, au début, il n’avait pas lui-même une grande expérience du métier de chef. »

Une partie du dispositif de Rituel in memoriam Bruno Maderna de Pierre Boulez. Photo : (c) Philharmonie de Paris

Tout jeune encore lorsqu’il fit la connaissance de Pierre Boulez, Daniel Barenboïm est resté proche du compositeur chef d’orchestre, l’invitant très souvent à diriger les phalanges dont il était le directeur musical, le Chicago Symphony Orchestra et la Staatskapelle Berlin, deux formations avec lesquelles Boulez a enregistré de nombreux disques pour le label DG. C’est avec l’orchestre berlinois, qui est aussi celui de l’Opéra « Unter den Linden » que Daniel Barenboïm a donné dans la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie la pièce naturellement spatialisée composée en 1974 à la suite du décès du grand compositeur chef d’orchestre vénitien Bruno Maderna (1920-1973), proche de Boulez et membre comme lui de l’école dite de Darmstadt où ils se sont rencontrés en 1952, à l’instar entre autres Luigi Nono et Karlheinz Stockhausen. Rituel in memoriam Bruno Maderna est du point de vue organisationnel une pièce complexe, mais musicalement facile d’accès, car de conception obsessionnelle et répétitive. 

Pierre Boulez, Bruno Maderna et Karlheinz Stockhausen à Darmstadt en 1955. Photo : DR

Conçue quelques années avant Répons, qui utilise l’outil informatique de l’IRCAM, institut encore en gestation au moment de la composition de Rituel, Boulez célèbre la mémoire de son ami Maderna avec un ensemble orchestral composé de huit groupes aux effectifs croissants et disposés séparément sur le plateau, mais toujours pourvu d’une percussion : un hautbois, deux clarinettes, trois flûtes, quatre violons, un quintette à vent, un sextuor à cordes, un septuor de bois et un groupe de quatorze cuivres, ce dernier, le plus sonore, dispose de deux percussionnistes, principalement gongs et tam-tam, le gong le plus grave donnant les départs de chacune des sections. Plus tard, riche de l’expérience de Répons, Pierre Boulez suggéra sa préférence de voir les huit groupes instrumentaux de Rituel répartis dans l’espace.

Daniel Barenboïm dirigeant Rituel in memoriam Bruno Maderna. Photo : (c) Philharmonie de Paris

C’est cette dernière option qu’a retenue Daniel Barenboïm, qui, avant l’exécution de l’œuvre, a choisi de la présenter et de la commenter longuement, cherchant à rassurer le public pourtant déjà largement conquis, de l’écoute aisée de cette partition complexe, expliquant les nuances entre « compliqué » et « complexe », au risque de se mélanger les pinceaux en reprenant les termes. Cette présentation, bonne a priori, mais plus longue à exprimer, avec l’appui d’exemples exécutés par l’orchestre, que l’œuvre elle-même, alors même que l’analyse de Dominique Jameux publiée dans le programme de salle était amplement suffisante, d’autant plus qu’elle est remarquablement écrite et concise. Quoi qu’il en soit, l’œuvre sonne magistralement dans la grande salle de la Philharmonie, et l’on ne peut être qu’envoûté par le rendu sonore, à l’exception des deux ensembles situés côté jardin et un troisième au fond, tous au dernier étage, qui ont suscité une forte réverbération.

Le Sacre du printdemps d'Igor Stravinski chorégraphié par Maurice Béjart et dirigé par Pierre Boulez au Festival de Salzbourg en 1960. Photo : DR

Œuvre fétiche de Pierre Boulez, le rituel sacrificiel brut et primitif d’Igor Stravinski le Sacre du printemps ponctue sa carrière, depuis ses études avec Olivier Messiaen, enregistrant son premier disque officiel avec un orchestre symphonique, l’Orchestre National de France, pour la Guilde du Disque en 1963, et qu’il réenregistrera à deux reprises par la suite, avec l’Orchestre de Cleveland (CBS/Sony, DG), sans compter le DVD avec le BBC Symphony, et qu’il aura dirigé avec tous les grands orchestres du monde, faisant notamment ses débuts à la tête du Philharmonique de Berlin à Salzbourg en 1960 pour la chorégraphie de Maurice Béjart, avant de le refaire pour la scène en 2002 à la demande de Bartabas pour ses chevaux avec l’Orchestre de Paris. Chaque interprétation du Sacre permettait de suivre le développement de la pensée du chef, depuis la version virtuose et d’une précision rythmique des débuts, jusqu’à la souplesse et la luxuriance sonore de la fin, en passant par la fluidité et la transparence des textures, mais préservant un continuum rythmique d’une stabilité impressionnante à chaque reprise de l’œuvre. Pierre Boulez m’avait rapporté que Stravinski avait détesté sa conception de l’œuvre à chaque fois qu’il l’entendait sous sa direction, cela jusqu’à sa mort en 1971.

Daniel Barenboïm et la Staatskapelle de Berlin dans le Sacre du printemps d'Igor Stravinski. Photo : (c) Philharmonie de Paris

Daniel Barenboïm s’est avéré loin de la vivacité et des contrastes inouïs que seul Pierre Boulez savait mettre en jeu - ce qui bien évidemment n’empêche pas d’autres chefs d’offrir des interprétations tout aussi saisissantes de l’œuvre -, à la tête d’un Orchestre de la Staatskapelle de Berlin moins virtuose qu’attendu, à commencer par l’entrée exposée par un basson tremblotant à l’excès. La direction de Barenboïm a retenu l’intensité des variations de tempos, épaissit les étoffes de l’orchestre, écrasé le nuancier, faisant ainsi du Sacre du printemps une œuvre plutôt germanique que russo-française.

Bruno Serrou

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