jeudi 2 mars 2017

Soirée mi sérieuse mi canaille du Quatuor Voce au Cabaret Sauvage pour son nouveau CD Alpha

Paris. Parc de La Villette. Cabaret Sauvage. Mardi 28 février 2017

Quatuor Voce et le public du Cabaret Sauvage. Photo : (c) Bruno Serrou

A l’occasion de la parution de son remarquable disque publié par le label Alpha (1), le Quatuor Voce a donné un concert hors normes en un lieu inattendu, un chapiteau de cirque permanent devenu cabaret tout de velours, de glaces et de boiseries évidées, où il a joué les œuvres réunies sur le CD intitulé « Lettres intimes ».

Quatuor Voce. Photo : (c) Masha Mosconi

Les Voce, trois filles, Sarah Dayan, Cécile Roubin, qui alternent les pupitres de premier et second violons, et Lydia Shelley au violoncelle, et un garçon, l’altiste Guillaume Bercker, ont choisi pour la présentation de leur nouveau disque le Cabaret Sauvage, qui s’ouvrait pour l’occasion à la musique classique, nom et lieux allant apparemment à l’encontre de l’image du quatuor d’archets dont la forme et le répertoire sont réputés sérieux, complexes, exigeants et plus élitistes encore que la musique classique et contemporaine. La promiscuité avec le public, les tables disséminées en cercle autour de la scène sur lesquelles le public consomme bière et autres rafraîchissements, tout en restant parfaitement attentifs et à l’écoute des artistes et de la musique que la plupart découvre. Deux aires de jeu sont aménagées, l’une sur un plateau de tréteaux, l’autre au milieu de la salle. Même si l’acoustique est loin d’être parfaite pour le quatuor, sèche et non réverbérée au point qu’il est nécessaire de poser des micros sur chaque instrument ce qui donne l’impression d’écouter un disque plutôt qu’une prestation en direct, la proximité des musiciens avec les spectateurs est rarement atteinte à un tel degré dans une salle de concert, et pas même voire dans un lieu patrimonial. Avant chaque œuvre du programme, un animateur attablé avec un présentateur place la pièce dans son contexte historique et biographique de son auteur, tandis que durant l’exécution de la partition, les lettres et écrits dudit auteur sont projetées sur deux écrans encadrant la scène.

Quatuor Voce. Photo : (c) Masha Mosconi

Réunissant trois œuvres « Mittle Europa », le disque Lettres intimes tire son titre du second Quatuor à cordes de Leoš Janáček (1854-1928). Une œuvre autobiographique inspirée par le second grand amour du compositeur morave, Kamila Stösslová (1891-1935) de trente-huit ans sa cadette. Mariée et mère de deux enfants, elle restera pour Janáček, lui-même marié mais ayant perdu ses deux enfants, un amour platonique qui allait perdurer pendant plus d’une décennie, de 1917 à 1928. Cet amour allait inspirer trois héroïnes de ses opéras, le rôle-titre de Katja Kabanova, la renarde de La petite renarde rusée et Emilia Marty de L’affaire Makropoulos, mais aussi les chefs-d’œuvre que sont Le journal d’un disparu, la Messe glagolitique et la Sinfonietta. Si ces partitions attestent de l’impossible relation amoureuse de Janáček pour Stösslová, qui se tenait à distance de son soupirant, le Quatuor à cordes n° 2 atteste de la passion du compositeur qui lui adressa plus de sept cents lettre d’amour, allant jusqu’à lui envoyer une lettre  jours l’ultime année de sa vie. Mourant, Kamila lui fit la grâce d’être à son chevet…

Kamila Stösslová (1891-1935). Photo : DR

Béla Bartók a écrit lui aussi son Quatuor à cordes n° 1 en la mineur op. 7 Sz. 40 BB. 52 sous le coup d’un événement intime, son amour pour la violoniste Stefi Geyer (1888-1956). Ecrit en 1907-1909, le premier des six quatuors d’archets du compositeur hongrois est entièrement placé sous le signe de la passion. La partition se situe dans le prolongement des dix-sept quatuors de Beethoven, le cadet allant même jusqu’à emprunter le Muss es sein? du seizième quatuor de son aîné. L’on y retrouve aussi Wagner, Liszt et surtout Debussy sur le plan harmonique, tandis que sur les plans de la vitalité rythmique et de la cohésion de la forme, tout Bartók est déjà inclus, notamment l’opéra le Château de Barbe-Bleue (1911).

Stefi Geyer (1888-1956). Photo : DR

Dédiées à Darius Milhaud, les Cinq pièces pour quatuor à cordes d’Erwin Schulhoff (1894-1942) datent de 1928. Classé « dégénéré » par les nazis, mort des suites d’une tuberculose dans le camp de concentration de Wützburg en Bavière le compositeur pragois avait été découvert enfant par Antonin Dvorak. 

Erwin Schulhoff (1894-1942) et la danseuse Milča Mayerová en 1931. Photo : DR

Juif, homosexuel, communiste, fou de jazz et de tango, il était proche de l’avant-garde de l’Ecole de Vienne, plus particulièrement d’Alban Berg dont il était l’ami. Ill vouait aussi une passion pour la danse : « J’ai une énorme passion pour les danses à la mode, et j’aime danser nuit après nuit avec des hôtesses […] poussé par la folie rythmique et la sensualité insouciante. Cela donne à mon travail une impulsion phénoménale, parce que lorsque je suis conscient je suis incroyablement terre-à-terre, voire primitif. » Ces Cinq pièces pour quatuor à cordes se présentent comme une suite de danses s’ouvrant sur une valse à quatre temps et se concluant par une tarentelle frénétique, après une sérénade grotesque, une danse folklorique tchèque et un tango langoureux, la pièce la plus longue.

Quatuor Voce. Photo : (c) Masha Mosconi

Les Voce instillent à ces trois œuvres une énergie vitale, une fraîcheur juvénile, une poésie pure qui transporte l’auditeur dans un univers d’une humanité douloureuse et charnelle que l’on retrouve pleinement dans leur disque. Le public, qui découvrait ces pages dans sa grande majorité, ne s’y est pas trompé, réservant aux interprètes et au programme un accueil aussi spontané qu’enthousiaste.

Quatuor Voce. Photo : (c) Masha Mosconi

Dans le prolongement du Quatuor à cordes n° 1 de Béla Bartók aux élans populaires hongrois et des Pièces à danser d’Erwin Schulhoff, ouvert à tous les genres et des répertoires éclectiques avec des musiciens venant de divers horizons, le Quatuor Voce a tourné le dos au sérieux du programme du concert pour révéler son côté canaille avec le bandonéoniste Pierre Cussac dans une série de tangos qui ont suscité l’engouement d’un public plutôt jeune qui s’est assez vite essayé à ces mouvements de danse aux contours suggestifs qui demandent sens du rythme et souplesse extrêmes, le terme « cabaret » acquérant cette fois tout son sens.

Photo : (c) Bruno Serrou

Après ce premier programme cette saison 2016-2017, le Quatuor Voce présentera sa propre série de concert en 2017-2018 dans le cadre d’une résidence dans l’enceinte du Cabaret Sauvage. Mais attention, l’adresse (211, avenue Jean-Jaurès 75019 - Paris) est trompeuse : entre les numéros 195 et 221 de l’avenue Jean-Jaurès il y a un grand vide qui est en fait l’adresse des infrastructures du Parc de La Villette autour du Canal de l’Ourcq, le cabaret étant implanté sur la rive nord, à côté du périphérique, tant et si bien qu’il convient d’ajouter une vingtaine de minutes de marche au temps de parcours en métro (station Porte de Pantin).  

Bruno Serrou

1) 1 CD « Lettres intimes. Bartók, Schulhoff, Janáček ». Quatuor Voce. 59mn 50s. Alpha-Classics 268 (Outhère Music) 

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