lundi 13 février 2017

Kaija Saariaho et Raphaël Cendo ont ouvert les XXVIIe Présences de Radio France

Paris. Maison de la Radio. Auditorium Studio 104 (ex-Auditorium Olivier Messiaen). Vendredi 10 février 2017

Kaija Saariaho (née en 1952). Photo : (c) Mats Bäcker / Radio France

Créé en 1991 par Claude Samuel, alors directeur de la Musique de Radio France, Présences, festival voué à la musique contemporaine, retrouve cette année l’esprit monographique de son fondateur, en consacrant sa XXVIIe édition à la compositrice finlandaise Kaija Saariaho (1).

« Ma musique correspond au caractère secret, réservé, craintif, mais généreux des Finlandais. Peut-être notre façon de penser la musique n’est-elle ni légère ni joyeuse - nous puisons au plus profond de notre être. Ma musique est peu loquace, mais chaque note a sa nécessité. »

Finlandaise résidant en France, née en 1952, Kaija Saariaho, l’un des compositeurs contemporains les plus joués dans le monde, est de cette nation septentrionale qui, ce dernier demi-siècle, a produit plus de musiciens de talent qu’aucun autre pays. Les commandes ne cessent d’affluer pour elle ; festivals, orchestres, ensembles, opéras lui consacrent tout ou partie de leurs programmations. « J’ai le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que composer, me disait-elle en mars 2013 dans le cadre d’un portrait que je lui consacrais dans le quotidien La Croix. Plus je suis jouée, plus on entend ma musique, plus on veut me programmer. J’ai ainsi la chance de me concentrer sur ma seule création. » Distinguée pour ses grandes partitions d’orchestre et pour son opéra l’Amour de loin (1) créé au Festival de Salzbourg en 2000 avec un succès immédiat, elle a donné à l’Opéra de Paris Adriana Mater (2006) et, à l’Opéra de Lyon, Emilie (2010). Trois portraits de femmes sur des livrets d’Armin Maalouf auxquels il convient d’ajouter l’oratorio la Passion de Simone (2) qui sont autant de facettes de la compositrice. Ces quatre œuvres sont écrites sur des textes français, parce que, vivant en France, Saariaho baigne au quotidien dans cette langue. « Il m’importe de conduire les mots que je mets en musique. Avec le sur-titrage, les paroles sont désormais toujours comprises, ce qui renforce chez les spectateurs le sentiment de vivre l’opéra. »

Kaija Saariaho. Photo : DR

C’est à Paris que Kaija Saariaho s’est installée pour travailler non loin de l’IRCAM, à l’ombre duquel elle a acquis en vingt-cinq ans une maîtrise de l’informatique musicale hors norme. Ainsi, avec Magnus Lindberg et Esa-Pekka Salonen, elle est des compositeurs finlandais du groupe Ouvrez les Oreilles qui se sont imposés sur la scène internationale. Elève de Paavo Heininen à l’Académie Sibelius d’Helsinki, elle a aussi étudié avec Klaus Huber et Brian Ferneyhough à Fribourg-en-Brisgau. En 1982, elle s’initie à la musique avec informatique à l’IRCAM. Ce premier séjour parisien la met au contact des techniques de composition élaborées par Gérard Grisey, Tristan Murail et Michael Levinas. Ce courant de pensée allait marquer ses œuvres, toujours plus centrées sur le son, matière vivante emplie de micro-vibrations dont l’analyse lui ouvre des perspectives harmoniques de plus en plus larges. Sa musique apparaît ainsi dans une continuité gouvernée par le goût du détail, une sensibilité extrême, une vaste imagination sonore et l’usage de méthodes de composition raffinées. Elle affine sa démarche qui place le timbre au centre de ses préoccupations, associant matériau et forme, tandis que l’ordinateur la conduit à explorer les ressources du son et de les projeter dans le temps. En 1995, le succès du Château de l’âme pour groupe vocal et orchestre au Festival de Salzbourg lui vaut la commande de l’Amour de loin. Son style s’allège, intégrant lyrisme et classicisme. Elle compose pour ses proches, comme le chef Salonen, le violoncelliste Anssi Karttunen, l’ensemble Avanti!. « Ces interprètes, qui connaissent ma musique, discernent son évolution, et avec qui je peux en discuter me sont essentiels. »

Kaija Saariaho. Phoito : DR

Après avoir remporté le Prix des Lycéens 2013, Kaija Saariaho s’est vue consacrer un Domaine privé de la Cité de la musique pour lequel elle s’est préparée pendant deux ans. « Nous avons voulu lier ma musique à celle de Sibelius que je connais intimement. Son œuvre me porte depuis toujours. Quant aux interprètes, ce sont ceux avec qui j’aime travailler. » C’est de ces mêmes interprètes, auxquels s’ajoutent d’autres participants, que Kaija Saariaho s’est entourée pour cette décade que lui consacre Radio France en ce mois de février 2017.

Jennifer Koh, Dima Slobodeniouk, Kaija Saariaho, Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier des dix-huit concerts de cette XXVIIédition de Présences a attiré le banc et l’arrière-ban de la musique contemporaine. En présence bien sûr des deux compositeurs programmés pour l’occasion, Kaija Saariaho et Raphaël Cendo, mais aussi la grande majorité de ceux joués au cours de cette décade, ainsi que nombre de leurs confrères, dont plusieurs aînés, des éditeurs, des instrumentistes, d’anciens directeurs du festival, dont son fondateur, Claude Samuel, et jusqu’au directeur de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner, que l’on a peu l’habitude de croiser dans un tel cadre mais qui programme la saison prochaine la création française de l’opéra en deux parties Only the Sound Remains de la compositrice finlandaise (2). Deux excellentes solistes ont servi les deux œuvres de Saariaho à l’affiche. Créé à Londres par Gidon Kremer et le BBC Symphony Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen dans le cadre des Proms 1994, Graal Théâtre est un concerto pour violon et orchestre de moins de trente minutes qui adopte le titre du roman éponyme de Jacques Roubaud (né en 1932) paru en 1977 que la compositrice a repris pour « exprimer la tension qu[‘elle] ressent entre [ses] efforts [quand elle] écrit sa musique et l’aspect théâtral de l’exécution […] où le soliste joue un rôle majeur, tant physique que musical ». Enregistrée en 2001 par ses créateurs (3), révisé pour orchestre de chambre en 1997, cette œuvre mériterait d’être légèrement resserrée, mais la virtuosité particulièrement sollicitée de la partie soliste a été brillamment assurée par la violoniste états-unienne Jennifer Koh.

Dima Slobodeniouk, Nora Gubisch, Kaija Saariaho, Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Bruno Serrou

A l’instar de la seconde partition, Adriana Songs ou Chants d’Adriana, composée en 2006 pour mezzo-soprano et orchestre en quatre parties (dont une exclusivement instrumentale) à partir du deuxième opéra de Saariaho, Adriana Mater créé à l’Opéra de Paris-Bastille en avril 2006 sur un livret du fidèle collaborateur de la Finlandaise, l’écrivain franco-libanais Armin Maalouf. Diction claire et voix de velours, Nora Gubisch a donné pour la première audition française de ces pages une interprétation engagée et chaleureuse, tandis que l’Orchestre Philharmonique de Radio France en a donné une lecture mobile mais manquant d’éclat, malgré la précision et l’allant de la direction de Dima Slobodeniouk.

Raphaël Cendo (né en 1975). Photo : DR

Le chef russe, directeur de l’Orchestre Symphonique de Galicie, chef principal du Sinfonia de Lahti et directeur artistique du Festival Sibelius de cette ville finlandaise, a dirigé avec ferveur, une précision, une énergie de chaque instant la création mondiale Denkklänge (Penser [par] les sons) de Raphaël Cendo (né en 1975). Dédiée au couple de mécènes Françoise et Jean-Philippe Billarant, cette œuvre pour grand orchestre (bois par trois, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, tuba, timbales, cinq percussionnistes, harpe, piano, célesta, cordes - 14, 12, 10, 8, 6) est pour le moins impressionnante. D’une durée de quelques vingt-cinq minutes, elle est d’une virtuosité folle, donnant à entendre des sons qui fusent de toute part entrecoupés de silences qui brisent toute velléité discursive, tandis que certains fortississimi vertigineux sollicitant les oreilles des auditeurs au point de réveiller les acouphènes des plus fragiles. 

Raphaël Cendo, Dima Slobodeniouk, Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Bruno Serrou

Le conducteur de l’œuvre s’ouvre sur neuf pages d’explications que le chef doit assimiler avant de commencer à la travailler, tandis que la pièce elle-même compte quatre vingt dix pages d’une écriture plutôt dense (voir http://fr.calameo.com/read/00432606793f06a4cb8c8). Denkklänge s’est révélé comme le moment-clef du concert, et, placé juste avant la pause, ce grand moment d’orchestre allait susciter les discussions les plus passionnées tout au long de l’entracte, les propos allant de l’admiration la plus totale au rejet le plus violent.

Bruno Serrou


2) Du 23 janvier au 7 février 2018. 3) 1CD Sony Classical

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