samedi 19 mars 2016

"Benjamin, dernière nuit" de Michel Tabachnik et Régis Debray a été créé avec succès à l’Opéra de Lyon

Lyon. Festival de l'Humanité. Opéra national de Lyon. Mardi 15 mars 2016.

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Comme chaque année à pareille époque, l’Opéra de Lyon propose un cycle thématique de trois opéras. Après le Festival Benjamin Britten l’an dernier et avant « Mémoires » qui réunira la saison prochaine trois mémorables productions de metteurs en scène allemands conçues dans les années 1986-2000, la thématique du festival 2016, « Festival pour l’humanité », plonge dans les tourments endurés par les Juifs d’Europe et à l’humanité de ce peuple hors du commun. Une création, une œuvre du XIXe siècle, une troisième du XXe sont mises en regard pour l’occasion.

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

C’est sur la création que s’est ouvert le Festival 2016, dans le cadre de la biennale Musique en scène du Grame de Lyon devant un public fourni constitué de nombreux lycéens et étudiants. L’Opéra de Lyon en a passé la commande en 2011, constituant pour l’occasion une équipe inédite de créateurs lyriques, confiant la genèse au compositeur chef d’orchestre Michel Tabachnik (né en 1942) et à l’écrivain universitaire Régis Debray (né en 1940). Leur choix s’est porté sur les dernières heures du grand philosophe allemand Walter Benjamin (1891-1940). D’où le titre Benjamin, dernière nuit. Avec un tel sujet, l’Opéra de Lyon est de plain-pied dans l’actualité. L’action se déroule en effet au moment où Walter Benjamin fuit l’Europe, pour les Etats-Unis où il espère s’exiler après être passé par l’Espagne. Mais au moment de passer la frontière catalane, à Port-Bou, un blocage psychologique le retient, accablé par vingt ans d’échecs et de rebuffades, épuisé par l’errance, la solitude et l’absurdité des hommes, ce qui le conduit à renoncer à son projet et à opter finalement pour le suicide… A travers les dernières heures de ce réfugié arrivé en France de 1933, c’est l’histoire de l’émigration, de l’exil politique et racial, de l’isolement de l’étranger et de son rejet qui est contée. Par le biais de cette grande figure d’intellectuel marginal c’est la culture entière qui est concentrée, une culture au bord de l’implosion… Sujet très contemporain, la culture qui élève et qui permet la réflexion, la critique et le recul étant toujours plus muselée, ne serait-ce que sur le plan musical, la musique savante étant considérée élitiste, ce qui conduit certains à viser à son éradication…

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Amis de longue date, Michel Tabachnik et Régis Debray savent d’expérience ce que leur héros a traversé d’épreuves, pour avoir connu tout deux la tourmente : procès longs et épuisants pour le premier, détention et torture loin des siens pour le second. Leur opéra commun conte en quatorze scènes d’une durée totale de deux heures l’ultime nuit de Walter Benjamin, celle du 25 au 26 septembre 1940, entre le moment où le philosophe juif allemand absorbe la morphine fatale seul dans sa chambre d’hôtel et celui où l’aubergiste qui l’avait accueilli à contrecœur découvre son corps inanimé. Une agonie durant laquelle Benjamin revit le désastre de son existence à l’instar de celui du monde qui l’entoure à travers les êtres qui l’ont marqué, à partir du petit tableau que Paul Klee (1879-1940) lui a offert, l’Angelus Novus, qu’il sort de sa valise sitôt entré dans sa chambre d’hôtel de Port-Bou, suivent Arthur Koestler (1905-1983), qui revoit à Marseille sous l’uniforme de légionnaire, Asja Lacis (1891-1979), son grand amour, Joseph Gurland (1923-2003) et sa mère photographe Henny Gurland (1900-1952) ses compagnons de voyage, le kabbaliste Gershom Scholem (1897-1982), le dramaturge Bertolt Brecht (1898-1956), l’écrivain André Gide (1869-1951), enfin deux philosophes, Max Horkheimer (1875-1973), membre de l’Ecole de Francfort, puis Hannah Arendt (1906-1975)… Dans l’ultime scène, tous les protagonistes se retrouvent pour une ultime et amicale complainte.

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

En cinq années de genèse, ce thème magnifique des dernières heures de Walter Benjamin s’est avéré au fil du temps toujours plus actuel. Le savoir et l’expérience du librettiste conduisent en contrepartie à un excès de références intellectuelles et historiques. Il faut dire que le livret est tiré d’un projet théâtral que Régis Debray envisageait avec accompagnement musical, dans l’esprit de l’Opéra de quat’ sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Benjamin, dernière nuit est une sorte de plaidoirie compassionnelle pour un homme abandonné. Tant et si bien que la narration, partiellement versifiée, atteint une dimension et une densité qui écrasent la tentation de mise en musique, à moins d’en déduire un opéra de plus cinq heures. Ayant rapidement pris conscience de ce risque, les deux auteurs ont opté pour le dédoublement du personnage central, dont la pensée est confiée alternativement à un chanteur et à un comédien, les deux étant constamment pré)sents sur le plateau, se renvoyant parfois les répliques. Mais, du coup, l’opéra tend à se montrer bavard, la parole prenant le pas sur le chant. Un verbe non pas du type sprechgesang (parler-chanter) mais déclamé comme au théâtre, tandis que les lignes de chant ne craignent pas les sauts de registres, ce qui empêche la mélodie véritable, et ramène à l’opéra des années 1970-1990, loin de la vocalité d’un Péter Eötvös ou d’un Wolfgang Mitterer dont le splendide opéra Marta m’a enthousiasmé la semaine dernière lors de sa création à l’Opéra de Lille (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2016/03/marta-de-wolfgang-mitterer-naissance.html). 

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Contrairement à son cadet autrichien, le compositeur français Michel Tabachnik utilise de la citation, côté sonorisation (gare frontalière de Port-Bou, va et vient de locomotives), musique préenregistrée (disque, piano) autant qu’à l’orchestre et dans les chœurs, la citation ouvrant même la partition par le biais du 78T égrenant Charles Trenet (Le soleil a rendez-vous…), plus loin un enregistrement de Prélude de Chopin, ainsi que des fragments live, notamment de Weill, de musique populaire et de chant nazi. L’orchestre de Tabachnik est plus expressif et créatif que la voix, et c’est lui qui porte le drame et en donne les divers aspects humains, psychologiques et historiques. De cet ensemble émanent deux scènes d’une grande force, celle avec Bertold Brecht qui se déroule dans un cabaret berlinois où des strates musicales disparates s’agglomèrent, d’une radio crissant à l’orchestre populaire, tandis que se superposent les voix toujours plus intrusives de solistes, de chanteuses du chœur, de chants nazis, jusqu’au hurlement, le tout créant un vertige sonore étourdissant, et la scène qui suit, qui conduit à Paris dans l’appartement qu’occupe rue Vanneau André Gide, personnage d’un égoïsme abjecte et monstrueux, ressenti d’autant plus saisissant qu’il procède d’une rencontre introduite sur un Prélude de Chopin joué au piano par l’hôte français.

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Comme toujours pour les créations, l’Opéra de Lyon offre à Benjamin, dernière nuit toutes ses chances grâce à une production irréprochable. De la direction musicale à la distribution, en passant par la mise en scène et par la scénographie. Ici, comme de coutume, pas la moindre faille. John Fulljames, qui avait déjà signé à l’Opéra de Lyon de remarquables productions de Gianni Schicchi de Giacomo Puccini et Sancta Susanna de Paul Hindemith en janvier 2012 (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/01/lopera-de-lyon-il-trittico-de-puccini.html), réalise une mise en scène extrêmement théâtrale, la direction d’acteur étant particulièrement efficiente et d’une totale lisibilité, éclairant subtilement tous les aspects du drame, notamment psychologiques et humains, le tout étant empreint de vérité et de nostalgie. Le décor de Michael Levine est une sorte de musée d’objets trouvés ou de cabinet des curiosités avec en fond de scène une immense bibliothèque où certains personnages se perdent dans un jeu d’ombres et de lumières, et où l’on devine des silhouettes de choristes et de figurants, tandis que le centre de la scène est occupé par le lit et par la table de nuit de la chambre d’hôtel de Walter Benjamin derrière lesquels sont plantés un bar, sur lequel s’exprimera notamment une chanteuse de cabaret, et un piano, sur lequel Gide jouera Chopin. Sur le cadre de tulle suspendu au-dessus de l’aire de jeu sont projetés sans rien d’artificiel des éléments de l’action, comme le 78T de Trenet, Hitler visitant Paris, des images de déportation, le mur des lamentations, l’Angelus Novus de Klee, les dix doigts courant sur le clavier pour le Prélude de Chopin…

Michel Tabachnik (né en 1942), Benjamin, dernière nuit. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Loin d’être illustrative, cette belle scénographie ne distrait à aucun moment l’écoute du drame en train de se dérouler, bien au contraire. En fait, elle concentre l’attention du spectateur, qui peut ainsi se focaliser sur l’écoute de la musique et sur la performance d’acteur des chanteurs et des comédiens. Les deux interprètes de Walter Benjamin touchent et convainquent, le chanteur Jean-Noël Biend, ténor solide et vaillant, et le comédien Sava Lolov. La soprano slovaque Michaela Kustekova est une Asja Lacis séduisante à l’aigu virtuose, la mezzo-soprano Michaela Selinger une Hannah Arendt dont le timbre chaleureux trouve à s’exprimer dans des airs plus mélodieux que ceux que la partition réserve aux autres protagonistes, Gilles Ragon, campe un Gide insupportable, indifférent, narcissique et vindicatif à souhait. Mais tous les chanteurs sont à féliciter (Charles Rice en Koestler, Scott Wilde en Sholem, Jeff Martin en Brecht, Karoly Szermeredy en Horkheimer, Goele De Raedt en chanteuse de cabaret…). Les chœurs, qu’il soit traité en solistes ou en masse polymorphe, sont irréprochables. Chef aguerri à la création contemporaine, Bernard Kontarsky, qui a déjà travaillé déjà à l’Opéra de Lyon avec John Fulljames en dirigeant le spectacle Hindemith/Puccini mentionné plus haut, dirige Benjamin, dernière nuit avec un sens souverain du détail qu’il fond dans une entité organique fluide et expressive, instillant une vivacité et une dynamique qui font de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon un personnage doué de vies multiples.

Bruno Serrou  

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