dimanche 20 décembre 2015

L’Orchestre Français des Jeunes au niveau d’excellence de David Zinman et Nelson Freire

Paris. Philharmonie 1. Vendredi 18 décembre 2015

David Zinman. Photo : DR

Résident de la Philharmonie depuis l’ouverture de cette dernière en janvier 2015, l’Orchestre Français des Jeunes (OFJ) s’est produit vendredi pour la première fois en public dans la grande salle de la Philharmonie 1. Première parisienne également pour le navire amiral des orchestres de jeunes français, la présence à sa tête de son nouveau directeur musical, l’immense chef américain David Zinman.

A 79 ans, le grand chef américain David Zinman transmet son amour de la musique et son incomparable expérience aux 98 musiciens de l’Orchestre Français des Jeunes. Forgeur d’orchestres de réputation mondiale, David Zinman a accepté sans la moindre hésitation la proposition que lui a faite l’Orchestre Français des Jeunes de le diriger pendant deux ans. En août dernier, j’étais allé à leur rencontre en leur résidence au Grand Théâtre de Provence d’Aix-en-Provence pour le quotidien La Croix (1), dont je reprends ici l’article qui en est résulté.

L'Orchestre Français des Jeunes en répétitions sur le plateau du Grand Théâtre de Provence. Photo : (c) Orchestre Français des Jeunes

« Le fait que David Zinman dirige l’Orchestre Français des Jeunes m’a incitée à me présenter au concours, s’enthousiasmait Solvejg Madler, violoniste alsacienne de 24 ans élève du Conservatoire de Fribourg-en-Brisgau. Je le connaissais de réputation, et j’avais très envie de travailler avec lui. M. Zinman a un charisme incroyable, et j’apprends énormément à son contact. » Depuis sa première session en 1982, l’Orchestre Français des Jeunes (OFJ) a été dirigé par des chefs de renom comme Marek Janowski, Jesús López-Coboz, Dennis Russell-Davies entre autres, mais jamais par un artiste de la trempe du chef américain David Zinman. Ce musicien dans l’âme qui fut l’assistant de Pierre Monteux, créateur du Sacre du printemps de Stravinski, est en effet l’un des plus grands directeurs d’orchestre de notre temps. Son travail à la tête de la Tonhalle de Zurich dont il a fait l’une des plus belles phalanges d’Europe l’atteste. Ses interprétations séduisent par leur modération, le classicisme qu’il transmet aux œuvres qu’il aborde, des plus simples aux plus complexes auxquelles il donne un tour toujours clair et naturel. « Voulant faire à tout prix de l’orchestre, peu importait qui allait diriger, reconnaît Guillemette Tual, contrebassiste limougeaude de 20 ans qui vient d’entrer au CNSMD de Lyon. Lorsque j’ai vu David Zinman pour la première fois, j’ai eu une appréhension qui m’a vite quittée, percevant immédiatement chez lui une énergie vitale mue par ses mouvements clairs et expressifs, ses indications du regard qui nous poussent vers lui. Nous savons immédiatement où il veut aller. Il a aussi de l’humour et il sait jouer de l’ellipse. Mais le plus important est qu’avec lui je ressens plein d’émotions différentes. »

David Zinman dirigeant une répétition de l'Orchestre Français des Jeunes Grand Théâtre de Provence le 31 août dernier. Photo : (c) Bruno Serrou

Connaissant à fond le répertoire, Zinman aime à transmettre son expérience et sa proximité avec les œuvres aux jeunes musiciens. « J’ai dirigé pendant douze ans l’Orchestre des Jeunes d’Aspen dans le Colorado où j’ai aussi fondé une académie de chefs d’orchestre. Les orchestres comme l’OFJ m’ont toujours intéressé. Un jour, ce seront des musiciens professionnels. Dans les orchestres constitués, les gens connaissent la musique, mais ils connaissent aussi la routine. Avec les étudiants, il faut être plus didactique, prendre du temps sur les fondamentaux comme le rythme, l’intonation, le fait de jouer ensemble. Mais ils sont frais, neufs, et ils jouent avec enthousiasme. Il faut du temps pour obtenir une unité. Mais ce sont de très bons instrumentistes. » Zinman devrait diriger l’ONJ jusqu’en 2016, ce dont se félicite Pierre Barrois, son directeur, qui rappelle que quatre vingt onze pour cent des musiciens passés par l’ONJ sont devenus professionnels et soixante pour cent sont titulaires dans des orchestres, français et étrangers. 

Pour cette première prestation dans la grande salle de concerts parisienne, l’Orchestre Français des Jeunes a largement réussi à faire le plein des places. Mais, afin sans doute d’éviter que les fauteuils se vident à l’entracte, le concerto programmé occupait la seconde partie de soirée. Il faut dire que l’interprète et l’œuvre choisis sont en totale osmose, et ce depuis longtemps.

David Zinman et l'Orchestre Français des Jeunes, à la Philarmonie de Paris vendredi 18 décembre 2015. Photo : (c) Bruno Serrou

Les pièces d’orchestre pur ont occupé donc la première partie. C’est sur l’ouverture du Carnaval romain op. 9 d’Hector Berlioz, aux répétitions de laquelle j’avais assisté en août dernier, que la jeune phalange a commencé sa prestation avec une fringante énergie, titillée par un David Zinman économe en gestes mais électrique et mutin, l’osmose conduisant à mettre en exergue la subtilité et l’éclat de l’orchestration de Berlioz. Avec la seconde pièce d’orchestre, les musiciens ont moins l’occasion de s’adonner à la subtilité, mais peuvent en revanche de s’abandonner aux épanchements, à la virtuosité et à la puissance, qui se fera parfois tellurique plutôt que tonitruante. Créées à Philadelphie début 1941, les Danses symphoniques sont la dernière partition d’orchestre de Serge Rachmaninov. Du premier des trois mouvements, l’ONJ a exalté l’énergie, les rythmes trépidants, subtilement ponctués par hautbois et clarinette solo qui ont parfaitement restitué l’élan pastoral, tandis que le saxophone excellemment tenu par Maxime Bazerque a établi la nostalgie qui imprègne la mélodie que le compositeur lui réserve. Dans l’Andante, la valse a permis au cor anglais d’exposer la plastique de ses sonorités. Ponctué de citations macabres du Dies Irae, qui aura hanté Rachmaninov sa vie durant et revient ici sous diverses formes rythmiques et harmoniques, auquel fait ici écho un second thème religieux, tiré cette fois de la liturgie orthodoxe, le dernier mouvement a été servi par les musiciens de l’OFJ dans sa diversité sonore et expressive, se libérant totalement de l’ample final au point de quasi saturer l’espace par la puissance d’une orchestration massive amplifiée par une percussion tonitruante.

Nelson Freire. Photo : DR

Mais c’est dans la seconde partie que le travail de ces jeunes musiciens encore élèves des conservatoires de régions a permis de démontrer l’excellence à la fois de leur talent et de l’enseignement musical des institutions pédagogiques françaises. Il s’agissait pourtant d’un concerto pour piano et orchestre. Le choix s’était néanmoins subtilement porté sur une partition où le soliste, malgré la virtuosité extrême qui lui est réservée, est traité comme un instrument de l’orchestre dans une forme symphonique avec soliste obligé, puisque l’œuvre retenue a été le Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur op. 83 de Brahms. Si l’on peut regretter que Jean-Frédéric Neuburger, après leur tournée franco-suisse commune en septembre dans la même œuvre, ainsi que la veille à Aix-en-Provence, n’ait pas été retenu pour ce concert parisien, cela a permis de retrouver Nelson Freire dans une partition dans laquelle il excelle. Sans prétendre égaler l’enregistrement qu’il a réalisé avec le Gewandhausorchester dirigé par Riccardo Chailly dans son intégrale des deux concertos de Brahms parue en 2007 (1), le pianiste brésilien a joué avec une fluidité, une transparence, un toucher aérien, les doigts courant sur le clavier avec une vélocité déconcertante tout en exaltant des sonorités pleines et charnues dans un nuancier infini, tel un véritable poète.

 David Zinman, Nelson Freire et l'Orchestre Français des Jeunes Philharmonie de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

L’Orchestre Français des Jeunes lui a serti un environnement d’une élégance et d’un panache digne d’un orchestre aguerri, dirigé avec onirisme par David Zinman qui s’est avéré davantage qu’un partenaire de Nelson Freire, tant la connivence entre les deux artistes est évidente, tandis qu’il soutenait discrètement pour mieux les laisser s’exprimer librement les pupitres solistes et les tuttistes de l’OFJ (les noms des titulaires ne sont pas communiqués dans le programme autrement que dans l’ordre alphabétique, ce qui empêche de saluer nommément la prestation de chacun !... à l’exception du saxophoniste dans Rachmaninov, du premier violon, du trombone basse, du tubiste, du harpiste et de la pianiste. Dommage),  à commencer par la brillante violoncelliste Louise Rosbach qui a conversé en toute sérénité avec une tenue d’archet impressionnante et des timbres charnus et velouté, rivalisant avec Nelson Freire de vélocité et d’élégance dans son magnifique duo piano-violoncelle de l’Andante. Maîtrise aussi du violon solo (Antoine Paul), des premier et troisième cors, de la première flûte, de la première clarinette, du premier hautbois, du premier basson, du timbalier... 

Bruno Serrou

1) Voir le quotidien La Croix daté jeudi 3 septembre 2015. 2) 2CD Decca

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