mercredi 19 février 2014

Chostakovitch finale de l'Orchestre du Théâtre Mariinsky et de son chef charismatique Valery Gergiev

Paris, Salle Pleyel, dimanche 16, lundi 17 et mardi 18 février 2014

Valery Gergiev. Photo : Veronique Lentieul, DR

Le Mariinsky, ex-Kirov, a été le cadre de la création des deux opéras de Dimitri Chostakovitch. L’orchestre de ce théâtre est de ce fait l’un des plus légitimement appropriés à jouer la musique du plus célèbre des compositeurs russes du XXe siècle aux côtés d’Igor Stravinski, Serge Prokofiev et Serge Rachmaninov. Même si ce n’est pas lui mais son proche voisin, l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, ex-Leningrad, qui a créé plusieurs symphonies du compositeur sous la direction de son légendaire directeur musical, Evgueni Mravinski... 

Valery Gergiev et l'Orchestre du Théâtre Marinsky. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

C’est devant des salles légèrement plus clairsemées que lors des deux premières vagues de trois jours, du moins les deux premiers soirs, que s’est terminée la série de neuf concerts présentant en un an la totalité des symphonies et concertos de Dimitri Chostakovitch (1906-1975) par l’Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg dirigé par son directeur général Valery Gergiev (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/01/valeri-gergiev-et-lorchestre-du-theatre.html et http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/12/la-deuxieme-vague-de-lintegrale-des.html). Il faut dire que la période était moins favorable, ces trois concerts concordant avec le début des vacances d’hiver pour les Parisiens, mais ce n’est apparemment pas la seule raison, puisque celui de mardi était archi-comble, le grand public ayant été assurément attiré par la présence à l’affiche du violoniste Vadim Repin.

Valery Gergiev. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Mais avant d’évoquer ces concerts, je tiens une fois encore à manifester mon agacement devant l’incapacité du public parisien à se concentrer sur l’écoute des œuvres qui lui sont proposées, surtout dans les moments les plus intimistes, ne craignant pas de rompre l’enchantement des mesures finales d’une œuvre concluant le concert entier annihilé de ce fait par des grattements de gorge bruyants, des toux non-contenues tandis que l’orchestre s’éteint dans de célestes pianississimi, ou encore des applaudissements intempestifs heureusement vite réfrénés par les voisins tandis que le chef maintient ses bras loin du corps pour imposer le silence à la fin de la Huitième Symphonie

Cette troisième vague de l’intégrale Chostakovitch aura permis d’écouter les deux concertos pour violon et les deux symphonies les plus populaires du compositeur russe, les Septième et Huitième, deux « symphonies de guerre ».

Concerto n° 2 pour violon et orchestre, Symphonie n° 7 « Leningrad »

Alena Baeva. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Le premier concert s’est ouvert sur le Concerto n° 2 pour violon et orchestre en ut dièse mineur op. 129, créé à Moscou le 29 octobre 1967 par David Oïstrakh, à qui il est dédié à l’instar du premier, beaucoup plus célèbre car plus virtuose que son cadet. Le ton narratif du Moderato initial de ce second concerto a auguré du climat de l’ensemble des trois concerts, durant lesquels Gergiev aura conté une véritable épopée en six volets, chacune des œuvres ayant été déployée en une seule entité, les pauses entre les mouvements étant réduites au minimum, voire carrément effacées. Moins exigeant côté technique que le premier, le second concerto n’en est que plus expressif et varié quant au fond, avec la mélodie au chromatisme épanoui du mouvement liminaire aux brèves saillies d’adrénaline, la chaude nostalgie de l’Adagio où le violon dialogue à la fin avec le cor solo aux nobles élans, et un finale primesautier où l’agressivité sonore propre au compositeur fait une courte apparition. Jouant avec partition, la violoniste russe de 29 ans originaire du Kazakhstan vivant à Luxembourg Alena Baeva a donné de son magnifique Stradivarius aux sonorités brillantes et charnelles une interprétation lumineuse et d’une musicalité extrême, chantant à plein poumon avec les solistes de l’orchestre dont le merveilleux cor solo au son droit et onctueux qui reste anonyme parmi les six dont les noms figurent globalement dans le programme de salle.

Deux des six membres de la section des cors de l'Orchestre du Théâtre Mariinsky. Photo : (c) Veronique Lentieul, DR

En écho au concerto le moins célèbre de Chostakovitch, c’est la symphonie la plus populaire qui était programmée, la Septième en ut majeur op. 60 « Leningrad », qui doit sans doute son renom au succès fulgurant qu’elle connut aux Etats-Unis, où elle a été donnée pour la première fois le 19 juillet 1942 sous la direction d’Arturo Toscanini et diffusée en direct sur les ondes de la NBC. Conçue en juillet 1941 sous forme de poème symphonique, achevée pendant le siège par l’armée allemande de la ville de Leningrad, où vivait Chostakovitch et où l’activité culturelle continuait à s’épanouir malgré les bombes et la famine, constituant ainsi un support moral aux habitants. C’est ainsi que cette partition la plus longue de Chostakovitch, avec une durée de plus d’une heure vingt, prit la dimension de symbole de la résistance soviétique contre le nazisme. L’Allegretto initial est d’ailleurs la traduction sonore d’une invasion guerrière avec ce rythme de marche qui broie tout sur son passage, y compris le thème initial qui semble carrément passer au laminoir. Pourtant, dans ses Mémoires, le compositeur précise que l’œuvre ne serait pas dédiée au Leningrad de la guerre mai à celui des purges staliniennes qui ont précédé. Plus badin, le deuxième mouvement marque une pause au milieu de la tempête, avec son caractère lyrique et suave, et ses nombreux solos instrumentaux qui semblent se délecter d’une polyphonie sautillante, d’où sourd des relents de bataille avec quelques fanfares belliqueuses. Ouvert sur un choral qui fait songer à Bach et à Stravinski, l’Adagio est une sorte de prière plus ou moins laconique entrecoupée de menaces de l’envahisseur jusqu’au retour vers la sérénité qui débouche sur le choral du début. Ouvert sur un thème hésitant ébauché aux cordes, le finale a d’abord le caractère sombre d’une marche funèbre qui ramène au climat du premier mouvement, qui conduit à l’apothéose triomphale qui aura longtemps hésité à s’imposer. Valery Gergiev tend cette œuvre tel un arc, construisant ses crescendo de façon magistrale, du pianissimo quasi inaudible au fortissimo le plus terrifiant, assuré que son orchestre tiendra quoi qu’il arrive, sans faillir, du son le plus ténu jusqu’au plus puissant. Côté cuivres, il a choisi les instrumentistes capable de ne pas vibrer, pour projeter des sons droits que les musiciens occidentaux les plus aguerris sont seuls capable de produire. 

Symphonies n° 8 et n° 12 « Année 1917 »

Valery Gergiev et l'Orchestre du Théâtre Mariinsky. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

La Huitième Symphonie de Chostakovitch, conçue durant l’été 1943, est elle aussi le fruit de l’un des moments les plus sombres de l’Histoire, celui de l’année-charnière de la Seconde Guerre mondiale qui marqua le début de la fin de l’Allemagne nazie. Il s’agit donc, comme la Septième, d’une symphonie de guerre, une partition majeure du compositeur russe alors sous le choc de la bataille de Stalingrad que venaient de remporter les troupes soviétiques. L’œuvre est construite en cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert sur une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante, plus impressionnante encore que toutes celles qui ponctuent la partition entière, notamment dans l’Allegro du mouvement initial. Le tout a été rendu avec une précision extraordinaire par la direction fluide de Valery Gergiev suivie avec maestria par des pupitres de l’Orchestre du Théâtre Mariinsky d’une grande cohésion, trouvant sans forcer notamment dans l’admirable scène de bataille les couleurs dramatiques tenant de l’épopée de tout un peuple, jouées avec un mordant et une conviction plus fruste et moins luxuriante que les musiciens de l’Orchestre de Cleveland dirigés par Franz Welser-Möst le 12 novembre dernier dans cette même Salle Pleyel (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/11/luxuriante-8e-symphonie-de.html). 

Les deux principaux percussionnistes de l'Orchestre du Théâtre Mariinsky. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Avec le Mariinsky et Gergiev, l’on a retrouvé cette force brute, cette acidité rêche, cette sauvagerie barbare, cette rusticité que savent si naturellement restituer les orchestres russes, notamment côté cuivres, avec ces sons vibrés absents la veille, et qui restent profondément ancrés dans les orchestres russes, malgré l’évolution considérable du parc instrumental, et qui excellent dans les pianissimi et dans les nombreux soli que compte la partition joués avec une précision et une délicatesse dignes des meilleures phalanges américaines.

A l’instar des Deuxième, Troisième et Neuvième, la Symphonie n° 12 en ré mineur op. 112, qui précédait la Symphonie n° 8 ce lundi 17 février, est l’un des maillons faibles du cursus de quinze partitions du genre laissées par Chostakovitch. Homogénéité et puissance (excessive) de l’orchestre, qui a effectué un remarquable sans-faute, ont néanmoins réussi à maintenir plus ou moins l’intérêt durant le long le déploiement de cette œuvre composée en 1961 et dédiée à la mémoire de Lénine dans laquelle Chostakovitch semble célébrer de façon contrainte la deuxième révolution russe, celle de l’« Année 1917 ».

Concerto pour violon et orchestre n° 1, Symphonie n° 11 « L’année 1905 »

Vadim Repin. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Le cycle Chostakovitch par Gergiev s’est finalement conclu sur deux oeuvres créées à deux ans d’intervalle, dans la seconde moitié des années cinquante. Rêche et acide, le Concerto pour violon et orchestre n° 1 en la mineur op. 77/99 de Dimitri Chostakovitch a été composé en 1947-1948 en quatre mouvements aux titres évocateurs (Nocturne, Scherzo, Passacaille, Burlesque). Il s’agit de la plus longues des œuvres concertantes de Chostakovitch. Elle ne devait être créée que sept ans après son achèvement, le 29 octobre 1955, par David Oïstrakh, son commanditaire, et l’Orchestre Philharmonique de Leningrad dirigés par Evgueni Mravinski. Dans l’intervalle, Chostakovitch, visé par la vindicte du censeur Andreï Jdanov, avait dû mettre son concerto dans un tiroir pour répondre à des commandes instantes émanant du gouvernement soviétique. Dans cette œuvre très personnelle, seul le mouvement initial chante, les trois autres étant plus saccadés et tortueux, à commencer par le Scherzo que David Oïstrakh disait « maléfique, démoniaque et épineux ». L’ample Passacaille a l’ambiguïté d’une méditation au tour pompeux qui se conclut sur une imposante cadence débouchant sur une joyeuse fête populaire d’un entrain irrésistible qui reprend indistinctement le thème de la passacaille. La partie soliste, d’une virtuosité époustouflante voire suffocante tel une course vers l’abîme, a été tenue par Vadim Repin, qui, malgré ses indéniables qualités, n’a pas toujours maîtrisé les difficultés techniques, jouant souvent sous la note, comme si Chostakovitch avait pour habitude d’utiliser le micro-intervalle, surtout dans le Nocturne initial, tandis que les trois mouvements vifs s’enchaînant qui suivent sont apparus raides et sans couleurs. Assurément conscients de ses défaillances, et devant l’insistance du public qui réclamait un bis, Repin, avec le soutien de Gergiev, qui, avec l’infaillible participation de son orchestre, l’a enveloppé de timbres triomphants sans jamais couvrir son soliste, reprit la fin de la cadence pour filer une seconde fois le Burlesque (Allegro con brio) final, dont il a offert une interprétation plus libérée mais toujours contrainte, qui conduit à s’interroger sur le devenir de cet artiste de grand talent.

Orchestre du Théâtre Mariinsky, la section des trompettes. Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Ecrite pour le quarantième anniversaire de la Révolution d’Octobre mais commémorant la première révolution ouvrière russe, avortée, de 1905, créée à Moscou le 30 octobre 1957, la Onzième Symphonie en sol mineur « L’année 1905 » de Chostakovitch est en fait un poème symphonique d’une heure en quatre mouvements (les deux derniers s’enchaînant brutalement), chacun étant doté d’un sous-titre glorifiant la révolution en faveur d’un régime qui aura brisé toute résistance. Pour mieux en souligner l’objet, le compositeur utilise quantité de chants populaires et révolutionnaires auxquels il associe deux citations de ses propres œuvres et un passage d’une opérette de son élève Georgy Sviridov, les Petites Flammes. La symphonie émane d'un unique matériau, âpre, d’une raideur si singulière qu’elle en devient un implacable monolithe d’une sècheresse heureusement inégalée dans la création du compositeur soviétique, ce qui en fait la partition la moins convaincante de son auteur tant ses contours tiennent de la propagande la plus débridée. Pour évoquer les massacres de 1905 à Saint-Pétersbourg de manifestants pacifiques par les troupes tsaristes, particulièrement dans l’Allegro (« le 9 janvier »), événement précurseur de la Révolution de 1917 déjà chanté par le Tchèque Leoš Janáček dans sa Sonate pour piano, le compositeur russe fait appel à un orchestre conséquent pour chanter la puissance d’un peuple en marche et la violence de la répression. Ce qui a valu à Chostakovitch son retour en grâce auprès des autorités soviétiques, qui lui ont attribué le Prix Lénine 1958.

Photo : (c) Véronique Lentieul, DR

Emportant l’œuvre avec une vivacité extrême, tout en sollicitant des couleurs brûlantes et étincelantes, Valery Gergiev a judicieusement amenuisé son côté musique de propagande, s’attardant pour magnifier les moments où le compositeur se laisse aller à son souffle naturel, donnant ainsi une densité implacable au climat d’anxiété excessif dont le pathos dégoulinant submerge la partition entière. Ample, vigoureuse, gommant les aspects pompeux et bruts de fonderie de l’écriture et du matériau de Chostakovitch, la vision de Gergiev est parfaitement servie par l'Orchestre du Théâtre Mariinsky, qui répond avec ferveur aux sollicitations de son directeur musical, s’avérant précis et onctueux, ce qui tend à donner à cette messe de gloire à la révolution soviétique une tournure dramatique insoupçonnée. 

Bruno Serrou

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