jeudi 15 novembre 2012

MusikFabrik et Exaudi magnifient « Finis Terrae » de Brian Ferneyhough donné à Paris en création mondiale dirigé par Emilio Pomarico



Festival d'Automne à Paris, Amphithéâtre de l’Opéra national de Paris Bastille, lundi 12 novembre 2012


La face nord de l'Eiger, le Mönch et la Jungfrau, Alpes bernoises (Suisse). Photo : DR


Centré sur l’Angleterre contemporaine et la célébration de la Terre par deux compositeurs britanniques vus à travers le prisme de la polyphonie pré-Renaissance, le dernier des concerts du Festival d’Automne à Paris proposé cette année dans l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille a accueilli deux remarquable formations, l’une allemande, l’Ensemble MusikFabrik, dont les musiciens, qui en sont tous les patrons, portent haut l’image de la Rhénanie du Nord-Westphalie depuis plus de vingt ans, l’autre anglaise, l’Ensemble vocal Exaudi, qui, sous la direction bicéphale de Juliet Fraser et de James Weeks, se situe dans la lignée d’excellence de la tradition chorale britannique au profit de la création contemporaine. Capable de tout faire, quelles que soient les configurations, visant à l’interdisciplinarité, MusikFabrik s’est aisément intégré à l’hommage que le Festival d’Automne a consacré cette année à Benedict Mason. 


Benedict Mason. Photo : British Council, DR


Sept ans après un premier concert en 2005, comme je l’écrivais le mois dernier dans le quotidien La Croix, le Festival d’Automne à Paris a proposé cette année douze rendez-vous autour de ce compositeur britannique. Né en 1954 à Budleigh-Salterton, Mason vit désormais entre Paris et Berlin. « Je me considère autodidacte, m’a-t-il dit. J’ai appris la musique en passant des heures penché sur les partitions. Je n’appartiens de ce fait à aucune école. » Le cinéma a été son premier centre d’intérêt. Il a étudié la réalisation de films au Royal College of Art de Londres. Mais peu à peu la musique de film et le montage-son se sont imposés à lui. Si bien qu’il a fini par se tourner vers à la composition à la fin des années 1980. « Le cinéma m’a appris la performance artistique, la bande son, l’espace sonore hors champ, le rythme du montage, etc. Le tout s’intègre à ma pensée par strates qui reviennent à la surface à divers moments de ma vie. » 


Couverture du programme de salle du concert représentant l’embouchure de l'un des instruments de The neurons... de Benedict Mason. Photo : BS


Dans l’imaginaire de Mason, les dispositifs scéniques sont autant d’invitations à inscrire la musique dans un espace singulier propre à chaque œuvre qu’il écrit. Même la salle de concerts, dans la diversité de ses dimensions, est une aire de jeu et de perception. Tout lieu est pour lui une scène où les musiciens sont en représentation. L’attention qu’il porte aux qualités acoustiques de tout corps sonore mis en vibration, du banal tube aux instruments les plus élaborés, est inépuisable. Pour le compositeur, la forme est une constante préoccupation, renouvelée à chaque projet. Autre paramètre, le rythme, mais le timbre importe peu. « Je m’attache à tout type d’instruments acoustiques, jusqu’au bout de ficelle. Ce qui me permet de tout réduire au plus simple et au plus pur. Je m’étonne toujours de la richesse et de la complexité qui résulte de cette simplicité. Ces instruments sont bien sûr limités par leurs ressources souvent très réduites, mais je n’invente rien : tout instrument nouvellement conçu ne fait qu’obéir aux lois de l’acoustique qui existent depuis que la Terre tourne. »


Vue sur la répartition au sol de l'instrumentarium de The neurons... de Benedict Mason. Photo : BS


A l’écoute, les deux œuvres proposées lundi se sont avérées décevantes en regard des promesses suscitées par ce que m’avait déclaré le compositeur. Créé à Cologne le 7 octobre 1989 par l’Ensemble Modern, écrit pour douze instruments (bois, cuivres sans cor, cordes sans contrebasse, percussion et piano par un), The Hinterstoisser Traverse célèbre le tragique exploit de l’alpiniste allemand Andreas Hinterstoisser (1914-1936) qui conquit en juillet 1936 l’Eiger dans l’Oberland bernois par la face nord sans jamais en revenir. Il s’agit de la première œuvre de Benedict Mason. Fondée sur une seule note jouée selon des rythmes, dynamiques et types de sons différents, cette œuvre répétitive apparaît brute de fonderie, sans quête de quelque sophistication élémentaire. La seconde pièce, qui avait instauré un climat exotique dès l’entrée dans la salle, son instrumentarium étrange jonchant le plateau au milieu duquel les douze musiciens requis par Hinterstoisser Traverse ont joué, alignés en rang d’oignon sur toute la largeur de la scène. Malgré la diversité des instruments de toutes origines réunis en nombre nécessitant la participation de vingt-deux musiciens, l’utilisation restreinte de l’écriture, du jeu de timbres et des registres sonores fait que l’œuvre conçue en 2000-2001 au titre impossible à retenir, the neurons, the tongue, the cochlea… the breath, the resonance « pour vingt-deux musiciens jouant des instruments nouvellement inventés ou rares » n’a au bout du compte d’intérêt autre qu’anthropologique, se situant largement en-deçà des réalisations iconoclastes de Mauricio Kagel (1931-2008), notamment Exotica de 1972, malgré le gigantisme de l’installation demandant assurément des heures de mise en place pour un résultat limité à des sons désincarnés de percussion et d’instruments à vent assemblés au sol tel un gamelan sans timbres. Au total, une pièce de près d’une demi-heure interminable, fort applaudie néanmoins par un public apparemment (poliment ?) conquis… 


Brian Ferneryhough. Photo DR


La deuxième partie du concert était d’une toute autre portée. Elle s’est ouverte sur quatre sublimes pages vocales de l’Ars nova interprétées par les six membres de l’ensemble vocal Exaudi qui ont donné de ces œuvres composées  au XIVe siècle (Machaut, Ciconia, Rodericus et Molins) pour deux, trois et quatre voix une interprétation d’une radieuse beauté spirituelle comme seuls les groupes vocaux anglais savent en offrir. La soirée s’est conclue sur la création mondiale d’une pièce puissante et foisonnante de Brian Ferneyhough (né en 1943) pour sextuor vocal amplifié et ensemble, avec une guitare, comme très souvent chez Ferneyhough, mais que l’on entend un peu plus que de coutume. Composée en 2012, fruit d’une commande conjointe de l’Ensemble MusikFabrik, de la Kunststiftung NRW de Düsseldorf, du Festival d’Automne à Paris et de Casa da Mùsica de Porto, Finis Terrae est une œuvre d’une vingtaine de minutes pour six voix (deux sopranos, contreténor, deux ténors, basse) et dix-neuf instrumentistes (flûte / piccolo, hautbois / cor anglais, clarinette / clarinette basse et contrebasse (2), basson / contrebasson, cor, trompette, trombone, tuba, guitare, piano, percussion (2), violon (2), alto, violoncelle, contrebasse). Ferneyhough y chante la fin de la terre en dépeignant des « paysages de moraines ravagés, ravinés et configurés par les forces géantes propres aux ères glaciaires ». Mis en regard de l’Ars nova, le compositeur britannique perpétue clairement l’esprit de musiciens de la Renaissance par le tissage complexe des textures harmoniques à travers de subtiles entrelacs. Le langage s’avère judicieusement fragmentaire mais garde une intense expressivité, une mélancolie qui puise sa force à la fois dans le passé et dans la contemporanéité pour accomplir une véritable alchimie sonore, mêlant les magnifiques voix amplifiées à la façon de Luciano Berio (1925-2003) dans Sinfonia (1968) d’Exaudi qui chantent un texte onirique quoique fait de descriptions scientifiques des topologies des moraines, et le remarquable ensemble MusikFabrik prestement dirigé par Emilio Pomarico. 

Bruno Serrou

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