jeudi 6 avril 2017

Archipel de Genève, une grande décade de création musicale

Genève (Suisse). Festival Archipel. L'Alhambra, Usine Kugler, l’Abri. Vendredi 31 mars, samedi 1er avril 2017

Photo : (c) Bruno Serrou

Fondé en 1991 sous l’égide de Contrechamps alors dirigé par le musicologue Philippe Albèra, le Festival Archipel est l’un des rendez-vous-phares de la création musicale internationale contemporaine, à l’instar des festivals de Donaueschingen, d’Aldeburgh, Musica de Strasbourg ou Ars Musica de Bruxelles, entre autres. Depuis 2006, le compositeur musicologue écrivain français Marc Texier l’anime et en a ouvert la programmation aux divers modes d’expression artistique qui intègrent la musique.

Photo : (c) Bruno Serrou

Soutenu par la Ville de Genève et par l’Etat, Archipel est le principal festival suisse entièrement consacré à la création musicale contemporain, puisqu’il associe à la musique danse, cinéma, vidéo, arts plastiques, installations sonores. Dix jours durant, la manifestation accueille les principaux acteurs de la vie culturelle, invitant les plus grands compositeurs de notre temps tout en soutenant l’émergence de jeunes talents en passant le plus de commandes possibles. Riche de l’expérience de son directeur en matière pédagogique développée notamment dans le cadre de Voix nouvelles qu’il a fondé en 1983 à la demande de la Fondation Royaumont en Ile-de-France, Archipel s’est ouvert à la formation, accueillant de jeunes compositeurs helvétiques ou étudiant dans un conservatoire suisse, afin de leur donner entre autres les clefs pour leur avenir.

Photo : (c) Bruno Serrou

 C’est la toute première fois que je me rendais à cette manifestation genevoise, grâce à l’invitation de son directeur Marc Texier, qui m’a proposé de participer à une rencontre professionnelle dans le cadre d’une Journée d’orientation destinée aux jeunes compositeurs organisée par la SUISA (l’équivalent suisse de la SACEM). Deux concerts m’attendaient vendredi soir, le premier à l’Alhambra, ancienne salle de cinéma désaffectée désormais dédiée à toutes les formes de spectacles, d’une jauge d’environ cinq cents spectateurs, le second Fonderie Kugler, usine désaffectée jouxtant le dépôt des trolleybus genevois sur la presqu’île du Rhône et de l’Arve, hall qui devaient être antan occupées par des machines-outils mais où le public pouvait s’installer dur des sièges de mousse, des praticables ou à même le sol.

Nouvel Ensemble Contemporain, Lorraine Vaillancourt (direction). Photos : (c) Archipel, 2017

Sous le titre « corrosions électriques », le concert de l’Alhambra était confié au Nouvel Ensemble Contemporain (NEC) de La Chaux-de-Fonds (Suisse) dirigé par la Canadienne Lorraine Vaillancourt. Concert qui aurait dû être partagé avec une seconde formation, l’Ensemble Nikel, mais réduit en raison d’une indisponibilité de l’un des membres du quatuor pour raison familiale, ce qui a conduit à l’annulation pure et simple de la création de Global Corrosion de Philippe Hurel (né en 1955). C’est donc le seul chef-d’œuvre Bhakti de Jonathan Harvey (1939-2010) qui aura été proposé au public de l’Alhambra, qui aura pu ainsi rallier de façon plus détendue le second rendez-vous de la soirée. Composé en 1982 pour quatorze instruments et bande magnétique tétraphonique à la suite d’une commande du Festival de musique sacrée de Maastricht (Hollande), Bhakti est une œuvre en douze parties enchaînées d’une intense spiritualité. Venu du sanscrit, « Bhakti » signifie « la dévotion, l’amour, l’amour de Dieu ». Le compositeur britannique y met en pratique une idée simple rarement exploitée : la bande tétraphonique diffuse une sorte de playback instrumental qui complète les lignes de l’ensemble orchestral dans une illusion parfaite. Mettant en opposition la flexibilité des musiciens et la rigidité de la bande, Harvey insuffle une dynamique inouïe dans le traitement de cette interaction qui perturbe l’oreille de l’auditeur au point que ce dernier ne distingue plus le « vrai » du « faux ». Cette œuvre-phare a été interprétée avec concision, finesse et allant, l’ensemble suisse s’illustrant par ses sonorités chatoyantes et son homogénéité dirigé avec assurance et élan par Vaillancourt.

Ensemble Vide. Photo : (c) Archipel, 2017

Plus long s’est avéré le second concert de la soirée. Intitulée « Horizon multiple », cette deuxième partie de soirée se présentait sous la forme d’une veillée onirique, sonore et littéraire autour de textes de Virginia Woolf et des partitions chambristes de six compositeurs du XXIe siècle, libre déambulation entre sons et textes, rêves et songes sur la fragilité mise en scène par Dorian Rossel. L’excellence des instrumentistes de l’Ensemble Vide, plateforme interdisciplinaire de recherche et de création - musique, image, performance - dirigée par Denis Schuler. Trois œuvres riches en sonorités et en musicalité ont dominé, Ad auras… In memoriam H pour deux violons (1968) d’Olga Neuwirth (née en 1968) jouée par Wendy Ghysels et François James (violons), From the Grammar of Dreams pour deux sopranos (1989) de Kaija Saariaho (née en 1952) par Cristiana Presutti et Gyslaine Waelchli (sopranos), et, surtout, to and fro pour hautbois et violon (2010) de Rebecca Saunders (née en 1967). Mais la pièce la plus étonnante côté instrumental a été Studio di vertigini pour birbynè solo, instrument à anche lituanien apparenté au chalumeau et à la clarinette magistralement joué par Carol Robinson, également auteur de Highway qu’il a interprété avec la hautboïste Valentine Collet. Chaque pièce était jouée dans un espace différent, suivi par d’aveuglants projecteurs, et gare aux spectateurs qui se trouvaient dans l’horizontale des instruments qui en prenaient plein les oreilles, parfois jusqu’à l’insupportable, comme ce fut le cas pour Highway, œuvre dans laquelle hautbois et clarinette rivalisent de fortississimi et de cris superlatifs. Dits de façon atone et pas toujours compréhensible par le comédien Boubacar Samb, les textes de liaison tirés de Virginia Woolf se sont avérés inutiles et ennuyeux.

Fondation L'Abri. Photo : (c) Bruno Serrou

Au terme de la journée d’orientation organisée par la SUISA à laquelle je participais dans les murs de  la Fondation L’Abri, un studio nu du même centre pluridisciplinaire d’art et d’essai accueillait le public pour un concert monographique consacré à Salvatore Sciarrino (né en 1947).

Ensemble neuverBand. Photo : (c) Bruno Serrou

Trois œuvres de musique de chambre du compositeur italien qui célébrait le 4 avril ses soixante-dix ans ont été interprétées avec délicatesse et précision par l’ensemble bâlois neuverBand, dont le magnifique Il giordano di Sara composé en 2008 pour soprano, flûte, clarinette, piano, violon et violoncelle qui exhale la lumière sicilienne, terre natale de Sciarrino qui écrit ici une musique intemporelle inspirée par un canto d’Aci recueilli par Leonardo Vigo en 1857.

Hanspeter Kyburz et Tristan Murail. Photo : (c) Bruno Serrou

Retour à l’Alhambra voisin pour le concert suivant, qui a indéniablement constitué un véritable événement. L’on a même pu y croiser le directeur de l’IRCAM… Occasion d’entendre l’excellent Lemanic Modern Ensemble, formation genevoise fondée en 2007 par le compositeur vaudois William Blank. Pas moins de trois créations mondiales d’autant de grands compositeurs parmi les plus inventifs de notre temps, le Français Tristan Murail (né en 1947), et les Suisses William Blank (né en 1957) et Hanspeter Kyburz (né en 1960), ces derniers ayant trouvé une source d’inspiration dans la pensée spectrale initiée notamment par le premier, du moins au début de leur carrière.

Matthias Arter (lupophon) dans L'autre de Hanspeter Kyburz. Photo : (c) Archipel, 2017

Le concert s’est ouvert sur L’autre, concerto pour hautbois et ensemble en trois mouvements de Hanspeter Kyburz. Le soliste, l’excellent Matthias Arter, utilise deux sortes de hautbois, le hautbois en ut dans les mouvements extrêmes, fort volubiles et exaltant des aigus acérés, et le lupophon (qui descend quatre demi-tons plus grave que le heckelphon) dans le mouvement lent où l’on retrouve des climats du Crépuscule des dieux et de Parsifal de Richard Wagner. L’instrument soliste et l’ensemble instrumental jouent chacun dans leur jardin, sans pour autant chercher le conflit, le second devenant un tapis pour le premier dans le mouvement central avant que les deux retournent dans leur univers propre tout en s’écoutant. Une œuvre où l’on retrouve un Kyburz imaginatif, maître du son et de la couleur. A l’instar de Tristan Murail, qui signe avec Near Death Experience d’après « l’Ile des morts » d’Arnold Böcklin pour ensemble instrumental et vidéo une œuvre profonde et douloureuse, réalisée avec le vidéaste Hervé Bailly-Basin avec qui Murail travaille depuis plusieurs années.

Le Lemanic Modern Ensemble dirigé par William Blank dans Near Death Experience de Tristan Murail. Photo : (c) Archipel, 2017

Mais cette fois, c’est à partir de la vidéo que Tristan Murail a composé son œuvre nouvelle, collaborant avec lui comme un librettiste pour un opéra, lui demandant de raccourcir ou de rallonger telles ou telles séquences en fonction de sa musique. Les images aux colorations et aux flous dignes d’un tableau de maître suggèrent les terres arides et les murs fantomatiques du château de l’île des morts, ont été tournées dans le Luberon non loin de chez le compositeur mais font penser au palais des Atrides à Mycènes. Commençant dans un calme saisissant, la partition de Murail est d’une grandeur, d’une noblesse, d’une profondeur impressionnante. Elle touche au plus profond de l’auditeur, musique et images s’intégrant et se métamorphosant indépendamment l’une des autres, s’opposant, s’accordant et se synchronisant au gré du discours, tandis que le temps s’écoule sans que l’on y prenne garde, sa perception étant singulièrement altérée. Entourée de ces deux grandes œuvres, celle de Kyburz et celle de Murail, E la vita si cerca dentro di sé… pour mezzo-soprano et ensemble de William Blank, composée en 2015 et retravaillée en 2016-2017, est apparue plus contrainte et moins audacieuse.

Hélène Fauchère (soprano) dans E la vita si cerca dentro di sé... de William Blank. Photo : (c) Archipel, 2017

L’œuvre met en musique deux poètes italiens que quatre siècles séparent, quatre poèmes du Tasse (1544-1595) et trois poèmes de Mario Luzi (1914-2005) qu’elle alterne. Trois instruments solistes, le piano, la harpe, la percussion émergent de l’ensemble qui présentent des figures musicales que les autres instruments reprennent et déploient à la façon d’un chœur, faisant écho et commentant le chant de la brillante soprano française Hélène Fauchère.

La prochaine édition d’Archipel se déroulera du 15 au 25 mars 2018.

Bruno Serrou

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