vendredi 20 janvier 2017

Lohengrin, héros craintif aux pieds d’argile

Paris. Opéra-Bastille. Mercredi 18 janvier 2017

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. Jonas Kaufmann (Lohengrin). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

Production créée le 7 décembre 2012 à la Scala de Milan en ouverture de la saison 2012-2013, Lohengrin de Richard Wagner mis en scène par Claus Guth devient le chant de l’anti-héros aux pieds nus. A contrario du personnage étincelant à l’armure et au heaume aveuglants, tenant une épée étincelante en main de l’iconographie wagnérienne du chevalier inconnu arrivant fièrement debout sur un attelage tiré par un cygne majestueux, le Lohengrin de Wagner selon Claus Guth est un anti-héros troublant. Certes alambiquée, passée sous le boisseau de la psychanalyse, la vision qu’a le metteur en scène allemand du chevalier du Graal est originale et puissante tant elle interroge. 

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. Martina Serafin (Elsa von Brabant). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

La première apparition de Lohengrin chantant son air d’entrée, « Nun sei gedankt, mein lieber Schwann! », est en effet un homme couché à même le sol sur le flanc en position de foetus, dos au public, pieds nus et cor au flanc qui émerge grelotant comme pris de convulsions du milieu de la foule qui le dissimulait, tandis que chaque évocation du cygne amène le vol de plumes parcimonieuses et par la présence d’enfants symbolisant Gottfried von Brabant, le frère disparu d’Elsa, aux bras ailés parcourant le plateau en son centre et sur les balcons à l’entour.

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. Martina Serafin (Elsa von Brabant), Evelyn Herlitzius (Ortrud). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

Fort loin du rêve du roi Louis II de Bavière et de la grotte qu'il fit construire pour l'exhausser, le chevalier venu de Montsalvat, fils de Parsifal, est un être en quête de lui-même semblant ne savoir ni d’où il vient ni qui il est. Il évolue pieds nus durant presque tout l’opéra, titube, chancelle, se relève, cherchant le contact avec la nature à laquelle il tente de se raccrocher. Le fait de se savoir Sauveur l’accable au point de paraître libéré lorsqu’Elsa finit par lui poser la question fatidique sur ses origines. Située dans la cour d’un édifice austère, l’action se déroule au temps de la genèse de l’opéra, en 1848-1850, au moment de la Confédération allemande et de la Révolution qui a conduit Wagner de Dresde à l’exil en Suisse. 

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. Jonas Kaufmann (Lohengrin), Martina Serafin (Elsa von Brabant). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

Ni Elsa ni Lohengrin semblent envisager le mariage, et la nuit nuptiale se passe au milieu d’un jardin japonais les pieds dans l’eau, jardin qui forme un contraste saisissant avec l’architecture raide et les conventions rigides de la cours brabançonne, le couple étant comme isolé du monde qui l’entoure, la rigide impuissance de la Cour et la haine des Telramund, unis jusque dans la mort. Tandis qu’apparaît l’héritier du Brabant, tous les protagonistes s’écroulent, à l’exception du roi Heinrich der Vogler.

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. Jonas Kaufmann (Lohengrin), Tomasz Konieczny (Friedrich von Telramund). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

Le soir de son retour à la scène après plusieurs mois d’absence, Jonas Kaufmann est entré pleinement dans la conception de Guth du personnage de Lohengrin. De sa voix qu’il colore avec art, de son nuancier d’une plastique incomparable, et même dans les moments où la voix faiblit un peu, le ténor allemand chante dans le souffle qu’il module à la perfection autant dans le mezza-voce que dans le fortissimo, qu’il pare de reflets somptueusement cuivrés. La soprano viennoise Martina Serafin est une Elsa perdue, juvénile mais pas candide, fébrile, l’intonation est délicate et jamais vibrée. Contrairement à la soprano allemande Evelyn Herlitzius, qui fut la sublime Elektra de Richard Strauss dans la production de Patrice Chéreau, voix judicieusement acide mais au timbre trop clair pour le rôle, qui campe en vérité une fabuleuse Ortrud, féline, sauvage, venimeuse. 

Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin. René Pape (Heinrich der Vogler), Jonas Kaufmann (Lohengrin). Photo : (c) Monika Rittershaus/Opéra national de Paris

Le baryton-basse polonais Tomasz Konieczny est un impressionnant Telramund, à l’instar de la basse dresdoise René Pape, extraordinaire Heinrich d’une solidité à toute épreuve et d’une noblesse naturelle, même dans les moments de doute, et le baryton-basse letton Eglis Silins, infaillible Héros. Mais les véritables héros de la soirée se trouvent dans la fosse, avec cet orchestre de feu dirigé avec délectation et un sens de la nuance que Philippe Jourdan n’a pas toujours, allégeant les textures tout en préservant l’éclat de l’orchestration, tandis que, sur le plateau, le chœur de l’Opéra est d’une belle cohésion.

Bruno Serrou

Jusqu’au 18/02. Rés. : 08.92.89.90.90. www.operadeparis.fr

D’après mon article paru dans La Croix daté lundi 23 janvier 2017

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