vendredi 27 mai 2016

Le "Tristan und Isolde" ardent de Daniele Gatti et Pierre Audi au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Mardi 24 mai 2016

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Rachel Nicholls (Isolde). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Voilà cinq ans, l’Opéra de Lyon créait l’événement avec un Tristan und Isolde inoubliable, dirigé par Kirill Petrenko et mis en scène par Alex Ollé et Valentina Carrasco de la Fura dels Baus. Cette fois, le chef-d’œuvre de Richard Wagner est présenté dans une nouvelle production, à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées. Refaite à l’occasion du centenaire de la salle, la fosse, où l’on avait jusqu’à présent l’habitude de n’entendre que des opéras baroques ou classiques, permet désormais de recevoir des effectifs fournis, et de programmer ainsi des ouvrages de Wagner, Strauss et Puccini, avec un espace et un dégagement des dessous du plateau amplifiant relief et résonance.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Michelle Breedt (Brangäne), Rachel Nicholls (Isolde), Torsten Kerl (Tristan). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Sous la direction chatoyante et fiévreuse de Daniele Gatti, l’Orchestre National de France sonne avec fluidité et transparence, le chef manageant des contrastes époustouflants, du pianississimo le plus immatériel au fortississimo le plus ample, auxquels la première phalange de Radio France répond avec une dextérité incroyable. Au sein de cette phalange miroitante et d’une sensualité exacerbée, les pupitres solistes brillent de tous leurs feux, particulièrement les instruments à vent, et plus précisément hautbois, cor anglais, clarinette et cor solos à la matière onctueuse - son dernier acte est tout simplement époustouflant. Le chef italien, qui quitte en juin le National pour prendre la direction musicale du Royal Concertgebouw d’Amsterdam, soutient avec une vigilance de chaque instant chacun des protagonistes dont il chante tous les rôles en même temps que les titulaires.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Rachel Nicholls (Isolde). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

La mise en scène de Pierre Audi est plutôt mobile en regard de ce qui se fait généralement dans cet ouvrage. Les protagonistes sont bien inscrits dans leurs rôles respectifs, et l’engagement est aussi avéré dans le jeu que dans le chant. La scénographie de Christof Hetzer est faite côté décors de panneaux mobiles noirs descendant et disparaissant dans les cintres et sur lesquels sont projetés de fines raies de lumière à la symbolique diversifiée, tandis que les costumes sans âge et se désagrégeant peu à peu vont dans le sens de l’évolution du sujet. Seul un linceul posé sur un praticable de bois côté cour interroge sur l’origine de sa présence, est-ce la mère de Tristan morte en couches ou celui de son père mort peu après sa naissance ?...  

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Rachel Nicholls (Isolde), Torsten Kerl (Tristan). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Au premier acte, de grands panneaux coulissants délimitent le navire qui enserre les héros entourés de containers qui se présentent telle une prison, puis un énigmatique ossuaire de baleine abrite le grotte nocturne des amants au deuxième acte, enfin, au troisième acte, l’agonie et l’attente de Tristan se passe au milieu de galets épars égarés sur la plage où se meurt Tristan, avant qu’Isolde disparaît débout sur le sable la silhouette découpée par un bel éclairage blanc en contre-jour.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Brett Polegato (Kurwenal). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

La distribution est singulièrement homogène, cela jusqu’aux seconds rôles. Rachel Nicholls, qui remplaçait Emily Magee qui a dû renoncer après trois semaines de répétitions, est une Isolde ardente et juvénile à la voix solide au timbre radieux, Torsten Kerl un Tristan d’une solidité et d’une endurance à toute épreuve, doté d’une voix d’airain et d’une musicalité stupéfiante qui lui permet une humanité à la fois généreuse et douloureuse. 

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Scène finale. Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Brett Polegato est un Kurwenal trépidant et protecteur au timbre de bronze, Steven Humes un roi Marke est un modèle de noblesse et de résignation, Michelle Breedt une Brangäne un peu trop mure mais touchante jusque dans la mort. Andrew Rees, en sénile Melot, bossu boitillant et abject, Marc Larcher (un berger, un jeune marin) et Francis Dudziak (un timonier) complètent avec justesse cette affiche de premier plan.


Bruno Serrou

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