dimanche 5 juillet 2015

"Adriana Lecouvreur" de Cilèa clôt de façon mitigée l’ère Nicolas Joël à l’Opéra de Paris dans une production du Covent Garden de Londres

Paris, Opéra National de Paris-Bastille, lundi 29 juin 2015


Malgré son renom, Adriana Lecouvreur de Francesco Cilèa (1866-1950) n’est pas l’opéra vériste le plus couru en France. C’est pourtant grâce à cet ouvrage que ce contemporain de Mascagni et de Leoncavallo, eux aussi reconnus pour un seul de leurs opéras, s’est maintenu. Inspiré du drame d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé Adrienne Lecouvreur (1849), le livret d’Arturo Colautti est tiré d’un fait réel qui opposa la princesse de Bouillon et la célèbre tragédienne Adrienne Lecouvreur (1692-1730) admirée par Voltaire, dont elle fut l’une des interprètes favorites et avec qui elle entretint une relation amoureuse. Elle eut également une liaison plus suivie avec Maurice de Saxe (1696-1750), maréchal de France. Mais en 1730 sa santé vacilla, au point qu’elle s’évanouissait de plus en plus souvent pendant les représentations de la Comédie-Française dont elle était l’une des stars. C’est alors que le bruit courut de son empoisonnement par la duchesse de Bouillon, elle-même éprise du maréchal. Enterrée à la sauvette par des amis du maréchal de Saxe et de Voltaire, l’église excommuniant en ce temps-là les comédiens, le triste sort d’Adrienne Lecouvreur inspira à Voltaire ces vers qui sonnent aujourd’hui encore de funeste façon : « Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Francesco Cilèa (1866-1950), Adriana Lecouvreur. Production de David McVicar. Photo : (c) Vincent Pontet / Opéra national de Paris

C’est cette rivalité entre la duchesse et la tragédienne pour l’amour du maréchal, et la mort de la seconde après avoir inhalé les parfums mortels d’un bouquet de violettes empoisonné qui sont au centre de l’action de l’opéra de Cilèa. Créé au Teatro Lirico de Milan le 6 novembre 1902 par Angelica Pandolfini dans le rôle-titre, Enrico Caruso dans celui de Maurizio et Giuseppe De Luca en Michonnet, le régisseur du Théâtre Français secrètement épris de la tragédienne, l’ouvrage connut un rapide succès. Théâtre dans le théâtre, le livret est en effet efficace dramatiquement parlant, alternant vie réelle et théâtre à l’instar de Cavalleria rusticana de Mascagni, en dépit d’un texte plutôt kitsch. Ce dernier a inspiré néanmoins au compositeur une musique brillante et expressive mais d’une évidente facilité bien qu’évitant les accents trop larmoyants, avec des airs qui touchent et mettent en valeur les qualités vocales de ses interprètes, particulièrement de l’héroïne, tandis que l’orchestration est luxuriante.

Francesco Cilèa (1866-1950), Adriana Lecouvreur. Production de David McVicar. Photo : (c) Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Pour le retour de cet ouvrage à l’Opéra de Paris vingt-deux ans après son apparition en 1993, Nicolas Joël, dont c’est l’ultime « nouveau » spectacle qu’il aura programmé pour le premier théâtre lyrique de France, a choisi de faire appel à une production élaborée voilà cinq ans par David McVicar pour la scène du Covent Garden de Londres, où elle a été captée pour le DVD, reprise au Liceu de Barcelone, à l’Opéra de Vienne et à celui de San Francisco. Le metteur en scène écossais nous a habitués à beaucoup plus inspiré (cf. son Ring à Strasbourg) que ce spectacle qui est aussi pour lui l’occasion de sa première prestation à l’Opéra de Paris. Sa direction d’acteur est étonnement figée, malgré l’écrin de lumières bien léchées d’Adam Silverman et les riches costumes XVIIIe fort bien dessinés par Brigitte Reiffenstuel. Mais les somptueux décors de Charles Edwards qui plongent justement l’action dans l’artifice de la scène se perdent un peu sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille. 

Francesco Cilèa (1866-1950), Adriana Lecouvreur. Adriana Lecouvreur et la Princesse de Bouillon. Production de David McVicar. Photo : (c) Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Alternant dans le rôle-titre avec Angela Gheorghiu, pour qui la production a été conçue, Svetla Vassileva campe une Adriana Lecouvreur ardente et spontanée, ne forçant jamais ni le trait ni la voix pour mettre en avant une musicalité et une fraîcheur constantes, un timbre lumineux et charnel. Luciana d’Intino est une Princesse de Bouillon abjecte et haineuse à souhait rivalisant non seulement psychologiquement avec l’héroïne mais aussi vocalement, par sa puissance, ses colorations et son engagement. Entre elles deux, Marcelo Alvarez est un Maurizio solide et riche en nuances, sa voix rayonnant sans forcer. De sa voix ferme et bien timbrée, Alessandro Corbelli brosse un Michonnet à la fois touchant et enjoué. Wojtek Smilek est un Prince de Bouillon fort respectable, à l’instar de Raúl Giménez en Abbé de Choiseul, tandis qu’Alexandre Duhamel (Quinault) Carlo Bosi (Poisson), Mariangela Sicilia (Melle Jouvenot) et Carol Garcia (Melle Dangeville) complètent avec les honneurs cette distribution pour le moins homogène.

Francesco Cilèa (1866-1950), Adriana Lecouvreur. Luciana d'Intino (la Princesse de Bouillon), Marcelo Alvarez (Maurizio). Production de David McVicar. Photo : (c) Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Sous la direction effilée et idiomatique de Daniel Oren, qui, en habitué de la fosse de Bastille et du répertoire italien, s’avère particulièrement attentif aux chanteurs et joue d’un nuancier raffiné, l’Orchestre de l’Opéra de Paris alterne fougue et onirisme, mettant en évidence l’orchestration de Cilèa.

Bruno Serrou

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