lundi 17 juin 2013

A Marseille, Jean-François Lapointe fait de Marc Antoine le véritable héros de "Cléopâtre", l'ultime opéra de Jules Massenet

Marseille, Opéra municipal, samedi 15 juin 2013

Jules Massenet, Cléopâtre, acte I : Jean-François Lapointe (Marc Antoine) et Béatrice Uria-Monzon (Cléopâtre). Photo : (c) Christian Dresse

L’Opéra municipal de Marseillaise reprenait samedi l’ultime ouvrage scénique de Jules Massenet (1842-1912), Cléopâtre, qui n’avait pas été donné en France depuis 1990, année où la Biennale Massenet de Saint-Etienne l’avait ressuscité après qu’il eût longtemps disparu de la scène lyrique. Sous-titré « drame passionnel », écrit sur un livret de Louis Payen, en fait le poète journaliste Albert Liénard (1875-1927), créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 23 février 1914, dix-huit mois après la mort de son auteur, Cléopâtre pourrait constituer à deux siècles de distance la seconde partie de Giulio Cesare de Georg Friedrich Haendel, puisqu’il conte les secondes amours de la reine d’Egypte avec un consul romain, Marc Antoine, qui renonça pour elle à la fois à Rome, à sa femme Octavie et à son honneur. 

Jules Massenet, Cléopâtre, acte III : Jean-François Lapointe (Marc Antoine), Béatrice Uria-Monzon (Cléopâtre) et Antoinette Donnefeld (Charmion). Photo : (c) Christian Dresse

Les quatre actes de l’ouvrage de Massenet alternent, conformément aux canons du grand opéra français, les moments d’intimité et les scènes de foule, des palais luxueux et des bouges sordides. « Il ne s’agit pas d’une œuvre pompeuse, prévenait avant la première Laurence Foster, directeur musical de l’Opéra de Marseille, et lorsque cela le devient, c’est volontairement, pour souligner le contraste entre la grandeur de Rome et la volupté de la cour égyptienne, et pour railler les Romains en regard de la finesse de l’Orient. Malgré ses longueurs, peu ce pourquoi nous l’avons réduit, il se trouve dans le ballet de la très belle musique. Des passages sont quasi égyptiens, soulignés par des tarbuki tunisiens, mais moins couleur locale que le Concerto ’’égyptien’’ de Saint-Saëns. » Côté intrigue, le livret prend quelque liberté avec les faits réels, ajoutant le personnage de Spakos, amant jaloux de la reine, et une entrevue en Egypte entre Octavie et Cléopâtre, s’appuyant pour conclure sur la thèse du suicide de Marc Antoine après que lui soit annoncé la fausse nouvelle de la mort de son amante.

Jules Massenet, Cléopâtre, acte IV : Béatrice Uria-Monzon (Cléopâtre), Jean-François Lapointe (Marc Antoine) et Antoinette Dennefeld (Charmion). Photo : (c) Christian Dresse

L’intrigue de Cléopâtre est rondement menée, les tableaux enchaînant lieux et époques abruptement, abolissant les notions de temps et d’espace. L’on retrouve dans la partition quantité de références aux œuvres précédentes de Massenet, qui présente ainsi son ultime partition scénique comme une sorte de synthèse de sa création, tout en sauvegardant une certaine originalité, tant du matériau thématique que des structures. L’on est néanmoins saisi par la pérennité de la pensée du compositeur, qui reste profondément ancrée dans le grand opéra romantique français, mais orchestrant épais tout en veillant à ce que la vocalité ne soit jamais étouffée. L’on relève aussi des influences extérieures, particulièrement de Georges Bizet, dont il semble carrément entendre une copie conforme du duo final Carmen / Don José dans la scène de la taverne au second tableau du deuxième acte dans laquelle l’affranchi Sparkos crie sa jalousie à Cléopâtre, la Carmen de Bizet semblant avoir beaucoup plus profondément marqué Massenet que Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, créé neuf ans avant la genèse de Cléopâtre.

Lawrence Foster. Photo : DR

Laurence Foster a clairement mis en évidence ces influences et les violents contrastes de la partition, ne se faisant jamais excessif dans le pompiérisme de l’œuvre pour mieux en souligner les élans passionnés et l’onirisme. Le courant semble bien passer entre l’orchestre marseillais - les cuivres, fort sollicités, font un sans-faute - et son nouveau directeur musical, qui excelle dans le répertoire français comme en témoignent ses enregistrements d’Œdipe de Georges Enesco (1) et de l’Etranger de Vincent d’Indy (2). Attentif aux chanteurs, il ne les couvre jamais, préservant ainsi le texte qui reste continuellement compréhensible, d’autant plus que l’articulation des protagonistes est plutôt limpide. 

Jules Massenet (1842-1912). Photo : DR

La mise en scène de Charles Roubaud est d’un traditionalisme qui plaît au public marseillais, et elle heureusement incarnée par des chanteurs qui se sentent positivement concernés par les personnages qu’ils interprètent dans une scénographie de toiles peintes façon Cecil B. De Mille signée Emmanuelle Favre, qui aurait été mieux inspirée de tendre vers la stylisation plutôt que vers le réalisme hollywoodien. Sa seule « modernité » est la projection d’une vidéo conçue par Marie-Jeanne Gauthé, qui a voulu amplifier le réalisme par ses projections d’arbres, fontaines, torches, tandis que les drapés fort compliqués des robes dessinées par Katia Duflot vont à l’encontre de l’image que l’on se fait aujourd’hui de la sensualité antique. 

Jules Massenet, Cléopâtre. Jean-François Lapointe (Marc Antoine). Photo : DR

La distribution est dominée par l’impressionnant Marc Antoine de Jean-François Lapointe, la voix colorée et impérieuse du baryton canadien donnant au triumvir une noble stature et une fermeté dans ses choix qui transcendent l’incapacité du Romain à échapper aux charmes de Cléopâtre. Cette dernière est campée par Béatrice Uria-Monzon, dont la voix a retrouvé ici sa solidité, malgré des pasqsages de registres pas toujours nets, la mezzo-soprano française contrôlant son vibrato de façon plus assurée que lors de sa Vénus de Tannhäuser entendue à l’Opéra de Strasbourg en mars dernier (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/03/les-tourments-de-tannhauser-causes-du.html), tandis que sa Cléopâtre est sœur aînée de Carmen, mais en plus calculatrice et cynique. Soprano lumineux et droit, Kimmy Mc Laren est une Octavie ardente, et Antoinette Dennefeld une Charmionte (confidente de Cléopâtre) convaincante. Si les seconds rôles masculins sont bien tenus (Philippe Ermelier en Ennius, Bernard Imbert en Amnhès, Jean-Marie Delpas en Severus), le maillon faible de la soirée est le Spakos de Luca Lombardo, ténor étriqué au timbre serré plus préoccupé de vocalité que de carnation, tant côté tenue de la ligne de chant et du timbre que de présence scénique.

Bruno Serrou

1) Enregistré à Monaco en 1989 avec José van Dam. 2 CD EMI

2) Capté à Montpellier en 2010 avec Ludovic Tézier. 2 CD Universal Classics/Accord

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