Genève (Suisse). Grand Théâtre-Bâtiment des Forces Motrices. Samedi 25 avril 2026
Après Rameau le mois dernier, le Grand Théâtre de Genève a présenté le plus populaire des opéras de Giacomo Puccini, Madama Butterfly, dans l’enceinte industrieuse mais bien sonnante du Bâtiment des Forces Motrices (BFM), dirigé avec panache par Antonino Fogliani à la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande bouillonnant, au point parfois de contraindre l’excellente Cio-Cio-San de Heather Engebretson à forcer sa voix à la limite du cri. A ses côtés, l’ardente Suzuki de Kaì Rüütel-Pajula, l’excellent Sharpless d’Andrey Zhilikhovsky, distribution malheureusement ternie par le Pinkerton brut de fonderie de Stephen Costello
La petite japonaise de Nagasaki, fille d’une tradition extrême-orientale misogyne d’une nation qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, s’ouvre à peine sur le monde, abusée par l’obséquieux lieutenant de l’US Navy Benjamin Franklin Pinkerton, fils d’un Occident dominateur avec la complicité de l’entremetteur Goro, contre lesquels elle tente de se révolter, possède tous les atouts pour attirer en nombre les aficionados du bel canto, au point de compter parmi les dix opéras les plus joués dans le monde. Créé à la Scala de Milan le 17 février 1904 dans une version en deux actes, après le fiasco de la première, l ‘ouvrage sera révisé par Puccini, qui supprimera plus d’un millier de mesures. C’est cette version qui est depuis 1906 généralement représentée en trois parties, le second acte étant scindé en deux parts entre le chœur à bouche fermée et l’intermezzo instrumental. Pour immerger le public dans ce jardin japonais que Puccini a stylisé avec tact et un sens de la couleur propre à son génie qui allait atteindre son apogée dans Turandot, dont on trouve des prémices dans Madama Butterfly antérieure de vingt ans, il faut veiller à ne pas sombre dans la caricature ni à se faire trop intellectuel. A Genève, la scénographie tournante de Wolfgang Menardi et les costumes d’Eva-Maria Van Acker sont dans l’esprit d’un Japon de gravures traditionnelles au service d’une mise en scène de Barbara Horáková dont je n’ai pas retrouvé les intentions exprimées dans le programme de salle, qui précise vouloir faire un travail sur la mémoire, mais qui ne va jamais à l’encontre des intentions des trois auteurs, Puccini et ses deux librettistes, Luigi Illica et Giuseppe Giacosa, évitant finement l’exotisme de convention.
C’est en effet dans une maison japonaise traditionnelle avec ses cloisons mobiles, ses grands dessins muraux représentant des aigles au repos ou combattant, d’où se détachent des panneaux blancs où sont projetés des images souvent de façon trop éphémère pour en distinguer la nature, mais où l’on aperçoit fugitivement un petit garçon courant sur une plage, un homme errant sur la même plage, images puisées dans un film tourné spécialement pour cette production par la vidéaste Diana Markosian, qui s’applique à montrer un travail intérieur sur la mémoire effectué par un homme en quête de ses souvenirs d’enfance d’un figurant omniprésent sur le plateau mais demeurant constamment silencieux, tandis que le spectateur voit devant lui ce à quoi il pense, vivant le drame de sa vie, sa double personnalité américano-japonaise, la mort de sa mère à qui son père volage est venu l’arracher… Cet intériorité de l’âme est magnifiée dans la scène de la lettre de Pinkerton que Sharpless lit à Cio-Cio Chan avec une profonde humanité tandis qu’apparaissent sur un mur les mots calligraphiés en japonais qui font sursauter l’héroïne, « Peut-être que Butterfly ne se souvient pas de moi… » Autre moment significatif de la production, après le célèbre chœur à bouche fermée apparaît une danseuse qui, bien qu’elle soit sensé » être le double de Butterfly, renvoie à la danse des sept voiles de Salomé de Richard Strauss, tandis que la ballerine, Andrea Tortosa Vidal, se dévêt pour finir quasi nue avant d’enfiler la vareuse de Pinkerton et de se lancer dans de longs mouvements chorégraphiques sur le prélude du troisième acte. La fin de l’œuvre est traitée avec une grande sobriété, délicatement humaine, défaite de tout pathos, pudique et vraie, la metteuse en scène allant jusqu’à éviter tout contact physique entre Butterfly et Pinkerton, qui se contentera de crier sa lâcheté tandis qu’il fuit la « tristesse de ces lieux ».
Dans la fosse, Antonino Fogliani fait retentir tous les détails de l’orchestration, suggérant jusqu’au plus secret de l’âme des personnages, tout en maintenant d’un bout à l’autre les tensions de la tragédie faisant sonner l’Orchestre de la Suisse Romande avec une ampleur et une palette sonore et expressive impressionnantes, jusqu’à l’air ultime de l’héroïne, qui fait ses vibrants adieux à la vie et à son fils dans un souffle déchirant de désespoir au moment où elle se fait hara-kiri. Alternant avec la soprano états-unienne Corinne Winters, sa compatriote Heather Engebretson campe une Cio-Cio San juvénile, ardente et spontanée, entrant dans le personnage de la jeune geisha avec une aisance confondante, exprimant son amour pour le marin occidental avec une sincérité bouleversante, autant dans son amour naissant innocemment pour Pinkerton que dans la constance de son attente emplie d’espoir. La voix est ample, souple, la musicalité éblouissante, le timbre polychrome, l’expression intense, bien que parfois, lorsque l’expression est à son comble, elle ait tendance à ne pas aller trop dans les nuances et à ne pas contenir sa puissance, allant trop systématiquement aux limites du cri, cherchant peut-être à s’assurer de passer au-dessus de l’orchestre, contrairement à une Mirella Freni, qui reste la référence inégalée dans ce rôle.
A ses côtés, une merveilleuse Suzuki de la mezzo-soprano estonienne Kai
Rüütel-Pajula au timbre brûlant, et une sobre Kate Pinkerton de la soprano
française Charlotte Bozzi. Côté hommes, c’est surtout le Sharpless du baryton moldave
Andrey Zhilikhovsly qui séduit par son humanité, son empressement et sa
vocalité, et le Goro autoritaire du ténor belge Denzil Delaere. Déception en
revanche avec le Pinkerton du ténor pennsylvanien Stephen Costello, qui dessine
un personnage équivoque, d’une vulgarité plus yankee que nature, voix puissante
aux aigus indéfectibles, mais manquant de souplesse et de projection incertaine.
Les rôles secondaires sont dans l’ensemble bien tenus, à l’instar du Chœur du
Grand Théâtre de Genève toujours aussi convainquant.
Bruno Serrou





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