lundi 27 avril 2026

L’Ensemble Intercontemporain a dextrement exploré le temps et l’espace sous la direction fuselée de Pierre Bleuse, son directeur musical

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Salle des concerts. Vendredi 24 avril 2026 

Pierre Bleuse et l'Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Quentin Chevrier

C’est dans une salle au parterre mis à nu devant un public en partie debout que les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain se sont produits vendredi soir, les membres solistes étant au milieu des spectateurs, formant une sorte de « planétarium sonore » pour une soirée exploration de l’espace-temps intitulée « In Between Spaces » (1) 

Pierre Bleuse
Photo : (c) Quentin Chevrier

Le public était averti avant d’entrer dans l’espace modulable qu’est la Salle des concerts de la Cité de la musique : « Avis aux explorateurs : la Cité de la musique élimine les sièges et se métamorphose en un laboratoire sensoriel spatialisé, un ’’planétarium sonore’’ où le son voyage, tourne et nous frôle. » Tandis que la salle se remplissait, le public découvrait les pupitres disposés dans le fond sur des gradins, tandis que quelques mètres devant, deux praticables étaient disposés de chaque cotés devant celui du chef. 

Marco Stroppa (*1959), gla-dya. Jean-Christophe Vervoitte, Jean-Philippe Cochenet (cors)
Phot : (c) Quentin Chevrier

C’est là que, le noir fait, se sont installés deux cornistes, le titulaire de l’EIC, Jean-Christophe Vervoitte, et un invité, Jean-Philippe Cochenet, membre de l’ensemble Lemanic Modern, qui ont ouvert la première partie de la soirée, entièrement italienne, avec le volubile et chaleureux duo gla-dya. Etudes sur les rayonnements jumeaux que Marco Stroppa (né en 1959) a composé en 2006-2007 et révisé en 2010 à la suite d’une commande de l’EIC pour ses deux cornistes, Jean-Christophe Vervoitte déjà et Jens McManama dans lequel le compositeur italien travaille sur le rayonnement directionnel typique du cor selon à travers les diverses positions du pavillon, mais aussi le doppelgänger, les rythmes, le mouvement (gla) et le verbe par lequel est apparue le principe de la vie, de la gémellité (dya). 

Ivan Fedele (*1953), Ali di Cantor. Ensemble Intercontemporain, Pierre Bleuse
Photo : (c) Quentin Chevrier

A suivi l’œuvre la plus marquante de la soirée, une partition remarquable d’inventivité et de puissance expressive, de virtuosité et de dialogue entre quatre groupes d’instruments, Ali di Cantor, composé en 2004 partition de plus d’une demi-heure de l’un des compositeurs d’outre-Rubicon les plus puissamment originaux et inventifs de sa génération, Ivan Fedele (né en 1953). Dédiée à Pierre Boulez, qui en dirigea la création  à la tête de l’EIC le 23 avril 2004 Cité de la musique, cette partition pour vingt-neuf instruments (2) au large spectre sonore, du grave le plus profond à l’aigu le plus strident, répartis, comme l’indique le titre de l’œuvre, en quatre groupes disposés selon une géométrie spécifique : sur les côtés, un vis-à-vis de deux ensembles identiques fonctionnant selon le modèle des cori battenti (3) de la Renaissance ou selon une conjonction stéréophonique, avec, au centre à l’avant-scène sept instruments à cordes et un synthétiseur, au fond un groupe d’instruments aux registres graves, un percussionniste et deux pianos, ces derniers occupant les extrémités opposées afin de procurer profondeur et résonance. A l’instar de nombre d’œuvres de Johann Sebastian Bach, ce que suggère clairement le titre Ali di Cantor (Ailes du Cantor [de Leipzig]), l’œuvre déployant des techniques contrapuntiques, principalement le canon et ses multiples variantes et le hoquetus de la polyphonie médiévale, tandis que l’harmonie explore l’étendue du spectre sonore.

Gérard Grisey (1946-1998), Stèle. Gilles Durot et Aurélien Gignoux (percussion)
Photo : (c) Quentin Chevrier

Présenté en trois parties, la deuxième section était vouée à deux compositeurs français, dont une pièce en première mondiale. Elle était préludée par une courte mais impressionnante pièce de sept minutes, intenses et variées, pour deux grosses caisses, l’une résonante, l’autre feutrée réalisée en 1995 par le regretté Gérard Grisey (1946-1998) et créée le 4 février 1995 Maison de la Radio dans le cadre du Festival Présences par Nicolas Pignet et Thierry Miroglio, jouée ici par Gilles Druot et Aurélien Gignoux, qui se sont discrètement effacés dans l’ombre tandis que les projecteurs se concentraient sur leurs consœurs et confrères de l’EIC ainsi que leur directeur musical, Pierre Bleuse, pour donner la création mondiale d’une œuvre nouvelle de Philippe Schœller (né en 1957), Sirènes, pour deux bassons placés derrière le chef et de chacun de ses côtés, et ensemble. 

Philippe Schoeller (*1957), Sirènes. Paul Rivaux, Marceau Lefèvre (bassons, Ensembe Intercontemporain
Photo : (c) Quentin Chevrier

Fasciné par les mythes, le compositeur parisien a réuni deux bassons dialoguant avec un ensemble de vingt-et-un musiciens (4) avec une section de percussion richement dotée dont une partie importante de steel drums (5), une partie orchestrale sonnant dans une grande diversité de timbres et de nuances, ne compensant que partiellement la neutralité des coloris et du nuancier des deux instruments solistes, qui restent constamment dans le registre ondulant matérialisant les ondes marines et ses balancements d’une constance hypnotique, l’engagement des musiciens et l’énergie de la gestique de Pierre Bleuse ne suffisant pas à maintenir l’attention de l’auditeur plus de vingt minutes durant tant l’œuvre se fait rapidement languissante au point de sembler traîner en longueur et de susciter la léthargie chez l’auditeur.

Lara Morciano (*1968), Nubis AEthyra. La compositrice avec Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

En troisième partie de soirée, une seconde création mondiale, beaucoup plus prenante, Nubis AEthyra de Lara Morciano (née en 1968). Cette œuvre pour vingt-neuf instrumentistes (6) avec live électronique, est née d’une fascination de la compositrice italienne pour les nuages, leur volatilité, leur mobilité et leurs inlassables transformations, a été conçue en collaboration avec l’artiste visuel et performer suisse Thomas Köppel (né en 1983) faite de tubes LED et de vidéo projections engendrées par un algorithme synchronisé par une électronique réalisée par le compositeur chercheur chilien José Miguel Fernandez. Tandis que Köppel signait des projections géométriques variables censées représenter les mutations des nuages mais qui ne sont pas apparus indispensables pour apprécier cette œuvre en constante évolution. A l’instar de la pièce de Schœller, celle de Morciano, dont le titre ouvre sur une double voie, Nubis (brumeux, insaisissable) et AEthyra (éther, ciel pur et lumineux) s’inspire de la consistance et des mouvements des nuages, leur concentration, leur opacité, leur transparence, leur « directionalité », leur concentration, leur suspension, mais aussi de leur interpénétration avec la lumière, la clarté, l’énergie, tandis que l’électronique live amplifie cordes, flûtes et clarinettes traités en temps réel et auxquels sont intégrés des sons électroniques, le tout diffusé par le biais d’un système de haut-parleurs disposés autour du public et par un réseau de vingt-quatre enceintes réparties dans la salle selon la localisation des groupes instrumentaux, la matière sonore, la perception du lieu et les éléments lumineux. Mais l’œuvre elle-même, sa substance musicale assez fascinante, la façon virtuose avec laquelle les musiciens de l’Intercontemporain forgent leur interprétation sous la direction active et dynamique de Pierre Bleuse, de toute évidence conquis par la musicalité de l’œuvre de l’auteur de cette partition suscitent à elles seules l’attrait de cette musique vaillante et d’une séduisante créativité.

Bruno Serrou

1) Le concert sera diffusé sur France Musique le 6 mai 2026 à 20h00

2) Deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, clarinette basse (aussi clarinette contrebasse), basson, contrebasson, deux cors, deux trompettes, deux trombones, tuba, trois percussionnistes, deux pianos, synthétiseur, deux violons, deux altos, deux violoncelles, contrebasse

3) Composition polychorale à deux voix a cappella consistant en l’imitation des voix du premier chœur entrant par celles du chœur suivant

4) flûte (aussi flûte piccolo et flûte alto), hautbois (aussi cor anglais), petite clarinette en mi bémol, clarinette, clarinette basse, cor, trompette, trombone, trois percussionnistes, piano (aussi célesta), harpe, trois violons, deux altos, deux violoncelles, contrebasse

5) Sorte de tambour d’acier, instrument populaire utilisé pour la première fois par Pierre Boulez, qui en avait découverts la diversité et les particularités aux Antilles dans les années 1950

6) Deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes (la seconde aussi clarinette basse), clarinette basse (aussi clarinette contrebasse), deux bassons (le second aussi contrebasson), deux cors, deux trompettes, deux trombones, tuba, trois percussionnistes, deux pianos, trois violons, deux altos, deux violoncelles, contrebasse, dispositif électronique live

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