jeudi 5 novembre 2026

Le voyage enchanté de Bruce Liu au cœur de la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 3 novembre 2026 

Photo : (c) Charles d'Hérouville

Un nom de karatéka, Canadien d’origine chinoise né à Paris, vainqueur du Concours International Frédéric Chopin de Varsovie 2021, Bruce Liu est musicien dans l’âme, comme il l’a confirmé mardi soir à la Philharmonie de Paris dans un programme mêlant XVIIIe, XIXe  et XXe siècles en un tout organique magistral 

Photo : (c) Charles d'Hérouville

Les caractéristiques du jeu de Bruce Liu sont la souplesse, la grâce du  toucher, la simplicité de la geste pianistique, un son ample, lumineux, aérien à la fois dense, riche, puissant, d’une saisissante musicalité, la stature concentrée dans la musique, saluant peu, fort brièvement malgré l’enthousiasme du public, et se réinstallant rapidement sur sa chaise devant le clavier. Son récital a été magistral, autant musicalement que conceptuellement, et a attiré un nombreux public, au point d’une salle comble, conquis sur le champ, concentré, enthousiaste, séduit dès l’abord par ce qui s’avèrera comme un voyage marqué par les heures du jour (nuit, aube, midi, soirée) partant de la Hongrie et y retournant après être passé par la Pologne, l’Allemagne, la France et l’Espagne.

Photo : (c) Charles d'Hérouville

Les pôles de ce voyage en deux parties proposé par Bruce Liu ont été deux grandes sonates aux titres posthumes de Ludwig van Beethoven (1770-1827) situées au mitan de chacun des volets du concert. D’abord la n° 14 en ut dièse mineur op. 27/2 « Clair de lune »  (1801) d’une fluidité aérienne envoûtante, le mouvement initial passant avec un allant de bon aloi, et la n° 21 en ut majeur op. 53 « Waldstein » (1803-1804) d’un onirisme et d’une ardeur flexible enchanteresse portée par un son intense et charnel. Le programme s’était ouvert sur une visionnaire quatrième Étude, Fanfares (1985) extraite du premier livre de György Ligeti (1923-2006) pour conclure sur une vertigineuse Rhapsodie espagnole (1863) de Franz Liszt (1811-1886), encadrant les deux Nocturnes op. 27 (1835) de Frédéric Chopin (1810-1849), le pianiste rappelant ainsi sa victoire au Concours Chopin de Varsovie en 2021, une solaire Alborada del gracioso, quatrième des Miroirs (1904/1905) de Maurice Ravel (1875-1937), une délicieuse Rêverie (1890) de Claude Debussy (1862-1918), un facétieux pastiche Glossa sobre (1946) sur Au clair de la lune de Frederic Mompou (1893-1987), et une évocation colorée et avenante d’El Puerto, deuxième volet du premier livre (1906)  d’Iberia d’Isaac Albéniz (1860-1909), le tout joué avec un naturel éblouissant qui a permis à Bruce Liu de tirer de son instrument d’un soir des sonorités lumineuses, amples, enluminées et profondes, défait de tout maniérisme, les doigts courant comme en apesanteur sur le clavier avec une aisance stupéfiante, le pianiste prenant l’auditeur par la main une heure trente durant envoûté par une musicalité d’authentique poète du clavier. Ce qui n’a pas empêché une partie du public d’applaudir parfois à contretemps. Bruce Liu a hypnotisé clairement son public auquel il donné de chacune des œuvres qu’il a choisies une interprétation au cordeau, alternant climats et styles avec une élégance, un charme, un sens captivant du discours, des contrastes et des nuances extrêmes.

Photo : (c) Charles d'Hérouville

Clairement envoûté, le public n’a pas voulu en rester là, se levant sans attendre pour ovationner son « héros » d’un soir, obtenant du pianiste quatre bis, dont deux Etudes de Chopin, op. 25/1 et op. 10/5, la cinquième Etude de Philip Glass (*1937) et terminer sur une sorte de « private joke », un arrangement en forme d’improvisation jazzy de la Lettre à Elise de Beethoven réalisée par Alessandro Marseglia.

Bruno Serrou

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