Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 6 octobre 2026
Que de rondeurs, que de précision dans les attaques et l’expression, que de couleurs onctueuses dans le fabuleux Cleveland Orchestra, qui est peut-être le plus admirable des « Big Five » états-uniens, comme l’a démontré mardi leur unique concert en France
Profondément marqué par les plus de trente ans de règne du grand chef hongrois George Szell, suivi de Pierre Boulez, Lorin Maazel et Christoph von Dohnanyi, son directeur musical pendant dix-huit ans, conforté par le chef autrichien Franz Welser-Möst à sa tête depuis vingt-quatre ans, la phalange de la mégapole portuaire de l’Ohio reste assurément le plus européen des orchestres du continent américain. Toujours fluide, transparent, clair, précis, du ppp aux limites de l’audible au fff le plus flamboyant et sans saturation ni approximation dans le jeu et dans le son, même à peine effleuré.
Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra
Photo : (c) Clément Savel / Cheeese
A la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Cleveland a magnifié un programme germano-soviétique des années 1940-1945, commençant par les crépusculaires Quatre derniers lieder op. posth. AV 150 que Richard Strauss composa durant son exil suisse en 1948, ou les premiers pupitres de cordes (merveilleux Premier violon Joel Link, le violoncelle de Mark Kosower) et le piccolo de Mary Kay Fink dans les ultimes accords de Im Abendrot ont magnifié les sonorités nobles et chatoyantes de l’orchdestre straussien, chantant avec chaleur les moindres inflexions de l’écriture du compositeur bavarois, tandis que la voix de la soprano sud-africaine Golda Schulz au timbre séduisant a manqué de chair et sa conception d’émotion, tandis que l’on ne saisissait pas un mot des vers de Hermann Hesse et de Joseph Eichendorff.
En regard de l’ultime chef-d’œuvre straussien, l’une des « symphonies de guerre » de Dimitri Chostakovitch, la Huitième en ut mineur op. 65 composée et créée en 1943, année charnière de la Seconde Guerre mondiale, écho de la terrifiante offensive allemande de novembre 1942 et sa déroute devant Stalingrad en février 1943, avec ses trois premiers mouvements tragiquement sombres et d’une violence extrême, véritable tragédie épique, cri immense contre la fureur guerrière, le troisième ayant le côté hallucinant d’une bataille de chars d’assaut, et se conclut dans une sérénité quasi champêtre. Dédiée au directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, Evgueni Mravinski, l’œuvre compte cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert par une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars d’assaut et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante. Un peu plus de huit mois après l’énergique réalisation de l’Orchestre de Paris dirigé par Kleaus Mäkelä (voir https://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/dirige-avec-energie-par-klaus-makela.html?m=1), la geste instillée par Franz Welser-Möst est apparue d’une limpidité constante, d’une intensité inouïe déployée avec une bouillonnante v italité intérieure, le chef autrichien paraissant en outre laisser toute latitude à ses musiciens, qui ont ainsi pu exalter librement les flamboiements de leurs somptueuses sonorités, supérieurement lustrées (cor anglais, hautbois, flûte, clarinette basse, basson, cuivres, altos, violoncelles, contrebasses), loin des grincements des orchestres russes de l’ère soviétique, ce qui n’a pas empêché le drame déchirant d’une humanité souffrante de s’exprimer.
Bruno Serrou




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