jeudi 3 septembre 2026

Les PREM’S : Fabuleuse soirée Mahler du The Met Orchestra (TMO) et de son directeur musical Yannick Nézet-Séguin avec une impressionnante Joyce DiDonato

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 2 septembre 2026

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

C’est un fabuleux début de saison que j’ai pu partager avec un public venu en nombre à la Philharmonie de Paris qui présage de soirées d’exception durant les neuf prochains mois avant peut-être l’apocalypse ! J’ai en effet assisté ce premier mercredi de septembre 2026 à un concert comme il en est peu : un Everest !… 

Le public de Les PREM'S de la Philharmonie de Paris à l'écoute du concert de The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Un orchestre, le TMO, aguerri au théâtre lyrique de l’une des fosses d’Opéras les plus illustres au monde, celle du Metropolitan Opera de New York sous son nom de scène, The Met Orchestra, dirigé par son directeur musical Yannick Nézet-Séguin, invité par la Philharmonie de Paris dans le cadre des festivités orchestrales d’ouverture de saison, les PREM’S dont c’est la seconde édition. Le brillant chef canadien était, comme toujours, particulièrement inspiré par le programme qu’il proposait, dirigeant avec délectation en poète au lyrisme envoûtant, le geste précis mais jamais sec, le corps dans le son, faisant remarquablement chanter son Orchestre du Met dans un programme consacré à l’un de ses célèbres prédécesseurs à ce même poste de l’Opéra new-yorkais en alternance avec Arturo Toscanini, Gustav Mahler, avec en soliste une sublime Joyce DiDonato dans des Rückert Lieder intimement vécus, exaltés par sa voix aux coloris à la fois sensuels  et solaires. Les Mahler de Nézet-Séguin et de ses musiciens sont emplis d’humanité, d’intériorité et d’une science des timbres d’une grande magnificence. Ce qui est apparu dès les premières mesures du lied initial des cinq Rückert-Lieder, Blicke mir nicht in Die Lieder qui augurait d’une interprétation dense et poignante de ce déchirant ensemble de cinq lieder de Gustav Mahler composés en 1901-1902. Comme leur titre générique l’indique, ces pages bouleversantes se fondent sur des vers du poète allemand Friedrich Rückert (1788-1866), qui a inspiré au compositeur autrichien au même moment les cinq Kindertotenlieder (1901-1904). Avec une simplicité directe d’une vibrante humanité, la soprano états-unienne Joyce DiDonato de sa voix souple, ample et pleine, a donné à ces pages introspectives une force dramatique particulièrement intériorisée, jamais distanciée, une humanité partagée avec un public tétanisé par la force de son interprétation, chaque mot exposé clairement comme s’il s’agissait d’une intime confidence. Cette interprétation d’une force intense a concerté avec un orchestre d’une grande souplesse, d’une expressivité et d’une précision remarquables, où chaque pupitre s’est imposé tour à tour ou de concert avec une cohésion exemplaire, notamment le cor anglais Pedro R. Diaz.

Joyce DiDonato, Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie, l’œuvre la plus optimiste de Mahler, aux côté du finale de la Troisième Symphonie  qui la précède, la partition qui la suit, la Symphonie n° 4 en sol majeur que Gustav Mahler composa entre 1892 et 1901. Yannick Nézet-Séguin et le Met Orchestra en ont donné une interprétation onirique, fine, merveilleusement structurée, miraculeusement contrastée, au nuancer infini, d’une constellation de couleurs chatoyantes emplies de sonorités moelleuses et fruitées, d’une saisissante unité et d’une polychromie de traits et de tons impressionnante, magnifiant des textures tout à tour limpides, lumineuses et voluptueuses ; le caractère, la profondeur, la dynamique, l’humanité toute e intériorité ont été exaltés par le chef et les musiciens de son orchestre. La gestique du chef canadien est toute en souplesse et en rectitude souriante, impulsant des tempi respirant large , des couleurs et des timbres à la palette infinie, un sens de la dramaturgie captivante caractéristique de musiciens aguerris au théâtre lyrique, le tout suscitant un état de grâce permanent chez l’auditeur, le public resté debout, stoïque, au parterre, au pied du plateau, n’a jamais été tenté de quitter la position debout, ne manifestant à aucun moment l’impression de fatigue qui aurait pu conduire certains à s’asseoir à même le sol. 

Joyce Di Donato, The Met Orchestra (TMO), Yannick Nézet-Séguin
Photo : (c) Bruno Serrou

La beauté plastique stupéfiante sous la conduite particulièrement inspirée de Yannick nézet-Séguin a saisi la salle entière, qui a écouté comme ensorcelé, silencieux et jamais tenté d’applaudir entre les mouvements. Deux grands moments dans cette interprétation, le deuxième mouvement, qui tient lieu de ScherzoIn gemächlicher Bewegung, ohne hast, diabolique à souhait, avec un fantasque violon solo aux sonorités grimaçantes, lunaires avec son second instrument, Benjamin Bowman s’avérant magistral avec ses deux iviolons, et un Ruhevoll (Pacifique) comme on aimerait en entendre plus souvent, d’une variété de ton extraordinaire, tour à tour rêveur, lyrique, dramatique, mélancolique, ardent, lumineux, tendre et brûlant, évitant judicieusement toute tendance au pathos. Enfin, un finale plus humain que paradisiaque, tant la voix Joyce DiDonato, placée au fond de l’orchestre entre harpe et cors, est d’une carnation merveilleusement maternelle, consolatrice plutôt qu’angélique, tandis que l’orchestre atteignait l’éther dans sa beauté solaire. Pour conclure, après un message d’un bel humanisme solidaire exprimé par Nézet-Séguin en français de son accent canadien particulièrement chaleureux, Joyce DiDonato et le Met Orchestra ont donné un dernier lied, Urlicht extrait du Cor merveilleux de l’enfant que Mahler a intégré à sa Symphonie « Résurrection » comme ante pénultième mouvement, sous la voix aux larges harmoniques de Joyce DiDonato s’exprimant au sein de l’orchestre, s’unissant aux instrumentistes pour une lecture d’une tendresse douloureuse, évoquant une solitude d’une affliction intense et profonde, solitaire, l’orchestre s’éteignant dans un silence à faire pleurer les pierres.

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En ouverture de programme, une fois n’est pas coutume de la part d’un orchestre états-unien, tous ayant pour habitude d’imposer des pièces contemporaines de leurs compositeurs-maisons affligeantes, les musiciens new-yorkais ont offert une œuvre d’une beauté et d’une humanité déchirante que la compositrice franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-2023) trop tôt disparue, Lumière et Pesanteur pour grand orchestre a composée en 2009. Cette partition créée le 22 août 2009 à Helsinki par le Philharmonia Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen est placée sous la conduite délicate d’un solo de trompette vaillamment tenu ce mercredi soir par David Krauss évoquant dans ses sonorités interrogatives celle de Charles Ives dans The Unanswered Question, tandis que l’orchestre jouait avec délice de la fluidité chatoyante et de la transparence liquide des textures instrumentales alternant souplesse et profondeur, légèreté et gravité.

Bruno Serrou

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