Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 3 avril 2026
Fabuleuse Passion selon saint Matthieu de Johann Sebastian Bach en cette soirée de Vendredi Saint 2026 à la Philharmonie de Paris par une équipe magistralement menée par un Raphaël Pichon particulièrement inspiré, d’une intense intimité, à la tête de ses instrumentistes et de ses magnifiques chanteurs Pygmalion qui excellent dans la création du cantor de Leipzig. Poétique, dynamique, colorée, d’une profonde spiritualité, vibrante et vivante comme l’Humanité entière souffrante et emplie d’espérance, cet incomparable chef-d’œuvre a connu ce Vendredi Saint 2026 une interprétation inouïe de grandeur, de chaleur, d’onirisme, de beautés sonores, de rythmes fébriles
La Matthäus Passion ou Passion selon saint Matthieu ou encore Passio Domini nostri Jesu Christi secundum
Evangelistam Matthaeum (Passion de
Notre Seigneur Jésus Christ selon l’Evangéliste Matthieu) BWV 244 (1727-1742) de Jean-Sébastien
Bach (1685-1750) est considérée comme l’absolu chef-d’œuvre du Cantor de
Leipzig, mais aussi comme le parangon de l’histoire de la musique sacrée
occidentale qui a largement contribué à façonner la réputation du
compositeur-intime du Divin, comme l’écrivait notamment le philosophe roumain
Emile Cioran, « s’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien
Dieu »… Fervent luthérien, musicien d’église (« J’ai toujours gardé
une fin en vue, disait le compositeur, à savoir… diriger une musique d’église
bien réglée à l’honneur de Dieu »), plus particulièrement à Leipzig comme
Cantor de l’église Saint-Thomas, nourri de ses lectures de la Bible,
Jean-Sébastien Bach a pensé sa musique pour la seule gloire de Dieu, comme le
fera au siècle suivant son confrère autrichien Anton Bruckner. Cantates
sacrées, messes, motets, vaste cursus organistique, œuvres pour clavecin,
pièces pour ensembles sont imprégnées de foi chrétienne. Servir Dieu par la
musique, telle a sans doute été la mission que Jean-Sébastien Bach s’est
donnée, assuré que la musique est « une harmonie agréable célébrant Dieu
et les plaisirs de l’âme » et que s’il jouait « les notes comme elles
sont écrites, c’est Dieu qui fait la musique », tandis que
« l’harmonie est à côté de la piété »…
Des cinq Passions que Jean-Sébastien Bach est réputé avoir écrites, toutes
sur des livrets du poète saxon Christian Friedrich Henrici dit Picander
(1700-1764) adapté des quatre Evangéliste canoniques (Matthieu, Marc, Luc et
Jean), la Passion selon saint Matthieu BWV 244 est l’une des deux œuvres du
genre quoi nous soient parvenues complètes depuis la mort de son auteur, aux
côté de la Passion selon saint Jean,
tandis qu’une troisième, celle selon
saint Marc composée en 1731, n’est que parcellaire. Alors que la saint Jean a été donnée à Leipzig sous la direction de l’auteur en 1724,
1725, 1732 et 1749, la saint Matthieu a été programmée en 1727 et
1729, puis dans une version révisée, en 1736 et 1742. Attribuée à Bach mais
écrite par une main anonyme, une Passion
selon saint Luc est néanmoins cataloguée BWV 246 par la Bachgesellschaft
(Société Bach). Les deux passions subsistantes sont jouées aujourd’hui encore à
Leipzig en alternance chaque Vendredi Saint pendant les Vêpres en l’église Saint-Thomas dont Bach a été le Cantor de 1723 à
1750, ainsi qu’en l’église Saint-Nicolas.
Donnée Grande Salle Pierre Boulez de
la Philharmonie de Paris devant une salle comble et recueillie, la Passion selon saint Matthieu entendue ce Vendredi Saint a
été un grand moment d’introspection. Disposant en miroir le chœur et le double
orchestre distribués en arc de cercle mais bien dissociés des deux côtés du plateau
reliés par les cinq violoncelles et l’orgue positif et le clavecin du continuo, l’Evangéliste et Jésus étant
installés de chaque côté du chef assis sur des cubes en bois, les autres
chanteurs solistes, les principaux et ceux émanant du chœur Pygmalion,
s’exprimant entre les deux chœurs face au public ou directement sur le devant
de la scène, entourant le chef, Raphaël Pichon. Ce dernier a offert une
interprétation d’une force intérieure extrême magnifiée par une sincérité
humaine et une intensité expressive particulièrement touchante, à la fois
dynamique, profonde et lyrique, toujours bouleversante de cette partition
monumentale, faisant entendre chacune des voix instrumentales avec une clarté
phénoménale, portant un éclairage luminescent sur le contrepoint, la souple
polyphonie des questions/réponses des deux orchestres se faisant face, avec des
solistes instrumentaux remarquables, dont les deux premiers violons, Sophie
Gent et Louis Creac’h, les violoncelles Antoine Touch et Cyril Poulet, les
gambistes Julien Léonard et Garance Boizot, les hautbois d’amour et hautbois da caccia
Jasu Moisio, Lidewei de Sterck, Gabriel Pidoux et Jon Olaberria, les bassons
Evolène Kiener et Josep Casadellà, les flûtes Georgia Browne, Raquel Martorell
Dorta (aussi flûte à bec), Jonty Coy et Clémence Bourgeois, Daubigney, Stefanie
Troaffaes, les orgues positifs Matthieu Boulineau et Ronan Khalil (aussi
clavecin), le théorbe Thibaut Roussel qui ont abondamment participé à la beauté
feutrée et ardente de cette interprétation de leurs sonorités chaudes et
subtilement colorées qui ont magnifié un mise en reliefs ample et épanouie.
La distribution solistes a atteint les sommets vocaux et expressifs, avec en tête de distribution un immense Évangéliste en la personne du solide et suprêmement chantant, d’une bouleversante intensité, le ténor Julian Prégardien totalement habité par son personnage, chantant par cœur du début à la fin, et l’impressionnant baryton Stéphane Degout, bouleversant Jésus qui attise les larmes dans la poignante aria « Komm, süsses Kreuz ». A leurs côtés les excellents Julie Roset en femme de Ponce Pilate/soprano I, Maïlys de Villoutreys, Ancilla i/soprano II, la mezzo-soprano charnelle et sépulcrale Lucile Richardot, Testis I/contralto ii de Paul-Antoine Bénos-Djian (vocalement excessivement puissant, au risque de déséquilibrer le cast), les ténors Laurence Kilsby et Zachary Wilder, et l’impressionnant Pilate/Caïphe/basse 2 de Christian Immler. Le double chœur Pygmalion, au sein duquel tous les protagonistes vocaux étaient plus ou moins mêlés, est doté de riches personnalités aux voix polychromes qui ont donné à cette soirée une dimension dramatique proprement stupéfiante, tandis que, dans la première partie de la Passion, le Chœur d’enfants et de Jeunes de l’Orchestre de Paris préparé par Richard Wilberforce, a offert toute sa ferveur juvénile et une réelle spontanéité au chœur d’entrée « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » et au choral « O Mensch, bewein dein Sünde gross » concluant la première partie. Une soirée qui restera vivante dans la mémoire de ceux qui, comme moi, auront eu le privilège d’y assister…
Bruno Serrou




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