jeudi 8 mars 2018

Livre : Lili (Boulanger), le brûlant récit d’Alain Galliari



Au sein des nombreux anniversaires de compositeurs en cette année 2018, celui d’une femme de génie, foudroyée en plein envol : Lili Boulanger

Lili Boulanger vers 1900. Photo : DR

Ce n’est pas un ouvrage musicologique que propose Alain Galliari, auteur par ailleurs d’une exceptionnelle monographie consacrée à Anton Webern, et d’un ouvrage sur les secrets du Concerto « à la mémoire d’un Ange » d’Alban Berg (tous deux chez Fayard) (voir pour le second http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/12/alain-galliari-conte-dans-un-livre.html), mais un récit relatant la courte et fulgurante  vie – moins de vingt-quatre ans – de l’un des plus grands compositeurs français.

Lili Boulanger (1893-1918) en 1915. Photo : DR

Comme dans ses précédents ouvrages de l’auteur, le lecteur est porté par son écriture alerte. Ce petit ouvrage, qui fait défiler la vie intime, douloureuse, pleine de jeunesse et d’espérance, les amours, autant humaines que musicale de cette enfant malingre à la beauté fragile et d’une volonté de fer qui laisse un cursus musical dont pas une partition est inutile, l’inspiration et la forme émanant ici d’un génie pur, se lit d’une traite, chaque page lue poussant à se plonger dans la suivante. Et l’on termine la lecture à regret… Dans ce récit aussi dense que bouleversant, d’une écriture délicate et claire, l’intensité de la passion, l’urgence, le don de soi extraordinaire de cette nature énigmatique pleine de contradictions emplissent chaque phrase de ce livre palpitant.

Nadia et Lili Boulanger. Photo : DR

Sœur cadette de Nadia Boulanger (1887-1979), autre musicienne surdouée (pédagogue éminente qui attira dans ses classes de composition, au Conservatoire de Paris comme au Conservatoire américain de Fontainebleau et aux Etats-Unis, compositrice, pianiste, chef d’orchestre), Lili Boulanger (1893-1918) est toute de douleur, de lumière et de renoncements. Souffrant dès l’enfance d’une maladie des poumons qui se transformera à la fin en tuberculose, Lili participe très tôt à l’effervescence musicale du foyer familial tenu d’une main ferme par sa mère Raïssa Mychetski, cantatrice russe restée seule après la mort à 62 ans de son mari Ernest Boulanger, compositeur et professeur au Conservatoire de Paris. Lili admire sa sœur Nadia, son aînée de six ans qui remporte plusieurs premiers prix au Conservatoire, et la suit en auditeur libre de la classe de Charles-Marie Widor. 

Lili Boulanger. Photo : DR

Alors que Nadia essuie quatre échecs successifs au concours du Prix de Rome, Lili décide de relever le défi, tandis que sa sœur ne l’en croit pas capable. Pourtant, à 19 ans, elle réussit le concours avec sa cantate Faust et Hélène, et devient ainsi la première femme à être couronnée par l’Académie. La déclaration de guerre le 1er août 1914 met un terme à son séjour Villa Médicis. De retour en France, et malgré la maladie qui la ronge, Lili ne cesse de composer, jusque dans son lit de malade. Plusieurs œuvres d’inspiration liturgique, toutes plus belles les uns que les autres, s’enchaîne jusqu’à la fin, une quinzaine au total, tandis qu’elle travaille sur son opéra La Princesse Madeleine d’après Maurice Maeterlinck dont le manuscrit ne sera pas retrouvé.

Lili et Nadia Boulanger. Photo : DR

Un livre sensible consacré à une compositrice de génie trop tôt enlevée par la maladie qui célèbre avec bonheur le centenaire de la disparition de son héroïne, qui aurait pu rester à l’ombre de celui de la disparition de son aîné Claude Debussy, réunis tous deux par l’amour de la poésie et de Maeterlinck.

Bruno Serrou

Alain Galliari, Lili (récit). AGEditeur. 170 pages.  10,00 €. thebookedition.com

mercredi 7 mars 2018

CD : Tout Debussy chez Warner Classics en 33 CD


Photo : (c) Bruno Serrou

Puisée dans le catalogue Warner Classics (Teldec, NVC Arts, HMV, London, Nonesuch, EMI, Virgin, Erato, etc., mais aussi chez Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane), Warner Classics réunit en un coffret de trente-trois CD, à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Claude Debussy, le 25 mars 2018, l’intégralité de l’œuvre enregistrée par ses divers labels, depuis les incunables enregistrés par le compositeur en personne jusqu’à un certain nombre d’inédits au disque. C’est ainsi toute la création de Debussy qui est gravée ici, de ses premières mélodies de 1879-1880 jusqu’à ses trois dernières sonates composées durant la Première Guerre mondiale…

Outre Debussy, l’on peut aussi y écouter quantité de grands interprètes du passé et du présent qui ont su saisir le style du compositeur, son évolution, son univers sonore et intellectuel. Debussy en effet compte parmi les compositeurs les plus originaux et inventifs de l’histoire de la musique française, au point d’être sans doute celui qui a eu le plus d’influence sur les générations qui ont suivi la sienne, que ce soit dans le domaine de la musique classique que dans ceux du jazz et de la musique de film. « Debussy est désormais très loin de nous, disait Pierre Boulez, et il n’est plus question de reprendre ses éléments techniques. Ce que l’on peut reprendre en revanche ce sont l’esprit, la diversité rythmique, la forme infiniment inventive, etc. » Sa musique toute en beauté sensuelle et sonorités aventureuses suggère une grande liberté de forme et d’expression, tout en étant organisée et cadrée. Il a ainsi assumé tout en le transformant un héritage venu de l’ère baroque, Couperin, Rameau, jusqu’à ses contemporains Massenet, Chabrier, en passant par les Russes Rimski-Korsakov, Moussorgski, Tchaïkovski, ou encore la musique indonésienne découverte lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889. Et s’il se plut à dénigrer officiellement Wagner, il n’en subit pas moins son influence que l’on ressent dans son opéra Pelléas et Mélisande. L’on retrouve par ailleurs l’empreinte de grands écrivains, Mallarmé, Verlaine, Maeterlinck, D’Annunzio, Poe, Villon, Louÿs, Beaudelaire, ainsi que des peintres, comme le japonais Katsushika Hokusai, dont des tableaux illustrent le coffret ainsi que les trente-trois pochettes.

Si Warner a opté pour des enregistrements moins connus, reconnus ou célébrés auxquels les mélomanes ont plus facilement accès, la somme que Warner a rassemblée dans ce coffret présente la totalité de la création debussyste, achevée et inachevée, piano, musique de chambre, orchestre, ballets, mélodies, cantates, oratorios, opéras, orchestrations réalisées par d’autres mains que les siennes mais qu’il avait approuvées, transcriptions pour piano et piano à quatre mains de sa musique et d’autres compositeurs, dont certaines n’avaient jamais été enregistrées.  


Parmi ces dernières, la Chanson des brises pour soprano, chœur de femmes et piano à quatre mains (1882), la première version des Chansons de Charles d’Orléans (1898), la comédie lyrique pour soprano, ténor et piano Diane au bois (1885-1887), le début de la Chute de la maison Usher tel que Debussy l’a laissé en 1916, la réduction pour piano de Khamma et de Jeux, les transcriptions datant des années 1889-1890 d’A la fontaine op. 85 de Robert Schumann (quatre mains), l’Humoresque en forme de valse op. 159 de Joachim Raff (deux mains) et la Symphonie n° 2 ainsi que les Airs d’Etienne Marcel de Camille Saint-Saëns (deux pianos, quatre mains), qui figurent aux côtés du Lac des cygnes (quatre mains) de Tchaïkovski, de l’ouverture du Vaisseau fantôme de Wagner, mais aussi celles réalisées par d’autres compositeurs sur ses propres œuvres (six sections du Martyre de saint Sébastien, La Mer, Images pour orchestre conçues par André Caplet, les Nocturnes par Maurice Ravel pour deux pianos, celles de Debussy pour deux pianos de ses œuvres pour orchestre (Symphonie en si mineur, La Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune).

Claude Debussy (1862-1918). Photo : DR

Les œuvres sont présentées dans leur ordre chronologique à l’intérieur de chaque genre, commençant par le piano solo (5 CD), suivi du piano à quatre mains (2 CD), deux pianos (3 CD), la musique de chambre (2 CD), l’œuvre orchestrale (5 CD), les mélodies (5 CD), chorale (3 CD), les opéras et musiques de scène (7 CD) et les rouleaux Debussy joue Debussy (1 CD).

Comme source documentaire, ce coffret est donc inestimable. Il convient donc de se le procurer coûte que coûte. Même si, comme pour tout projet de cet acabit, certains enregistrements sont moins convainquant que d’autres. Au-delà des témoignages de Debussy en personne, les captations s’étendant sur soixante ans, et, pour l’essentiel, des années 1970. Ainsi, par exemple, les gravures de Carlo Maria Giulini avec le Philharmonia Orchestra des Nocturnes et de La Mer sont loin de constituer des références. 

Si le fonds Warner recèle le splendide Pelléas et Mélisande de Karajan ou l’incunable de Roger Désormière qui n’ont pas été retenus ici, c’est l’occasion du retour du bel enregistrement d’Armin Jordan avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. L’on y trouve aussi son premier opéra, Rodrigue et Chimène dans son unique enregistrement à ce jour dirigé par Kent Nagano à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, ainsi que la belle intégrale du Martyre de saint Sébastien par André Cluytens, des fragments pour voix et piano de la Chute de la maison Usher. L’essentiel de la musique pour orchestre revient à l’excellent Jean Martinon, avec l’exception de Gilulini déjà mentionnée et de Simon Rattle à Birmingham pour les Images. Pour le piano, c’est la version Yuri Egorov qui a été retenue pour les Préludes, et non pas l’immense Walter Gieseking, dont l’intégralité des gravures debussystes a été rééditée voilà peu de temps (2).

Photo : DR

Les interprètes sont nombreux et de haut niveau, même s’ils ne constituent pas tous des références. Ainsi, côté pianistes, Samson François, Monique Haas, Aldo Ciccolini, Pierre-Laurent Aimard, Jean-Pierre Armengaud, Alain Planès, Alice Ader, Michel Beroff, Jean-Philippe Collard, Christian Ivaldi, Noël Lee, Olivier Chauzu, Geneviève Joy, Jacqueline Robin-Bonneau, Jean-François Heisser, George Pludermacher, Martha Argerich, Lilya Zilberstein, pour la musique de chambre, le Quatuor Ebène, Renaud Capuçon, Edgar Moreau, Bertrand Chamayou, le Nash Ensemble, Emmanuel Pahud, Maurice Gendron, Jacques Février, Michel Debost, Lily Laskine, Yehudi Menuhin, Itzhak Perlman, Samuel Sanders, pour l’orchestre D. E. Inghelbrecht, Manuel Rosenthal, François-Xavier Roth, Michel Plasson, Sir Neville Marriner, James Conlon, Yutaka Sado, John Nelson, Jun Märkl, Jean-François Paillard, Hervé Niquet, les mélodies, Véronique Gens, Magali Léger, Marie-Ange Todorovitch, Mady Mesplé, Elly Ameling, Natalie Dessay, Liliana Faraon, Barbara Hendricks, Michèle Command, Philippe Jaroussky, Gérard Souzay, Gilles Ragon, François Le Roux, accompagnés au piano par Jean-Louis Haguenauer, Dalton Baldwin, Philippe Cassard, Michel Beroff, Marius Constant… L’on retrouve également la voix de Marie Garden, la créatrice de Mélisande accompagnée par Claude Debussy dans les Ariettes oubliées et un extrait du troisième acte de Pelléas et Mélisande…

Une somme à connaître absolument pour se plonger à satiété dans les méandres de la création de l’un des compositeurs phares de la musique occidentale, mort le 25 mars 2018 des suites d’un cancer. Un regret néanmoins, l’absence de tout livret des opéras et des poèmes, que ne compense pas l’excellent texte de présentation de Denis Herlin, rédacteur en chef des Œuvres complètes de Claude Debussy chez Durand.  

Reste à espérer que quelque label réalise un coffret comparable pour le centenaire de la naissance de Bernd Aloïs Zimmermann (1918-1970)

Bruno Serrou

1) Claude Debussy, The Complete Works. 33 CD Warner Classics 0295736750. 2) Claude Debussy, The Piano Works. 5 CD Warner Classics 0295869199

mardi 6 mars 2018

Hans Werner Henze, entretien (2003)


Hans Werner Henze (1926-2012). Photo : (c) Steffan Hill

Né à Gütersloh le 1er juillet de la même année 1926 que Morton Feldman, György Kurtag, Betsy Jolas et Earl Brown, mort à Dresde le 27 octobre 2012 (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/10/hans-werner-henze-le-compositeur.html), Hans Werner Henze, est une figure difficilement classable dans la musique des cinq dernières décennies du XXe siècle. Quoique contesté, il est le compositeur allemand le plus prolifique de sa génération. Négligé en France pendant cinq décennies, à l’exception de trois de ses seize opéras, Boulevard solitude en 1981, au Théâtre du Châtelet, Le Prince de Homburg, à Paris dès 1960 puis à Toulouse en 1997, et L’Upupa ou le Triomphe de l’Amour filial à l’Opéra de Lyon en 2003, et de ses symphonies programmées à Radio France dans le cadre du Festival Présences 2003, installé en Italie au début des années 1980, Henze a été principalement célébré par les cinéastes et cinéphiles pour ses musiques de films, Muriel et L’amour à mort d’Alain Resnais, Les désarrois de l’élève Toerless et L’honneur perdu de Katarina Blum de Volker Schlöndorff. Compositeur éclectique et qui le revendiquait, Henze appartient à la génération des années vingt qui reste dans l’histoire sous le label « Ecole de Darmstadt », groupe avec lequel il a rapidement pris ses distances. S'honorant d’appartenir à aucune chapelle, Henze se qualifiait lui-même de touche-à-tout particulièrement prolifique, s’épanchant sur tous les domaines qui l’inspiraient. L’entretien ci-dessous a été recueilli pour le quotidien La Croix dans la perspective du festival Présences de Radio France 2003.


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Photo : DR

Bruno Serrou : Pourquoi avez-vous été mis sur le banc de l’avant-garde ?
Hans Werner Henze : Je ne suis allé à Darmstadt que trois fois dans ma vie, deux comme étudiant, une comme professeur. J’y étais en même temps que Bruno Maderna et Pierre Boulez, dans les années 1955-1957. J’ai immédiatement compris que nous étions en train de créer une école, un style qui devrait dominer le monde. J’ai trouvé cela très frustrant, parce que j’ai eu le sentiment de revenir au temps de ma jeunesse, qui s’est déroulée sous la plus terrible des dictatures. Après la guerre, j’espérais plutôt la liberté de penser, d’agir, l’indépendance créatrice. J’ai donc ressenti le besoin de m’isoler pour trouver mon propre chemin, loin du centre officiel de la musique. Ce qui s’est révélé difficile, parce que l’on m’a vite considéré comme un traditor, puisque j’avais Tradito la causa ! Ce qui n’était pas très agréable, tant cela me faisais douter de mon travail, de la justification de ma recherche stylistique. On m’avait aussi accusé d’être un ladro, un voleur.

B.S. : Etait-ce en raison de votre éclectique ?
H.W.H. : Peut-être. L’avant-garde prônait l’idée de purisme que je n’ai pas comprise, tant j’aimais le théâtre. Or, si vous travaillez pour le théâtre, la musique ne peut rester pure. Elle porte la vie, le drame, de l’amour, la mort, la félicité, la tristesse. Elle doit être capable d’exprimer, de représenter quantité d’états d’âme.

B.S. : Au début de votre carrière, vous avez beaucoup écrit non seulement pour le théâtre lyrique mais aussi pour le ballet. Qu’est-ce qui vous a attiré vers la danse, à un moment où, plus encore que pour le théâtre, les compositeurs s’y intéressaient peu ?
H.W.H. : La beauté physique des danseurs, probablement. Et cette aptitude à la lévitation, à l’abandon de l’attraction terrestre, cette aptitude au vol. Plus tard, j’ai perçu la nécessité de travailler avec la voix humaine. Boulevard solitude est la première œuvre que j’ai écrite pour des chanteurs. Le Châtelet a donné cet opéra en 1981 dans une mise en scène de Pier Luigi Pizzi. Je crois que ce même théâtre projette de monter un autre de mes opéras, Les Bassarides.

Hans Werner Henze sur la terresse de sa maison de Marino près de Rome. Photo : DR

B.S. : Toulouse a également donné voilà quatre ans Le Prince de Homburg, un quart de siècle après Paris. Mais fort peu de productions de vos opéras ont été montées en France, alors qu’il s’agit de la part la plus aboutie de votre création. Combien en avez-vous écrit ?
H.W.H. : J’ai en effet commencé au début des années 1950, les plus importants étant Boulevard solitude, Il Re Cervo (Le roi cerf) – opéra de cinq heures luxueux avec grand orchestre et quantité de chanteurs -, Elegy for Young Lovers, Der Prinz von Homburg, Die Bassariden, Der Junge Lord - opéra comique allemand sans dialogue –, We Come To The River, The English Cat, Das verratene Meer, Venus und Adonis. Et je suis en train d’en écrire un seizième, L’Upupa oder Der Triumph der Sohnesliebe, mon premier opéra sur mon propre livret qui va être créé le 12 août prochain dans le cadre du Festival de Salzbourg sous la direction de Christian Thielemann avec notamment Hanna Schwarz et Matthias Gœrne et l’Orchestre Philharmonique de Vienne. L’Upupa est un oiseau magique qui a été le messager entre le roi Salomon et la reine de Sabbat. Dans mon opéra, il devient le messager entre présent et avenir, vie et mort.

B.S. : Qu’est-ce qui vous attire vers l’opéra ? Certes, vous avez écrit dix symphonies, mais tout comme l’ensemble de vos compositions, la voix et la littérature y sont très présentes ou sous-jacentes.
H.W.H. : Ce qui m’intéresse dans l’opéra c’est qu’il réunit l’ensemble des modes d’expression artistique. La peinture, l’architecture, la mise en scène, l’art vocal, la musique sous tous ses aspects, et la possibilité qu’il offre, comme un montreur de marionnettes, d’inventer des formes théâtrales. Je n’ai jamais répété quoi que ce soit dans ma production lyrique, chaque ouvrage se fondant un thème, une structure différents. L’activité de la musique se passe dans le drame. Je viens de terminer un autre opéra pour Salzbourg de cette année, L’upupa. L’upupe est un oiseau magique avec une grande histoire. Il était le messager du roi Salomon à la reine de Sabbat. Et dans mon travail, il est le messager entre notre présent et notre futur, entre la vie et la mort.

B.S. : Vous choisissez toujours de grands textes. Quelle place attribuez-vous au livret ? 
H.W.H. : C’est la première fois ici que je fais moi-même le livret. J’ai toujours eu le privilège, la joie de travailler avec des écrivains de qualité. J’ai beaucoup appris par exemple d’Auden sur la civilisation anglaise, l’évolution de la mentalité anglaise, la profondeur du rapport multiforme de l’idée de la parole. C’est la même chose dans les autres langues, à l’exception de l’américain. Les mots sont remplis d’histoire, de savoir, de richesse, d’enseignements sur notre façon de sentir les choses. Avec la musique, c’est exactement la même chose.

Hans Werner Henze en 1966. Photo : DR

B.S. : La musique exprime aussi autre chose. Elle se situe au-delà du mot !
H.W.H. : Oui, mais notre perception de la musique, notre plaisir de l’écouter ont un rapport direct avec notre propre histoire, et celle des signes et symboles inclus dans la musique. C’est pourquoi, dans mon écriture, se présentent, tels des spectres ou des signes, certaines structures musicales que mon public connaît et peut mettre en relation avec la nouveauté de ce que j’exprime, car j’essaie de ne jamais me répéter. Ce n’est que depuis vingt-cinq ans que je me sens plus indépendant dans ma façon de penser et d’écrire ma musique. Je compose avec plus de certitude, je suis plus sûr de moi.

B.S. : Depuis vingt-cinq ans seulement ?!
H.W.H. : Oui. Peut-être est-ce parce que je me tiens loin des échos de la ville, habitant la campagne romaine, Ce qui fait que l’on me rapporte très rarement ce que l’on dit de moi ou sur moi, et cela ne m’intéresse pas.

B.S. : Allez-vous au concert, vous tenez-vous informé de l’actualité musicale contemporaine ? Ou êtes-vous dans ce que vous faites au point que cela vous contrarie d’écouter les autres compositeurs ?
H.W.H. : De temps en temps j’écoute des choses. Je fréquente un certain nombre de collègues plus jeunes que moi. Salvatore Sciarrino, Wolfgang Rihm, notamment. Nous bavardons autour de la musique, du théâtre, de l’opéra. Nous jouons aussi du piano à quatre mains. Mais ce sont des relations plus affectives et intellectuelles que professionnelles.

B. S. : Pourquoi vous êtes-vous installé en Italie ? Beaucoup d’Allemands aiment ce pays, certes, mais de là à y vivre…
H.W.H. : En 1952, j’ai obtenu  une bourse d’études par le biais de mon éditeur. Ainsi, pendant trois ans, de 1953 à 1956 j’ai pu passer mon temps en Italie, où j’ai écrit mon opéra Le Roi Cerf. C’est à cette époque que j’ai mesuré combien j’adore les Italiens, qui sont individualistes et ont un rapport à l’autre plus direct que les Allemands avec les phénomènes de l’être et de la vie. Je pense toujours à eux comme s’ils étaient les Grecs de l’Antiquité vivant aujourd’hui, surtout la gente simplice - le peuple -, dans les traditions, y compris dans la façon dont se compose une famille, particulièrement les rapports madre e filio, tout cela me fait penser à la Grèce et à des situations homériques. Surtout dans le sud. En 1956, Surtout dans le sud. En 1956, je devais rentrer en Allemagne. Mais pour y faire quoi ? Participer à des tables rondes sur l’utilité des douze sons ?... Non ! J’avais pris l’habitude de vivre comme les Italiens. Et travailler énormément. J’ai donc décidé de passer sept ans à Naples pour connaître une civilisation totalement différente de la mienne, dans les rapports avec l’autre.

Hans Werner Henze avec Margot Fonteyn et Rudolf Noureev. Photo : DR

B.S. : Le fait de vous être installé en Italie a-t-il changé votre façon de penser la musique ? Par exemple la lumière, la sensualité, avez-vous perçu un changement dans votre style dû à la différence entre les brumes de l’Allemagne et le soleil de l’Italie ?
H.W.H : Peut-être se trouve-t-il beaucoup d’italianita dans mon travail, mais je ne saurais dire pourquoi. Un grand peintre français, Corot, a passé sa vie à Rome à cause de la lumière. Il se peut que celle-ci ait aussi une grande signification pour moi. J’habite dans les superbes Castelli romani, au sud de Rome, ou je suis heureux. Du coup, sitôt que je me retrouve en Allemagne, il me faut absolument savoir quand part le prochain avion pour l’Italie. Néanmoins, si je n’aime pas ma terre natale, j’aime sa musique ! La littérature allemande m’est tout aussi vitale. Ce n’est pas un hasard si les créateurs les plus importants du concept moderne de liberté sont les Allemands. Peut-être que, comme il pleut chez nous presque toujours, nous avons beaucoup de temps pour penser, imaginer une vie autre, une vie intérieure.

B.S. : En 1988, vous avez fondé la biennale de Munich, aujourd’hui dirigée par votre confrère autrichien Peter Ruzicka, également directeur du Festival de Salzbourg. A quoi destiniez-vous cette manifestation ?
H.W.H. : Je l’ai créée pour encourager les jeunes compositeurs à prendre conscience de l’importance du théâtre et pour les inciter à découvrir dans leur œuvre personnelle et dans leur propre talent leur aptitude, s’ils en ont, à faire du théâtre.

B. S. : Est-il important pour vous de préserver des contacts avec les jeunes créateurs ?
H.W.H : J’ai enseigné la composition pendant dix ans, à Cologne. Ce qui m’a fasciné. Tous mes élèves sont aujourd’hui en capacité de vivre de leur travail de compositeur. Ce qui est tout de même pas mal ! Un jour, le chargé de la Culture de la Ville de Munich m’a proposé de concevoir un festival. J’ai demandé un peu de temps pour réfléchir sur que je souhaiterais faire, et c’est ainsi que m’est venue l’idée d’une biennale que j’ai appelée « Festival pour le nouveau théâtre musical ». Plusieurs jeunes compositeurs ont manifesté leur désir d’y participer, se jugeant doués pour le théâtre : l’Anglais Mark Anthony Turnage, l’Allemande Adriana Hoeldsky, l’Américain d’origine chinoise Tan Dun, un Indien très compétent, Param Vir.

Hans Werner Henze et le metteur en scène Peter Mussbach, intendant de l'Opéra d'Etat de Berlin, durant une répétition de Phaedra. Photo : (c) Picture-Alliance/dpa

B.S. : Vous étiez un fou de théâtre et d’opéra alors que les compositeurs de votre génération le condamnaient, le refusaient.
H.W.H. : C’était « le bordel » !

B.S. : Est-ce ce qui vous a éloigné de vos confrères de l’Ecole de Darmstadt ?
H.W.H. : Peut-être.

B.S. : Avez-vous entretenu des relations avec Bernd Aloïs Zimmermann, qui a connu lui aussi des difficultés avec l’avant-garde ?
H.W.H. : C’est parce qu’il était trop doué. Zimmermann est un excellent compositeur. Je ne l’ai pas très bien connu, parce qu’il habitait Cologne, et je vivais à Naples. Mais sa musique instrumentale est formidable, et reste encore injustement méconnue. Il n’était pas très heureux dans la vie.

B.S. : Ce qui n’est pas votre cas !
H.W.H. : Je préfère le bonheur. Je déteste la tristesse. Je la connais bien, trop bien. Vous n’avez pas lu, par hasard, mon autobiographie. Mon père est mort au front, et j’ai beaucoup souffert de la guerre. Je me suis engagé en 1968 au Parti communiste, parce que j’ai vu à travers les événements de ‘68 qu’enfin mes compatriotes, particulièrement les jeunes, se révoltaient contre les faits acquis et qu’un vent de liberté soufflait, une liberté que j’ai toujours eue en moi. C’était le printemps du renouveau, et je me suis engagé aux côtés du Che Guevara, me rendant à Cuba, où j’ai été joué par l’Orchestre de La Havane et où j’ai beaucoup composé.

B.S. : Je ne l’ai pas lue...
H.W.H. : Il y a une traduction anglaise, chez Faber & Faber, publiée sous le titre Bohemian Feath, expression argotique des musiciens à propos de la musique tzigane : une chanson de voyage mal accordée.

B.S. : Votre musique est essentiellement dramatique, y compris la musique instrumentale. Racontez-vous toujours quelque chose ?
H.W.H. : Oui

B.S. : Composez-vous continuellement ?
H.W.H. : Oh non. Le matin, tôt. J’ai presque toujours une pièce en cours d’écriture. Je compose quand j’en ai envie, mais je travaille normalement avec une commande parce que c’est ma manière de payer mes dettes.

B.S. : Travaillez-vous avec vos interprètes ?
H.W.H. : Parfois. Par exemple, j’entretiens depuis quelques temps une amitié avec le ténor Ian Bostridge, grand musicien particulièrement intelligent. J’ai écrit pour lui des mélodies, Fünf Gesänge aus des Bessarabische (Cinq chants pris de l’arabique) sur mes propres poèmes allemands. Et dans mon opéra L’Upupa, Bostridge chantera le rôle du démon, un démon arabe, c’est-à-dire très gentil qu’un ange du paradis.

B.S. : Pourquoi avez-vous écrit un Requiem sans parole à la mémoire du Che ? 
H.W.H. : Il s’agit en effet d’un hommage au Che Guevara. Ce requiem n’est donc pas catholique, mais multiculturale : il peut être musulman, juif... Parfois, les événements de la vie vous laissent sans parole.

Karl-Amadeus Hartmann et Hans Werner Henze à Munich en 1957. Photo : DR

B.S. : Vous êtes l’un des rares compositeurs, avec Wolfgang Rihm, a écrire des œuvres qui portent encore le titre générique « symphonies », autre terme banni par votre génération.
H.W.H. : Parce que la symphonie est pour moi une forme comparable au roman pour un écrivain. C’est un défi, et je sais par mes nombreux amis écrivains combien ils ont peur, se méfient de la forme roman, la tradition étant immensément riche. Que faire après La Recherche du temps perdu de Marcel Proust ou Joseph und seine Brüder de Thomas Mann ? Mais ce n’est pas un motif suffisant. J’estime en effet qu’il ne faut pas rejeter la forme symphonie mais au contraire la respecter, trouver des façons de surmonter la méfiance et les craintes.

B.S. : Est-ce la raison pour laquelle vous êtes allé jusqu’à composer dix symphonies ?
H.W.H. : Oui, après les neuf de Beethoven, Mahler, Schubert, Bruckner que ce dernier n’a pas terminée, je tenais absolument à mettre fin à mon cycle symphonique avec une dixième. Mais je n’en ferai pas d’autre. Basta!

B.S. : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
H.W.H. : Un nouveau quatuor à cordes.

B.S. : Ne regrettez-vous pas que la France ne vous ait peu joué, et ne vous ait pas reconnu comme un compositeur majeur du XXe siècle ? Comprenez-vous pourquoi ?
H.W.H. : Un certain nombre de personnes se intéressées à ce que je faisais. Pas les directeurs d’orchestre, ni les organisateurs, que ma façon d’écrire n’intéressait guère, mais j’ai eu du succès dans le monde entier.

B. S. : Le fait que Radio France vous rende hommage, non seulement en donnant l’intégrale de vos symphonies mais aussi en proposant plusieurs œuvres de musique de chambre, est-ce important pour vous ?
H.W.H. : Oui, très. Je me sens… J’ai toujours pensé que mon intelligence et la mia cultura ne vont pas avec la cultura francese, et c’est peut-être vrai ; cela existe et il me faut l’accepter.

Hans Werner Henze et Helmut Lachemenn. Photo : DR

B.S. : Ne trouvez-vous pas que cet hommage soit trop tardif ?
H.W.H. : Non. Il n’est jamais trop tard (rires)

B.S. : Etes-vous beaucoup joué, en Italie ?
H.W.H. : Non. Il n’y a pas beaucoup d’orchestres.

B.S. : Qui a sélectionné les œuvres programmées dans le cadre du festival. Est-ce vous ?
H.W.H. : Non. La direction de la musique de Radio France m’a présenté le programme définitif, et j’étais content.

B.S. : Ce qui est étonnant, dans cette programmation, c’est l’absence totale de ce que vous aimez le plus, l’opéra, votre domaine d’expression privilégié.
H.W.H. : L’opéra est très cher à monter.

B.S. : Mais des versions concertantes étaient envisageables, radio France en programmant à longueur de saisons.
H.W.H. : Oui, bien sûr, mais la thématique des dix symphonies, c’est bien, non ?

Recueilli par Bruno Serrou
Paris, le 15 janvier 2003

lundi 5 mars 2018

Elliott Carter, Prova de quartetto : Quatuor à cordes n° 5

Elliott Carter (1908-2012) au piano en 1989. Photo : DR

Elliott Carter (1908-2012), Quatuor à cordes n° 5
1 Introduction
2 Giocoso
3 Interlude I
4 Lento espressivo
5 Interlude II
6 Presto scorrevole
7 Interlude III
8 Allegro energico
9 Interlude IV
10 Adagio sereno
11 Interlude V
12 Capriccioso
(Durée : 20 minutes environ)

Né à New York le 11 décembre 1908, Elliott Carter est aujourd’hui l’aîné des compositeurs vivants* de renom. Dès l’école primaire, Carter prend des leçons de piano, sans éprouver de plaisir particulier à la musique. Adolescent, il se tourne vers le théâtre et intègre rapidement le petit cercle des intellectuels new-yorkais. Alors même qu’il doit lutter contre l’incompréhension des siens, son père le destinant à sa succession à la tête de son entreprise d’exportation de dentelles, sa vocation de musicien est encouragée par Charles Ives. A l’Université de Harvard, il est l’élève de Walter Piston, puis il se rend à Paris pour étudier avec Nadia Boulanger dont il est trois ans l’élève à l’Ecole normale de musique. De retour à New York, où il enseignera à son tour, il fait son miel des diverses esthétiques collectées en Europe et aux Etats-Unis, sa musique étant autant redevable à Debussy, Varèse, Schönberg, Ives, Cowell, Bartok et Webern qu’à Bach, Scriabine, Stravinski et Milhaud.

Elliott Carter chez lui, dans son appartement de Greenwich Village, à 101 ans. Photo : DR

C’est dans le genre quatuor à cordes que Carter a le plus investi pour élaborer son style le plus radical et complexe. De ce fait, les cinq quatuors se situent dans sa production dans la ligne des grands chefs-d’œuvre de Beethoven, Bartok ou Schönberg, et, tout comme eux, non seulement ils incarnent une pensée mais marquent un jalon dans la création du compositeur. A la série des quatre quatuors composés entre 1951 et 1978, Carter donnait en 1995 un cinquième élément, qui allait être suivi deux ans plus tard par un Quintette pour piano et quatuor à cordes

Le Quatuor Arditti dans sa formation à l'époque de la création du Quatuor à cordes n° 5 d'Elliott Carter. Photo : DR

Commande conjointe de Singel d’Anvers, du Festival d’Automne à Paris et du Lincoln Center de New York, composé en 1993 et dédié au Quatuor Arditti, qui l’a créé à Anvers le 19 septembre 1995, le Cinquième Quatuor à cordes de Carter est constitué de six mouvements, chacun précédé d’une introduction ou d’un interlude. L’ensemble est développé en continu. Dans l’introduction et les quatre premiers interludes, Carter use de l’aléatoire, mais un aléatoire noté de façon particulièrement précise, de telle sorte que les musiciens semblent reprendre des bribes de mouvements qu’ils viennent de jouer ou qu’ils vont jouer et qui serviront de matériaux qu’ils travailleront simultanément et individuellement, dans des contextes et un ordre différents, comme s’ils étaient en train de répéter. « L’un des aspects les plus fascinants des répétitions de musique de chambre, écrit Carter dans la préface de sa partition, lorsque d’excellents exécutants essaient des fragments de ce qu’ils joueront plus tard ensemble, puis le jouent et s’arrêtent abruptement pour discuter de la façon d’apporter des améliorations, est que cet exemple est très similaire à notre expérience intérieure qui forme, ordonne, met au point, réalise nos sentiments et nos idées puis nous en éloigne. Dans l’élaboration de cette œuvre, le problème de la coopération humaine avec ses différents types de sentiments et de pensées a été une considération très importante. »

Elliott Carter, Quatuor à cordes n° 5, Introduction (mesures 1-9). Photo : (c) Editions Contrechamps

Ainsi, après l’individualisme des interludes, les musiciens du quatuor d’archets collaborent dans les six mouvements. Le premier, « Giocoso », où le premier violon prédomine, et le quatrième, « Allegro energico », où l’alto a la préséance, laissent apparaître des éléments provenant des autres morceaux, alors que les quatre autres parties sont plus homogènes, les quatre instruments jouant le plus souvent ensemble, surtout dans les deux mouvements lents et dans le plus vif, le « Presto scorrevole ». En outre, deux de ces mouvements usent de modes de jeu spécifiques, l’« Adagio sereno », joué sur les seuls harmoniques, et le « Capriccioso », en pizzicato.

BrunoSerrou

* Elliott Carter est mort à New York le 5 novembre 2012, à l'âge de 103 ans. Le texte ci-dessus a été écrit en février 2002 pour l'association Pro Quartet. 

samedi 3 mars 2018

Jesús López Cobos, mort d’un grand d’Espagne,


Jesús López Cobos (1940-2018). Photo : (c) Jesús López Cobos

Le chef d’orchestre espagnol Jesús López Cobos est mort vendredi 2 mars 2018 à l’aube des suites d’un cancer. Il avait 78 ans.

Mort à Berlin, après avoir dû renoncer en janvier à diriger Tosca de Puccini à l’Opéra d’Etat de Vienne, où il devait retourner en avril pour Aïda de Verdi, Jesús López Cobos est avec Rafael Frühbeck de Burgos disparu le 10 juin 2014 (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/06/le-chef-dorchestre-espagnol-rafael.html) l’un des deux grands chefs espagnols les plus influents et de notoriété mondiale de sa génération. Homme d’une grande culture, d’une grande humanité, être exquis, d’une gentillesse et d’une courtoisie, véritable gentleman, Jesús López Cobos était d’une grande noblesse, et il considérait les musiciens d’orchestre avec égard et comme ses semblables.

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Né le 25 février 1940 à Toro (Castille-et-León) où il sera enterré, Jesús López Cobos était venu à la direction d’orchestre assez tardivement. S’il baigna dans une atmosphère musicale dès sa petite enfance dans une famille de mélomanes avertis, il se destinait tout d’abord à la philosophie, qu’il étudia à l’université de Madrid, l’Espagne franquiste n’ayant que fort peu de considération pour la musique et les musiciens. Néanmoins, à six ans, il chante dans la maîtrise de Malaga où se sont installés ses parents, se faisant notamment remarquer dans le chant grégorien au petit séminaire dont il est élève de 10 à 16 ans. A l’Université de Madrid, où il étudie la philosophie, il dirige le chœur d’étudiants, mais n’entendra son premier concert symphonique qu’à 18 ans. Son doctorat en poche, il se tourne vers la direction d’orchestre, qu’il étudie avec Franco Ferrara en Italie puis, en 1966, avec Hans Swarowsky à Vienne, le tout selon les conseils de Claudio Abbado qu’il avait rencontré en 1965. Trois ans plus tard, il remportait le Concours de Besançon et faisait ses débuts professionnels au Teatro La Fenice de Venise dans la Flûte enchantée de Mozart, tandis qu’il suivait depuis un an le chef suisse Peter Maag, qui, ce jour-là, était tombé malade.  

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Dès lors, sa carrière se déploie en Europe et aux Etats-Unis, où il fait ses débuts en 1972 à l’Opéra de San Francisco. Il dirige régulièrement l’Orchestre Symphonique de Los Angeles et l’Orchestre Philharmonique de Londres dont il devient chef titulaire pendant six ans à partir de 1981. Parallèlement, il est nommé Directeur général du Deutsche Oper de Berlin, poste qu’il occupera dix ans, jusqu’en 1990. A Madrid, il est Directeur musical de l’Orchestre National d’Espagne de 1984 jusqu'en 1988, après d’insoutenables tensions avec l’institution madrilène. Suite à cette relation traumatisante, López Cobos a refusé de revenir diriger le moindre concert de l’ONE - il a même prétendu qu'il ne serait plus jamais responsable de quoi que ce soit - et l'orchestre est devenu orphelin pendant près d'une décennie, avec l'intérim de trois ans d'Aldo Ceccato, avant que Josep Pons s'impose.

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Pourtant, López Cobos occupe finalement les mêmes fonctions de 1986 à 2001 à l’Orchestre Symphonique de Cincinnati, qu’il emmène dans des tournées internationales, en Asie en 1990, en Europe en 1969 et 1995, et dont il est jusqu’à sa mort Chef émérite. Entre 1998 et 2004, il dirige l’Orchestre Français des Jeunes, cadre dans lequel j’ai eu personnellement plusieurs échanges avec lui, et il est régulièrement invité à diriger à l’Opéra de Paris. De 2003 à 2008, il est directeur musical du Teatro Real de Madrid : « Aujourd'hui, maître, vous nous laissez un grand vide, mais aussi le vivant souvenir de tant de moments magnifiques » écrit celui qui l’appela à ses côtés à l’Opéra de Madrid, Antonio Moral, qui en était alors Directeur général. Séduit par le projet de Moral, remis de son traumatisme au National,  il a accepté de remplacer son collègue Luis Antonio García Navarro dans la fosse, en échange d’un orchestre et d’un chœur à demeure, mettant en résidence l’Orchestre Symphonique de Madrid pour résoudre la situation précaire que le théâtre entretenait avec la formation. Mais l’arrivée de Gérard Mortier le conduisit à la démission, par fidélité à son prédécesseur.

Photo : (c) Jesús López Cobos

De 1990 à 2000, il est également Directeur musical de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, qu’il dirige autant en concert qu’à l’Opéra, et qui l’invitera souvent par la suite. En 2010-2011, il est Premier chef invité de l’Orchestre Symphonique de Galice. Dès 1978, il est l’invité des grandes institutions musicales, Philharmonique de Berlin, Philharmonique de Vienne, Concertgebouw d’Amsterdam, Philharmonique d’Israël, NHK de Tokyo, Symphonique de Londres, Orchestre de la Suisse romande, Covent Garden de Londres, Metropolitan Opera de New York, La Scala de Milan, Opéra de Paris. Il a été le premier à diriger au Japon le cycle entier du Ring des Nibelungen de Wagner lors d’une tournée de l’Opéra allemand de Berlin.

Photo : (c) Jesús López Cobos

La riche discographie de Jesús López Cobos se déploie à la fois dans le répertoire lyrique et symphonique pour les labels Philips, London/Decca, Angel/Warner et Sony/RCA Victor. Pour Telarc, il a réalisé de nombreux enregistrements avec le Symphonique de Cincinnati, commençant en 1987 par le Tricorne de Manuel de Falla nommé « Record of the Year » par le magazine Stereo Review. Viennent ensuite les Symphonies n° 4, 6, 7, 8 et 9 de Bruckner, un disque Richard Strauss. Il a également gravé Lucia di Lammermoor de Donizetti (Erato), Il Corsaro (Philips/Decca), Luisa Miller (Philips/Decca) la Messa da Requiem (BBC Records) de Verdi, le Barbier de Séville, le Comte Ory (DG), Otello (Philips/Decca) et l’Italienne à Alger (Teldec) de Rossini, Manon et Werther (Orfeo) de Massenet, la Vie brève (Telarc) de De Falla, des Lieder et les Symphonies n° 3, 9 et 10 de Mahler (Telarc), Une Faust Symphonie, la Dante Symphonie, les Préludes et Prometheus de Liszt (Decca), Der Cornet de Frank Martin… 

Photo : (c) Jesús López Cobos

En 1981, âgé de 41 ans, Jesús López Cobos avait reçu le Prix Prince des Asturies dont il est le premier récipiendaire et, en 2000, il reçoit la Médaille d’or du mérite des Beaux-Arts par le ministère de l’Education, de la Culture et des Sports espagnol. 

Bruno Serrou