samedi 24 octobre 2015

Hommage-interview à Luciano Berio qui aurait eu 90 ans ce samedi 24 octobre 2015

Luciano Berio (1925-2015). Photo : (c) Universal Edition

« Ce qui m’intéresse, disait Luciano Berio, c’est la diversité, pas le cosmopolitisme ; le pluralisme de l’expressivité, mais en profondeur, comme fait culturel. » Mort à Rome mardi 27 mai 2003 à l’âge de 77 ans, Luciano Berio était l’une des rares personnalités parmi les compositeurs de la génération des années vingt à faire l’unanimité chez ses confrères les plus jeunes. Créateur des plus féconds et célébrés du dernier demi-siècle, chantre de la pluralité, Berio était l’une des figures tutélaires de la musique d’aujourd’hui. Il faut dire qu’il était des créateurs les moins dogmatiques et les plus ouvertement voluptueux. Des traditions extra européennes jusqu’au jazz et aux musiques rock, ses emprunts aux cultures du monde, savantes et populaires, collectées au cours de ses voyages, ont été multiples et ont participé sans ambiguïté à son écriture particulièrement virtuose qu’il définissait comme hétérophonique parce que « chaque voix possède son identité, son autonomie sa signification propres et peut “vivre” dans l’insouciance de l’autre », par opposition à la polyphonie, qui implique quant à elle la « conscience des autres ».

Né le 24 octobre 1925 à Oneglia (Ligurie), Berio a été pendant plus de quarante ans le chef de file de la musique italienne. Après avoir fondé au début des années 1950, avec ses aînés Bruno Maderna et Luigi Nono, le Studio di fonologia musicale de la RAI de Milan, Berio avait introduit l’ordinateur à l’Ircam créé à Paris par son ami Pierre Boulez dont il a été l’un des tout premiers collaborateurs avec l’informaticien Giuseppe di Giugno. Il s’enorgueillissait pourtant de persister à écrire à la table, considérant les nouveaux outils comme seulement aptes à enrichir la palette sonore. La voix était l’un de ses médiums privilégiés, « instrument naturel » dont il a pu étudier toutes les capacités auprès de sa première femme, Cathy Berberian pour qui il a notamment composé les Folk Songs et des œuvres sur des textes de ses amis écrivains, Edoardo Sanguineti, Italo Calvino et Umberto Ecco, dont L’Œuvre ouverte a marqué son esthétique personnelle. « Je suis contre la notion d’œuvre objet fini, disait Berio. Une œuvre est un signal sur un parcours, comme une étape à Rome durant un voyage de Paris à Pékin. » C’est sans doute ce besoin de « balises » qui l’a conduit à se retourner vers les musiques du passé, de Monteverdi et Mozart à Mahler et Weill qu’il sut s’approprier tout en respectant l’esprit de chacun. Ainsi dans la fameuse Sinfonia (1968), où il prend pour matériau la Symphonie « Résurrection » de Mahler, Le Chevalier à la rose de Strauss et La Valse de Ravel. Après avoir longtemps estimé qu’écrire un opéra était l’acte le plus réactionnaire qui soit pour un compositeur, il avait fini par composer au début des années 1980 de grandes partitions scéniques. La quatrième, Outis d’après Ulysse, a été donnée à Paris, Théâtre du Châtelet, en 1999.

De ses cadets, qui, toutes « écoles » confondues, y compris quelque pop star américaine venue acquérir auprès de lui une « technique », se réclamaient nombreux de lui, Berio reconnaissait avoir considérablement appris.  Les derniers mois de sa vie, Luciano Berio avait cessé de composer et avait annulé les concerts qu’il devait diriger. Il s’était concentré sur la direction de la Cité de la musique de Rome dont il était devenu le deus ex machina. Parmi ses dernières décisions, le départ de Myug-Whun Chung de la direction musicale de l’Orchestre de l’Accademia di Santa Cecilia, dont Berio était président et intendant et dont il avait choisi de confier les rênes à son jeune compatriote Antonio Pappano. 

Bruno Serrou

 A écouter :
Sequenze I-XIII, Solistes de l’Ensemble Intercontemporain (DGG) ; Sinfonia, Formazioni, Folk songs, J. Van Nes, Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, dir. Riccardo Chailly (Decca) ; Voci, A. Bennici, London Sinfonietta, dir. L. Berio (BMG) ; Coro, Chœur et Orchestre Symphonique de la Radio de Cologne, dir. L. Berio (DGG) ; Cries of London, A-Ronne, Swingle II (Decca) ; Corale, Chemins II, Chemins VI, Ensemble Intercontemporain, dir. P. Boulez (Sony) ; Quatuors à cordes, Quatuor Arditti (Naïve).

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Luciano Berio (1925-2003). Photo : DR

Interview de
LUCIANO BERIO
(1997)

Bruno Serrou : Quels que soient les compositeurs, quels que soient les courants actuels, tous se réclament de vous, disent avoir été votre élève, qu’ils soient les héritiers de l’avant-garde, spectraux, néo-tonaux, et jusqu’aux minimalistes, comme l’Américain Steve Reich ou le Hollandais Louis Andriesen, qui affirment que vous êtes un modèle. Que ressentez-vous devant un tel consensus ? 
Luciano Berio : Steve Reich et Louis Andriesen sont en effet deux de mes élèves, et je leur suis très attaché. Quoiqu’extrêmement différents, ils sont liés. Andriesen a essayé de développer le minimalisme en assimilant des gestes de musique légère et de jazz. Il est très divers. Tandis que Reich est plus spirituel, intériorisé. Il a découvert de fort belles choses. Leur cas m’intéresse beaucoup, et je suis leur travail tant que je peux.

B. S.Vous êtes de l’école dite de Darmstadt. Or, même les musiciens qui condamnent ce mouvement se réclament de vous. Vous êtes le seul dans ce cas, avec György Ligeti. Mais votre aîné est furieux de cette situation, clamant farouchement son indépendance et qu’il n’entend surtout pas faire école. Qu’en est-il de vous ? Que pensez-vous du fait qu’une unanimité se fasse autour de vous ? 
L.B. : Ces compositeurs qui disent avoir été mes élèves ne l’ont pas forcément été, Ainsi, l’un d’eux affirme qu’il a été mon assistant pendant quatre ans. Ce qui est faux ! Et en même temps, il est vrai, surtout aux Etats-Unis, que j’ai essayé de rencontrer le plus de jeunes possible. Ma façon de les approcher est toujours assez souple. J’étais fasciné – moins maintenant – par le fait de connaître ces jeunes gens et d’entrer plus ou moins dans leur esprit, dans leur personnalité, et de les laisser vivre, de les aider à se développer en leur suggérant d’autres parcours que ceux qu’ils envisageaient. Mais étant égoïste de nature, c’était, pour moi, une façon d’apprendre extraordinaire. Leurs réactions étaient intéressantes. C’est pourquoi, au sein de mes élèves, il se trouve tant de personnalités fondamentalement différentes. J’imposais une rigueur musicale, mais pas une poétique.

B. S.Que cherchent donc ces jeunes musiciens auprès de vous ? 
L. B. : Tout dépend de leur âge. Très souvent, ils viennent chez moi pour la technique, d’autres sont attirés par une certaine diversité de mon propre cheminement, espérant apprendre à maîtriser des choses différentes, mais la technique est la seule constante. Pour le reste, je les laisse se développer tels qu’ils sont.

B.S. : Vous qui avez réuni autour de vous quantité de jeunes, attirés par vos idées, que pensez-vous de la jeune musique italienne d’aujourd’hui ? 
L.B. : Elle est très vivace et diversifiée. Mais ce sont hélas l’Etat et le gouvernement italiens qui ne font rien pour la jeune musique italienne. L’Italie compte en son sein beaucoup de compositeurs qui ont entre vingt et vingt-cinq ans, même trop, peut-être (rires). Ce qui est remarquable est qu’ils sont obligés de quitter l’Italie pour travailler, s’essaimer en Angleterre, en Allemagne ou en France, puisqu’ils n’ont aucun moyen de travailler chez eux. Et ce sont les meilleurs qui s’en vont.

B.S.Ce qui est aussi souvent relevé est votre cosmopolitisme, votre intérêt pour tout, ou presque.
L.B. : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le cosmopolitisme mais la diversité, le pluralisme de l’expressivité, mais en profondeur, comme fait culturel.

B.S. : Est-ce pourquoi, à l’écoute de votre musique, l’on y trouve des emprunts au rock, des traitements de musiques folkloriques ou ethniques ?
L.B. : Ce qui, bien sûr, ne m’empêche pas d’avoir des notions de valeur. Aux Etats-Unis, j’ai eu des élèves rockers, mais ils sont restés très peu de temps. Ils venaient uniquement chercher une technique. Ce qui les intéresse est superficiel, alors que ce qui m’intéresse est la diversité des cultures, l’« hétérophonie », qui diffère de la polyphonie.

B.S. : Qu’est-ce que l’ « hétérophonie » ?
L.B. : Chaque élément, chaque ligne, chaque voix possède son identité, son autonomie, sa signification par elle-même. Tandis que dans la polyphonie, chaque ligne, chaque voix n’est pas nécessairement signifiante en elle-même. En matière d’hétérophonie, les voix ne peuvent vivre les unes sans les autres, contrairement à celles de la polyphonie où chacune a un sens complet en soi. Dans la polyphonie, il y a aussi une conscience des autres, tandis que dans l’hétérophonie l’insouciance est possible.

B.S. : Comment travaillez-vous l’hétérophonie ? N’est-ce pas difficile de gérer toutes ces voix indépendantes les unes des autres ? N’est-ce pas un peu comme si vous écriviez plusieurs œuvres en même temps et que vous les mettiez ensemble ? …
L.B. : Communément, une hétérophonie est l’association d’une multiplicité de choses différentes les unes des autres, des moments autonomes de caractères distincts qui ne sont pas nécessairement liés entre eux. Ce qui forme les liaisons est la quantité d’éléments en présence. En fait un groupe n’est le fruit que d’une notion statistique.

B.S. : C’est vous qui avez amené à l’IRCAM, Institut de coordination acoustique/musique fondé par Pierre Boulez en 1976, l’informaticien Giuseppe di Giugno, qui a mis au point la fameuse série des ordinateurs en temps réel « 4 », de la « 4 A » à la « 4 X ». Cela signifie que, pour la recherche de l’élargissement du spectre musical vous étiez en avance dans la maîtrise de l’outil informatique. Vous étiez à l’époque à la RAI de Milan, où vous aviez créé le Studio de phonologie. Aviez-vous déjà l’outil informatique à l’époque ? 
L.B. : Non… Pas dans les années cinquante !

B.S. : Comment avez-vous pensé à l’ordinateur ?
L.B. : Je considère les expériences du Studio di fonologia musicale comme une répétition générale de ce qui allait se passer plus tard avec l’informatique. La rencontre en 1963 avec Di Giugno a été pour moi un moment important de ma vie. Maintenant, il travaille dans l’industrie, où il a développé un orgue électronique chez Bontempi. Mais il s’agit d’un très bel instrument, auquel il a donné le nom Mars, une belle machine, très compacte.

B.S. : Que vous a apporté l’informatique ? A-t-elle enrichi votre palette de compositeur ? Est-ce un instrument de plus ? 
L.B. : Non pas un instrument de plus, mais un moyen supplémentaire. Il permet de développer l’instrumentarium classique, voix, instruments, etc., et il développe cette chose essentielle qu’est la palette sonore qui préoccupe depuis toujours les compositeurs. Mais lorsque je compose, je le fais toujours à la table.

B. S.Dans votre musique, l’on retrouve à la fois votre intérêt pour les musiques et les arts du passé et ceux du présent dans leur infinie diversité. Vous êtes également dans la projection, donc plongé dans l’avenir. Comment pouvez-vous intégrer tout cela à la fois au sein de votre création ? 
L.B. : C’est très humain, au fond, parce que l’Homme ne peut vivre s’il ne le fait dans ces trois dimensions.

B.S. : Vous utilisez les œuvres de vos aînés, que vous retravaillez, revisitez, exploitez dans votre propre création en faisant des collages, etc. 
L.B. : Je n’ai jamais fait le moindre collage dans ma vie ! Sinfonia est un tuilage harmonique avec des références au voyage. Dans sa troisième partie, j’ai voyagé sur le vaisseau de Gustav Mahler, le Scherzo de la II° Symphonie, support du mouvement entier, comme le texte qui lui est associé supporte la pensée de Samuel Beckett.

Luciano Berio (à droite) suivant une répétition de Pierre Boulez et de l'Ensemble Intercontemporain. Photo : DR

B.S.Pourquoi retravaillez-vous les partitions de Monteverdi, orchestrez-vous les lieder de Mahler ? 
L.B. : Parce que j’ai beaucoup à apprendre d’eux. Parfois, je touche la musique ancienne parce que l’un ou l’autre de mes amis me le demande. Par exemple, un altiste m’a dit un jour qu’il existait très peu d’œuvres classiques pour son instrument. J’ai donc pris la Sonate en fa mineur de Brahms pour alto et piano que j’ai orchestrée pour lui. Plutôt que d’offrir des bonbons ou des fleurs, j’offre à mes amis des œuvres plus ou moins développées. Ce sont donc des présents ou des cartes postales. Mais cette orchestration de la sonate de Brahms présentait un défi, qui consistait à faire oublier le piano tout en respectant Brahms, et faire une prestation homogène dans l’esprit du compositeur, Avec Manuel de Falla, j’ai fait la même chose avec le piano que j’ai transposé à l’orchestre, sans pour autant le trahir. Dans Mahler, c’est différent. Pour les lieder, c’est Henri-Louis de La Grange qui me l’a demandé. Cette proposition m’a enchanté, parce que ces chansons sont fort belles. Je me suis proposé de faire apparaître de temps à autre les références du jeune Mahler que sont Wagner et Brahms, mais aussi Mahler lui-même. Pour Monteverdi, j’étais fasciné par le fait qu’il ait réuni à lui seul tout ce que l’Italie avait de musique jusqu’à lui tout en annonçant la musique de l’avenir. Il est un peu ce que sera un siècle plus tard Jean-Sébastien Bach à l’Allemagne. Si l’on prend l’Orfeo, il s’y trouve toute l’histoire de l’opéra ! Avec la X° Symphonie de Schubert que j’ai dénommée Rendering, je n’ai pas essayé de construire une forme comme aurait pu le faire un musicologue avec une symphonie de Schubert. J’ai agi comme un restaurateur avec un tableau. J’ai constaté ce qui manquait, et j’ai essayé de reconstruire à l’identique, contrairement à ce qui était fait au XIX° siècle où l’on adaptait l’ancien pour faire du neuf. J’ai orchestré le tout, et je suis resté neutre entre les esquisses, ou plutôt « schubertien », avec des références aux dernières œuvres de Schubert, pour souligner l’orchestration, l’articulation entre les pupitres, car, parfois, il n’y avait qu’une seule ligne dans les esquisses, qui comptent des incohérences très significatives, par exemple dans celle d’un épisode un peu plus lent dans un passage en si bémol mineur pour quatre trombones. C’est incroyable ! Toute l’harmonie de Schubert se fonde sur le thème et la modulation dudit thème. Mais Dieu sait ce qu’il aurait fait s’il avait pu aller au bout de sa symphonie. Ce travail a été fascinant parce que tout Schubert est centré sur cette diversité/étrangeté des éléments. Il passe d’un thème, d’un motif, d’une situation à l’autre sans logique scolastique, découvrant des dimensions insoupçonnées. Il éprouvait un immense désir de faire du théâtre, ce qu’il n’a jamais réussi à faire parce que, musicalement, l’opéra est si vaste, que son univers musical ne pouvait coller avec la nuée dramaturgique.

B.S. : Il arrivait à faire un drame en quatre minutes, pas en deux heures ?!
L.B. : C’est un peu cela. Nous sommes habitués à un théâtre musical où la musique et la conception scénique sont étroitement imbriquées, alors que la vision musicale de Schubert ne lui permet pas de trouver d’influence entre elles. Ce qui est fascinant dans un monde où l’expérience classique avait conduit l’opéra dans une impasse. Mozart est une sorte de miracle, tout fonctionne à la perfection ; tout est conçu de telle sorte que tout devient harmonieux. Je pense que l’on n’a pas encore assez développé la fonction classique dans l’opéra. Je n’ai pour ma part pas eu le temps de l’étudier, mais je pense que les duos d’amour étaient aidés par la forme classique dans l’opéra, tout comme les formes concertantes étaient contenues dans l’héritage classique. Mais, rassurez-vous, il se trouve quand même par la suite de beaux duos d’amour, comme celui du deuxième acte de Tristan ! (rires)

B.S. : Pendant très longtemps, les compositeurs postsériels ont eu du mal à se faire à l’idée de l’opéra. Vous et Luigi Nono êtes restés fidèles à l’opéra. Mais en même temps, vous avez dit que l’opéra était mort. Même si vous en renouvelez propos et forme, vous restez dans vos grandes œuvres dans la tradition du spectacle lyrique. Vous disiez qu’écrire un opéra est l’acte le plus réactionnaire qui soit, que plus jamais on en écrirait. Or, depuis, vous avez écrit plusieurs grands opéras qui ont eu du succès.
L.B. : On ne peut plus rien raconter avec l’opéra. Je pense que l’identité qui se faisait à travers le genre, cette rencontre sociale totale, culturelle qu’est l’opéra, est dépassée. Au XIX° siècle, les gens allaient à la Scala de Milan écouter un opéra de Verdi. Ils y étaient tous pour la même chose, ils s’embrassaient, communiaient dans un univers commun. Ils suivaient avec une grande émotion une histoire qui se déroulait sur la scène. Mais l’opéra n’a pas suscité le développement du langage musical italien, seulement le théâtre, l’exploitation des salles de spectacle, le business. C’est ainsi que le grand éditeur Ricordi a bâti sa fortune. Mais la pensée musicale était rare. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec Bertolt Brecht, je pense tout comme lui qu’il est impossible de croire que l’on puisse mourir en chantant, et pour que cette situation ne soit pas grotesque, il faudrait que le public chante avec le mourant. Brecht exprime cette idée dans son essai sur le chant qu’il a écrit à la suite de la création de l’opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny qu’il avait écrit en collaboration avec Kurt Weill. Brecht ne comprenait rien à la musique, mais il a eu l’intuition en suggérant que le grotesque est quand le public ne chante pas avec le chanteur.

B.S. : Pour quelqu’un qui dit que l’opéra est mort, vous n’arrêtez pas d’en composer et d’en parler ! 
L.B. : Le dernier en date, Outis*, n’est pas un opéra, mais une action musicale. C’est la musique qui tient ce petit monde, gère le tout, est la force motrice principale, y compris de la narration.

B.S.Ce que vous dites c’est jouer sur les mots, non ? Wagner usait pour sa part de la formule Festival scénique plutôt qu’opéra, alors que ses drames musicaux, au fond, racontent encore des histoires. 
L.B. : Non, il n’y a pas d’histoire, chez moi, mais un cycle. Dans Outis, il y a une même structure narrative répétée cinq fois, puisque cette action musicale est subdivisée en « cinq cycles ».

B.S. : Avez-vous réfléchi au concept opéra avec vos amis écrivains, Umberto Ecco, Edoardo Sanguineti et Italo Calvino, tous de grands écrivains ? 
L.B. : Non, j’ai inventé cela tout seul. Ma réflexion sur le théâtre musical est en fait en phase avec l’œuvre de Vladimir Propp et des structuralistes soviétiques, plus particulièrement le livre Origines du comportement fondamental.

B.S.Que pensent vos amis écrivains de votre attitude à l’égard de la narration dramatique ? 
L.B. : Vous savez, la musique a le pouvoir d’intimidation !

Luciano Berio (1925-2003). Photo : DR

B.S. : Vous êtes resté marqué par l’esthétique qu’avait définie celui qui n’était pas encore le romancier à succès que l’on sait mais esthéticien, Umberto Ecco, dans son livre L’Œuvre ouverte. N’y a-t-il pas chez vous plus ou moins l’idée qu’une œuvre ne doit jamais être close, « achevée » ?
L.B. : Je suis contre l’œuvre objet. Une œuvre est un signal au sein d’un parcours, comme passer par Rome au milieu d’un voyage de Paris jusqu’en Chine. Aujourd’hui, chaque œuvre contient une recherche de nature différente de celle, par exemple, d’un Chopin - que j’adore.

B.S. : Qu’est-ce que la mélodie, pour vous, aujourd’hui ? 
L.B. : Ce terme est assez ambigu, complexe. Autrefois, la mélodie impliquait des fonctions harmoniques, métriques, structurelles, des relations de symétries, etc. L’exemple que j’aime à donner est que Bach pouvait écrire une fugue avec une flûte solo, parce qu’il y avait un code de reconnaissance des éléments de la fugue. La mélodie était alors habitée par des choses reconnaissables. Mais ce n’est plus le cas au XXe siècle. Il n’y a plus rien d’implicite dans la mélodie. Il faut que le compositeur indique tout de façon explicite.

B.S. : Que pensez-vous du public parisien ? 
L.B. : Paris est une ville très particulière, peut-être l’une des plus musicales au monde. J’y ai vécu quatre ans, avec ma famille, j’y ai beaucoup travaillé, et je me rappelle les années cinquante/soixante, quand Maurice Fleuret s’occupait des Semaines musicales internationales de Paris (SMIP). L’éducation musicale dans les écoles intéresse les Français. Hier, à la répétition du concert à Radio-France, j’ai vu des jeunes très sympathiques et motivés. En Italie, c’est le désastre ! Mais nous nous battons pour changer les choses. Par exemple, les programmes sont les mêmes dans les quatre-vingts conservatoires italiens depuis 1981. Soixante de ces conservatoires sont inutiles, il n’en faudrait que vingt et les renforcer. J’aime mon pays, bien que je ne sois pas nationaliste, je l’aime parce qu’il est irrégulier. Les Italiens constituent en fait un peuple aux cultures multiples, les langues diffèrent entre Turin, Milan et Catane. Il est difficile de voyager, de parcourir tous les méandres de l’Italie. La diversité italienne est considérable, et peut-être faudrait-il un jour, quand l’Etat sera un peu plus évolué, essayer de la respecter tout en la considérant d’un œil plus constructif. La collectivité italienne implique toujours une localité. En Italie, y a l’italien, et il y a le dialecte.

B.S. : Face à l’Italie, si diverse, qui compte tant de jeunes musiciens intéressants, à son extraordinaire floraison dans la création musicale, que pensez-vous de la centralisation française que d’aucuns considèrent comme trop extrême, parce que favorisant, dit-on, une culture officielle, la domination d’un style, d’une équipe, d’un homme ? 
L.B. : Vous croyez ?… Il faut placer le problème dans une autre perspective. La différence structurelle entre la France et l’Italie, est que la société de mon pays n’a jamais eu de bourgeoisie, de classe moyenne, mais toujours des extrêmes. Au milieu, c’est indéfinissable. Voilà pourquoi, au XIX° siècle, il n’y a pas eu de grande littérature italienne. Quand Flaubert écrivait Madame Bovary, il dialoguait avec une classe identifiable. A la même époque, la littérature italienne est pauvre, s’il n’y avait eu Giacomo Leopardi. Mais la situation est identique pour la culture en général. Il n’y avait pas de dialogue, d’entente, d’échanges d’impressions réciproques entre un écrivain, un peintre et une classe reconnaissable. Et la musique en a plus ou moins souffert. Mais il y avait l’opéra, qui était très présent. L’Italie a changé depuis, et il y a une vraie classe bourgeoise. J’espère qu’elle n’est pas trop marquée par le berlusconisme, mais aujourd’hui sa diversité est plus grande et attend d’être protégée. Mais l’Italie a un autre problème avec non pas un Etat, mais deux, en raison de la présence au beau milieu de Rome de la Cité du Vatican, qui a une puissance considérable. Et, pas plus que l’Etat italien, l’Etat du Vatican ne passe de commande ! Seul l’Etat français le fait ! Mais il se trouve heureusement dans mon pays des gens assez sensibles et intelligents pour investir toute leur énergie dans la culture afin de changer la situation.

Luciano Berio et sa première épouse, la cantatrice Cathy Berberian pour qui il composa notamment la Sequenza III et les Folk Songs. Photo : DR

B.S. : Quel est le paysage musical italien aujourd’hui ? 
L.B. : Il est extrêmement vivant. Le processus est néanmoins assez lent. L’Italie musicale était un peu fermée à cause de l’opéra. Le premier compositeur repère est Giacomo Puccini. Sa façon d’être, très attachante, a marqué le monde jusqu’en Amérique. Certes, nous avons eu des musiciens comme Ferruccio Busoni ou Alfredo Casella qui sont entrés en crise avec cette Italie fermée sur elle-même et l’ont ouverte à l’Europe. Puis est venu Luigi Dallapiccola, et, enfin, ma génération, avec Bruno Maderna, Luigi Nono, Franco Donatoni et autres. Maintenant, c’est une prolifération de personnalités plus ou moins développées, mais qui échappent à toute catégorisation. C’est mieux, mais nous sommes un certain nombre à avoir plus ou moins le désir de voir émerger une unité, une perspective culturelle qui lie cette diversité. Pour le moment, je ne la trouve pas.

B.S. : Avez-vous eu des expériences malencontreuses de manifestations agressives à la suite d’exécution de certaines de vos œuvres ?
 L.B. : Oui, par exemple à la Scala de Milan, en 1963, lors de la création de Passaggio. Les musiciens et moi, avons été dans la fosse la cible de jets d’objets accompagnés d’insultes. Cette œuvre, il est vrai, était particulièrement violente pour l’époque. Je l’avais conçue pour provoquer un public plutôt stupide, et lui faire prendre conscience de sa stupidité. On nous traita de « bufoni ! ». Le public de l’opéra a heureusement évolué, depuis. A la Scala, il y a quatre mois, la création d’Outis a bénéficié d’une très belle exécution, sous la direction de David Robertson. J’ai eu du succès !

B.S. : Quel est à travers les différentes époques ce qui vous reste de profondément personnel et qui vous accompagne depuis toujours, et fait qu’aujourd’hui votre présence est considérable ? Quel est votre secret ? 
L.B. : Cette question est trop vaste… Il y a des choses que je déteste, comme le compositeur qui fait son auto exégèse. Je pense qu’à un certain moment l’expérience musicale devient mystique et qu’il est effectivement nécessaire d’exprimer ses principes musicaux, mais le faire me met dans l’embarras. Pourtant l’auto exégèse est devenue un genre littéraire en soi parmi les musiciens de ma génération. Mais ce phénomène nous vient de Beethoven. Celui qui a le plus écrit sur lui et sa création est Richard Wagner. Mais il ne s’exprimait pas tellement en tant que musicien, et ne faisait pas d’auto-analyse perspective. Une telle attitude a émergé au sein de la génération de l’après-guerre. Cela crée une nébuleuse parfois très intéressante, mais qui me laisse perplexe…

B.S. : Nous sommes en février 1997, à quatre ans d’un nouveau siècle. Est-il aujourd’hui possible d’envisager ce qu’il sera ?
L.B. : Les gens sont trop attachés au calendrier, qui, en fait, n’est que formalité, si nous considérons les calendriers : hébreu, chinois, musulman et autres… C’est pourquoi il ne faut pas dramatiser cette fin de millénaire. De culture chrétienne, nous sommes évidemment touchés par le tournant qui s’annonce, et ne pouvons y échapper, mais nous ne devons pas projeter cette notion à la face du monde. Il nous faut relativiser. Je ressens le panorama de cette fin de siècle comme une grande diversité de pluralismes. La conscience du pluralisme est très difficile à acquérir parce que cette notion imbrique un respect de fond pour la diversité culturelle, spirituelle, ethnique, et je pense qu’il faut être conseillé, éduqué pour l’assimiler. Je pense que, comme le cinéma, la musique doit éduquer à la connaissance et au respect de ces différences. Dans mon œuvre, j’ai depuis longtemps essayé de m’accrocher à cette dimension différente de la mienne, surtout dans le folklore, qu’il soit sicilien, yougoslave, arménien ou autre, comme la musique africaine et toutes les musiques de tradition orale. J’ai beaucoup appris d’elles, et je dois reconnaître que j’ai pu approcher et aller en profondeur dans ces domaines grâce à mon éducation, à ce que j’ai précédemment appris des outils techniques et intellectuels qui m’ont permis de m’approcher de cette culture musicale si diverse, non pas comme un colonialiste qui veut civiliser, s’approprier des choses pour les vendre, mais comme un musicien avide de connaître le plus et le mieux possible.

B.S. : Vous sentez-vous loin aujourd’hui des apports de l’Ecole de Vienne ?
L.B. : Il y a peut-être une chose importante qui a émergé à cette époque, les rapports à l’orchestre symphonique, institution assez dangereuse et négative, sorte de prison, un organisme qui, pour survivre, doit vendre sa marchandise et produire le plus possible et à toute vitesse avec un seul jour de répétition. Mais il y a des choses plus importantes, par exemple la conception des grandes masses instrumentales qui contiennent déjà une division, un morcellement sous-tendant la musique de chambre présent dans Mahler, Debussy, Schönberg, Berg, Webern, entre autres. Cette idée s’est considérablement développée depuis, et elle m’intéresse encore beaucoup puisque j’entends poursuivre dans cette voie. Par exemple, ce soir**, le programme compte deux œuvres pour grands effectifs, le Concerto pour piano et Voci, où il se trouve beaucoup de musique de chambre, une respiration verticale à l’intérieur. Aujourd’hui, par exemple en France, vous avez la musique spectrale, phénomène assez intéressant qui propose une autre dimension nouvelle des grandes masses sonores de l’orchestre. Phénomène qui n’a pas encore abouti à quelque chose de vraiment significatif, parce que l’enveloppe, la forme, le dessein de cette musique sont si simples que cela sonne parfois comme un accompagnement, une musique devant accompagner ce qui n’est pas là. Il faut encore creuser dans cette direction si l’on veut trouver quelque chose de plus significatif. Autre innovation, plus ou moins source de conflits, les nouvelles technologies, la présence de plus en plus prégnante de l’ordinateur, mais je ne crois pas qu’il devienne un instrument de musique à part entière, mais qu’il restera un moyen d’élargir, de développer ce que nous connaissons, et de le contrôler sur une autre échelle. Je m’en sers, personnellement, surtout sur le plan acoustique, avec le temps réel ou « live electronic ». Si l’on considère les moyens de l’électroacoustique des années 1950-1960 où l’on faisait tout avec les mains et passait des jours et des nuits pour achever la moindre pièce, l’articulation du travail et du résultat assez complexe est aujourd’hui plus proche de la pensée du compositeur grâce à l’ordinateur. En effet, avec l’ordinateur nous sommes plus libres, nous pouvons respirer, être plus détendus, plus flexibles, mais si elle n’est conçue qu’à travers l’informatique, la musique est imbécile, stupide. Il faut que la pensée soit baignée dans une autre dimension. C’est pourquoi j’insiste : l’ordinateur est un moyen pas une fin.

Recueilli par Bruno Serrou
Paris, le 6 février 1997

* Après Outis achevé en 1996, Luciano Berio a composé Cronaca del Luogo, qui a été créé au Festival de Salzbourg en août 1999.
** Rappelons que cet entretien a été réalisé dans la journée du 6 février 1997, peu avant un concert Berio donné Auditorium Olivier Messiaen dans le cadre du festival Présences 1997 de Radio-France.

vendredi 23 octobre 2015

Moses und Aron d’Arnold Schönberg mis en scène par Romeo Castelluccisonne brillamment le réveil de l’Opéra de Paris après cinq ans de léthargie

Paris, Opéra national de Paris-Bastille. Mardi 20 octobre 2015

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte I. John Graham-Hall (Aaron) et Thomas Johannes Mayer (Moïse). Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

C’est sous le signe de la spiritualité et de la politique qu’est placée la première production de l’ère Lissner, qui, comme ses devanciers, établit à travers elle ce qui gouvernera son mandat de Directeur général de l’Opéra de Paris. Moses und Aron d’Arnold Schönberg est de fait à elle seule une œuvre programme. 

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte I. Thomas Johannes Mayer (Moïse) et John Graham-Hall (Aaron). Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Figure tutélaire de la création musicale depuis les années 1910, inventeur de l’expressionnisme musical et du dodécaphonique, compositeur pédagogue à la fibre éminemment religieuse, à l’instar d’un Messiaen, Arnold Schönberg (1874-1951) a composé plusieurs œuvres inspirées de l’Ancien Testament : de Die Jakobsleiter (L’Echelle de Jacob, 1917-1922) jusqu’à ses Psaumes modernes dont il n’a pu mettre en musique que le premier, l’op. 50c de 1950 en passant par le drame en trois actes Der biblische Weg de 1926. Toutes œuvres qu’il n’a pu mener à terme, à l’instar de Moses und Aron. Ce dernier ouvrage constitue d’ailleurs l’aboutissement de Der biblische Weg (La Voie biblique)  dont l’intrigue traite des aspirations politiques dans un cadre moderne dans laquelle Schönberg prône l’idée d’un Parti Juif Unifié dans la mouvance de Theodor Herzl. Bien que les deux ouvrages partagent une même source biblique et une dimension politique, Moses und Aron s’attache principalement à des questions théologiques et esthétiques.

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron. Arrivée de Moïse et d'Aaron, Acte I. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Composé à la fin des années 1920 et au début des années 1930, Moïse et Aaron  - Schönberg a supprimé du titre le second « a » de Aaron pour échapper à un titre comptant treize lettres, le chiffre 13 lui paraissant fatal et qui devait de fait avoir raison de lui, puisqu’il mourut un 13 juillet qui plus est un vendredi - ce qui est un clin d’œil de la fatalité fait à l’inventeur de la musique à douze sons -, est le grand opéra de son auteur, qui, comme son élève Alban Berg dans les mêmes années trente avec sa Lulu, en a laissé le troisième acte inachevé. Schönberg a lui-même tiré le livret de son opéra de l’Ancien Testament au moment où il se rapprochait de son identité juive à laquelle il avait renoncé pour se convertir au protestantisme dans un pays, l’Autriche, majoritairement catholique, foi juive qu’il recouvrera en 1933 à Paris, synagogue de la rue Copernic sous le parrainage de Marc Chagall. Arrivé en Californie, Schönberg ne reprendra pas Moses und Aron qu’il avait abandonné en 1932 à la fin du deuxième acte, ne laissant que quelques esquisses pour le troisième et le livret complet, esquisses insuffisantes pour qu’un autre que lui prenne la liberté de compléter son opéra, a contrario de Turandot de Puccini, la Symphonie n° 10 de Mahler ou Lulu de Berg entre autres exemples… Schönberg ne verra jamais son opéra, dont la seule scène du Veau d’or de l’acte II est donnée de son vivant, onze jours avant sa mort le 13 juillet 1951, à Darmstadt sous la direction de Hermann Scherchen. Moses und Aron est créé en version concert à Hambourg le 12 mars 1954 dirigé par Hans Rosbaud (1), puis le 6 juin 1957 sous sa forme scénique au Stadttheater de Zurich de nouveau sous la direction de Rosbaud et dans une mise en scène de K. H. Kahl.

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron., Acte I. Thomas Johannes Mayer (Moïse) et John Graham-Hall (Aaron). Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Dans son livret, Schönberg, qui, dans Moses und Aron, place la communication et l’éthique au centre de ses préoccupations, met en scène Moïse, qui, missionné par Dieu pour libérer les Hébreux de leur esclavage en Egypte, demande l’aide de son frère Aaron qui, contrairement à lui, sait convaincre par la maîtrise du langage et par sa séduction. Parti dans le Sinaï pour recevoir les tables de la Loi, il trouve à son retour le peuple plongé dans le chaos. Furieux, il brise les tables et accuse son frère de forfaiture. C’est sur un terrifiant cri d’impuissance de Moïse tombant dans le silence de l’orchestre « Oh parole, parole, qui me manques », que se termine l’opéra, Schönberg, acculé à l’émigration, laissant sans musique le troisième acte au terme duquel, après une violente explication avec son frère, Aaron s’écroulera, mort.

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Le 23 octobre 1995, Nuria Schönberg-Nono, que j’interviewais pour le quotidien La Croix en vue de la rétrospective que le Festival d’Automne consacrait à son père dans le cadre de laquelle entrait en résonance la production de Wernicke de Moses und Aron au Théâtre du Châtelet, avait évoqué l’importance de cet opéra dans la pensée d’Arnold Schönberg :
« Je m’interroge souvent au sujet de relations de Schönberg avec le judaïsme. Il m’est donc très difficile de répondre à cette question. Il ne nous en a jamais parlé. Il était religieux dans le sens de la foi en Dieu et, par-dessus tout, il était un homme de morale. Dans toutes ses entreprises, il se montrait discipliné, tenu par son sens du bien et du mal, du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste. Sa quête de la vérité et de la pureté à travers les justes relations et une logique intelligibilité sont une constante dans sa vie de musicien autant que dans sa vie familiale, sociale et politique. Dans ses Psaumes modernes et dans ses derniers écrits, il a des conversations avec Dieu sur des questions d’ordre planétaire. Je crois que l’on ne peut sous-estimer l’importance du composant « sioniste » dans le texte de Moses und Aron, surtout à la lumière du fait qu’il écrivit Der biblische Weg (une pièce de théâtre agit prop’, comme il la qualifiait lui-même) au moment même où il écrivait le texte de Moses und Aron. Dans les premiers jours de 1923, il travaillait sur ce thème. Il se sentait très concerné par la montée du mouvement antisémite en Allemagne et en Autriche, et il désirait prévenir les Juifs et les encourager à quitter l’Europe avant qu’il soit trop tard. »

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Lorsque je lui demandais si à ses yeux Moses und Aron représentait la synthèse de la pensée musicale, philosophique et religieuse de son père, Nuria Schönberg-Nono me répondait :
« Pour Moses und Aron, Schönberg se servit de son art et de tout son savoir au plus haut degré afin d’y fixer ses idées. Il fonda l’ensemble de son opéra sur une série unique à partir de laquelle se développe la musique la plus complexe et mouvante. Les solistes et les chœurs, et l’utilisation de l’orchestre sont parmi les plus expressifs et sophistiqués de la totalité de son œuvre. Non seulement il écrivit le texte lui-même, mais il décrivit en détail la scénographie. Il mit toute son âme, toute sa technique et toute sa science dans cet ouvrage, mais c’est ce qu’il faisait dans toutes ses entreprises !… »

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II.. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Cette œuvre grandiose, en fait l’un des ouvrages majeurs de l’histoire de l’opéra, est inexplicablement fort peu représenté à la scène, malgré la plastique indéniable du tableau central du veau d’or. Ce qui néanmoins n’est pas forcément une trahison puisque le compositeur avait tout d’abord envisagé ce projet sous forme d’oratorio. De plus, la puissance évocatrice de la partition, les sortilèges de l’orchestration, la dualité des protagonistes, les grondements d’un orchestre polychrome, la force et la profondeur du livret sont tels que l’on peut aisément se passer de support dramaturgique. La dernière fois que j’ai pu écouter ce pur chef-d’œuvre sous cette forme, c’était en septembre 2012 dans le cadre du festival Musica de Strasbourg (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/09/le-30e-musica-de-strasbourg-festival.html). Moïse, tout empli de la mission que Dieu lui a confiée, est tout de rigueur et de droiture, et ne peut de ce fait s’exprimer que par le langage parlé - à l’exception de quelques mesures chantées dans le premier acte -, selon le mode que Schönberg mit au point dès le final des Gurrelieder avant de le cristalliser dans Pierrot lunaire, le sprechgesang (parlé-chanté), tandis qu’Aaron, porte-parole de son frère Moïse, tout de charme et de séduction, chante de sa voix de ténor au timbre étincelant, alors que le chœur, omniprésent et véritable personnage protéiforme, est traité avec une imagination constante, usant de tous les modes d’expression vocale, du parlé au chanté, du souffle au cri, ce qui renvoie à la maîtrise exceptionnelle de Schönberg de l’écriture chorale.

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

C’est la seconde fois que Stéphane Lissner programme à Paris le chef-d’œuvre lyrique de Schönberg. Sa première production remonte en effet à novembre 1995 au Théâtre du Châtelet, dans une mise en scène et une scénographie d’Herbert Wernicke, avec le Philharmonia de Londres et le Chœur de la Philharmonie slovaque dirigés par Christoph von Dohnanyi avec une distribution de tout premier plan (Aage Haugland en Moïse, Philip Langridge en Aaron, Hanna Schaer, Mireille Delunsch, etc.). Vingt ans plus tard presque jour pour jour, pour son tout premier spectacle dont il a eu l’initiative en tant que directeur général de l’Opéra de Paris, il bénéficie d’équipes-maison de tout premier plan, avec un orchestre et des chœurs qui, de toute évidence, ont relevé le défi de cette œuvre exigeante mais revigorante avec un plaisir et une volonté sans faille.

Moses und Aron n’est entré au répertoire de l’Opéra de Paris que le 27 mars 1973, sous l’impulsion de Rolf Liebermann - l’ouvrage avait été donné une première fois à Paris en 1961 au Théâtre des Champs-Elysées dans une production venue du Deutsche Oper de Berlin - qui en avait confié la direction musicale à Georg Solti, dont l’enregistrement avec l’Orchestre Symphonique de Chicago paru en 1985 chez Decca constitue l’une des références discographiques de l’œuvre. Chantée en français dans une traduction d’Antoine Goléa, cette production mise en scène par Raymond Gérôme, qui interprétait également le rôle de Moïse, ne laisse pas un souvenir impérissable. Pourtant, outre Raymond Gérôme, la distribution comptait dans ses rangs Richard Lewis (Aaron), Renée Auphan, Francine Arrauzau, Jacques Mars, Jocelyne Taillon, Nadine Denize... Depuis lors, l’œuvre avait totalement disparu de la première scène lyrique française.

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II, le Sacrifice. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Pour son retour à l’Opéra de Paris, après quarante-deux ans d’absence, Moses und Aron investit l’Opéra-Bastille, salle qui lui est parfaitement adaptée. Originellement confiée à Patrice Chéreau, mort prématurément, le projet a été repris avec panache par Roméo Castellucci, dramaturge, metteur en scène, plasticien, scénographe italien de renom, qui a fait la une des grands médias lors de la présentation au Théâtre de la Ville à l’automne 2011 de sa pièce jugée blasphématoire Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) et qui donna lieu à de violentes manifestations des mouvements intégristes catholiques sur la place du Châtelet. Cette même année 2011, il met en scène un splendide Parsifal de Wagner au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles (2), théâtre où il reprend en 2014 un Orfeo ed Euridice adapté de Gluck qu’il avait présenté peu auparavant aux Wiener Festwochen. Castellucci est littéralement habité par la figure de Moïse sur laquelle il travaille depuis de longues années. C’est un Moses und Aron en noir et blanc qu’il propose, ce qui dès l’abord laisse présumer d’une approche manichéenne de l’opéra biblique de Schönberg. Mais les images qu’il suscite, en maître inspiré de tous les tenants et aboutissants de la scénographie et de la dramaturgie, sont toutes plus belles et signifiantes les unes que les autres. 

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Malgré un certain manque de lisibilité immédiate due à la présence du début à la fin de l’acte initial d’un voile de tulle blanc qui ne laisse percer que des silhouettes imperceptibles, le premier acte est une réussite totale. Le spectacle commence avant même les premières mesures de la partition sur la descente d’un magnétophone Studer à bande pendant des cintres à l’avant du rideau - la bande, après s'être dévidée du magnéto, sera le fil conducteur de la scénographie d'uyn bout à l'autre du spectacle -, tandis que le buisson ardent résonne pour la première fois alors que Moïse est à terre à contre-jour au centre du plateau. Vêtu de noir, se mettant à genoux, il récupère dans les mains la bande qui se dévide du magnétophone et exprime ses premiers mots, « Unique… Eternel… Omniprésent… Invisible… irreprésentable… Dieu ! » Dieu qui, par le biais du buisson ardent incarné par le chœur, lui demande immédiatement d’être son prophète, au moment où apparaît derrière Moïse la silhouette d’un taureau vivant dans une sorte de châsse, sans doute un renvoi à l’idolâtrie païenne du peuple élu en captivité en Egypte. La deuxième scène voit Moïse apparaître derrière le rideau - qui sera l’ère de jeu de toute la suite du premier acte -, portant à la main la bande magnétique dévidée et emmêlée, et allant à la rencontre d’Aaron après s’être défait de ses vêtement noirs pour un costume blanc. Les formes de tous les protagonistes se dissolvent et se floutent, tandis que le verbe échappe à l’entendement des hommes. Le floutage des formes, l’anéantissement de tout repère sont l’expression du doute de Moïse, tandis que sur le voile sont projetés à une vitesse allant s’accélérant une série continue de mots, le premier étant « frère », suivi de « terre » puis de « horizon », « idée », « Amour »… 

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron. Acte II. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

En revanche, le deuxième acte se déroule sans le voile de tulle, pour mieux laisser se déployer ouvertement la souillure des Hébreux qui, dépités de ne pas voir Moïse revenir du mont Sinaï, se jettent sur le paganisme après avoir convaincu Aron de les laisser adorer le veau d’or. Le blanc vire de plus en plus au noir. L’acte est introduit par un décompte électronique où les secondes s’égrènent jusqu'au nombre quarante, symbole des jours passés par les Hébreux dans le désert. Une huile noire tirée de la terre par le biais d’une foreuse en forme de vaisseau spatial ou de châssis-poutre avec un moteur et des cardans qui salit les corps comme l’idolâtrie les âmes et dans laquelle solistes, choristes et figurants de blanc vêtus plongent comme s’ils traversaient la Mer Rouge saturée de pétrole pour en ressortir noirs comme la suie de l’enfer, tandis que, durant la scène du veau d’or, censée être dansée, des figurants traînent nonchalamment un taureau dodu et court sur pâtes, sans doute sous calmants tant il est paisible. En fait de danse du veau d'or, tout est statique et personne ne bouge ou presque si ce n'est pour marcher à pas lents tandis qu’une jeune femme nue se fait brinquebaler sans égards par le chœur et les figurants. Le tout est galvanisé par une direction d’acteur éblouissante, des éclairages de toute beauté, qui trouvent leur accomplissement dans la scène finale, dont l’impact est si signifiant qu’elle suscite l’émotion la plus vive, lorsque, après que les sommets enneigés des montagnes plus suisses qu'égyptiennes du décor se sont effondrés et que le tulle s’abaisse sur lui alors qu’au loin les Hébreux reconnaissent que le Dieu unique d’Israël est plus fort que tous les dieux de l’Egypte, Moïse s’effondre, invectivant le « Dieu irreprésentable, Idée multiple et inexprimable […] Ainsi je suis vaincu ! Tout ce que j’ai pensé n’était que folie… Ne peut et ne doit être dit ! », tandis que les contrebasses disent les abysses de la douleur du prophète, avant que les violoncelles interviennent puis le reste des cordes, Moïse crie son ultime constat désolé, « Ô parole, toi parole, qui me manques », suivi d’une longue tenue de cordes allant decrescendo jusqu’à s’éteindre dans la nuit étoilée…  

Arnold Schönberg (1874-1951), Moses und Aron, Acte II.. Photo : (c) Opéra de Paris / Bernd Uhlig

Entre l’expressionnisme et la jubilation sonore d’un Solti et l’énergie, la transparence et la volupté sonore de Pierre Boulez - son second enregistrement est moins rugueux que le premier -, mais assez éloigné de l’extraordinaire synthèse réalisée par Michael Gielen (3) pour la bande son du film d'une intensité rare de Danielle Huillet et Jean-Marie Staub tourné en 1972 (4) avec Gunther Reich et Louis Devos dans les rôles titre, moins incandescent que Sylvain Cambreling à la tête de l’Orchestre Symphonique du Sudwestfunk Baden-Baden und Freiburg dans la version concertante entendue à Strasbourg en 2012, Philippe Jordan, dont la conception se fond subtilement à la mise en scène de Castellucci, tire de l’Orchestre de l’Opéra de Paris des sonorités liquides et fruitées, une pâte sonore claire et bigarrée, avec des basses grondantes et des aigus étincelants suscités par des musiciens virtuoses, à l’instar des chœurs supérieurement préparés par José Luis Basso, familier de l’ouvrage qu’il a déjà eu l’occasion de travailler à deux reprises, à Barcelone et à Florence, et qui s’imposent par leur homogénéité, leur puissance, leur diversité expressive et leur engagement théâtral plus perceptible que jamais. Le Moïse de Thomas Johannes Mayer est d’une intensité saisissante. Le baryton-basse allemand est d’une présence proprement hallucinante magnifiée par une voix d’airain égale, puissante et nuancée, sa diction est parfaite et son intelligence du rôle est si impressionnante qu’il semble proprement habité par le personnage, en digne héritier d’un Gunther Reich ou d’un Franz Grundheber. Vocalement moins convaincant que son partenaire, en raison en raison d’un vibrato un peu trop envahissant et manquant de puissance, mais la voix est agile et les aigus maîtrisés, le ténor britannique John Graham Hall campe un Aron de braise sur le plan dramatique. Le reste de la distribution excelle dans les nombreux rôles secondaires dont certains fort courts, avec en tête la soprano Julie Davies (une jeune fille), la mezzo-soprano Catherine Wyn-Rogers (une malade), le brillant ténor Nicky Spence (le jeune homme encanaillé ici en « folle » chauve), le ténor Michael Pflumm (le jeune homme nu), etc.

Bruno Serrou

1) L’enregistrement de la création dirigée par Hans Rosbaud captée par Radio Hambourg diffusé en LP par Columbia est aujourd’hui plus ou moins disponible en 2 CD chez Bag of Rags (2012). 2) 2 DVD Bel Air BAC097. 3) 2 CD Brillant 9083. 4) 3 DVD Editions Montparnasse.

Jusqu’au 9 novembre 2015. La captation de ce spectacle est visible depuis le 20 octobre et jusqu’au 20 décembre sur Arte Live Web à l'adresse suivante : http://concert.arte.tv/fr/moses-und-aron-de-schonberg-lopera-de-paris

lundi 19 octobre 2015

Valery Gergiev a dirigé Stravinski pour ses derniers concerts parisiens de Chef principal du London Symphony Orchestra

Paris, Philharmonie 1, vendredi 16 et samedi 17 octobre 2015

Valéry Gergiev et le London Symphony Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Un monde fou s’est précipité aux deux derniers concerts parisiens de Valery Gergiev avec son London Symphony Orchestra, l’un des plus fabuleux orchestres au monde dont le chef russe est le chef principal depuis 2007. A la fin de la présente saison, il quitte la phalange britannique pour prendre les mêmes fonctions en Bavière, au Münchner Philharmoniker (Orchestre Philharmonique de Munich). L’ambiance était d’ailleurs à la nostalgie et à une proximité jamais atteinte entre un orchestre, un chef et un public conscients de vivre un moment d’une rare intensité.

Habitué des cycles (on se souvient notamment avec ce même orchestre londonien de son double cycle Szymanowski/Brahms - voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/12/valery-gergiev-et-le-london-symphony.html), Valery Gergiev a donné cette fois la part belle à son compatriote et aîné le plus inventif du XXe siècle, Igor Stravinski. La première des deux soirées a été monographique, puisqu’uniquement constituée d’œuvres du compositeur russe. C’est sur la Symphonie en ut, œuvre de la deuxième des trois périodes de Stravinski, que Gergiev a ouvert ce premier concert. Commencée en 1938 à Paris, achevée en 1940 à Beverly Hills, cette partition d’une demi-heure en quatre mouvements appartient à l’époque néo-classique de Stravinski.  Malgré les circonstances de sa genèse (les morts successives de sa fille et de sa femme emportées par la tuberculose, puis de sa mère, l’exil aux Etats-Unis), cette symphonie ne porte aucune trace d’expression autre que musicale, Stravinski déniant à la musique toute velléité d’expression de « sentiment, attitude, état psychologique, phénomène de la nature ». Valery Gergiev en a donné une lecture sage, rythmée comme il le faut mais manquant de dynamique mais pas d’élasticité, tirant parti des qualités intrinsèques du LSO.

Valéry Gergiev et le London Symphony Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Précédant de deux ans l’œuvre emblématique du néo-classicisme stravinskien qu’est le ballet Pulcinella, le poème symphonique le Chant du Rossignol appartient autant à la première période de Stravinski qu’à la deuxième. Il s’agit en effet d’une adaptation en trois mouvements symphoniques réalisée en 1917 pour le Ballet russe à la demande de Serge de Diaghilev de l’opéra le Rossignol dont la genèse commencée en 1908 fut interrompue par la composition des trois grands ballets (l’Oiseau de feu, le Sacre du printemps, Petrouchka), ouvrage créé le 26 mai 1914 à l’Opéra de Paris qui reprennent l’essentiel des deuxième et troisième actes. Valery Gergiev a judicieusement attaché son interprétation à la période fauve de Stravinski, en sollicitant pleinement les frictions, tensions et rythmes, laissant le soin à l’orchestre londonien d’ancrer l’œuvre dans le néo-classicisme par ses voluptueuses sonorités.

Mais la part du roi a été le Sacre du Printemps, l’une des œuvres qui ouvrit le XXe siècle musical, « un chiffon rouge, un brûlot », comme le rappelle Pierre Boulez. Au sein d’un matériau mélodique et harmonique relativement simple et traditionnel, Stravinsky instille dans ce ballet une vitalité rythmique nouvelle tout simplement incroyable et jamais égalée, qu’il ne pouvait obtenir sans une certaine simplification de son vocabulaire. Sans atteindre la puissance tellurique ni les tensions hallucinées d’un Pierre Boulez ou d’un Esa-Pekka Salonen, Valéry Gergiev instille au Sacre un sens de la narration, une théâtralité haletante qu’il distille à satiété, sûr de son orchestre qui scintille de tous ses feux avec le confort d’une Rolls Royce dopée aux amphétamines.  

Le concert de samedi a mis en regard Stravinski et Bartók, deux maîtres du rythme de la sauvagerie dans l’expression, qui ont tous deux « renouvelé le sang occidental d’une façon assez décisive et brutale », selon une formule de Pierre Boulez. C’est avec la Suite de danses Sz. 77 BB 86a que Béla Bartók a composée en 1923 que Gergiev a lancé son programme. Rondo associant cinq danses auxquelles s’ajoute un finale, les six mouvements mêlent éléments arabes, hongrois et roumains qui confinent à une série d’études de rythmes magnifiée par une orchestration flamboyante que Gergiev a remarquablement mis en valeur. Le chef russe a de toute évidence des accointances avec le compositeur hongrois, ce qui fait d’autant plus regretter qu’il n’ait pas programmé l’intégralité de la pantomime le Mandarin merveilleux op. 19 Sz. 73 (1918-1924), qui, à l’instar du Sacre du printemps treize ans plus tôt suscita un violent scandale le soir de sa création en 1926, se limitant à la suite sèchement interrompu au beau milieu d’un crescendo stratosphérique. Gergiev en a souligné le tour expressionniste, amenuisant les côtés impressionniste et surnaturel, que le LSO a néanmoins laissé percer grâce à ses aptitudes à la polychromie.

Valéry Gergiev et le London Symphony Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde partie de ce second concert était entièrement occupée par le premier grand ballet de Stravinski, L’Oiseau de feu, partition qui a suscité un véritable électrochoc à sa création, le 25 juin 1910. Cette œuvre d’une violence fauve où s’associent les orientalismes et l’orchestration somptueuse de Rimski-Korsakov, l’un des maîtres de Stravinski, et la sensuelle transparence de Claude Debussy le tout illustrant un livret en deux tableaux adapté d’un conte populaire russe par le chorégraphe Michel Fokine, rencontra un succès immédiat. Rarement donné dans l’intégralité de ses dix-neuf numéros, les organisateurs de concert préférant les suites de 1911, 1919 ou 1945, le ballet intégral a connu avec Gergiev et le LSO une interprétation foisonnante, avec une introduction bien dans l’esprit de Debussy, et davantage encore d’Ibert (Escales), remarquablement mise en valeur par les textures aériennes du LSO et ses solistes tous plus remarquables les uns que les autres (notons que, à l’exception du premier violon Roman Simovic qualifié dans le programme de « chef d’attaque », tous les premiers pupitres ont changé entre les deux concerts et parfois durant les entractes), qui ont retenti avec une vigueur et un éclat extraordinaire dans les moments les plus retentissants, tout en maintenant une rythmique au cordeau d’un bout à l’autre de l’exécution.

Les deux soirs, Valery Gergiev et le London Symphony Orchestra ont donné l’impression de ne pas vouloir conclure leurs prestations communes, au point de donner deux bis, deux Prokofiev, la marche de l’Amour des Trois Oranges vendredi et un plus long extrait de Roméo et Juliette samedi. Mais il est sûr que le chef russe et la formation londonienne se retrouveront…


Bruno Serrou  

samedi 17 octobre 2015

Gautier Capuçon dans le premier Concerto pour violoncelle de Philippe Manoury

TParis, Théâtre des Champs-Elysées, mercredi 14 octobre 2015

L'Orchestre de Chambre de Paris au Théâtre des Champs-Elysées. Photo : (c) Bruno Serrou

La création d’une œuvre de Philippe Manoury est toujours un événement impatiemment attendu. C’est donc avec hâte que nous nous sommes rendus mercredi Théâtre des Champs-Elysées où l’Orchestre de Chambre de Paris dirigé par son nouveau directeur musical, le hautboïste chef d’orchestre écossais Douglas Boyd donnaient en première mondiale un concerto pour violoncelle du compositeur français qu’il a commandé avec le soutien de la Fondation Ernst von Siemens. L’événement était d’importance, puisque, une fois n’est pas coutume, plusieurs compositeurs ont fait le déplacement, à l’instar entre autres de Régis Campo, Yan Maresz ou Philippe Scholler…

Douglas Boyd. Photo : (c) John Batton / Douglas Boyd

Sous le titre prometteur Bref aperçu de l’infini, ce concerto pour violoncelle et orchestre (bois par deux, deux cors, deux trompettes, deux percussionnistes, huit premiers et huit seconds violons, six altos, quatre violoncelles et trois contrebasses) se déploie sur vingt-cinq minutes en un seul tenant. L’œuvre puise son matériau dans la splendide Chaconne pour violoncelle solo et six violoncelles que Philippe Manoury a composée pour les quatre vingt dix ans de Pierre Boulez à la demande de Marc Coppey qui l’a créée avec six violoncellistes du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris le 22 mars dernier sur le plateau de l’Auditorium de la Philharmonie 2 ex Cité de la Musique (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/03/le-vibrant-hommage-pierre-boulez-de.html).

Tandis qu’il profitait de son passage à Paris - il vit et enseigne depuis deux ans à Strasbourg, après son retour de San Diego aux Etats-unis - pour présenter son projet de cinquième opéra, Kein Licht sur des textes de la prix Nobel de littérature autrichienne Elfriede Jelinek, amie et collaboratrice de la compositrice Olga Neuwirth, dont la création est prévue à l’automne 2017 à l'Opéra Comique à Paris et qui a pour particularité d’être en partie financé par un financement participatif (cliquer sur ce lien https://www.culture-time.com/projet/kein-licht pour une donation) qui permet à toute personne ayant porté son écot de participer à la genèse de l’œuvre et à la production, Manoury a activement assisté aux dernières répétitions du concerto. Ainsi a-t-il pu donner ses recommandations aux réglages ultimes, avant d’être dans la salle pour entendre sonner sa partition nouvelle.

Philippe Manoury (né en 1952). Photo : (c) Radio France / HÉLÈNE COMBIS-SCHLUMBERGER

Dans Bref aperçu sur l’infini, comme dans la Chaconne qui l’a inspiré, Philippe Manoury ne fait pas appel à l’informatique en temps réel. Il s’agit d’une œuvre purement acoustique, même s’il est évident qu’elle doit beaucoup à l’expérience unique du compositeur en la matière et sans qui l’IRCAM ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui, l’outil de référence dans le domaine de la transformation du son en temps réel. Contrairement à son somptueux Concerto pour piano Echo-Daimónon créé le 2 juin 2012 Salle Pleyel en ouverture du Festival ManiFeste (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/06/une-splendide-creation-de-philippe.html), qui associait un piano acoustique soliste à une électronique engendrant quatre claviers virtuels, ke son mis en résonnance par l’informatique en temps réel étant créé à partir de ceux de pianos préexistants, le Concerto pour violoncelle n’use d’aucun artifice sonore. Pourtant, peu de traces de l’écriture instrumentale et orchestrale comparable à la palette d’un peintre aux multiples facettes qui magnifiait le concerto pour piano, avec des éclats de couleurs chaudes et bigarrées de Jackson Pollock, les grands traits de pinceaux jaillissants façon Pierre Soulages, les à plat au centre de l’œuvre qui faisaient penser à Yves Klein, tandis que les apparitions des diables pianistes sont des fantômes de Francis Bacon… Contrairement au pianiste Jean-Frédéric Neuburger, également compositeur, soliste de la création du Concerto pour piano, le violoncelliste Gautier Capuçon n’est pas un foudre de guerre en matière de musique contemporaine…

Gautier Capuçon. Photo : DR

Aussi, conscient du manque d’expérience dans le domaine de la musique la plus inventive d’aujourd’hui de ses commanditaires et premiers interprètes ainsi que du public du Théâtre des Champs-Elysées, Philippe Manoury, tout en cherchant naturellement à rester fidèle à lui-même, n’a pas voulu effaroucher l’auditoire « bourgeois » qui fréquente habituellement la salle de l’avenue Montaigne, craignant peut-être un nouveau scandale après le Sacre du printemps de Stravinsky en 1911 et Désert de Varèse en 1954 (ceux qui sont venus avec l’espoir d’une nouvelle « bataille d’Hernani » sont repartis bras ballants et circonspects). Mais aussi ne pas déstabiliser ni mettre en danger ni son soliste ni l’orchestre, qui n’a que peu à exprimer, en tout cas rien de bien novateur, tant l’écriture est classique. Notablement concentré, Gautier Capuçon n’a pas eu le loisir de faire ses simagrées et ses mouvements de mèche rebelle dont il use et abuse dans ses exécutions de pages du répertoire. Le son de son instrument - un Matteo Goffriller de 1701 - est toujours somptueux, ce qui sert bien évidemment l’œuvre de Manoury, mais le violoncelliste était comme tétanisé par la mission qui lui était confiée, contraint dans son interprétation et dans son jeu par une partition qu’il ne s’est pas pleinement accaparée. Quant à l’Orchestre de Chambre de Paris, il n’était pas non plus vraiment à l’aise, et ses sonorités ont manqué de chair et de contrastes. A la fin de l’exécution de son concerto, lorsque le compositeur est venu saluer, il n’a pas semblé si heureux que ça... 

Douglas Boyd, Philippe Manoury, Gautier Capuçon (derrière le pupitre du chef) et l'Orchestre de Chambre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Des problèmes de mise en place s’étaient révélés au sein de l’orchestre dès le premier mouvement de la pièce d’ouverture, le Concerto en mi bémol majeur « Dumbarton Oaks » d’Igor Stravinski, un Stravinski pourtant dans sa période néo-classique, peut-être la plus difficile à réaliser il est vrai. Au-delà de quelques fautes du côté des instruments à vent, la rythmique est apparue plate et pesante, la conception de Douglas Boyd manquant de dynamique et de rebonds qui font l’une des saveurs de Stravinski. La seconde partie du concert était consacrée aux deux partitions que Mozart composa pour le mécène salzbourgeois Sigmund Haffner. Deux œuvres plus en concordance avec l’expérience des musiciens de l’Orchestre de Chambre de Paris et de son public, du moins celui qui le suit Théâtre des Champs-Elysées…

Bruno Serrou