dimanche 23 août 2015

Festival Berlioz III : Rois et Reine in memoriam sur les routes du romantisme par Eric Moreau, Pierre-Yves Hodique, Hervé Niquet et le Concert Spirituel

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André, église Saint-André, Saint-Antoine-l’Abbaye, église, samedi 22 août 2015

Abbatiale de Saint-Antoine-l'Abbaye. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour les trois premiers jours de son édition 2015, le Festival Berlioz de la Côte-Saint-André a opté pour l’itinérance. Après Corps, Laffrey, Grenoble et Vienne, c’est à Saint-Antoine-l’Abbaye, village classé parmi les plus beaux de France, que la manifestation s’est arrêtée le temps d’une belle soirée d’été pour un concert titré « Rois et Reine » donné dans l’église monumentale qui abrite les reliques de saint Antoine l’Egyptien ramenées des croisades en 1070 par le seigneur dauphinois Guigues Disdier.  

Eglise de La Côte-Saint-André. Edgar Moreau (violoncelle) et Pierre-Yves Hodique (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

Edgar Moreau et Pierre-Yves Hodique sur les routes de l’Allemagne romantique

En guise de prologue à cette soirée de musique d’inspiration religieuse, l’église Saint-André de La Côte-Saint-André a servi d’écrin au duo constitué par le violoncelliste Edgar Moreau et le pianiste Pierre-Yves Hodique dans un programme intitulé « Sur les routes de l’Allemagne romantique ». Après huit Romances sans paroles de Félix Mendelssohn-Bartholdy, séquence un tantinet longuette mais jouée tout en joviale délicatesse, les deux jeunes musiciens ont interprété avec allant deux œuvres de Robert Schumann, la Fantasiestücke op. 73 et l’Adagio et Allegro op. 70. La Sonate n° 1 pour violoncelle et piano en mi mineur op. 38 de Johannes Brahms qui a suivi a été un moment de pure plénitude, le duo en offrant une interprétation poétique et sensible. Pierre-Yves Hodique jouant un piano léger et lumineux, a répondu avec délicatesse et souligné les sonorités fruitées et gorgées de soleil d’Edgar Moreau, qui, installé à la limite du procenium pupitre loin de lui au pied de ce dernier, maîtrise désormais un vibrato qui me paraissait voilà peu encore trop large et appuyé.

Abbatiale de Saint-Antoine-l'Abbaye. Photo : (c) Bruno Serrou

Saint-Antoine-l’Abbaye

Au cœur du charmant village de Saint-Antoine-l’Abbaye, la gigantesque église abbatiale pourvue d’un orgue monumental semble disproportionnée en regard du millier d’âmes dont elle est la paroisse. C’est oublier que, située sur l’un des chemins de Compostelle, elle reçoit les nombreux pèlerins qui se rendent au sanctuaire espagnol, et que les moines bénédictins accueillaient dans l’hôpital qu’ils ont érigés sur ses flancs les malades atteints du Mal des Ardents ou ergotisme. D’où la présence de nombreux artisanats, commerces, restaurants et hôtels. Ce majestueux édifice a été le cadre d’une soirée d’essence sépulcrale qui aurait eu toute sa place le jour de la Fête des Morts, le 2 novembre.

Abbatiale de Saint-Antoine-l'Abbaye. Photo : (c) Bruno Serrou

Veillée funèbre animée par Hervé Niquet et son Concert Spirituel

Confiée à Hervé Niquet et à son Concert Spirituel en coproduction avec le Palazzetto Bru Zane, cette soirée a en effet aligné une série de quatre œuvres funéraires écrites par des contemporains d’Hector Berlioz, dont la seule page jouée, la Méditation religieuse du trop rare triptyque Tristia op. 18 H 119B qui associe à ladite méditation la Mort d’Ophélie et la Marche funèbre pour la dernière scène d’Hamlet. La brièveté de cette page a semblé comme un alibi à ce concert titré « Rois et Reine » présenté dans le cadre du Festival Berlioz. Deux œuvres quasi-inconnues ont précédé cette pièce de Berlioz, la Marche funèbre pour les funérailles de l’Empereur Napoléon pour orchestre que Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871), l’auteur de Fra Diavolo, a composée pour le dépôt des cendres de Napoléon Ier au Invalides en 1840. A son écoute, cette partition semble venir de quelque ouverture de Verdi et pourrait avoir servi de modèle à une musique de film de Nino Rota, curieusement tronquée par Hervé Niquet, au point que le public, surpris, ne remarqua que trop tard le passage de cette première œuvre à la suivante, un requiem de Charles-Henri Plantade (1764-1839), la Messe des morts, à la mémoire de Marie-Antoinette dont il avait été le « compagnon musical ». Cette promiscuité royale lui a valu la commande de cette partition pour chœur mixte et orchestre par Louis XVIII pour les commémorations du trentenaire de la mort de Marie-Antoinette en la basilique Saint-Denis. Il avait pourtant été un temps le professeur de musique d’Hortense de Beauharnais, belle-fille de Bonaparte, mais son retour en grâce à la seconde Restauration lui aura permis d’intégrer le poste de Chef de la Chapelle Royale, qui l’a conduit à écrire des œuvres religieuses, dont plusieurs messes mortuaires pour les cérémonies officielles organisées à Saint-Denis, ainsi qu’un Te Deum et un Salve Regina pour le sacre de Charles X en la cathédrale de Reims en mai 1825. Dans son requiem célébrant la mémoire de Marie-Antoinette, Plantade ne fait guère preuve de personnalité, respectant par exemple la formule-type du Dies Irae, chanté a capella, mais il réussit à susciter la surprise dans un Dona es requiem ponctué par trois lugubres appels de cors solos en micro-intervalles, le premier étant malencontreusement ripé par le cor solo du Concert Spirituel.

Saint-Antoine-l'Abbaye. Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde partie du concert était entièrement occupée par les cinquante minutes du Requiem en ut mineur que Luigi Cherubini composa en 1815 « à la mémoire de Louis XVI » pour chœur mixte sans solistes et orchestre sans flûtes mais avec l’introduction d’un tamtam utilisé en force dans le Kyrie. Créée le 21 janvier 1816 en commémoration du transfert des dépouilles de Louis XVI et de Marie-Antoinette à la nécropole royale de Saint-Denis, cette œuvre monumentale est l’une des plus significatives de son auteur et suscitera plus tard l’admiration de Berlioz.

Abbatiale de Saint-Antoine-l'Abbaye. Hervé Niquet, le choeur et l'orchestre Le Concert Spirituel. Photo : (c) Bruno Serrou

Instruments, articulations et locution latine à l'ancienne

Pour l’ensemble du concert, Hervé Niquet, qui avait revêtu sa tenue de circonstance - costume noir à haut col cintré de près, chaussures rouges, le tout lui donnant une silhouette digne de Nosferatu -, a placé le chœur à l’avant-scène, douze hommes à cour, douze femmes à jardin, le tiers de chaque groupe chantant assis, tandis que l’orchestre était placé à l’arrière-plan, les voix apparaissant de ce fait plus présentes que l’orchestre, souvent réduit au rôle d’assise sonore. Dans cette œuvre fréquemment interprétée par Riccardo Muti à la tête d’orchestres d’instruments modernes, les textures des cordes du Concert Spirituel sont apparues plus fines mais aussi moins rondes parce que plus acides et rêches, tandis que les instruments à vent, plus discrets mais aussi plus judicieusement fondus les uns dans les autres qu’à l’ordinaire, ont fait un quasi sans faute, si l’on excepte l’erreur d’attaque du cor solo dans le passage déjà cité dans le requiem de Plantade. Le Chœur, qui s’exprimait dans la prononciation latine du XIXe siècle, à l’instar de celui réuni la veille à Vienne sous la direction de François-Xavier Roth, s’est avéré remarquable d’un bout à l’autre de la soirée.

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Après cette soirée lugubre mais riche d’enseignements, le Festival Berlioz intègre ce dimanche soir la cour du Château Louis XI de La Côte-Saint-André pour un concert réunissant à 21h les deux volets de l’opus 14 d’Hector Berlioz, la Symphonie fantastique et Lélio ou le Retour à la vie, dirigés par John Eliot Gardiner à la tête de l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique et du National Youth Choir of Scotland. Auparavant, à 17h, en l’église Saint-André, le Trio Pascal propose un concert Chopin/Wieniawski/Lipinski, tandis qu’à 23h, la Taverne Corse ouvre ses portes avec l’Ensemble Tàlcini.


Bruno Serrou 

samedi 22 août 2015

Le Festival Berlioz a réuni Théâtre antique de Vienne près de 1000 exécutants pour un Te Deum tel que rêvé par Berlioz

Festival Berlioz, Vienne (Isère), Théâtre antique, vendredi 21 août 2015

Vienne, Théâtre antique. Le Te Deum d'Hector Berlioz. Photo : (c) Bruno Serrou

Hector Berlioz l’avait rêvé, Bruno Messina l’a fait. Et de belle façon. Même si les « puristes » n’ont pas manqué de relever l’usage d’une amplification qui a dénaturé timbres et sources sonores, le Te Deum que Berlioz  a été proprement « babylonien ».

Le Théâtre antique de Vienne. Photo : (c) Bruno Serrou

Le lieu choisi était assez emblématique, puisque c’est à Vienne, sous-préfecture de l’Isère plantée sur la rive gauche du Rhône à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de La Côte-Saint-André, que vécut la sœur cadette d’Hector Berlioz, Adèle, la préférée d’Hector, une « amie intime » qui s’y était installée en 1845 après avoir épousé le notaire Marc Suat. Berlioz se rendit à Vienne plusieurs fois, jusqu’en septembre 1864, soit quatre ans après le décès d’Adèle… En outre, l’enceinte du Théâtre antique choisie pour ce premier concert de l’édition 2015 du Festival Berlioz ramène à la passion du compositeur pour la mythologie gréco-romaine, et marque la fusion des musiques populaires et considérées « savantes » - élitiste pour certains édiles -, puisque ce théâtre où seuls les gradins subsistent ainsi que quelques bribes de colonnes, doit faire appel à l’amplification pour éviter que le son se disperse dans toutes les directions, notamment vers la ville de Vienne, puisque les gradins du Théâtre antique sont à flanc de montagne. Ce qui explique son exploitation essentiellement destinée aux musiques amplifiées, qu’elles soient « actuelles » ou plus encore au jazz. Ce lieu est en effet le siège du festival Jazz à Vienne dont la trente-cinquième édition s’est achevée le 11  juillet dernier.

Photo : (c) Bruno Serrou

Pour célébrer l’union exceptionnelle mais qui pourrait perdurer des deux manifestations estivales majeures de l’Isère que son Jazz à Vienne et le Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, ce dernier a intitulé cette journée « Berliozz à Vienne », avec deux « z », le second acrostiche renvoyant au jazz, qui finira par apprivoiser le matériau thématique de la Symphonie fantastique du premier.

Orchestre Demos-Isère. Photo : (c) Bruno Serrou

Les trois orchestres Demos de l’Isère

Devant quelques six mille spectateurs, ce sont produits plus de mille musiciens, chanteurs, choristes, maîtrisiens, professionnels et amateurs de 7 à 50 ans, pour quelques huit heures de musiques de tout genre, de l’improvisation jusqu’à la plus « savante », en passant par le jazz, les « musiques actuelles » et la musique de film, chaque genre se succédant, fusionnant ou se répondant avec le plus grand naturel.

Bruno Messina, directeur de Demos et du Festival Berlioz interviewé par Manuel Houssais et l'un des Orchestre Demos-Isère. Photo : (c) Bruno Serrou

Précédée d’une courte et sans consistance présentation des œuvres par Frédéric Lodéon, animée avec à-propos par Manuel Houssais, animateur spectacle et culture de France-Bleu Isère, la première partie du marathon musical du Théâtre antique de Vienne étaient entièrement dévolue aux jeunes musiciens de l’association Demos-Isère. Demos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale) dirigé par Bruno Messina et dont le siège social est à la Philharmonie de Paris, est placé en Isère sous l’autorité de l’Aida (Agence iséroise de diffusion artistique). Dans ce département de la Région Rhône-Alpes, Demos concerne trois-cents enfants répartis en vingt groupes de quinze jeunes de 7 à 12 ans. Caque groupe est porté par une structure sociale (CCAS, MJC, Maison de l’enfance, Centre de loisirs, Service jeunesse, Centre social, etc.) partenaire du projet. Ces jeunes forment trois orchestres symphoniques répartis sur le territoire isérois, entre zones urbaine, rurale et montagnarde : l’Orchestre Nord-Isère (qui regroupe les communes des Abrets, Bourgoin-Jallieu, L’Isle d’Abeau, La Tour-du-Pin, les communautés de communes de la Vallée de l’Hien et des Vallons de la Tour, Villefontaine), l’Orchestre Beaurepaire-Roussillon, et l’Orchestre Grenoble-Montagne (Bourg-d’Oisans, Echirolles, Grenoble, Lans-en-Vercors et Voiron).

Eric Villevière dirige l'un des trois Orchestres Demos-Isère. Photo : (c) Bruno Serrou

Chacune de ces trois formations a présenté un programme travaillé pendant un an sous la conduite de musiciens professionnels de la région Rhône-Alpes et du département de l’Isère, qui se sont mêlés à eux au sein des différents pupitres. Devant un public bon enfant mais un peu « disturb », dirigé par Eric Villevière, l’Orchestre Nord-Isère, vêtu de blanc, a ouvert les festivités avec l’air traditionnel grec Eskoutari - Apo Xeno Topo suivi d’un extrait de Shéhérazade (Le jeune prince et la jeune princesse) de Rimski-Korsakov et du finale de la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski, ce dernier sonnant de façon beaucoup plus convaincante que ce que pouvait donner à entendre voilà trente ans la phalange professionnelle qu’est l’Orchestre de Catalogne et de Barcelone. Habillés de rouge, l’Orchestre Grenoble-Montagne, lui aussi dirigé par Eric Villevière, a donné la virtuose Marche au supplice de la Symphonie fantastique de Berlioz de façon impressionnante considérant l’expérience de la jeune troupe, suivie de l’Air des furies tiré du Don Juan de Gluck, avant que les instrumentistes ne se transforment en choristes pour entonner le célèbre chant des partisans italiens Bella Ciao accompagnés des seuls musiciens encadrants. Habillés tels des poussins, en jaune, les jeunes musiciens de l’Orchestre Beaurepaire-Roussillon ont fermé la marche avec le chœur du premier acte de Lakmé de Léo Delibes, suivi de la Danse du calumet extraite l’acte des Sauvages des Indes galantes de Rameau et, pour conclure, une pièce qu’Henri Tournier a tirée d’un chant traditionnel indien du nord, Yamini, celle qui comptait les étoiles, mêlant ainsi prouesse instrumentale et vocale.

Quelques-uns des mille exécutants du Te Deum de Berlioz dirigé par François-Xavier Roth. Photo : (c) Bruno Serrou
   
1000 exécutants pour le Te Deum de Berlioz

Le clou de la soirée a suivi après trente minutes d’entracte qui aura tout juste permis un changement de plateau nécessaire pour accueillir le millier d’interprètes requis pour le Te Deum op. 22/H118 de Berlioz. Composé en 1849 en trois mois, peaufinée jusqu’en 1855, cette œuvre en six séquences est la troisième des grandes fresques d’inspiration religieuse de ce compositeur réputé athée, après la Messe solennelle de 1824 que Berlioz prétendit perdue sans doute pour mieux lui emprunter dans ce Te Deum, et la Grande Messe des Morts op. 5 de 1837. Les effectifs sont moins colossaux que dans le Requiem, particulièrement l’instrumentarium, enrichi néanmoins de l’orgue, qui compense cette différence. Une partie de l’œuvre avait d’abord été envisagé comme sommet d’une grande symphonie à la mémoire de Napoléon Bonaparte. Cette dernière ne verra jamais le jour, mais il en utilise un certain nombre d’idées dans le Te Deum, qu’il aura beaucoup de mal à imposer, l’œuvre étant refusée pour le sacre de Napoléon III, puis pour le mariage de ce dernier, avant d’être finalement créée le 30 avril 1855 dans le cadre de l’inauguration de l’Exposition Universelle de Paris. François-Xavier Roth, qui a dirigé l’œuvre à la Philharmonie de Paris le 20 juin dernier à la tête de son orchestre Les Siècles, a repris le Te Deum avec le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz…

François-Xavier Roth dirige le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz, le Gand Choeur Spirito et les Petits Chanteurs de l'Isère et de la Région Rhône-Alpes dans le Te Deum de Berlioz. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz

François-Xavier Roth a fondé de toute pièce en 2003 Les Siècles, orchestre qui s’est rapidement imposé parmi les formations majeures malgré sa volonté d’aborder tous les répertoires orchestraux, du plus ancien au plus contemporain, sur les instruments et selon les modes de jeu du temps de la genèse des œuvres programmées, écrivais-je voilà un an dans les colonnes du quotidien La Croix. Ce qui ne va pas forcément de soi et qui réclame de la part d’un chef d’orchestre un réel sens didactique. Tant et si bien que le chef français a vite acquis la réputation de forgeur d’orchestre. C’est donc naturellement que Bruno Messina, sitôt nommé directeur du Festival Berlioz à La Côte-Saint-André en 2008, s’est tourné vers lui pour créer un orchestre-académie du festival, le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz (JOEHB). Depuis 2010, ce dernier se façonne et participe chaque été dans le cadre du festival, le premier été avec le Te Deum, qu’il a repris hier après les Scènes de Faust, Roméo et Juliette, Béatrice et Bénédict et, l’an dernier, la Damnation de Faust. Cette formation s’adresse à des musiciens qui entendent se lancer dans une carrière professionnelle d'orchestre. « Le recrutement est international, le renom de Berlioz facilitant les choses, se félicitait Roth l'an dernier. Une part des effectifs est constituée de musiciens des Siècles et, pour l’essentiel, de jeunes de 17 à 28 ans en fin d’études. Cet orchestre s’attache précisément à l’époque de Berlioz, à sa musique et aux instruments de son temps. » Les jeunes musiciens viennent d’Europe du nord, d’Angleterre, Suisse, Allemagne, Brésil et France. « Au total, 120 musiciens, ce qui est parfaitement berliozien, s’enthousiasme Roth. Et cela marche fort bien avec les instruments anciens, qui apportent clarté et transparence dans les équilibres orchestraux. Avec Berlioz, cela fonctionne à la perfection, » Roth précise que, contrairement à sa Symphonie fantastique qui a une histoire interprétative continue depuis sa création, beaucoup de partitions de Berlioz ont été mal jouées en son temps. « Puis elles sont soit tombées dans l’oubli, soit elles n’ont pas pu être rejouées immédiatement, rappelle Roth. Il y a donc des creux dans l’histoire des œuvres de Berlioz, et c’est l’intérêt avec ces étudiants de pouvoir faire un focus sur cette musique, avec des choses toutes simples comme la façon de phraser, de gérer les équilibres, etc. Les jeunes musiciens ont moins de repères chez Berlioz que chez Mahler, Brahms, Debussy ou Ravel. Il y a donc beaucoup à faire de ce point de vue, et c’est passionnant. »

Photo : (c) Bruno Serrou

600 enfants chanteurs de l’Isère et 200 choristes professionnels

En plus de ces jeunes musiciens au seuil d’une carrière au sein d’orchestres professionnels auxquels s’est associé l’organiste Daniel Roth, son père, et le ténor Pascal Bourgeois, François-Xavier Roth s’est associé le Grand Chœur de Spirito qui réunit deux cents chanteurs des Chœurs & Solistes de Lyon et du Chœur Britten dirigés par Nicole Corti et Bernard Têtu, et six cents enfants des Petits Chanteurs de l’Isère et de la Région âgés de six à quinze ans. Dirigés par Nicole Corti et deux assistants, les jeunes choristes en herbe ont suscité beaucoup d’émotion parmi les six mille spectateurs assis sur les gradins surchauffés du Théâtre antique de Vienne, et l’on a perçu quelques larmes couler des yeux lorsque ces enfants de toutes origines sociales et culturelles chantaient à gorge déployées les grandes mélodies berlioziennes sur le texte de la liturgie romaine. Le travail préparatoire a été d’autant plus fouillé que Roth avait exigé l’usage du latin du XIXe siècle. Voulant l’authenticité, Roth a en effet utilisé un instrumentarium de l’époque de Berlioz, avec cuivres naturels, bois d’ébène et cordes en boyaux, violoncelles sans pique, timbales en peau. Cette nuance de taille par rapport aux instruments modernes n’a pas été perceptible à cause de la sonorisation conçue pour les instruments amplifiés des musiques « actuelles » et non pas pour les instruments acoustiques. Il n’empêche, le public ne pouvait être conquis par tant d’enthousiasme, d’engagement et de volonté de bien faire de la part des enfants - certains avaient l’air perdus, d’autres se frottaient les yeux, épuisés au fur et à mesure de l’écoulement des cinquante minutes du Te Deum -, par la puissance des interventions ders chœurs professionnels et par la force conquérante qui émanait de la direction de François-Xavier Roth, tandis que la voix de Pascal Bourgeois était particulièrement desservie par la sonorisation.

François-Xavier Roth, le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz et le Gand Choeur Spirito. Photo : (c) Bruno Serrou

Deux cantates de Berlioz en l’honneur des empereurs français

La seconde partie de ce concert a été l’occasion de découvrir deux œuvres que je ne connaissais pas, la cantate pour basse, chœur et orchestre Le Cinq Mai, chant sur la mort de Napoléon H 74 que Berlioz a composée en 1835 sur un texte de Pierre-Jean de Béranger et d’en diriger lui-même la création au Conservatoire de Paris le 22 novembre de la même année. Cette déclaration d’amour pour l’Empereur Napoléon Ier est un véritable cri de dévotion qui sollicite la force et la musicalité des chanteurs, particulièrement de la voix de basse traitée en soliste et parfaitement tenu par Nicolas Courjal. Autre découverte, du moins pour moi, L’Impériale H 139, cantate profane pour double chœur mixte et orchestre composée en 1854 pour le sacre de Napoléon III, que Berlioz dénommera très vite « Napoléon le Petit ». Pour finir sur une tonalité plus unanimement festive ce concert Berlioz monographique, François-Xavier Roth a salué public et musiciens de son jeune orchestre en confiant à ce dernier le soin de jouer seul sous sa direction en choisissant la célébrissime Marche de Rakoczy plus connue sous le nom de Marche hongroise extraite de la première partie de la Damnation de Faust de Berlioz, mais la fatigue aidant au terme de près de deux heures de concert, cette page s’est avérée plus trainante que de coutume.

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Patrick Messina (clarinette), Ballaké Sissoko (kora) et Vincent Segal (violoncelle). Photo : (c) Bruno Serrou

Pour conclure la soirée dans une atmosphère feutrée de cabaret, Festival Berlioz et Jazz à Vienne ont fusionné leurs particularismes respectifs en confiant à deux musiciens de jazz, le joueur de kora Ballaké Sissoko et le violoncelliste Vincent Segal, et à un instrumentiste classique, Patrick Messina, première clarinette solo de l’Orchestre National de France, frère de Bruno Messina, l’animation de l’heure d’improvisation jazz sur un matériau tiré de la Symphonie fantastique de Berlioz. Cette prestation en duo et en trio a pétrifié le public qui a écouté les musiciens dans un silence quasi-religieux qui n’avait pas été perceptible durant les deux concerts qui ont précédé, et de juger du bien-fondé d’une sonorisation qui est apparue plus adaptée à cette musique.

Bruno Serrou

Ce samedi, 22 août, un concert de musique de chambre en l’église Saint-André réunissant à 17h le violoncelliste Edgar Moreau et le pianiste Pierre-Yves Hodique, un Sous le Balcon d’Hector au Musée Berlioz à 19h et le Requiem de Cherubini précédé de Tristia de Berlioz par Le Concert Spirituel dirigé par Hervé Niquet en l’église de Saint-Antoine l’Abbaye à 21h. 

vendredi 21 août 2015

Festival Berlioz : Ouverture en fanfare sur la Route Napoléon

Festival Berlioz, Corps (Maison Napoléon), Laffrey (Prairie de la Rencontre), Grenoble (Terrasse du Musée Dauphinois), La Côte-Saint-André (Place Hector Berlioz et Halle), jeudi 20 août 2015

Statue équestre de Napoléon Ier sur la Prairie de la Rencontre à Laffrey. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa 22e édition depuis son retour à La Côte-Saint-André après plusieurs années à Lyon, et pour la septième depuis l’arrivée de Bruno Messina à sa direction, le Festival Berlioz, qui se déroule jusqu’au 30 août, a commencé jeudi 20 août de façon particulièrement festive et heureuse, irriguant plusieurs sites du département de l’Isère, depuis les confins du département à la lisière des Hautes-Alpes jusqu’à la cité natale d’Hector Berlioz. Une véritable « épopée » d’une centaine de kilomètres sur la Route Napoléon…

Fifres et tambourg de l'armée de Napoléon Ier sur la Prairie de la Rencontre. Photo : (c) Bruno Serrou

Lorsque Napoléon s’échappait de l’Île d’Elbe le 26 février 2015 où la coalition anglo-prusso-austro-russe l’avait condamné à l’exil après qu’il eut abdiqué le 6 avril 1814, pour reconquérir le pouvoir à marche forcée depuis Golfe-Juan où il débarque le 1er mars 2015, Hector Berlioz avait douze ans. Son père, grand admirateur de l’Empereur, était allé au-devant de Napoléon, qui, dans sa remontée vers Paris, passa à quelques encablures de La Côte-Saint-André entre Grenoble et Lyon, et il n’y a guère à parier qu’il s’en fit l’écho auprès de son fils. « Berlioz et Napoléon ont beaucoup en commun », constate Bruno Messina, qui a choisi de célébrer cette année le bicentenaire des cent jours de Napoléon qui débouchèrent sur la défaite de Waterloo et l’exil définitif sur l’Île de Sainte-Hélène, où il mourra le 5 mai 1821. Il est certain également que Berlioz fut témoin, de près ou de loin, du retour des cendres de Napoléon et de leur inhumation le 15 décembre 1840 aux Invalides. Quelques mois plus tôt, le jour anniversaire de la mort de l’Empereur, Berlioz écrivait à Victor Hugo de retour de l’inauguration de la colonne de la place Vendôme : « […] J’ai suivi le peuple au pied de la colonne, ce poème immortel de l’autre empereur… J’ai marché longtemps, comme Ruy Blas, dans mon rêve étoilé, puis j’ai revu le bronze et j’ai relu vos vers… Maintenant, je m’incline en pleurant et j’adore… » Son admiration pour le grand homme est avérée dans un certain nombre de ses écrits. « Il était tentant de rapprocher ces deux gloires françaises grandes figures du romantisme, chacun dans leur domaine, convient Bruno Messina. Comme l’écrivait Jacques Lacan sur l’acte manqué, ’’l’acte ne réussit jamais si bien qu’à rater’’. Or, Berlioz comme Napoléon, ont réalisé de grandes choses qui allaient marquer l’Humanité bien que leur vie s’acheva sur un échec. »

Corps, Vue de la Terrasse de la Gendarmerie. Photo : (c) Bruno Serrou

Bicentenaire des Cent Jours et de la défaite de Waterloo oblige, le Festival Berlioz, qui se déroule à quelques encablures de la « route Napoléon » sous la direction d’un homme épris d’Histoire, ne pouvait que faire le lien entre l’Empereur et le compositeur. C’est à Corps, petite commune du sud des Alpes dans l’Isère, où Napoléon passa la nuit du 6 au 7 mars 1815 dans la gendarmerie et qui continue à commémorer cet événement chaque année à la Pentecôte sous l’intitulé « Aventurier à Corps, Prince à Grenoble », que s’est ouverte l’édition 2015 du Festival Berlioz.

Corps, la gendarmerie où Napoléon Ier bivouaqua dans la nuit du 6 au 7 mars 2015

A Corps, au son du cor, mais sans cri

C’est sur la terrasse de l’ex-gendarmerie devenue « Maison de retraite Albert Marthe Hostachy » à l’aplomb du lac du Sautet et du mont Obiou où était organisé un buffet qu’a été donnée la première aubade de la journée, le clap de début étant donné par Napoléon Ier en personne, brillamment campé par le comédien Christian Abart qui animera chaque étape de la marche forcée dix heures de rang, tandis qu’un ensemble de neuf cors des alpes de l’ensemble Les Briançonneurs répondaient à son appel. Présenté par le soliste chef d’orchestre Olivier Brisville, le programme et l’instrument ont fait sensation sur les « pèlerins » du jour, qui le découvraient. Le répertoire est des plus limités, l’instrument n’ayant inspiré qu’un tout petit nombre de compositeurs, tels Léopold Mozart (une Sinfonia pastorale), Johannes Brahms (la mélodie du cor du finale de la Première Symphonie), Richard Strauss (prélude de Daphné), Ferenc Farkas (Concertino rustico) ou Vinko Globokar (Cri des Alpes). 

Corps, l'ensemble de cors des Alpes, Les Briançonneurs. Photo : (c) Bruno Serrou

Instrument national suisse connu depuis le XIVe siècle, il servait aux bergers à communiquer entre eux et avec les villages environnant leurs pâturages. Fait en épicéa, le même bois que les instruments à cordes, ces instruments pèsent 3,5 kg et mesurent 3,6 mètres de long et sont dans la tonalité de fa dièse/sol bémol. Pour obtenir la tonalité de fa, il convient de l’allonger de vingt centimètres à l’aide d’une rallonge qui s’incruste dans le tube qui précède l’embouchure - pour un accord en ut, il faudrait rajouter neuf mètres de plus. La portée de l’instrument avec l’appui de l’écho peut atteindre 17 kilomètres. Ce qui explique la lenteur des tempi utilisés par le corniste, et l’on a pu mesurer combien il est difficile de varier le répertoire, car même le rythme de ländler est à peine discernable.

Laffrey, Prairie de la Rancontre. Napoléon et Bruno Messina conversant avec un canonnier et une cantinière. Photo : (c) Bruno Serrou

Canonnade et agapes sur la Prairie de la Rencontre

La deuxième étape a conduit Napoléon, sa petite troupe, ses cantinières et ses suiveurs jusqu’au bivouac de la Prairie de la Rencontre sur les bords du Lac de Laffrey, face à la résidence d’Olivier Messiaen. C’est à cet endroit que Napoléon et les siens ont fait face à l’armée royale venue à sa rencontre pour l’arrêter mais, tandis que l’Empereur ouvrait sa redingote en désignant sa poitrine pour cible aux soldats du Roi, ces derniers se rallièrent à lui avant de le suivre jusqu’à Paris entraînant tout un peuple derrière eux. 

Laffrey, Prairie de la Rencontre. Napoléon arrangant l'Ensemble à Vent de l'Isère. Photo : (c) Bruno Serrou

Après le signal du début des agapes donné par une canonnade qui aura ébranlé jusqu’au sommet des montagnes à l’aplomb du lac et une marche de grognards conduite par des grenadiers à pied jouant fifres et tambour, l’Ensemble à Vent de l’Isère, orchestre d’harmonie amateurs dirigé par Eric Villevière, a exécuté en présence de l’Empereur la Victoire de Wellington, une suite Bonaparte du compositeur-trompettiste autrichien Otto M. Schwarz (né en 1967), spécialiste de l’orchestre d’harmonie, avant de terminer sur l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski. Tandis que sur la rive-même du lac se succédaient les steel-drummers du Joséphine Steel Band, venus rappeler sur la plage où s’égayaient des baigneurs, les origines martiniquaises de la première épouse de l’Empereur, Joséphine de Beauharnais.

Grenoble, Terrasse du Musée Dauphinois. Napoléon arrangant la foule. Photo : (c) Bruno Serrou

Les Terrasses de Grenoble

Après un déjeuner champêtre, la troupe, toujours plus nombreuse, s’est dirigée vers Grenoble, pour rallier les Terrasses du Musée Dauphinois qui dominent l’Isère et la capitale du Dauphiné. Planté sur la muraille, Napoléon a brièvement discouru avant de donner le départ de la troisième étape musicale animée par les Briançonneurs et le Joséphine Steel Band, qui ont présenté leurs instruments respectifs à un public médusé et désireux de s’essayer à leur jeu.

La Côte-Saint-André, Place Hector Berlioz. Villageois et soldats impériaux. Photo : (c) Bruno Serrou

Défilé militaire à La Côte-Saint-André

L’ultime étape de cette journée à marche forcée était naturellement fixée à La Côte Saint-André, siège naturel du Festival Berlioz, puisque c’est là qu’Hector Berlioz est né et a vécu jusqu’à l’âge de 18 ans. Bien que sa remontée vers Paris ne passa pas ce village, mais à quelques kilomètres au large, Napoléon et sa petite armée s’est retrouvée sur la Place Hector Berlioz, rejoints par les villageois ayant revêtu des costumes d’époque, les femmes pourvues d’ombrelles, les hommes portant hauts de forme en feutre, tandis que l’Ensemble à Vent de l’Isère reprenait le Bonaparte de Schwarz puis l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski avec tir de canon et tirs de fusils Charleville Modèle 1777, qui ont donné le signal du défilé militaire dans les rues de la Côte-Saint-André bordées de stands d’artisans travaillant à la façon de leurs ancêtres du début du XIXe siècle.

La Côte-Saint-André. La Halle. Le Banquet pour Napoléon. Photo : (c) Bruno Serrou

Banquet pour Napoléon

Comme dans toute aventure, ce long prologue du Festival Berlioz s’est terminée autour d’un riche banquet de plus de cinq cents couverts proposant des plats préférés de Napoléon préparés par Stéphane Brette et l’équipe de Païza, et animé par le Chœur Emelthée, la Clique des Lunaisiens, spécialiste du répertoire historique de la chanson, et l’Ensemble à Vent de l’Isère, le tout dirigé par Arnaud Marzorati. Les œuvres allaient de ce qu’a pu entendre Napoléon et Hector Berlioz, des chansons authentiques à la parodie de Carmen (ce que n’ont pu connaître ni Bonaparte ni Berlioz). La soirée s’est terminée tard dans la nuit.

Bruno Serrou

Le Festival Berlioz est aujourd'hui à La Côte Saint-André, avec un récital de Christina et Michelle Naughton (piano à quatre mains) Eglise Saint-André à 15h, puis à Vienne à parir de 18h et jusqu'à minuit, au Théâtre Antique, pour un Gala Impérial Hector Berlioz offert par trois Orchestres des Jeunes Démos Isère

vendredi 14 août 2015

Nikolaï Lugansky et ses Chopin éblouissants, Duo Játékok atone : bonheur et déception à La Roque d’Anthéron

La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), Parc de Florans, mercredi 12 août 2015

La scène du Parc du Château de Florans. Photo : (c) CGrémiot

Deux concerts dans le Parc du Château de Florans ont constitué le menu de ma seconde journée de mon court séjour à La Roque d’Anthéron. Un récital du Duo Játékok tout d’abord. Cet ensemble est constitué de deux jeunes pianistes françaises dont l’une a étudié avec Brigitte Engerer au Conservatoire de Paris. Adélaïde Panaget et Naïri Badal ont tiré le nom de leur duo des neuf volumes de pièces pour piano à quatre mains et pour deux pianos que le compositeur hongrois György Kurtag (né en 1926) a commencés en 1973 et qu’il continue aujourd’hui encore à concevoir pour sa femme et lui-même. 
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot 
L'étonnant est que les deux jeunes femmes ne font pas même allusion dans leur biographie à l’origine de leur nom de scène. Plus surprenant encore, le fait qu’elles n’aient pas même donné en bis l’une des courtes pièces qui constituent cet ensemble à un public captif qui aurait ainsi pu découvrir une musique contemporaine largement accessible malgré une écriture complexe et une structure rigoureuse, leur préférant les pages bateau que sont la Danse du sabre de Khatchatourian et un Tango de Barbe joués pour la promotion avouée de leur nouveau CD. Pourtant, ce n’est pas faute de présenter les œuvres qu’elles ont jouées, chacune prenant à tour de rôle le micro pour dire des banalités, par exemple « une valse partant dans tous les sens » pour présenter la Valse de Ravel dans sa version pour deux pianos, alors qu’il y a tant à dire sur cette œuvre composée en 1919 au lendemain de la Première Guerre mondiale et décrivant la déliquescence d’un monde courant à sa perte…
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot
Déception avec le Duo Játékok
C’est devant un parterre loin d’être rempli que les Játékok ont donné leur concert. L’on se demande d’ailleurs pourquoi le public boude plus ou moins les rendez-vous de 18h dans le parc, car les artistes affichés sont loin de jouer les utilités. Certes, une partie des gradins est surchauffée par le soleil de fin d’après-midi de l’été provençal, mais l’ombre couvre à cette heure-là déjà les trois-quarts du Parc du Château de Florans. Les deux musiciennes ont jugé à juste raison utile de présenter chacune des œuvres de leur programme avant de les jouer, se substituant ainsi à l’absence de tout texte de présentation dans les supports de communication mis à disposition du public. Mais cette initiative bienvenue n’a pas convaincu, leurs interventions s’avérant succinctes et sans informations majeures capables de canaliser l’écoute. 
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot
A l’exception de la Valse de Ravel déjà citée qui a suscité quelque élan de la part du duo, le reste du programme s’est avéré sans reliefs, tensions ni saillies, les interprétations se faisant peu nuancées et souvent atones, que ce soit les pièces pour piano à quatre mains, les célébrissimes Danses polovtsiennes extraites de l’opéra de Borodine le Prince Igor auxquelles l’orchestre est clairement indispensable, à en juger du moins par ce que les deux interprètes ont tiré de l’arrangement que leur a offert par Brigitte Engerer et dont elles n’ont pas tiré la quintessence, et la Rhapsodie espagnole de Ravel, exsangue, comme des pages pour deux piano, des Variations sur un thème de Haydn op. 56b de Brahms qui sont apparues comme un long tunnel sans fin, et qui ont précédé la Valse de Ravel déjà évoquée.
Nikolaï Lugansky. Photo : (c) CGrémiot
Le choc Nikolaï Lugansky
Cette soirée restera néanmoins l’une des plus mémorables de l’histoire du Festival de La Roque d’Anthéron. En effet, un moment de grâce attendait le public venu en nombre assister Parc du Château de Florans au concert de l’un de ses pianistes favoris, le Russe Nikolaï Lugansky, accompagné cette fois par le Sinfonia Varsovia, qui s’est montré en grande forme revigoré il est vrai par l’excellent chef russe Alexander Vedernikov. Pianiste, chef et orchestre se connaissent bien puisqu’ils ont enregistré ensemble les deux concertos pour piano de Chopin qui figuraient au programme de mercredi 12 août 2015. 
Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Le bonheur a d’ailleurs été entier dès le début du concert, la première œuvre étant jouée par l’orchestre qui a imposé dès les premières mesures ses sonorités pleines et sûres, une vélocité et une fluidité qu’on ne lui connaissait pas, donnant à l’orchestration de Robert Schumann une transparence et un grain clair que trop d’interprétations négligent. Ecrit la même année 1941 que la Première Symphonie et la mouture initiale de la Quatrième, révisé en 1845 le triptyque Introduction, Scherzo et Finale op. 52 constitue une petite symphonie sans mouvement lent que Schumann envisagea d’intituler successivement Suite puis Symphonette. La légèreté cordiale souhaitée par Schumann dans l’Introduction a été pleinement restituée par le Sinfonia Varsovia et Alexander Vedernikov, ainsi que l’aspect chevauchée céleste du scherzo et la force conquérante du finale. De telles textures enrichies d'une vélocité de bon aloi de la part de tous les pupitres ont permis à l’orchestre de Frédéric Chopin, restitué dans son authenticité, d’atteindre une texture peu usitée qui m’a surpris tant j’étais moi-même persuadé que Chopin n’avait guère attaché d’intérêt à l’orchestration de ses concertos pour se focaliser sur le seul piano. 
Nikolaï Lugansky, Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Vedernikov et le Sinfonia Varsovia ont concerté au sens littéral du terme avec le soliste, érigeant de véritables échanges avec lui et se comportant comme de véritables partenaires, donnant relief et pigmentations au piano, particulièrement dans les solos de cor, parfois à la limite, et, surtout, de basson et de flûte, soutenant ou répondant au piano en creux et en pleins. Ainsi, le jeu élégant et les timbres brillants aux aigus cristallins de Nikolaï Lugansky se sont non seulement exprimés avec leur naturel habituel mais ils ont aussi été magnifiés par le brio de l’orchestre et l’engagement d’un chef dirigeant sobrement mais avec flamme. Le doigté aérien, la noble stature, le jeu pondéré, l’élégance du geste, le phrasé d’une sensibilité inouïe, les sonorités voluptueuses du grand pianiste russe ont ainsi pu s’exprimer pleinement dans les deux concertos donnés non pas dans leur ordre numérique mais dans leur chronologie, c’est-à-dire le second en fa mineur en première partie et le premier en mi mineur après l’entracte. 
Nikolaï Lugansky, Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Souhaitant assurément conclure ses exceptionnelles interprétations des concertos de Chopin sur les ultimes accords du fa mineur, Nikolaï Lugansky a résisté un moment à l’enthousiasme du public qui lui rappelait bruyamment qu’il est impossible de ne pas sacrifier au rituel obligé des bis à La Roque d’Anthéron. Il a néanmoins fini par céder, en offrant de la célébrissime Valse en ut dièse mineur op. 64/2 une interprétation à couper le souffle.
Bruno Serrou 
Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron se poursuit jusqu’au 21 août 2015. 

mercredi 12 août 2015

La Roque d’Anthéron ou le Royaume de Chopin

La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), Parc du Château de Florans, mardi 11 août 2015

Photo : (c) CGREMIOT

Le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron reste le rendez-vous obligé de l’été des amoureux du piano. Pourtant, l’atmosphère est moins festive que l’année dernière encore. Les économies sont visibles dès l’arrivée, et l’on sent que la priorité absolue est donnée - à juste titre - à l’artistique, tout ce qui concerne le superflu étant passé par pertes et profits. L'aridité du temps se ressent jusque dans la plaquette programme réduite de moitié et qui ne compte plus de notices des œuvres jouées, ce qui suscite quelque lamentation de la part du public. Néanmoins, et c'est là l'essentiel, l’offre de concerts, priorité absolue des organisateurs, est toujours aussi foisonnante, avec trois récitals en même temps autant d'endroits différents. Ce mardi 11 août, à 18h, un récital au Parc, un autre à Lombesc, un troisième dans l'enceinte du parc. Idem le soir. Soit six rendez-vous en une soirée, et pas des moindres...

Frédéric Chopin (1810-1849). Photo de Louis-Auguste Bisson, DR

... Tandis que dans le temple de Lourmarin, lieu magnifique mais d’une touffeur si excessive qu’il arrive souvent que des spectateurs s’évanouissent, Forent Boffard offrait ce qui restera sans doute le programme le plus original et téméraire de l’édition 2015. Boffard, il est vrai, est l’un des pianistes les plus engagés dans la musique de notre temps, restant fidèle en cela à ce qu’il était au début de sa carrière lorsqu’il était membre de l’Ensemble Intercontemporain, aux côtés de Pierre-Laurent Aimard. Dans l’atmosphère surchauffée du Temple de Lourmarin, Boffard s’est félicité du public à l’écoute avide de découvertes, attentif à ses explications sur la Sonate n° 3 de Pierre Boulez dont ils sont loin d’être familiarisés, et qu’il avait entouré de la Sonate « 1er octobre 1905 » de Leoš Janacek, de la Sonate de Berg et de pages plus familières au public du festival, puisque signées Frédéric Chopin…

Miroslav Kultyshev. Photo : (c) : CGREMIOT

Chopin, qui reste le héros de La Roque d’Anthéron, l’immense majorité des pianistes s’y produisant, lui dédiant sinon un concert entier au moins une part essentielle de leur prestation et, s’il en est exclu, un ou deux de leurs bis obligés. Les festivaliers les plus fidèles - ils sont nombreux - ont ainsi pour beaucoup entendu sur la scène du Parc du Château de Florans et dans ses environs plusieurs intégrales du compositeur polono-français. Ainsi, en deux jours de festival 2015, trois concerts monographiques, deux autres pour moitié, et seulement deux sans une note de lui. Contrairement à ce qui était annoncé, le jeune trentenaire pétersbourgeois Miroslav Kultyshev a donné non pas les 24 Préludes op. 28 mais l’intégrale des 24 Etudes équitablement réparties en deux cahiers, les opp. 10 et 25

Miroslav Kultyshev. Photo : (c) : CGREMIOT

Devant un public assez clairsemé, ce Deuxième Prix du 13e Concours Tchaïkovski en 2007 (le premier prix n’avait pas été attribué) puis le Monte-Carlo Piano Masters en 2012, qui donna son premier concert avec orchestre à l’âge de dix ans (quatre ans après son premier récital) avec le Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Yuri Temirkanov dans le Concerto n° 20 de Mozart, joue Chopin en poète raffiné du piano avec une facilité déconcertante, ce qui lui permet de faire chanter ces pièces avec un onirisme lumineux magnifié par un toucher aérien, prenant l’auditeur par la main pour le tenir en haleine d’un bout à l’autre des deux cahiers d’études qui, enchaînés presque d’un jet, ont pris sous ses doigts et avec sa sensibilité le tour d’un livre d’images de conte. En bis, il a conforté cette impression dans des pages plus figuratives, le Widmung de Robert Schumann, Feux follets, cinquième des Etudes d’exécution transcendante de Franz Liszt, et Alborada del gracioso, quatrième des Miroirs de Maurice Ravel.

Yulianna Avdeeva. Photo : (c) CGREMIOT

Plus maniérés sont apparus les Chopin de sa consœur moscovite Yulianna Avdeeva. Premier Prix du 16e Concours Chopin de Varsovie en 2010, première femme à avoir remporté cette épreuve quarante-cinq ans après Martha Argerich, cette pianiste de 30 ans connaît bien sûr parfaitement l’œuvre du compositeur polonais, mais le son est étroit et la vision glaciale, au point qu’elle semble elle-même s’ennuyer dans ces pages, donnant l’impression de faire tout ce qu’elle peut pour se convaincre de sa conception des œuvres en minaudant à force de mimiques et de gestes des bras convenus. Il convient de reconnaître que les éléments sont sont alliés contre elle. Dans la Fantaisie, un avion de chasse en rase-motte, suivi d'un canadair volant lourdement ont troublé sa prestation, tandis que das la Polonaise, une sauterelle se lovait dans les cordes du Steinway avant de se jeter violemment sur son visage, Pourtant, c'est précisément avec la Polonaise op. 44 que la pianiste moscovite est véritablement entrée dans son programme. Jusqu’à ce qu’enfin, l’entracte passé, elle se lance dans la Sonate n° 8 en si bémol majeur op. 84, dernière des trois « sonates de guerre » de Serge Prokofiev. 

Yulianna Avdeeva. Photo : (c) CGREMIOT

Dès le mélancolique Andante dolce introduisant le mouvement initial, Yulianna Avdeeva séduit par l’élégance liquide de son toucher, qui en exalte le climat mystérieux de ce passage avant de s’épanouir pleinement dans un Allegro moderato d’une solidité et d’un allant éblouissant mus par une rythmique solide comme le roc. A l’instar du finale, ardent et virtuose joué avec une impressionnante maîtrise, qui n’est pas sans rappeler la noblesse simple d’un Gilels, le créateur de cette partition le 30 décembre 1944. Deux bis ont suivi, une dense Méditation op. 72/5 de Tchaïkovski qui a permis à la pianiste de reprendre souffle avant une Valse op. 42 de Chopin plus convenue.

Bruno Serrou

dimanche 9 août 2015

Le Festival de Menton, à 65 ans et aux côtés des artistes prestigieux qui s’y produisent, est l’un des tremplins les plus actifs des jeunes musiciens de talent

Menton (Alpes-Maritimes), Parvis de la basilique Saint-Michel-Archange, Musée Cocteau et Esplanade Francis-Palmero, mardi 5, mercredi 6 et jeudi 7 août 2015

Festival de Musique de Menton, le parvi de la basilique Saint-Michel-Archange et la vue sur la Méditerranée et l'Italie. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa soixante-sixième édition, l’un des plus anciens festivals de France, le Festival de Musique de Menton, reste fidèle à sa réputation en accueillant les plus grands interprètes internationaux, du soliste à la formation de chambre sur le célèbre parvis de la basilique Saint-Michel-Archange qui domine la mer et dont l’escalier plonge sur la côte italienne qui part du poste frontière rendu fameux grâce à une séquence du film le Corniaud de Gérard Oury.

La ville de Menton et la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Devant des salles toujours complètes, l’édition 2015 est centrée sur le violon, « héros » de cinq des dix concerts organisés sur le parvis, avec les stars de l’instrument que sont Pinchas Zukerman, qui a fait l’ouverture des festivités à la tête du Camerata de Salzbourg, Christian Tetzlaff, venu en trio avec sa sœur violoncelliste Tanja Tetzlaff et le pianiste Lars Vogt, et Janine Jensen. Un violon principalement classique et romantique. Mais, s’il n’est pas question de musique post-1950, qui « risquerait d’effrayer le public et de l’éloigner définitivement » selon les responsables de la manifestation, le répertoire baroque se taille aussi la part belle cette année, avec, côté violon, Fabio Biondi et son orchestre Europa Galante, et, côté voix, le contre-ténor Franco Fagioli accompagné par l’Orchestre de Chambre de Bâle.

Parvis de Saint-Michel-Archange, concert Fabio Biondi et Europa Galante. Photo : (c) Bruno Serrou

Un double de Bach fabuleux de Fabio Biondi et Fabio Ravasi

C’est le premier que j’ai pu écouter durant mon séjour à Menton. En soliste comme avec son ensemble qu’il a créé en 1989, Fabio Biondi est l’un des musiciens baroques les plus ouvert et aventureux qui se puisse trouver au sein de sa génération. Formé à la grande école du violon italien, ce palermitain de 54 ans est aussi un grand lyrique, faisant chanter son instrument tel un belcantiste, et dirigeant aussi bien l’opéra que l’orchestre à l’instar de ce qui se faisait aux XVIIe et XVIIIe siècles, des prémices de l’ère baroque au premier romantisme, avec toujours la même élégance et un constant souci d’authenticité. C’est dans le répertoire baroque négligé du XVIIe siècle que cet ex-enfant prodige - il s’est imposé au public à peine âgé de 12 ans - se distingue particulièrement, mais aussi dans le XVIIIe et le début du XIXe, où la luminosité de son italianita fait des étincelles. Après avoir été premier violon et conseiller artistique de La Chapelle Royale de Philippe Herreweghe, des Musiciens du Louvre de Marc Minkowski, d’Hespèrion XX et la Capella de Catalunya de Jordi Savall, du Clemencic Consort de René Clemencic et d’Il Seminario musicale de Gérard Lesne, Fabio Biondi a fondé en 1981 le Quatuor Stendhal sur instruments d’époque et est devenu professeur au Conservatoire de Parme avant de créer en 1990 sa propre formation, Europa Galante, ensemble à géométrie variable d’une quinzaine de musiciens jouant sur instruments anciens qu’il dirige du violon. « Mes interprétations résultent de recherches musicologiques sur des manuscrits anciens, me rappelait-il après son concert de mercredi, mais elles se caractérisent surtout par une quête poétique qui passe par la virtuosité et la dynamique du jeu instrumental. » Si Vivaldi est au centre de son activité, il a aussi pour ambition de faire revivre l’ensemble du répertoire italien, de Cavalli à Donizetti, en passant par Scarlatti, Tartini, Caldara, Boccherini, Bellini, Rossini… 

Menton, vue partièle de la façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Enchaînant la Suite d’orchestre que Georg Friedrich Haendel a tirée du premier des quatre opéras qu’il a composés pour la scène italienne, Rodrigo (1707), à quatre concertos d’Antonio Vivaldi, deux de la Stravaganza op. 4 (RV 357 et 284), et deux de l’Estro Armonico op. 3 (RV. 522 et 230), et malgré l’extraordinaire jubilation du jeu de Biondi et de ses onze musiciens jouant debout en arc de cercle autour de la claveciniste du groupe (quatre premiers violons, trois seconds, un alto, un violoncelle, un violone, un théorbe), il est ressorti de ces pages une impression de très long monolithe, les morceaux se succédant de façon rébarbative, sans rupture de ton, de couleurs ni d’intonation, chaque œuvre semblant être la copie conforme de celle qui la précédait et de celle qui la suivait… L’on sentait bien pourtant que l’on entendait ces pages dans les meilleurs conditions imaginables jouées par ses interprètes les plus convaincus et convaincants, mais, du moins pour ma part, le ressenti s’est avéré sclérosant et lassant, et les musiciens avaient beau faire, je perdais patience au point de ne plus tenir sur mon siège…

Menton, façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

… Jusqu’à ce qu’enfin survienne la toute dernière œuvre du programme, le célébrissime Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043 de Jean-Sébastien Bach. Un Bach jaillissant, chatoyant, vivifiant, dynamique, chantant, les archets des deux solistes rebondissant avec grâce et un allant extraordinaire sur les cordes, chacun rivalisant de virtuosité et de plastique sonore, Fabio Ravasi s’avérant l’égal de son partenaire, Fabio Biondi. Cette interprétation d’une élégance, d’une finesse et d’une précision remarquables a porté cette page pourtant rabâchée au pinacle, démontrant ainsi les progrès incroyables réalisés par les musiciens baroques qui relèguent désormais les ensembles sur instruments modernes au rang d’antiquité, impression renforcée une semaine après l’audition de la même partition au Festival de Prades par un grand violoniste, certes, puisqu’il s’agissait de Pierre Amoyal, mais moins aérien et délié que son cadet Fabio Biondi, de plus accompagné par un ensemble particulièrement décevant (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/07/pierre-amoyal-le-fine-arts-quartet-et.html).

Musée Cocteau. Un dessin de Jean Cocteau de la Collection Séverin Wunderman. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Quatuor Hermès et Kotaro Fukuma au Musée Cocteau

Outre les grands concerts du parvis de la basilique, d’autres propositions sont faites dans un lieu d’une toute autre nature, le Musée Cocteau conçu par l’architecte italien Rudy Ricciotti où sont exposés les dessins du poète de la Collection Séverin Wunderman. Ces rendez-vous permettent à de jeunes musiciens auréolés de prix et de concours internationaux réputés déjà engagés dans leur carrière de se faire entendre du public mentonnais. Ainsi, un an après la violoniste Solenne Païdassi et le pianiste Frédéric Vaysse-Knitter (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/legende-vivante-du-piano-menahem.html), j’ai pu assister à deux concerts de cette série.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Le Quatuor Hermès : Omer Bouchez et Elise Liu, (violons), Anthony Condo (violoncelle), Yung-Hsin Lou Chang (alto). Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier de ces concerts a présenté le Quatuor Hermès découvert au Festival de Pâques de Deauville 2014 dans des œuvres de Leoš Janacek et Thomas Adès. Constitué de deux jeunes femmes (la violoniste Elise Liu et l’altiste Yung-Hsin Lou Chang) et de deux jeunes gens (le violoniste Omer Bouchez et le violoncelliste Anthony Kondo), tous issus du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, formé à l’aune des Ravel et des Ysaÿe, résident de la Fondation Singer-Polignac depuis 2013, le Quatuor Hermès s’est rapidement imposé parmi les meilleurs quatuors d’archets de leur génération, en France et à l’étranger, au concert comme au disque, remportant partout où ils se produisent de francs succès confortés par plusieurs récompenses attribuées à leur enregistrement des quatuors à cordes de Robert Schumann paru l’an dernier. C’est justement dans deux pages de jeunesse qu’ils ont choisi de se produire à Menton, devant un public nombreux dont la moyenne d’âge était proche de la somme de leurs âges respectifs. Le Quatuor à cordes n° 14 en sol majeur KV. 387 est le premier des six quatuors que Mozart a dédiés à Joseph Haydn un an après leur première rencontre en 1781. Ce n’est donc pas à proprement parler une œuvre de jeunesse, puisque son auteur avait vingt-cinq ans au moment de la genèse de l’œuvre et qu’il ne lui restait moins d’une décennie à vivre, mais la fraîcheur et la spontanéité juvénile qui en émane a été restituée avec naturel et une générosité de bon aloi. Mais c’est dans le deuxième des trois Quatuor à cordes op. 41 de Robert Schumann que les quatre archets ont donné la plénitude de leurs moyens, imposant leurs sonorités rondes et épanouies, leur élan et leur intelligence de l’univers du compositeur rhénan alors en pleine maturité d’homme et d’artiste. En bis, les Hermès ont donné une plaisante interprétation d’un arrangement pour quatuor à cordes de la Pastorale de l’Arlésienne de Georges Bizet.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Kotaro Fukuma (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert de la série Concerts au Musée auquel j’ai assisté a été l’occasion d’écouter le pianiste japonais vivant en France Kotaro Fukuma, lauréat du Concours de Cleveland 2003, disciple de rien moins que Bruno Rigutto, Marie-Françoise Bucquet, Leon Fleisher, Mitsuko Ushida, Richard Goode, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pirès, Aldo Ciccolini… Au programme, des pages de jeunesse de Mozart, Beethoven et Schubert, avec pour chacun d’eux la première sonate pour piano de leur catalogue, et, pour le troisième, l’adjonction des 10 Variations en fa majeur D. 158. Un programme joué avec dextérité et allant, du moins autant que j’ai pu en juger depuis le dernier rang de côté où j’étais assis d’où l’acoustique, certes présente, s’est avérée sèche, mais plus probant dans les deux bis, un Nocturne de Chopin onirique et surtout un éblouissant Scherzo du trop rare Eugen d’Albert. 

Festival de Menton, Musée Cocteau. l'intérieur du couvercle du piano Bösendorfer porteur de la reproduction gravée de l'Orphée et sa lyre dessiné par Jean Cocteau. Photo : (c) Bruno Serrou

A noter que le piano sur lequel a joué Fukuma est un trois-quarts de queue Bösendorfer dit « modèle Cocteau » en raison de la présence de l’Orphée dessiné par le poète gravé à l’intérieur du couvercle.

Menton, Esplanade Francis-Palmero : le Smart is Brass. Photo : (c) Bruno Serrou

« Festival off »

Parallèlement aux concerts « officiels », le festival organise de sa propre initiative un « off » qui lui permet de présenter des formations hors normes composées de musiciens de haut vol. Ainsi un quintette de cuivres, le Smart is Brass, constitué de Rémy Labarthe et Pierre Désolé (trompettes), Guillaume Begni (cor), Jonathan Reiss (trombone) et Florian Coutet (tuba), tous cinq membres d’orchestres symphoniques et lyriques français (Orchestre de Paris, Orchestre de l’Opéra de Paris, Orchestre de Chambre de Paris, Orchestre National de Lyon, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo), a proposé sous un chapiteau planté sur l’Esplanade Francis-Palmero au cœur d’un parc longeant la mer à quelques mètres du Bastion du Vieux Port restauré à l’initiative de Cocteau un programme grand public constitué d’arrangements d’œuvres célèbres, de Bernstein à Chostakovitch, de Weill à Gershwin, de Cosma à Green. Une prestation de grande qualité mais manquant du peps requis dans un tel contexte de fête musicale populaire car jouée de façon plus canalisée que ludique et, de ce fait, plus contrainte que déliée.

Menton, le "Off" sur l'Esplanade Francis-Palmero. Au fond, le Bastion du Vieux-Port. Photo : (c) Bruno Serrou

Paul-Emmanuel Thomas, directeur artistique du Festival de Musique de Menton, s’est engagé à ce que la prochaine édition de la manifestation azuréenne élargisse davantage encore son offre de concerts, qui sera enrichie d’une nouvelle série dédiée aux plus jeunes musiciens, frais émoulus des conservatoires et des concours internationaux, en partenariat avec les pianos Yamaha désormais propriétaire du célèbre facteur viennois Bösendorfer.

Bruno Serrou

Le Festival de Musique de Menton 2015 se poursuit jusqu’au 13 août. www.festival-musique-menton.fr