vendredi 14 août 2015

Nikolaï Lugansky et ses Chopin éblouissants, Duo Játékok atone : bonheur et déception à La Roque d’Anthéron

La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), Parc de Florans, mercredi 12 août 2015

La scène du Parc du Château de Florans. Photo : (c) CGrémiot

Deux concerts dans le Parc du Château de Florans ont constitué le menu de ma seconde journée de mon court séjour à La Roque d’Anthéron. Un récital du Duo Játékok tout d’abord. Cet ensemble est constitué de deux jeunes pianistes françaises dont l’une a étudié avec Brigitte Engerer au Conservatoire de Paris. Adélaïde Panaget et Naïri Badal ont tiré le nom de leur duo des neuf volumes de pièces pour piano à quatre mains et pour deux pianos que le compositeur hongrois György Kurtag (né en 1926) a commencés en 1973 et qu’il continue aujourd’hui encore à concevoir pour sa femme et lui-même. 
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot 
L'étonnant est que les deux jeunes femmes ne font pas même allusion dans leur biographie à l’origine de leur nom de scène. Plus surprenant encore, le fait qu’elles n’aient pas même donné en bis l’une des courtes pièces qui constituent cet ensemble à un public captif qui aurait ainsi pu découvrir une musique contemporaine largement accessible malgré une écriture complexe et une structure rigoureuse, leur préférant les pages bateau que sont la Danse du sabre de Khatchatourian et un Tango de Barbe joués pour la promotion avouée de leur nouveau CD. Pourtant, ce n’est pas faute de présenter les œuvres qu’elles ont jouées, chacune prenant à tour de rôle le micro pour dire des banalités, par exemple « une valse partant dans tous les sens » pour présenter la Valse de Ravel dans sa version pour deux pianos, alors qu’il y a tant à dire sur cette œuvre composée en 1919 au lendemain de la Première Guerre mondiale et décrivant la déliquescence d’un monde courant à sa perte…
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot
Déception avec le Duo Játékok
C’est devant un parterre loin d’être rempli que les Játékok ont donné leur concert. L’on se demande d’ailleurs pourquoi le public boude plus ou moins les rendez-vous de 18h dans le parc, car les artistes affichés sont loin de jouer les utilités. Certes, une partie des gradins est surchauffée par le soleil de fin d’après-midi de l’été provençal, mais l’ombre couvre à cette heure-là déjà les trois-quarts du Parc du Château de Florans. Les deux musiciennes ont jugé à juste raison utile de présenter chacune des œuvres de leur programme avant de les jouer, se substituant ainsi à l’absence de tout texte de présentation dans les supports de communication mis à disposition du public. Mais cette initiative bienvenue n’a pas convaincu, leurs interventions s’avérant succinctes et sans informations majeures capables de canaliser l’écoute. 
Duo Játékok. Photo : (c) CGrémiot
A l’exception de la Valse de Ravel déjà citée qui a suscité quelque élan de la part du duo, le reste du programme s’est avéré sans reliefs, tensions ni saillies, les interprétations se faisant peu nuancées et souvent atones, que ce soit les pièces pour piano à quatre mains, les célébrissimes Danses polovtsiennes extraites de l’opéra de Borodine le Prince Igor auxquelles l’orchestre est clairement indispensable, à en juger du moins par ce que les deux interprètes ont tiré de l’arrangement que leur a offert par Brigitte Engerer et dont elles n’ont pas tiré la quintessence, et la Rhapsodie espagnole de Ravel, exsangue, comme des pages pour deux piano, des Variations sur un thème de Haydn op. 56b de Brahms qui sont apparues comme un long tunnel sans fin, et qui ont précédé la Valse de Ravel déjà évoquée.
Nikolaï Lugansky. Photo : (c) CGrémiot
Le choc Nikolaï Lugansky
Cette soirée restera néanmoins l’une des plus mémorables de l’histoire du Festival de La Roque d’Anthéron. En effet, un moment de grâce attendait le public venu en nombre assister Parc du Château de Florans au concert de l’un de ses pianistes favoris, le Russe Nikolaï Lugansky, accompagné cette fois par le Sinfonia Varsovia, qui s’est montré en grande forme revigoré il est vrai par l’excellent chef russe Alexander Vedernikov. Pianiste, chef et orchestre se connaissent bien puisqu’ils ont enregistré ensemble les deux concertos pour piano de Chopin qui figuraient au programme de mercredi 12 août 2015. 
Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Le bonheur a d’ailleurs été entier dès le début du concert, la première œuvre étant jouée par l’orchestre qui a imposé dès les premières mesures ses sonorités pleines et sûres, une vélocité et une fluidité qu’on ne lui connaissait pas, donnant à l’orchestration de Robert Schumann une transparence et un grain clair que trop d’interprétations négligent. Ecrit la même année 1941 que la Première Symphonie et la mouture initiale de la Quatrième, révisé en 1845 le triptyque Introduction, Scherzo et Finale op. 52 constitue une petite symphonie sans mouvement lent que Schumann envisagea d’intituler successivement Suite puis Symphonette. La légèreté cordiale souhaitée par Schumann dans l’Introduction a été pleinement restituée par le Sinfonia Varsovia et Alexander Vedernikov, ainsi que l’aspect chevauchée céleste du scherzo et la force conquérante du finale. De telles textures enrichies d'une vélocité de bon aloi de la part de tous les pupitres ont permis à l’orchestre de Frédéric Chopin, restitué dans son authenticité, d’atteindre une texture peu usitée qui m’a surpris tant j’étais moi-même persuadé que Chopin n’avait guère attaché d’intérêt à l’orchestration de ses concertos pour se focaliser sur le seul piano. 
Nikolaï Lugansky, Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Vedernikov et le Sinfonia Varsovia ont concerté au sens littéral du terme avec le soliste, érigeant de véritables échanges avec lui et se comportant comme de véritables partenaires, donnant relief et pigmentations au piano, particulièrement dans les solos de cor, parfois à la limite, et, surtout, de basson et de flûte, soutenant ou répondant au piano en creux et en pleins. Ainsi, le jeu élégant et les timbres brillants aux aigus cristallins de Nikolaï Lugansky se sont non seulement exprimés avec leur naturel habituel mais ils ont aussi été magnifiés par le brio de l’orchestre et l’engagement d’un chef dirigeant sobrement mais avec flamme. Le doigté aérien, la noble stature, le jeu pondéré, l’élégance du geste, le phrasé d’une sensibilité inouïe, les sonorités voluptueuses du grand pianiste russe ont ainsi pu s’exprimer pleinement dans les deux concertos donnés non pas dans leur ordre numérique mais dans leur chronologie, c’est-à-dire le second en fa mineur en première partie et le premier en mi mineur après l’entracte. 
Nikolaï Lugansky, Alexander Vedernikov et le Sinfonia Varsovia. Photo : (c) CGrémiot
Souhaitant assurément conclure ses exceptionnelles interprétations des concertos de Chopin sur les ultimes accords du fa mineur, Nikolaï Lugansky a résisté un moment à l’enthousiasme du public qui lui rappelait bruyamment qu’il est impossible de ne pas sacrifier au rituel obligé des bis à La Roque d’Anthéron. Il a néanmoins fini par céder, en offrant de la célébrissime Valse en ut dièse mineur op. 64/2 une interprétation à couper le souffle.
Bruno Serrou 
Le Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron se poursuit jusqu’au 21 août 2015. 

mercredi 12 août 2015

La Roque d’Anthéron ou le Royaume de Chopin

La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), Parc du Château de Florans, mardi 11 août 2015

Photo : (c) CGREMIOT

Le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron reste le rendez-vous obligé de l’été des amoureux du piano. Pourtant, l’atmosphère est moins festive que l’année dernière encore. Les économies sont visibles dès l’arrivée, et l’on sent que la priorité absolue est donnée - à juste titre - à l’artistique, tout ce qui concerne le superflu étant passé par pertes et profits. L'aridité du temps se ressent jusque dans la plaquette programme réduite de moitié et qui ne compte plus de notices des œuvres jouées, ce qui suscite quelque lamentation de la part du public. Néanmoins, et c'est là l'essentiel, l’offre de concerts, priorité absolue des organisateurs, est toujours aussi foisonnante, avec trois récitals en même temps autant d'endroits différents. Ce mardi 11 août, à 18h, un récital au Parc, un autre à Lombesc, un troisième dans l'enceinte du parc. Idem le soir. Soit six rendez-vous en une soirée, et pas des moindres...

Frédéric Chopin (1810-1849). Photo de Louis-Auguste Bisson, DR

... Tandis que dans le temple de Lourmarin, lieu magnifique mais d’une touffeur si excessive qu’il arrive souvent que des spectateurs s’évanouissent, Forent Boffard offrait ce qui restera sans doute le programme le plus original et téméraire de l’édition 2015. Boffard, il est vrai, est l’un des pianistes les plus engagés dans la musique de notre temps, restant fidèle en cela à ce qu’il était au début de sa carrière lorsqu’il était membre de l’Ensemble Intercontemporain, aux côtés de Pierre-Laurent Aimard. Dans l’atmosphère surchauffée du Temple de Lourmarin, Boffard s’est félicité du public à l’écoute avide de découvertes, attentif à ses explications sur la Sonate n° 3 de Pierre Boulez dont ils sont loin d’être familiarisés, et qu’il avait entouré de la Sonate « 1er octobre 1905 » de Leoš Janacek, de la Sonate de Berg et de pages plus familières au public du festival, puisque signées Frédéric Chopin…

Miroslav Kultyshev. Photo : (c) : CGREMIOT

Chopin, qui reste le héros de La Roque d’Anthéron, l’immense majorité des pianistes s’y produisant, lui dédiant sinon un concert entier au moins une part essentielle de leur prestation et, s’il en est exclu, un ou deux de leurs bis obligés. Les festivaliers les plus fidèles - ils sont nombreux - ont ainsi pour beaucoup entendu sur la scène du Parc du Château de Florans et dans ses environs plusieurs intégrales du compositeur polono-français. Ainsi, en deux jours de festival 2015, trois concerts monographiques, deux autres pour moitié, et seulement deux sans une note de lui. Contrairement à ce qui était annoncé, le jeune trentenaire pétersbourgeois Miroslav Kultyshev a donné non pas les 24 Préludes op. 28 mais l’intégrale des 24 Etudes équitablement réparties en deux cahiers, les opp. 10 et 25

Miroslav Kultyshev. Photo : (c) : CGREMIOT

Devant un public assez clairsemé, ce Deuxième Prix du 13e Concours Tchaïkovski en 2007 (le premier prix n’avait pas été attribué) puis le Monte-Carlo Piano Masters en 2012, qui donna son premier concert avec orchestre à l’âge de dix ans (quatre ans après son premier récital) avec le Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Yuri Temirkanov dans le Concerto n° 20 de Mozart, joue Chopin en poète raffiné du piano avec une facilité déconcertante, ce qui lui permet de faire chanter ces pièces avec un onirisme lumineux magnifié par un toucher aérien, prenant l’auditeur par la main pour le tenir en haleine d’un bout à l’autre des deux cahiers d’études qui, enchaînés presque d’un jet, ont pris sous ses doigts et avec sa sensibilité le tour d’un livre d’images de conte. En bis, il a conforté cette impression dans des pages plus figuratives, le Widmung de Robert Schumann, Feux follets, cinquième des Etudes d’exécution transcendante de Franz Liszt, et Alborada del gracioso, quatrième des Miroirs de Maurice Ravel.

Yulianna Avdeeva. Photo : (c) CGREMIOT

Plus maniérés sont apparus les Chopin de sa consœur moscovite Yulianna Avdeeva. Premier Prix du 16e Concours Chopin de Varsovie en 2010, première femme à avoir remporté cette épreuve quarante-cinq ans après Martha Argerich, cette pianiste de 30 ans connaît bien sûr parfaitement l’œuvre du compositeur polonais, mais le son est étroit et la vision glaciale, au point qu’elle semble elle-même s’ennuyer dans ces pages, donnant l’impression de faire tout ce qu’elle peut pour se convaincre de sa conception des œuvres en minaudant à force de mimiques et de gestes des bras convenus. Il convient de reconnaître que les éléments sont sont alliés contre elle. Dans la Fantaisie, un avion de chasse en rase-motte, suivi d'un canadair volant lourdement ont troublé sa prestation, tandis que das la Polonaise, une sauterelle se lovait dans les cordes du Steinway avant de se jeter violemment sur son visage, Pourtant, c'est précisément avec la Polonaise op. 44 que la pianiste moscovite est véritablement entrée dans son programme. Jusqu’à ce qu’enfin, l’entracte passé, elle se lance dans la Sonate n° 8 en si bémol majeur op. 84, dernière des trois « sonates de guerre » de Serge Prokofiev. 

Yulianna Avdeeva. Photo : (c) CGREMIOT

Dès le mélancolique Andante dolce introduisant le mouvement initial, Yulianna Avdeeva séduit par l’élégance liquide de son toucher, qui en exalte le climat mystérieux de ce passage avant de s’épanouir pleinement dans un Allegro moderato d’une solidité et d’un allant éblouissant mus par une rythmique solide comme le roc. A l’instar du finale, ardent et virtuose joué avec une impressionnante maîtrise, qui n’est pas sans rappeler la noblesse simple d’un Gilels, le créateur de cette partition le 30 décembre 1944. Deux bis ont suivi, une dense Méditation op. 72/5 de Tchaïkovski qui a permis à la pianiste de reprendre souffle avant une Valse op. 42 de Chopin plus convenue.

Bruno Serrou

dimanche 9 août 2015

Le Festival de Menton, à 65 ans et aux côtés des artistes prestigieux qui s’y produisent, est l’un des tremplins les plus actifs des jeunes musiciens de talent

Menton (Alpes-Maritimes), Parvis de la basilique Saint-Michel-Archange, Musée Cocteau et Esplanade Francis-Palmero, mardi 5, mercredi 6 et jeudi 7 août 2015

Festival de Musique de Menton, le parvi de la basilique Saint-Michel-Archange et la vue sur la Méditerranée et l'Italie. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa soixante-sixième édition, l’un des plus anciens festivals de France, le Festival de Musique de Menton, reste fidèle à sa réputation en accueillant les plus grands interprètes internationaux, du soliste à la formation de chambre sur le célèbre parvis de la basilique Saint-Michel-Archange qui domine la mer et dont l’escalier plonge sur la côte italienne qui part du poste frontière rendu fameux grâce à une séquence du film le Corniaud de Gérard Oury.

La ville de Menton et la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Devant des salles toujours complètes, l’édition 2015 est centrée sur le violon, « héros » de cinq des dix concerts organisés sur le parvis, avec les stars de l’instrument que sont Pinchas Zukerman, qui a fait l’ouverture des festivités à la tête du Camerata de Salzbourg, Christian Tetzlaff, venu en trio avec sa sœur violoncelliste Tanja Tetzlaff et le pianiste Lars Vogt, et Janine Jensen. Un violon principalement classique et romantique. Mais, s’il n’est pas question de musique post-1950, qui « risquerait d’effrayer le public et de l’éloigner définitivement » selon les responsables de la manifestation, le répertoire baroque se taille aussi la part belle cette année, avec, côté violon, Fabio Biondi et son orchestre Europa Galante, et, côté voix, le contre-ténor Franco Fagioli accompagné par l’Orchestre de Chambre de Bâle.

Parvis de Saint-Michel-Archange, concert Fabio Biondi et Europa Galante. Photo : (c) Bruno Serrou

Un double de Bach fabuleux de Fabio Biondi et Fabio Ravasi

C’est le premier que j’ai pu écouter durant mon séjour à Menton. En soliste comme avec son ensemble qu’il a créé en 1989, Fabio Biondi est l’un des musiciens baroques les plus ouvert et aventureux qui se puisse trouver au sein de sa génération. Formé à la grande école du violon italien, ce palermitain de 54 ans est aussi un grand lyrique, faisant chanter son instrument tel un belcantiste, et dirigeant aussi bien l’opéra que l’orchestre à l’instar de ce qui se faisait aux XVIIe et XVIIIe siècles, des prémices de l’ère baroque au premier romantisme, avec toujours la même élégance et un constant souci d’authenticité. C’est dans le répertoire baroque négligé du XVIIe siècle que cet ex-enfant prodige - il s’est imposé au public à peine âgé de 12 ans - se distingue particulièrement, mais aussi dans le XVIIIe et le début du XIXe, où la luminosité de son italianita fait des étincelles. Après avoir été premier violon et conseiller artistique de La Chapelle Royale de Philippe Herreweghe, des Musiciens du Louvre de Marc Minkowski, d’Hespèrion XX et la Capella de Catalunya de Jordi Savall, du Clemencic Consort de René Clemencic et d’Il Seminario musicale de Gérard Lesne, Fabio Biondi a fondé en 1981 le Quatuor Stendhal sur instruments d’époque et est devenu professeur au Conservatoire de Parme avant de créer en 1990 sa propre formation, Europa Galante, ensemble à géométrie variable d’une quinzaine de musiciens jouant sur instruments anciens qu’il dirige du violon. « Mes interprétations résultent de recherches musicologiques sur des manuscrits anciens, me rappelait-il après son concert de mercredi, mais elles se caractérisent surtout par une quête poétique qui passe par la virtuosité et la dynamique du jeu instrumental. » Si Vivaldi est au centre de son activité, il a aussi pour ambition de faire revivre l’ensemble du répertoire italien, de Cavalli à Donizetti, en passant par Scarlatti, Tartini, Caldara, Boccherini, Bellini, Rossini… 

Menton, vue partièle de la façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Enchaînant la Suite d’orchestre que Georg Friedrich Haendel a tirée du premier des quatre opéras qu’il a composés pour la scène italienne, Rodrigo (1707), à quatre concertos d’Antonio Vivaldi, deux de la Stravaganza op. 4 (RV 357 et 284), et deux de l’Estro Armonico op. 3 (RV. 522 et 230), et malgré l’extraordinaire jubilation du jeu de Biondi et de ses onze musiciens jouant debout en arc de cercle autour de la claveciniste du groupe (quatre premiers violons, trois seconds, un alto, un violoncelle, un violone, un théorbe), il est ressorti de ces pages une impression de très long monolithe, les morceaux se succédant de façon rébarbative, sans rupture de ton, de couleurs ni d’intonation, chaque œuvre semblant être la copie conforme de celle qui la précédait et de celle qui la suivait… L’on sentait bien pourtant que l’on entendait ces pages dans les meilleurs conditions imaginables jouées par ses interprètes les plus convaincus et convaincants, mais, du moins pour ma part, le ressenti s’est avéré sclérosant et lassant, et les musiciens avaient beau faire, je perdais patience au point de ne plus tenir sur mon siège…

Menton, façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

… Jusqu’à ce qu’enfin survienne la toute dernière œuvre du programme, le célébrissime Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043 de Jean-Sébastien Bach. Un Bach jaillissant, chatoyant, vivifiant, dynamique, chantant, les archets des deux solistes rebondissant avec grâce et un allant extraordinaire sur les cordes, chacun rivalisant de virtuosité et de plastique sonore, Fabio Ravasi s’avérant l’égal de son partenaire, Fabio Biondi. Cette interprétation d’une élégance, d’une finesse et d’une précision remarquables a porté cette page pourtant rabâchée au pinacle, démontrant ainsi les progrès incroyables réalisés par les musiciens baroques qui relèguent désormais les ensembles sur instruments modernes au rang d’antiquité, impression renforcée une semaine après l’audition de la même partition au Festival de Prades par un grand violoniste, certes, puisqu’il s’agissait de Pierre Amoyal, mais moins aérien et délié que son cadet Fabio Biondi, de plus accompagné par un ensemble particulièrement décevant (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/07/pierre-amoyal-le-fine-arts-quartet-et.html).

Musée Cocteau. Un dessin de Jean Cocteau de la Collection Séverin Wunderman. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Quatuor Hermès et Kotaro Fukuma au Musée Cocteau

Outre les grands concerts du parvis de la basilique, d’autres propositions sont faites dans un lieu d’une toute autre nature, le Musée Cocteau conçu par l’architecte italien Rudy Ricciotti où sont exposés les dessins du poète de la Collection Séverin Wunderman. Ces rendez-vous permettent à de jeunes musiciens auréolés de prix et de concours internationaux réputés déjà engagés dans leur carrière de se faire entendre du public mentonnais. Ainsi, un an après la violoniste Solenne Païdassi et le pianiste Frédéric Vaysse-Knitter (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/legende-vivante-du-piano-menahem.html), j’ai pu assister à deux concerts de cette série.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Le Quatuor Hermès : Omer Bouchez et Elise Liu, (violons), Anthony Condo (violoncelle), Yung-Hsin Lou Chang (alto). Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier de ces concerts a présenté le Quatuor Hermès découvert au Festival de Pâques de Deauville 2014 dans des œuvres de Leoš Janacek et Thomas Adès. Constitué de deux jeunes femmes (la violoniste Elise Liu et l’altiste Yung-Hsin Lou Chang) et de deux jeunes gens (le violoniste Omer Bouchez et le violoncelliste Anthony Kondo), tous issus du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, formé à l’aune des Ravel et des Ysaÿe, résident de la Fondation Singer-Polignac depuis 2013, le Quatuor Hermès s’est rapidement imposé parmi les meilleurs quatuors d’archets de leur génération, en France et à l’étranger, au concert comme au disque, remportant partout où ils se produisent de francs succès confortés par plusieurs récompenses attribuées à leur enregistrement des quatuors à cordes de Robert Schumann paru l’an dernier. C’est justement dans deux pages de jeunesse qu’ils ont choisi de se produire à Menton, devant un public nombreux dont la moyenne d’âge était proche de la somme de leurs âges respectifs. Le Quatuor à cordes n° 14 en sol majeur KV. 387 est le premier des six quatuors que Mozart a dédiés à Joseph Haydn un an après leur première rencontre en 1781. Ce n’est donc pas à proprement parler une œuvre de jeunesse, puisque son auteur avait vingt-cinq ans au moment de la genèse de l’œuvre et qu’il ne lui restait moins d’une décennie à vivre, mais la fraîcheur et la spontanéité juvénile qui en émane a été restituée avec naturel et une générosité de bon aloi. Mais c’est dans le deuxième des trois Quatuor à cordes op. 41 de Robert Schumann que les quatre archets ont donné la plénitude de leurs moyens, imposant leurs sonorités rondes et épanouies, leur élan et leur intelligence de l’univers du compositeur rhénan alors en pleine maturité d’homme et d’artiste. En bis, les Hermès ont donné une plaisante interprétation d’un arrangement pour quatuor à cordes de la Pastorale de l’Arlésienne de Georges Bizet.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Kotaro Fukuma (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert de la série Concerts au Musée auquel j’ai assisté a été l’occasion d’écouter le pianiste japonais vivant en France Kotaro Fukuma, lauréat du Concours de Cleveland 2003, disciple de rien moins que Bruno Rigutto, Marie-Françoise Bucquet, Leon Fleisher, Mitsuko Ushida, Richard Goode, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pirès, Aldo Ciccolini… Au programme, des pages de jeunesse de Mozart, Beethoven et Schubert, avec pour chacun d’eux la première sonate pour piano de leur catalogue, et, pour le troisième, l’adjonction des 10 Variations en fa majeur D. 158. Un programme joué avec dextérité et allant, du moins autant que j’ai pu en juger depuis le dernier rang de côté où j’étais assis d’où l’acoustique, certes présente, s’est avérée sèche, mais plus probant dans les deux bis, un Nocturne de Chopin onirique et surtout un éblouissant Scherzo du trop rare Eugen d’Albert. 

Festival de Menton, Musée Cocteau. l'intérieur du couvercle du piano Bösendorfer porteur de la reproduction gravée de l'Orphée et sa lyre dessiné par Jean Cocteau. Photo : (c) Bruno Serrou

A noter que le piano sur lequel a joué Fukuma est un trois-quarts de queue Bösendorfer dit « modèle Cocteau » en raison de la présence de l’Orphée dessiné par le poète gravé à l’intérieur du couvercle.

Menton, Esplanade Francis-Palmero : le Smart is Brass. Photo : (c) Bruno Serrou

« Festival off »

Parallèlement aux concerts « officiels », le festival organise de sa propre initiative un « off » qui lui permet de présenter des formations hors normes composées de musiciens de haut vol. Ainsi un quintette de cuivres, le Smart is Brass, constitué de Rémy Labarthe et Pierre Désolé (trompettes), Guillaume Begni (cor), Jonathan Reiss (trombone) et Florian Coutet (tuba), tous cinq membres d’orchestres symphoniques et lyriques français (Orchestre de Paris, Orchestre de l’Opéra de Paris, Orchestre de Chambre de Paris, Orchestre National de Lyon, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo), a proposé sous un chapiteau planté sur l’Esplanade Francis-Palmero au cœur d’un parc longeant la mer à quelques mètres du Bastion du Vieux Port restauré à l’initiative de Cocteau un programme grand public constitué d’arrangements d’œuvres célèbres, de Bernstein à Chostakovitch, de Weill à Gershwin, de Cosma à Green. Une prestation de grande qualité mais manquant du peps requis dans un tel contexte de fête musicale populaire car jouée de façon plus canalisée que ludique et, de ce fait, plus contrainte que déliée.

Menton, le "Off" sur l'Esplanade Francis-Palmero. Au fond, le Bastion du Vieux-Port. Photo : (c) Bruno Serrou

Paul-Emmanuel Thomas, directeur artistique du Festival de Musique de Menton, s’est engagé à ce que la prochaine édition de la manifestation azuréenne élargisse davantage encore son offre de concerts, qui sera enrichie d’une nouvelle série dédiée aux plus jeunes musiciens, frais émoulus des conservatoires et des concours internationaux, en partenariat avec les pianos Yamaha désormais propriétaire du célèbre facteur viennois Bösendorfer.

Bruno Serrou

Le Festival de Musique de Menton 2015 se poursuit jusqu’au 13 août. www.festival-musique-menton.fr

jeudi 30 juillet 2015

Pierre Amoyal, le Fine Arts Quartet et Michel Lethiec ont ouvert le Festival Pablo Casals de Prades 2015

Prades (Pyrénées-Orientales), Festival Pablo Casals, Eglise Saint-Pierre de Prades et Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa, dimanche 26 et lundi 27 juillet 2015

L'Abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa. Photo : (c) Bruno Serrou

Créé voilà soixante-cinq ans par le grand violoncelliste dont elle porte le nom arrivé à Prades en 1939 après le coup d’Etat franquiste et la chute de la République espagnole à Barcelone, le Festival Pablo Casals irrigue depuis sa fondation toute une région de la Catalogne française, le Conflent, de Rodès à Mont-Louis, avec Prades, la capitale, pour épicentre.

Le retable baroque de l'Eglise Saint-Pierre de Prades. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est à Prades qu’a été organisé à l’instigation de Casals le tout premier concert, le 2 juin 1950, au pied du célèbre retable de l’église Saint-Pierre qui évoque la vie de l’apôtre à qui le Christ a confié les clefs du paradis. Au programme, Jean-Sébastien Bach, bicentenaire de la mort du Cantor de Leipzig oblige et seul compositeur à pouvoir sortir Casals de son mutisme. Ce concert a réuni autour de lui rien moins que son confrère Paul Tortelier, les violonistes Isaac Stern, Alexander Schneider, Joseph Szigeti, l’altiste William Primrose, le pianiste Rudolf Serkin… En un mot comme en cent, les plus grands musiciens de la planète. Ils y ont découvert des édifices d’une âpre beauté, telle l’abbaye de Saint-Michel de Cuxa rénovée grâce à Casals et dont les pierres racontent l’histoire du festival dont elle est le centre névralgique. « Nous allons aussi sur les traces des peintres, remarque Michel Lethiec, directeur artistique du festival. Par exemple à Céret, où Picasso, ami des musiciens, a offert une collection d’assiettes au musée. La conservatrice nous y accueille et nous mettons en regard musique et peinture. Nous improvisons sur les œuvres exposées qu’elle présente. Nous faisons la même démarche au musée de Sérignan. Au Palais des Rois de Majorque de Perpignan, où jouait Casals, nous offrons chaque année un concert grand public gratuit. Nous allons jusque dans l’Hérault, à Saint-Guilhem-le-Désert, où le maire nous prête l’abbaye de Gellone. » Autres cadres uniques pour un festival, la Grotte des Grandes Canalettes, le Prieuré de Serrabonne, les églises de Cattlar, Corneilla-de-Conflent, Villefranche-de-Conflent et Vinça, Vernet-les-Bains, le Grand Hôtel de Molitg-les-Bains où Casals descendait pour des cures et où son piano est toujours exposé tandis que son carillon le Chant des oiseaux sonne les heures, l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou… « Nous choisissons nos programmes en fonction des lieux, confie Lethiec. Par exemple les ’’mélodies en sous-sol’’ dans la grotte, avec une œuvre en sol mineur et une autre dédiée aux victimes du tremblement de terre de Tōhoku. » Ainsi, à Prades, dans la continuité humaniste de Casals, musique et patrimoine sont étroitement mêlés, agrégeant pédagogie, humour, sensibilité artistique et tourisme.

Pierre Amoyal, Jurek Dybal et le Sinfonietta Cracovia. Photo : (c) Hugues Argence

Le programme du premier concert de l’histoire du Festival Pablo Casals de Prades reconstitué

Cette année, j’ai personnellement été un peu décontenancé par le calme qui a régné sur Prades durant les deux jours que j’y ai passés. En effet, contrairement à mes habituels séjours, trois ans après mon dernier passage dans ce festival que je fréquente depuis plus de vingt ans, les cent quarante six stagiaires de vingt-deux nationalités de l’Académie internationale de musique qui animent généralement la paisible cité du pied du Mont Canigou n’étaient pas encore arrivés, et, n’assistaient donc pas aux concerts de leurs professeurs. Il n’empêche, organisé dans la nef de l’Eglise Saint-Pierre, le concert d’ouverture était archi-comble. Il faut dire que le soliste à l’affiche ce soir-là est aussi célèbre que rare, puisqu’il s’agissait du violoniste Pierre Amoyal, célébrité qui va bien au-delà du vol en 1987 en Italie de son Stradivarius qu’il avait laissé le temps d’une emplette dans sa Porsche non fermée à clef, et qu’il retrouvera quatre ans plus tard. Contrairement aux musiciens invités à Prades appelés à se produire plusieurs fois et à séjourner durant les deux semaines de l’Académie, Amoyal n’aura fait que passer le temps de cette soirée. Il s’agissait pour Michel Lethiec de présenter le même programme pour l’ouverture de l’édition 2015 que celui du tout premier rendez-vous de l’histoire du festival, en juin 1950, avec une tête d’affiche aussi réputée que toutes celles réunies voilà soixante-cinq ans. Mais, si Pierre Amoyal est apparu digne de sa réputation et de ses aînés, ce n’aura pas été le cas de l’ensemble polonais qui lui a donné la réplique, le Sinfonietta Cracovia dirigé par Jurek Dybal, infiniment moins aguerri que celui de 1950. Le Concerto brandebourgeois n° 6 en si bémol majeur BWV 1051 pour deux violes « da braccio », deux violes de gambe, un violoncelle et basse continue a beau avoir été joué sur instruments modernes (à l’exception du clavecin), les parties d’altos ont rapidement révélé la virtuosité limitée des cordes de cette formation en effectifs réduits.

Pierre Amoyal. Photo : (c) Hugues Argence

Même impression dans le Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043, les sonorités solaires et le jeu maîtrisé d’Amoyal ne trouvant pas son pendant dans son partenaire d’un soir, Maciej Lulek, violon solo du Sinfonietta Cracovia, à l’archet pesant et dur et à la justesse approximative. Soutenu par un ensemble plutôt discret, Amoyal a imposé son jeu assumé et sa plénitude sonore dans le Concerto pour violon en mi majeur BWV 1042, tandis que, pour finir, les cordes de la formation polonaise étaient favorablement rejointes par des bois (deux hautbois et un basson) solides et onctueux. Contrebassiste au sein du Philharmonique de Vienne et directeur du Sinfonietta Cracovia, Jurek Dybal n’économise guère son énergie, s’investissant à l’excès en regard des nécessités des œuvres programmées et des résultats qui émanent de sa gestique pour le moins envahissante - que sera-ce lorsqu’il dirigera la Symphonie « des Mille » de Mahler ?...

Le choeur de l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Fine Arts Quartet et Michel Lethiec

Dans la salle emblématique du Festival de Prades qu’est l’Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa, devant un parterre moins fourni que la veille, le public ayant sans doute été refroidi par la présence au programme d’une « œuvre contemporaine », le Fine Arts Quartet de Chicago a imposé sa technique et son entente infaillibles. Une curiosité, le premier des deux Quatuor à cordes de Serge Rachmaninov, celui composé à l’âge de 16 ans et qu’il laissa inachevé au terme du second mouvement, Scherzo - le second quatuor, quoique de sept ans postérieur et révisé en 1910 et 1913, subira le même sort. L’originalité de cet essai est la Romance initiale exécutée d’un bout à l’autre avec sourdines et l’évocation au violoncelle de la balalaïka.

Michel Lethiec, directeur du Festival Pablo Casals de Prades, présente le concert du 28 juillet 2015 en l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa. Photo : (c) Bruno Serrou

La pièce centrale du programme était la première audition en France d’un très long quintette du compositeur états-unien David Del Tredici (né en 1937), Magyar Madness pour clarinette et quatuor à cordes, donné en présence de son auteur par le Fine Arts Quartet rejoint par Michel Lethiec. « Les compositeurs américains sont les meilleurs, s’est aventuré Del Tredici dans une interview de juillet 2002. Actuellement, nous sommes le cœur de l’énergie créatrice. Nous sommes les plus hétéroclites, les plus iconoclastes, les plus francs-tireurs, les plus habiles. Autant que je puisse le mesurer, l’Europe est encore claquemurée dans une sorte d’étau atonal. Ses compositeurs ont de très pauvres parents - si vous pensez à Stockhausen, Boulez, Nono, l’ensemble de ces gens sont des morts-vivants accrochés à des cintres -, alors qu’en Amérique nous sommes épanouis. Nous sommes toutes sortes de choses, minimalistes, tonals, atonals, pop’ music intégrée à la musique contemporaine… L’Amérique est un immense chaudron singulièrement vivant. Cela me rappelle le début du XXe siècle où tout se passait en Europe, qui était alors variée et multiple. » Avec de telles convictions, il était permis d’espérer quelque audace de la part de ce « créateur ». 

Le Fine Arts Quartet et Michel Lethiec. Photo : (c) Hugues Argence

Or, la seule impression qui est résultée de cette partition de plus de quarante minutes, en dehors de son introduction plutôt confuse au point de titiller brièvement l’oreille, est la somnolence, le vide sidéral, le néo-tout-ce-que-l’on-veut mais tragiquement en-deçà des originaux, y compris de Cole Porter dont un court standard revient constamment et finit par vite lasser. Seule la clarinette, totalement absente dans le mouvement lent central, séquence interminable néo-larmoyante réservée au seul quatuor, se voit offrir le privilège d’un traitement non pas plus audacieux mais plus varié, indépendant et virtuose, ce dont a su profiter Michel Lethiec pour se mettre opportunément en valeur, tandis que le Fine Arts Quartet assumait a minima sa partie.

Le Fine Arts Quartet. De gauche à droite : Robert Cohen (violoncelle), Ralph Evans (premier violon), Juan-Miguel Hernandez (alto) et Efim Boico (second violon). Photo : (c) Bruno Serrou 

Ce qui n’a pas été le cas dans le Quatuor à cordes n° 1 en la mineur op. 41/1 de Robert Schumann. Les quatre archets de Chicago ont offert une interprétation saisissante, avec le premier violon tenu par Ralph Evans dont on eut cependant aimé un peu plus de luminosité, le violoncelle chaleureux de Robert Cohen et, surtout, l’alto de Juan-Miguel Hernandez exaltant des sonorités épanouies et charnelles, ont érigé un dialogue voluptueux, tandis que le second violon d’Efim Boico y a apporté sa touche aussi délectable qu’efficace de couleurs et de flamme.

Bruno Serrou

Le Festival Pablo Casals de Prades continue jusqu’au 13 août 2015. www.prades-festival-casals.com


lundi 27 juillet 2015

Ninet’InfernO de Roland Auzet, compositeur-dramaturge, puise dans les Sonnets de William Shakespeare

Barcelone (Espagne), Festival Grec 15, Teatre Lliure de Montjuïc. Samedi 25 juillet 2015

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. Pascal Greggory (en bas), Mathurin Bolze (en haut). Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

Compositeur, percussionniste et metteur en scène qui se définit lui-même comme un « écrivain de plateau », directeur général et artistique du Théâtre de la Renaissance d’Oullins depuis juin 2011, Roland Auzet est à cinquante et un ans un artiste polymorphe. Elève de Georges Bœuf (composition) et de Gérard Bazus (percussion) au Conservatoire de Marseille, puis de Gaston Sylvestre au Conservatoire de Rueil-Malmaison, avant d’entrer au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et à l’Ecole de Cirque d’Annie Fratellini, Prix de la Fondation Bleustein-Blanchet en 1991, il réalise l’année suivante le drame musical Histoire d’un Faust avec Iannis Xenakis. « Il est le maître que je relis sans cesse, dit Auzet à propos de Xenakis, et avec qui j’essaie de me frayer un chemin de pensée et de construction des projets que je conduis. » 

Roland Auzet (né en 1964). Photo : (c) Guy Vivien

En 1997, Roland Auzet suit le cursus de Composition et d’informatique musicale de l’IRCAM dans le cadre duquel il conçoit OROC.PAT, suivi du Cirque Tambour, et de Schlag !. Il réalise ensuite plusieurs projets artistiques en collaboration avec des artistes de cirque (Jérôme Thomas, Mathurin Bolze), des plasticiens comme Giuseppe Penone, des chorégraphes (Angelin Preljocaj, François Raffinot), des metteurs en scène (Jean-Louis Hourdin). Il fonde en 2000 la compagnie Act-Opus avec laquelle il est en résidence à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône entre 2005 et 2011. Il y compose et met en scène ses projets, souvent construits à partir de textes d’Ovide, Maurice Dantec, Eduardo Arroyo, Fabrice Melquiot, Laurent Gaudé, Christophe Tarkos. Sa vingtaine de pièces de théâtre musical et œuvres scéniques sont pour lui autant de moyens de sensibiliser le public à la musique contemporaine et d’aborder les thèmes fondamentaux de la vie.

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. De gauche à droite : Steven Schick, Pascal Greggory et Mathurin Bolze. Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

Commande du Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan, coproduit par Grec Festival de Barcelone, le Théâtre du Gymnase de Marseille, l’Orchestre Symphonique de Barcelone et National de Catalogne, et la Compagnie Roland Auzet Act-Opus, Ninet’InfernO est un monodrame pour récitant et son miroir,  personnage muet tenu par un artiste de cirque dont Roland Auzet, comme à son habitude, a imaginé le sujet, conçu la musique et réalisé la mise en scène. A l’instar de son opéra multimédia Steve V (King Diffrent) pour l’Opéra de Lyon où il a été créé en mars 2014 centré sur la figure de Steve Job, le fondateur d’Apple, mais puisé chez Shakespeare et son Henry V dont il a sélectionné des fragments, Auzet pour ce « Théâtre musical pour un comédien, un artiste de cirque et grand orchestre » s’est de nouveau tourné vers le dramaturge anglais, puisant cette fois dans ses Sonnets. Dans ses cent cinquante quatre poèmes, Shakespeare peint le désir, l’amour, la procréation, la beauté, la douleur, le manque, la colère, la nostalgie, le temps qui passe, la brièveté de la vie. Mais la majorité des sonnets (de 18 à 126) est écrite pour un jeune homme et exprime l’amour que le poète lui porte. Ce sont ces derniers qui ont inspiré la dramaturgie d’Auzet, qui à travers eux s’attache au fracas et tourments du manque amoureux d’un vieil homme pour son cadet. L’un cherche à comprendre, harcèle, hurle à la trahison ; l’autre joue de son corps qui voltige sur les mots de la passion. Chacun veut l’autre, précise Auzet, dans l’impétueux besoin de la réduire à merci dans le vertige de le faire durer pour le « déguster », mettre un terme à l’existence de l’autre, chacun s’expriment avec son langage, l’un usant du verbe, l’autre le silence et le mime.

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. Mathurin Bolze (debout et Pascal Greggory. Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

A cour et à jardin, un orchestre symphonique constitué de quatre-vingts musiciens intervient de temps à autres à la façon du chœur antique représentant l’opinion publique rugissant, revendiquant et exprimant des sentiments si multiples que la polyphonie des mots en est singulièrement bigarrée au point qu’elle en devient si incompréhensible tout en agissant tel un miroir tour à tour humain, animal, spirituel. Il commente et agit, prend parti, conteste, écrase les deux protagonistes de sa puissance totalitaire. Au climax de la pièce qui se situe aux deux-tiers du parcours, le chef d’orchestre finit par disjoncter au milieu d’un crescendo explosif, avant de se calmer et retrouver ses esprits.

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. Steven Schick (à gauche), Mathurin Bolze (acroché au lustre), Pascal Greggory (au centre) et une partie de l'Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC). Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

Donné en création mondiale à Barcelone dans le cadre du festival Grec 15 au Teatre Lliure où il a dû s’abriter à cause d’une alerte météo qui ne s’est pas réalisée alors qu’il devait être présenté dans un théâtre de plein air, Nonet’Inferno a permis de retrouver l’un des acteurs fétiches de Patrice Chéreau et d’Eric Rohmer, Pascal Greggory, qui vit littéralement le texte qui lui est confié. Seul regret, mais de taille dans une salle de théâtre, une sonorisation excessive conçue en fonction du plein air et non retravaillée compte tenu de l’urgence du transfert. Tant et si bien que cet excellent comédien n’a pas pu adapter au nouveau lieu son débit ni, surtout, les modulations de sa voix dont la puissance s’est du coup avérée excessive à l’instar de l’articulation. Face à lui, l’excellent artiste de cirque Mathurin Bolze, qui s’exprime avec son corps tel un mime-danseur-acrobate, évoluant sur des chaises, qu’il renverse violemment concurremment avec son partenaire, avant d’en planter une demi-douzaine sur un praticable qu’il ne va guère quitter, malgré les angles plus ou moins raides que ce dernier va être appelé à adopter. La partie électronique, grondante tel un faux-bourdon perpétuel, ajoute à la tension et au désespoir exprimés par le comédien, tandis que l’orchestre s’exprime épisodiquement dans un style postromantique, défait de toute tentation pour l’inouï, comme si Roland Auzet avait tout fait pour ne pas détourner l’attention de l’oreille pour le texte, mais au contraire en souligner les saillies et la signification. Il convient d’ailleurs d’ajouter à la performance des acteurs, celle du chef percussionniste étatsunien Steven Schick, qui, à la tête de l’Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC) participe activement à l’action, au point de s’y immiscer promptement au moment du climax. Dans une scénographie de Goury parfaitement adaptée, la mise en scène d’Auzet est réglée au cordeau pour donner une impression de liberté totale au jeu des deux protagonistes.

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. Steven Schick et Mathurin Bolze. Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

Il est regrettable que ce spectacle n’ait été donné qu’une fois, car il ne manquera pas de murir avec le temps et l’expérience. Autre regret, il faudra attendre jusqu’à l’automne 2016 pour assister à une reprise, annoncée notamment par le festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan Théâtre de l’Archipel, son producteur délégué. Cela parce pour des raisons de calendrier de l’OBC, alors même que, lors d’une conférence de presse à Barcelone, Roland Auzet a annoncé qu’une version pour électronique allait être réalisée pour se substituer à l’orchestre « live » en prévision d’une telle situation.

Roland Auzet (né en 1964), Ninet'InfernO. De gauche à droite : une partie de l'Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC), Steven Schick, Pascal Gregory, Mathurin Bolze, une partie de l'Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC). Photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

Pour ma part, je me souviendrai des conditions dans lesquelles j’ai assisté à cette création. Conditions qui ont perturbé mon jugement dans un premier temps, et qui m’ont conduit à laisser passer un peu de temps avant d’en faire le compte-rendu. Dix heures de voyage dont six heures d'aéroport (cinq heures à CDG dont trois dues à une « panne hydraulique » sur l’Airbus que nous devions emprunter sans qu’Air France songe un instant à offrir la moindre bouteille d’eau à ses clients désemparés mais patients, une heure à Barcelone), trente minutes d’attente d’un taxi pour six personnes, une heure de tapas sur la terrasse du Théâtre Lliure, quatre-vingts minutes de spectacle avec devant moi, plein axe, le trop fameux photographe François-Marie Banier (celui de l’Affaire Bettencourt) qui, malgré les demandes réitérées par le personnel de salle avant le début de la représentation de ne pas filmer et les rappels et tentatives d’interruption des ouvreuses, a filmé avec son iPhone, bras tendus au-dessus de son crâne, la quasi-totalité du spectacle, gênant ainsi sans autre forme de... procès (!) le public assis derrière lui, puis de nouveau attente d’un taxi qui n’est jamais venu pour découvrir enfin l’hôtel qui nous avait été réservé place d'Espagne, où nous nous sommes finalement rendus à pied. Arrivés à l’hôtel, nos chambres avaient disparu de l’ordinateur de l'hôtel... Pendant la longue attente, une sono égrenait à tue-tête une horrible et tonitruante muzak… Ce qui me conduit à souhaiter une nouvelle audition le plus rapidement possible de ce spectacle dans des conditions plus « cool » donc plus à aptes à susciter une perception plus sereine.

Bruno Serrou

mercredi 22 juillet 2015

Le Verbier Festival, la musique sur les cimes

Verbier (Valais Suisse). Verbier Festival. Salle des Combins, Eglise. Vendredi 17, samedi 18 et dimanche 19 juillet 2015

Les Monts Combins vus depuis Verbier. Photo : (c) Bruno Serrou

Les deux festivals qui m’ont conduit dans les Alpes la semaine dernière sont l’émanation de deux univers opposés. Après le climat familial, passionné et spontané, et le cadre sauvage du premier, enchaîner à quelques heures de là dans un festival managé à la façon des plus grandes institutions musicales mondiales qui attire les grandes stars internationales dans un environnement plus abondant et serein constitue un véritable électrochoc.

Une rue de Verbier. Photo : (c) Bruno Serrou

Après la chaleur exceptionnelle qui a frappé le Festival de Messiaen au Pays de La Meije durant les quatre jours que j’y ai passés, le temps a tourné dès mon arrivée au Festival de Verbier. Les trois soirées de mon séjour en Suisse ont été abondamment arrosées par les caprices du ciel qui, à une cinquantaine de kilomètres de là à vol d'oiseau (mais à plus de sept heures de voyage en voiture puis en train enfin de nouveau en voiture), dans les Hautes-Alpes, ont conduit à l’annulation du rendez-vous majeur de l’édition 2015 du Festival Messiaen, le concert de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg à flanc de montagne… 

Caliquot du Verbier Festival 2015. Photo : (c) Bruno Serrou

Plantée face aux Monts Combins et au Mont-Blanc dans le Valais, Verbier est l’une des stations alpines les plus  huppées. L’été, elle attire depuis la création en 1994 du festival qui porte son nom le gotha de la musique, à l’exception des compositeurs. Tous ceux qui y viennent savent en effet que l’important est la transmission aux générations futures pour que la musique classique se pérennise, pour contrecarrer les oiseaux de mauvais augure qui visent sa perte en lui collant l’étiquette « élitiste ». Sur les hauteurs des Alpes Suisses, les meilleures conditions sont offertes pour travailler et rêver.

Le Verbier Festival Orchestra. Photo : (c) Aline Paley

Cette année, les heureux instrumentistes lauréats des sélections faites à New York, Berlin, Paris, Madrid, Genève et Zurich pour constituer le Verbier Festival Orchestra 2015, ont eu l’heureuse surprise d’être dirigés pour le concert d’ouverture le 17 juillet par le compositeur chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen, qui a remplacé au pied levé James Levine, souffrant. Parmi les solistes avec qui ils vont jouer ou qui joueront ensemble dans le cadre de concerts de musique de chambre, rien moins que Yuri Bashmet, András Schiff, Mikhaïl Petrenko, les frères Gautier et Renaud Capuçon, Ton Koopman, Grigory Sokolov, Leonidas Kavakos, Angela Gheorghiu, Truls Mørk, Katia Buniatishvili, Joshua Bell, Antoine Tamestit, Matthias Görne, Menahem Pressler… Dix-sept jours durant, à raison de cinq concerts par jour, ce sont cent six musiciens de haut rang qui se retrouvent dans des programmes de musique de chambre et se produisent avec cent cinquante jeunes des deux orchestres du festival.

La Salle des Combins. Photo : (c) Aline Paley

Fondé en 2000, le Verbier Festival Orchestra, qui a déjà vu passer neuf cent cinquante musiciens, accueille dans cet orhestre de jeunes instrumentistes de 18 à 28 ans de vingt-huit nationalités sélectionnés parmi onze cent treize candidats auditionnés à Berlin, Genève, Madrid, Paris, New York et Zurich. Le plus fort contingent des quatre vingt seize musiciens, dont quarante nouveaux, provient des Etats-Unis, avec trente membres, suivis des Français, avec quatorze participants, puis sept Coréens et quatre Suisses. Il leur est possible de participer à trois sessions réparties sur trois ans. Six chefs dirigeront cet été cet orchestre. Les répétitions ont commencé avec les coaches trois semaines avant l’ouverture du festival. Après Esa-Pekka Salonen, se succèdent Valéry Gergiev, Manfred Honeck, Zubin Mehta et son directeur musical Charles Dutoit pour autant de programmes différents. Les treize coaches, dont le chef assistant, sont membres du Metropolitan Opera Orchestra de New York. 

Le Verbier Festival Chamber Orchestra. Photo : (c) Nicolas Brodard

Tandis que le Verbier Festival Chamber Orchestra, créé en 2006, est composé d’anciens musiciens du premier orchestre, au nombre de quarante-quatre de dix-neuf nationalités, pour la plupart professionnels. A leur tête cette quinzaine-ci, son directeur musical Gábor Takács-Nagy, Ton Koopman, Thomas Quasthoff, Paul McCreesh et Joshua Bell. A ces deux formations administrées par le Français Pierre Barrois, il convient d’ajouter le Verbier Festival Music Camp Orchestra lancé en 2013 et qui s’adresse aux jeunes musiciens âgés de quinze à dix-sept ans dont le directeur musical est le Britannique Daniel Harding, directeur musical désigné de l’Orchestre de Paris.

La Salle des Combins vue de l'intérieur. Photo : (c) Aline Paley

Verbier c’est aussi la musique de chambre. Le grand violoncelliste américain Lynn Harrell y enseigne. La pédagogie est depuis plus d’un demi-siècle la cinquième corde de son instrument, et il est l’un des piliers du Festival de Verbier. « J’aime particulièrement la montagne. Mon père, qui était baryton, est membre fondateur du Festival d’Aspen. Or, Verbier est le seul festival de haut niveau européen à se dérouler dans un lieu comparable. J’aime à y retrouver mes collègues du monde entier avec qui je peux librement échanger ici idées et conseils. Je suis un éternel étudiant, et j’apprends tous les jours de mes collègues et de mes élèves. L’ambiance est autant au travail qu’à l’amitié. »

Joyce DiDonato (mezzo-soprano), Esa-Pekka Salonen et le Verbier Festival Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Arrivé l’avant-veille du concert, le temps de trois répétitions, Esa-Pekka Salonen a offert à la tête du Verbier une prestation digne de ce qu'il fait avec les plus grands orchestres internationaux, malgré l’exigence du programme, avec deux œuvres de virtuosité, Till l’espiègle de Richard Strauss, les Nuits d’été d’Hector Berlioz avec rien de moins que la grande cantatrice Joyce DiDonato, et une page touffue si l’on n’y prend garde, la Symphonie « Rhénane » de Robert Schumann. Contacté une semaine à peine avant le concert inaugural qu’il devait diriger en remplacement de James Levine, rappelait Pierre Barrois, Salonen est arrivé le mercredi matin, a dirigé sa première répétition de trois heures le soir-même, deux autres ont suivi jeudi, avant la générale et le concert de vendredi. Ce dernier a échappé à la pluie, qui a eu la bonne idée de s’abattre sur l’immense chapiteau de la Salle des Combins. 

Esa-Pekka Salonen. Photo : DR

Salonen s’est acquitté avec talent de la lourde tâche de remplacer son confrère étatsunien James Levine pour qui le public était initialement venu en nombre. Si beaucoup se disaient déçus avant le début de concert, l’immense majorité du public s’est félicitée dès l’entracte de ce remplacement inattendu. Dès le poème symphonique de Richard Strauss Till Eulenspiegels lustige Streiche op. 28 il est apparu évident que la collusion chef/orchestre était parfaite. Cela malgré de légers flottements dans les attaques, les couleurs straussiennes, les tensions dramatiques des saynètes, les grincements du feu follet moqueur et l’orchestration foisonnante de ce court mais vivifiant poème symphonique se sont avérés étincelants, avivé par les gestes flexibles et énergiques de Salonen. 

Joyce DiDonato, Esa-Pekka Salonen et le Verbier Festival Orchestra. Photo : (c) Nicolas Brodard

Le chef finlandais a réussi à obtenir de son jeune orchestre d’un soir des textures cristallines et fluides, une transparence et un nuancier d’une subtilité incroyable dans les Nuits d’été op. 7 d’Hector Berlioz. Il s’est également fait particulièrement attentif à l’égard de sa soliste, la brillante mezzo-soprano étatsunienne Joyce DiDonato, voix délectable au timbre lumineux capable des pianissimi les plus indicibles qui, en dépit d’une diction aléatoire et d’un vibrato un peu trop large dans la Villanelle, a donné de ce cycle de six mélodies sur des poèmes de Théophile Gautier une ardente interprétation, atteignant des sommets d’émotion pure dans le Spectre de la rose et, surtout, Au cimetière, Clair de lune. Orchestrée gras et en énormes blocs sombres et opaques, la Symphonie « Rhénane » de Robert Schumann est beaucoup moins flatteuse pour les orchestres. Seule la section des cors est favorisée, ce à quoi les cinq jeunes titulaires du VFO ont su tirer profit pour s’illustrer. La caractéristique majeure de Salonen qui est de veiller à la clarté et au moelleux des textures a permis de donner au mouvement lent central un tour plutôt limpide, quasi chambriste.

Lynn Harrell. Photo : (c) Christian Steiner

Le lendemain matin, en l’église de Verbier, Lynn Harrell et Anna Malikova, qui remplaçait au pied levé Zhang Zuo, ce qui a valu du même coup des modifications du programme qui s’est avéré moins original, la Sonate pour arpeggione et piano D. 821 de Schubert et deux pages de Mendelssohn remplaçant les Petites pièces op. 11 de Webern, la Sonate de Debussy et l’Introduction et polonaise brillante op. 3 de Chopin. En fait, seules les Sept Variations sur « Bei Männen, welche Liebe fühlen » de la Flûte enchantée de Mozart WoO46 de Beethoven sont restées de ce qui était initialement prévu, car même la Sonate n° 3 pour violoncelle et piano de Beethoven a été remplacée par la Sonate n° 5 pour violoncelle et piano en ré majeur op. 102/2. Tant et si bien que le jeu du violoncelliste américain est apparu moins ample et plus contraint que de coutume, tandis que la pianiste ouzbèque s’est avérée attentive à ne pas couvrir son partenaire dans les Variations beethovénienne et à le soutenir plutôt qu’à dialoguer avec lui. 

András Schiff et le Verbier Festival Chamber Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Le soir venu, la pluie est venue perturber sérieusement le concert sous chapiteau. Ajoutée aux grondements du tonnerre, celle-ci s’est ingéniée à couvrir le Verbier Festival Chamber Orchestra avec lequel elle a jouée non sans une certaine espièglerie. Il faut dire que le directeur musical de la phalange instrumentale, Gábor Takács-Nagy qui le dirigeait, a fait preuve d’humour, de bonne humeur et d’excellente constitution en interrompant avec le sourire l’exécution de la judicieusement choisie en cette soirée d’intempérie Symphonie n° 94 en sol majeur « la Surprise » de Joseph Haydn. Après en avoir dirigé les deux premiers mouvements, le chef hongrois en a interrompu l’exécution, levant les bras au ciel tout en se retournant vers le public, d’un air désolé mais avec le sourire, attendant stoïquement que l’orage se calme, avant de reprendre la totalité de l’œuvre, expriment à l’auditoire l’impossibilité de reprendre une œuvre en son milieu après une pause de plus d’un quart d’heure. 

Gábor Takács-Nagy. Photo : (c) Nicolas Brodard

En dépit de ces contraintes, à la tête d’une formation aguerrie, Takács-Nagy a donné de la symphonie de Haydn une interprétation au cordeau, aux arêtes vives, mais singulièrement chantante et nuancée. Lorsque son compatriote András Schiff s’assoit devant le clavier du Steinway de concert griffé Verbier Festival pour attaquer le Concerto n° 3 pour piano et orchestre de Bartók, l’orage reprend et redouble de puissance, allant à l’encontre du moins téméraire et percussif des concertos du compositeur hongrois. Aucune interruption cependant n’a été décidée, et c’est à grand peine que l’on a pu entendre l’exécution du concerto, Schiff jouant d’un nuancier particulièrement raffiné et exaltant une musicalité extrême, que la légèreté des textures du VFCO a magnifiée en dépit des intempéries résonnant bruyamment sur le toit du chapiteau. Ces conditions exécrables n’ont pas eu raison de l’enthousiasme du public auquel Schiff a répondu en offrant en bis la tempétueuse Bagatelle op. 126/4 de Beethoven. Après une interruption de plus d’une demi-heure, le concert a repris profitant d’une accalmie, pour une autre œuvre de Beethoven, la Symphonie n° 6 en fa majeur op. 68 « Pastorale ». Cette fois, l’auditoire a pu goûter la délicatesse des textures, la souplesse des attaques, la chaleur des cordes. Quant à l’orage de Beethoven, il a pris le dessus sur celui de la nature qui s’est définitivement effacé pour ne plus perturber le concert jusqu’à la fin.

L'intérieur de l'église de Verbier. Photo : (c) Aline Paley

Dimanche matin, l’église de Verbier a servi d’écrin à une remarquable prestation du Pavel Haas Quartet, ensemble tchèque qui s’est placé sous le patronyme du compositeur tchèque Pavel Haas (1899-1944) mort à Auschwitz durant l’holocauste. Deux œuvres de Dvorak ont encadré une page plus anecdotique de Luigi Boccherini, le Quintette pour guitare et cordes n° 4 en ré majeur G. 448 « Fandango », programmé pour mettre en valeur le jeune guitariste monténégrin Milos Karadaglic, mais c’est le violoncelliste du groupe, Peter Jarůšek, qui a imposé son instrument en le faisant sonner comme une énorme guitare aux sonorités infinies, du do grave aux harmoniques les plus aiguës. Dans Dvorak, les Haas ont joué dans leur jardin. Que ce soit à trois, dans les Quatre Miniatures pour deux violons et alto op. 75a sur lequel s’est ouvert le concert, comme dans le célébrissime Quatuor à cordes n° 12 en fa majeur op. 96 « Américain », joué avec ferveur et humanité serti des luxuriantes sonorités de son premier violon, Veronika Jarůšková.

Edgar Moreau, Ana Chumachenko, Gautier Capuçon, Blythe Teh Engstroem et Roberto Gonzales-Monjas. Photo : (c) Bruno Serrou

Le dernier concert du Festival de Verbier auquel j’ai assisté cette année était plutôt dense. Dix interprètes se sont croisés et/ou côtoyés sur le plateau de l’église dans un vaste programme ouvert sur sept mélodies de quatre compositeurs russes pour baryton, avec piano… et violoncelle, Anton Stepanovitch Arenski, Alexandre Borodine, Mikhaïl Glinka et Piotr Ilitch Tchaïkovski. Enchainées les unes aux autres comme s’il s’agissait d’un même recueil, suscitant ainsi une lassitude palpable tant les pages sont apparues semblables. Le talent du baryton russe Mikhaïl Petrentko n’a rien pu y faire, écrasé par la lourdeur de l’archet et la justesse approximative du violoncelle de Mischa Maisky, et par le piano excessivement sonre d’Alexander Melnikov. Melnikov qui a ensuite tiré la couverture à lui dans la rare et pourtant passionnante Suite pour deux violons, violoncelle et piano pour la main gauche op. 23 qu’Erich Wolfgang Korngold a composée en 1930 pour Paul Wittgenstein, qui est à l’origine de quantité d’œuvres pour la main gauche, dont le Concerto en ré majeur de Ravel. Le pianiste russe s’est cru dans une partition de Chostakovitch, oubliant qu’il s’agissait en fait d’une œuvre d’un Viennois écrite pour un Viennois. Au poste de premier violon, Renaud Capuçon s’est fait trop discret et son archet s’est avéré trop lourd, laissant curieusement la primauté au second violon tenu par Alexandra Conunova, tandis que le violoncelliste Edgar Moreau a été le seul à faire chanter son instrument. La seconde partie du concert était entièrement occupée par le merveilleux Quintette à cordes avec deux violoncelles en ut majeur D. 956 de Schubert. Les cinq solistes réunis pour l’occasion sont parvenus à fusionner la diversité de leurs personnalités pour viser au même but, faire chanter cette œuvre admirable avec une profonde humanité, sous la conduite de la remarquable violoniste russe Ana Chumachenco, qui a exalté des sonorités vif-argent, soutenue avec élan par le violoniste espagnol Roberto Gonzales-Monjas, tandis que l’altiste américaine Blyth Teh Engstroem, épouse du directeur du Verbier Festival, a imposé la présence chaleureuse de son instrument. Côté violoncelles, le premier était tenu par Edgar Moreau, qui a su se fondre avec infiniment de tact au quatuor, tandis que le second était joué par Gautier Capuçon, qui s’avère excellent chambriste, se montrant plus concentré et humble qu’en situation de soliste.

Bruno Serrou

Jusqu’au 2 août 2015. La majorité des concerts du Verbier Festival est diffusée sur www.medici.tv