dimanche 1 février 2015

Le pianiste français d’origine italienne Aldo Ciccolini est mort dans la nuit de samedi 31 janvier à dimanche 1er février. Il avait 89 ans

Aldo Ciccolini (1925-2015). Photo : (c) Marc Ginot

Nous le croyions immortel, tant l’âge semblait ne pas avoir d’empreinte sur lui, du moins sitôt qu’il s’asseyait devant un clavier, jouant un piano précis et d’une musicalité de chaque instant. Lui-même n’envisageait pas de s’arrêter un jour. Pourtant, depuis quelques mois, il annulait ses récitals peu avant la date prévue. Puis, il s’était effacé, discrètement, après soixante ans d’une carrière extraordinairement remplie. Ses proches viennent d’annoncer sa mort, qui serait survenue la nuit dernière en son domicile d’Asnières-sur-Seine, en région parisienne.

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Modeste, pudique et discret, ce Grand Monsieur à la haute et fine silhouette au côté vieille France, s'exprimant en une langue délicate mais franche et directe, était de la race des Seigneurs. Il était le doyen des pianistes vivants, appartenant à cette génération des géants dont il aura été l’un des derniers survivants. Son répertoire était immense, et il n’existait à ses yeux aucun compositeur de second rayon. Ainsi, s’attacha-t-il entre autres à défendre, tant au concert qu’au disque, des Valentin Alkan, Alexandre Borodine, Alexis de Castillon, Emmanuel Chabrier, Karl Czerny, Leos Janacek, Jules Massenet, Éric Satie, Déodat de Séverac, autant que Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Grieg, Rachmaninov, Ravel, Saint-Saëns, Scarlatti, Schubert, Tchaïkovski... Son enregistrement paru chez La Voix de son Maître des Concerto n° 2 de Rachmaninov et Concerto n° 1 de Tchaïkovski avec l’Orchestre National de la Radiodiffusion Française dirigé par Constantin Silvestri fut d’ailleurs l’un des tout premiers disques que je me suis offerts - c'était en 1959, au Lido Musique, sur les Champs-Elysées - avec mon argent de poche d’enfant, après l’avoir rencontré une première fois dans les murs de l’Ecole Marguerite Long où j’étudiais le piano et où sa protectrice l’invitait à participer aux jurys de concours de fin d’année.

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Né à Naples le 15 août 1925 dans une famille de mélomanes, naturalisé français en 1969, Aldo Ciccolini avait étudié le piano, l’harmonie, le contrepoint, la fugue, l’écriture, l’orchestration et la composition au Conservatoire de sa ville natale. Il fait ses débuts de pianiste en 1941, à Naples, dans le Concerto n° 2 en fa mineur de Chopin. En 1943, il obtient son prix de composition, et se voit confier quatre ans plus tard une classe de piano au Conservatoire de Naples. Vainqueur du Concours Long-Thibaud 1949 à l’issue de l’épreuve du concerto où il triomphe dans le Premier de Tchaïkovski, il s’installe à Paris, fait ses débuts à New York l’année suivante avec l’Orchestre Philharmonique de New York dirigé par Dimitri Mitropoulos. Outre son engagement en faveur de la musique française, il a participé au retour en grâce d’un certain nombre d’œuvres de Franz Liszt, dont les Harmonies poétiques et religieuses. Quoique peu engagé en ce domaine, il s’est également attaché à la musique contemporaine, créant notamment le Concerto de mai de Marcel Delannoy, le Concerto pour piano en ut de Nino Rota et la Fantaisie pour violoncelle et piano de Gérard Schurmann avec Adolfo Odnoposoff. Quant à sa propre création, il l’a fort peu jouée en public. Entre 1971 et 1989, il a enseigné au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, avant de fonder une master class à l’Académie Biella en Italie, mais aussi en France et au Japon.


Sa discographie atteste de l’ampleur de son répertoire. L’essentiel a été réalisé pour la Voix de son maître puis EMI aujourd’hui Erato. Cet éditeur a réuni cette somme en un coffret de cinquante-six CD. Par la suite, il enregistre pour d'autres labels, parmi lesquels La Dolce Volta. 

Aldo Ciccolini m’avait accordé plusieurs interviews, et j’avais eu l’occasion de le rencontrer en un certain nombre de circonstances, notamment à l’issue de concerts et de récitals, à Paris, Montpellier ou La Roque d’Anthéron. J’ai choisi de publier ici l’un de ces entretiens. Il remonte au mois de janvier 2001. Nous y évoquions sa formation, ses choix artistiques, ses confrères, ses sentiments quant à l’avenir de la musique, son enseignement, certains de ses élèves favoris.    
B. S.  

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Entretien avec

Aldo Ciccolini

Bruno Serrou : Né à Naples le 15 août 1925, capitale du bel canto, par hasard, puisque votre père est du Nord de l’Italie et votre mère Sarde, vous y avez vécu dix-huit ans. Tant et si bien que, tout comme votre modèle Claudio Arrau, vous êtes un passionné d’art lyrique.
Aldo Ciccolini : Mais je n’aime pas entendre l’opéra dans un théâtre, je préfère m’imaginer un décor, et en plus j’ai horreur des lieux publics. Heureusement, sur scène, on est assez loin du public. Il y a un grand rideau de lumière, puis un grand trou noir. Je n’entre sur scène que lumières salle éteintes. Je n’ai pas encore pu réaliser mon rêve qui consiste au fait que le clavier soit seul à être éclairé et rester moi-même dans l’ombre. L’apparence de l’artiste n’a aucune importance, dans une salle de concert, il n’y a rien à regarder, le spectateur est là pour écouter ! Or, voir quelqu’un bouger sur une estrade nuit à l’écoute, l’être humain ne pouvant faire deux choses à la fois, écouter et regarder. Si bien que le disque me paraît idéal dans la mesure où il permet de nous plonger dans le noir absolu, étendus sur votre moquette pour écouter tranquillement et imaginer ce que nous voulons.

B.S. : Vous avez été le collaborateur de grands chanteurs comme Elisabeth Schwarzkopf et Régine Crespin. Pourquoi ce choix ?
A. C. : Tout jeune pianiste se doit de faire de la musique de chambre. Mais surtout jouer avec des chanteurs, car ils sont l’exemple-même de la respiration parfaite, puisqu’elle est chez eux toujours juste. J’ai l’habitude de chantonner mentalement les phrases musicales qui se présentent. Ce qui peut me prendre des semaines parce que ce phrasé n’est pas évidant à trouver. Mon plus grand souvenir musical est avec Elisabeth Schwarzkopf. Nous avons fait pas mal de récitals ensemble, et en changeant souvent de répertoire. Jamais je n’ai eu cette impression de justesse absolue, de pages qui ne pourraient être chantées d’une autre façon, une impression de vérité profonde. Elle n’était pas du tout le genre de chanteuse à vous faire fermer le piano. La première fois que j’ai joué avec elle j’avais mis le couvercle du piano sur la petite baguette, et elle l’a ouvert en grand. Elle cherchait des heures durant sa place sur l’estrade, faisait des essais, et une fois qu’elle avait trouvé le bon emplacement, on mettait le piano à l’endroit qu’elle indiquait. Mais elle avait besoin du piano. Nous avons joué ensemble le lied, pas la mélodie française. Elle me rappelait que même si elle chantait une mélodie depuis trente ans, elle la retravaillait comme si elle ne la connaissait pas. Elle me disait « Vous savez, la musique vieillit avec nous, mais il faut s’apercevoir que nous avons vieilli ». Schwarzkopf c’était l’amour du détail poussé jusqu’à l’obsession, et cela m’a beaucoup impressionné.

B. S. : Pianiste, compositeur, vous êtes aussi un pédagogue renommé…
A. C. : Je dis toujours à mes élèves que je ne suis pas professeur de piano, car je me considère davantage comme un professeur de musique et ma première préoccupation est de savoir si mes élèves aiment la musique. Ce qui n’est pas très évident. Marie-Josèphe Jude a été une élève merveilleuse, parce que toujours admirablement préparée, elle travaillait beaucoup et sérieusement. Autres élèves, Jean-Yves Thibaudet, qui fait une carrière brillante, Antonio Rosado, le Portugais qui fait aussi une très belle carrière, Nicholas Angelich, qui a été un élève doué d’une motivation énorme et qui ne s’arrêtait devant aucun sacrifice…

Les mains d'Aldo Ciccolini. Photo : (c) Bernard Martinez/La Dolce Volta

B. S : Vous avez eu votre premier prix de piano au Conservatoire de Naples à quinze ans, à dix-sept le prix de composition. Vous considérez-vous comme un enfant prodige ?
A. C. : J’avais d’énormes facilités, et mon professeur, Achile Longo, m’a encouragé. J’ai appris l’écriture, mais à un moment donné quelque chose s’est éteint en moi. Je me suis dit que je suis né trop tard dans un monde trop en mouvement, j’étais troublé par les nouvelles théories sur le devenir de la musique, si bien que j’ai préféré laisser courir.

B. S. : Vous vous êtes présenté en 1949 au Concours Marguerite Long-Jacques Thibaud, que vous avez brillamment remporté. Qu’est-ce qui vous a incité à tenter ce concours ?
A. C. : Je me suis présenté à ce concours parce que Madame Long était un nom. C’était tout de même la dédicataire du Concerto en sol de Ravel qui, à l’époque, était déjà célébrissime. Mais il y a aussi une raison affective. Ma mère, qui était une sainte, m’a dit « paie-toi un voyage à Paris, je t’inscris au concours, les œuvres du programme tu les as à ton répertoire, tu te présentes, si tu as quelque chose tant mieux, si tu n’as rien tu es inconnu cela n’aura pas de conséquence, et si tu n’as pas envie de tenter le concours, reste à Paris. » Je me suis donc présenté, j’ai passé les épreuves dans la plus parfaite inconscience et indifférence. Ce n’est qu’avant la finale avec orchestre que Madame Long a fait envoyer quelqu’un pour me dire qu’il me fallait me battre jusqu’au bout. Là, j’ai commencé à avoir un peu peur, mais comme c’était la veille de l’épreuve, je n’ai pas eu le temps de développer un trac panique. J’ai joué le Premier Concerto de Tchaïkovski avec André Cluytens et l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, ce qui était vraiment quelque chose. Mais une fois que j’ai su que j’avais remporté le Premier prix, là j’ai passé la nuit la plus atroce de ma vie. Car je n’avais qu’une idée très vague de la notion de carrière. Le soir-même de ma victoire, j’ai appris que j’étais invité trois mois en Amérique du Nord, trois mois en Amérique du sud, deux mois en Amérique centrale... J’ai eu deux semaines de crise.

Marguerite Long (1874-1966). Photo : DR

B. S. : En tant qu’Italien d’origine, que pensez-vous de l’école italienne du piano, qui a donné au clavier des interprètes de la dimension d’un Ferruccio Busoni, d’un Arturo Benedetti Michelangeli ou d’un Maurizio Pollini ?
A. C. : J’ai toujours eu pour Michelangeli une immense affection, et je crois que du point de vue esthétique et pianistique, il est le musicien dont je me sens le plus proche. Pollini, c’est une autre mentalité, d’autres paramètres. Je sais que Michelangeli m’admirait, et j’ai appris assez récemment que lorsque j’ai été opéré à cœur ouvert en 1984, Michelangeli a téléphoné chez moi, où je n’étais pas, c’est mon neveu qui lui a répondu, il était anxieux de ma santé. J’ai trouvé ce geste merveilleux, surtout de la part d’un homme que je n’avais vu qu’une fois à Bologne en 1949, où je faisais mes débuts après le concours Long/Thibaud. Il a demandé le numéro de la clinique, qu’il a appelée. C’était un homme extrêmement mélancolique, triste. Il avait peur de ne pas se plaire. Il était martyr du perfectionnisme à tout prix, et je m’insurge contre ceux qui disent qu’il était capricieux, qu’il annulait les concerts pour un oui ou pour un non. Je ne le fais pas parce que j’ai une autre mentalité, mais je le justifie amplement.

B. S. : Vous êtes un artiste discret qu’il faut savoir débusquer…
A. C. : Je suis réservé, pas modeste. Mais je suis surtout très cohérent. Beaucoup d’artistes vivent comme s’ils étaient le centre de l’univers. En fait, nous sommes les anneaux d’une chaîne, nous sommes là pour traduire ce que les grands compositeurs ont écrit, notre rôle s’arrête là. Il n’y a pas lieu de développer une forme de narcissisme à la Vladimir Horowitz. Non. Claudio Arrau, Wilhelm Backhaus étaient d’une extrême simplicité. Backhaus c’était la liberté absolue de l’élocution musicale qui m’avait impressionné. Il semblait avoir des bras en caoutchouc, et il était capable de faire n’importe quoi sans une grande participation de son corps. Tout était très naturel, incroyablement clair. Il y a eu Walter Gieseking, qui avait quelque chose de magique dans sa façon de jouer. Je pense notamment à Mozart et à certains français. Gieseking a été trahi par le disque. Yves Nat m’a appris quelque chose en me disant tout simplement : « Jouez confortablement. Si vous sentez quelque chose qui ne va pas, arrêtez-vous, cherchez le confort, il faut jouer agréablement, le piano ne doit pas être un sacrifice ni un danger. » Cela semble aller de soi, mais personne ne le dit.

B. S. : Outre les grands compositeurs, vous défendez de petits maîtres, ou considérés tels, comme Satie, Séverac, Alkan…
A. C. : Il se trouve à côté des compositeurs réputés « grands » parce que reconnus de tous des musiciens qui le sont à mon avis tout autant. Debussy a révolutionné la musique, mais le cher Satie, complètement oublié, c’est lui qui a fait la grande révolution. Il a écrit pour lui alors que Debussy écrivait pour les autres. Ce sont les compositions très linéaires pour piano qui sont révélatrices. Chez Satie, il n’y a pas du tout de système. C’était une simple recherche qui naissait comme ça, et il y a des sensations, des agrégations harmoniques qui n’ont toujours pas été explorées aujourd’hui. C’est pourquoi Satie a si peu composé. Il a beaucoup écrit parce qu’il lui fallait bien vivre, des chansons et autres, mais ce qu’il a écrit d’essentiel est d’une qualité extraordinaire. Même chose pour Séverac. Mais contrairement à Satie, que j’ai découvert grâce à Peter de Young alors directeur artistique chez La Voix de Son Maître, j’avais commencé à regarder seul la musique de Séverac. Il paraît qu’à l’époque, Debussy, Ravel et Séverac étaient les trois compositeurs que l’on considérait comme les grands du piano. Seulement Debussy était un Parisien qui vivait la vie mondaine de la capitale tout autant que Ravel, Séverac était en revanche un homme de la campagne qui ne voyait pas la nécessité de prendre le train pour Paris puis de rentrer chez lui. Mais si Séverac avait fréquenté les salons parisiens, je crois qu’aujourd’hui ce serait le troisième grand compositeur français du piano du XXe siècle. Charles Alkan est un peu le Beethoven français. Il avait un sens de la structure et de la forme incroyable. Mais il avait des mains énormes que je n’ai pas. Alkan est un musicien extraordinaire, et je regrette de ne pas le jouer, mais sa musique est réservée à des interprètes qui ont une morphologie adaptée.

Aldo Ciccolini (1925-2015). Photo : DR

B. S. : Pourquoi cet intérêt pour la musique française, vous qui êtes Italien, considérant le fait qu’il se trouve partout des compositeurs oubliés ?
A. C. : Mon professeur napolitain m’a toujours fait travailler la musique française. Je suis entré au conservatoire de Naples à huit ans, à dix je commençais à jouer Debussy. J’étais toujours amoureux du son, de sa beauté, de ses modulations, comme de celles du timbre. Pour moi le son était la magie de la musique. Je crois que mon amour pour la musique française vient de là. Les musiciens français ont su exploiter comme personne les possibilités de l’instrument. Il n’y a pas d’autres compositeurs au monde. Le son français tient du pointillisme. Des choses que vous regardez à distance vous semblent extraordinaires, vous vous approchez ce sont des petits points. C’est cela le miracle de la musique française, cette sorte d’osmose entre la peinture et la musique. Quand vous jouez d’autres écoles, vous ne trouvez jamais cette exigence du son. Creuser le son, passer des nuits entières à chercher…

B. S. : Vous jouez désormais sur un piano italien, un Fazioli. Pourquoi ?
A. C. : Je suis content de jouer sur un très beau piano, mais je ne passerai jamais une nuit à côté d’un technicien en lui demandant de me préparer telle ou telle choses. Au contraire, changer d’instrument est une provocation, et j’aime ça. Je prends beaucoup de plaisir à jouer sur un instrument que je ne connais pas. Je ne le joue que le jour du concert. Je suis attiré par toutes sortes d’instruments, même par les plus médiocres parce qu’il faut essayer de le rendre un peu moins médiocre. Chez moi, je joue un Fazioli trois quarts de queue, et, lorsque l’usine me le remet en état, je prépare mes concerts sur un Yamaha droit qui est dur comme un rocher, ce qui m’amuse beaucoup. Je suis très attaché à ce piano droit parce qu’il me rappelle mon enfance, c’est comme un retour aux sources.

B. S. : Autre compositeur à qui vous vouez une grande attention, Franz Liszt.
A. C. : C’est un véritable prisme doué d’une infinité de facettes. Ce qui m’impressionne chez lui ce sont ses pages les plus méditatives, par exemple les Années de pèlerinage que j’ai enregistrées dans leur intégralité pour la première fois chez EMI, et les Harmonies poétiques et religieuses, qui sont le sommet pianistique de Liszt. Je n’aime pas beaucoup la Sonate que je n’ai jouée que deux ou trois fois. Je comprends très bien le jugement de Wagner sur cette sonate, mais j’ai toujours trouvé un peu bizarre la phrase de Brahms qui avoue s’être endormi à l’audition de cette même sonate. Les œuvres de la maturité sont très intéressantes. C’était un chercheur, mais le Liszt des Etudes transcendantes, des Etudes de Paganini je le trouve très ennuyeux. Ce Liszt démonstratif ne m’intéresse pas. Je joue très peu Chopin, car j’ai l’impression qu’il est le plus massacré de tous les grands musiciens. Nous savons que Chopin a donné beaucoup de leçons à des princesses, à des duchesses, à des femmes du monde qui naturellement se sont fait un devoir de déclarer qu’elles possédaient le style de Chopin. Or, maintenant, je sais que Chopin n’est pas du tout un musicien frêle. Pour moi c’est un homme qui a écrit une musique extraordinairement virile. Je ne sais pourquoi on en a fait une sorte de guimauve efféminée. Je me souviens qu’Arthur Schnabel, né en Pologne, m’avait dit à New York, où il m’avait invité à un de ses cours, « Vous savez, je n’enseigne jamais Chopin, car si je devais enseigner la musique que Chopin a vraiment écrite, le public tirerait des tomates sur mes pauvres élèves. On ne peut pas enseigner Chopin parce que Chopin a été faussé dès le début par des gens qui se sont crus en possession de la vérité ». Naturellement, il y a eu des exceptions, comme Alfred Cortot, qui a été un énorme chopinien. Pour Bach, j’ai eu une impression très récente. On entend les Variations Goldberg jouées au piano ou au clavecin. Le jour où j’ai finalement entendu un organiste italien les jouer à l’orgue, et ce fut pour moi une révélation. J’aime beaucoup jouer Bach chez moi. Si je ne le joue pas en concert c’est parce que je ne sais pas si je le préfère au clavecin, que j’ai travaillé trois ans, ou au piano. Parfois, le piano me semble prêter à Bach une couleur trop romantique. Je travaille Bach chez moi parce qu’il est la musique pure. Je pense que Bach ne pourrait même pas être déformé par un trombone à coulisse. Je joue volontiers Bach, cela m’arrive souvent la nuit, même quand je travaille, il m’arrive de m’arrêter et de prendre un Prélude et Fugue et de jouer impromptu, pour le plaisir de la musique, pas pour celui du piano. Bach a un effet proprement thérapeutique. C’est comme si l’on avait avec sa musique une certitude que l’on ne peut avoir ailleurs.

B. S. : Votre répertoire est immense, puisqu’il intègre le jazz…
A. C. : Le jazz m’intéresse beaucoup. J’ai entendu Walter Gieseking en jouer. Il aurait très bien pu gagner sa vie en se consacrant uniquement au jazz.

B. S. : Malgré l’ampleur de votre répertoire, vous continuez à jouer par cœur. Est-ce un défi ?
A. C. : Je pense que le Monsieur qui regarde sa partition ne peut se donner à fond. Il faut être seul avec son instrument. Le public est là, mais on ne le sait pas, et la partition pour moi est déjà une barrière.


Aldo Ciccolini (1925-2015).Photo : DR

B. S. : Vous avez travaillé avec les plus grands chefs d’orchestre du siècle. Que vous ont-ils appris ?
A. C. : Dimitri Mitropoulos est le premier très grand chef avec qui j’ai travaillé. Puis il y eut Wilhelm Furtwängler, Hans Knappertsbusch, Paul Kletzki, Constantin Silvestri, André Cluytens, Charles Münch.... Mais j’ai détruit toute idée d’être soliste face à un orchestre. Je fais de la musique de chambre, et je vise l’osmose. Le chef d’orchestre est là pour surveiller l’ensemble, mais il n’y a pas de soliste. Généralement, on voit les chefs le jour qui précède le concert, et il vous demande régulièrement « vous faites des choses, et vous me les dites ». Je n’ai jamais eu de problème avec eux, surtout avec les très grands. C’est très facile de jouer avec les Mitropoulos, André Cluytens, Pierre Monteux. C’était la chose la plus facile du monde. Avec Wilhelm Furtwängler, dont on dit que l’on ne comprenait pas les départs, j’ai joué avec lui le Quatrième Concerto de Beethoven, et c’est le piano qui commence (rires). Il m’a fait le plus beau compliment qu’un musicien m’ait fait de ma vie, j’étais mort de peur parce que je remplaçais Wilhelm Kempff, qui était malade, à Rome, et on m’avait télégraphié aux Etats-Unis pour que je vienne d’urgence. J’ai trouvé le grand Furtwängler, nous avons commencé la répétition, j’ai joué mes accords, il a attaqué l’orchestre avec les cordes, qu’il a arrêtées pour me féliciter. Les « monstres sacrés » ne sont pas de grands chefs. Karajan n’était pas un grand chef, quoique l’on en dise. Hans Knappertsbusch était quelqu’un de très simple. Il s’excusait de répéter assis.

B. S. : A soixante-quinze ans, vous êtes l’un des doyens des pianistes.
A. C. : Le doyen a longtemps été ce merveilleux pianiste russe, Mieczyslaw Horszowski, qui est mort à presque cent-un ans. Maintenant, je crois être le doyen.

B. S. : Quelle sensation cela fait-il ? Y pensez-vous ?
A. C. : Pas du tout. J’imagine toujours qu’il y a quelqu’un de plus vieux que moi qui joue quelque part. Je suis convaincu qu’il y a un tas d’artistes merveilleux qui n’ont jamais eu la chance de se faire connaître.

B. S. : Oui, mais des grands musiciens, il y en a plein les cimetières !
A. C. : Oui, mais c’est dommage…

B. S. : La carrière doit-elle à la chance ?
A. C. : Il y a quelque chose qui doit avoir lieu, doit se vérifier à un moment donné. Cela ne se vérifie jamais, il va de soi que quelqu’un peut rester complètement ignoré toute une vie. Ce n’est pas vrai pour un compositeur parce qu’un compositeur laisse quelque chose sur le papier.

B. S. : Pensez-vous qu’aujourd’hui un vrai talent peut échapper à la vigilance des décideurs ?
A. C. : Aujourd’hui, les impresarios partent tous à la recherche du génie. Il prend le premier prix d’un concours international, qu’il soit bon ou mauvais. Il n’y a plus l’impresario comme au XIXe siècle qui se rendait compte personnellement du potentiel de l’artiste inconnu et qui prenait des risques. Cela n’existe plus !

B. S : N’est-ce pas un peu le rôle d’un pianiste comme vous, qui avez une très grande expérience et qui maintenant n’a plus rien à prouver, et qui de ce fait pourrait imposer un jeune pianiste.
A. C. : J’en connais, j’ai des élèves. Par exemple j’en ai un qui est Portugais, Antonio Rosato, qui a trente-cinq ans et qui est un merveilleux pianiste. Il a joué une fois avec Michel Plasson au Festival de la Côte Basque, la Totentanz de Liszt, et il a sorti une cassette monumentale.

B. S. : Que faites-vous pour le défendre, l’imposer ?
A. C. : J’en parle. Je ne suis pas en mesure d’imposer quelqu’un parce qu’un professeur ne peut le faire pour l’un de ses élèves. J’ai joué à deux pianos avec lui, à Milan. Très grand succès. Il a eu un récital dans la même salle du Conservatoire un an après, très grand succès aussi. Et ça s’est arrêté là.

B. S. : Comment l’expliquez-vous ?
A. C. : Ce sont les concours internationaux. C’est ça la peste, le cancer de la musique. Car finalement tout est réduit à une compétition, alors que l’art n’est pas une compétition. Pourtant, c’est devenu un sport, c’est à celui qui joue plus fort et plus vite qu’un autre.

B. S. : C’est le signe de notre époque ?
A. C. : C’est le signe de notre époque, et c’est le signe de la fin. Notre musique ne durera pas mille ans, ou alors la relève viendra d’autres cultures. Je vois avec joie et impatience le Japon prendre la relève de la culture occidentale. On sent dans l’air le frémissement qui nous vient du Japon. Dans l’atmosphère des salles de concert, ils ont des salles immenses, des pianos superbes. Pour la musique, ils ont fait des choses incroyables. Vous avez dans la seule ville de Tokyo quelque chose comme huit auditoriums. J’ai inauguré deux énormes auditoriums avec de superbes pianos, l’un à Nagoya, l’autre à Vitchocho. Le public ne vient pas pour se montrer, ce sont de vrais aficionados qui viennent pour écouter. C’est presque un culte religieux. Et ça c’est énorme. Il n’est pas question de mode, on vient pour écouter. On a cela aussi à Londres. J’ai souvent remarqué que le public londonien - pas celui de l’Albert Hall, mais celui des autres salles - va au concert pour écouter de la musique.

B. S. : Puisque vous évoquez Londres, cette ville est le centre de l’Europe musicale. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
A. C. : Il y a beaucoup d’influences, de courants qui font de Londres une ville vraiment merveilleuse pour la musique. L’Allemagne est aussi un pays plus attentif à la musique, mais c’est un pays fermé. Ailleurs c’est un peu la décadence. En Italie, si vous enlevez les villes du nord, Milan, Turin, Bologne, et quelques villes du sud, comme Palerme ou Barri, qui ont une vie musicale très intense, il ne reste rien. L’Espagne est un cas à part parce qu’on a énormément fait pour la musique, là aussi on a eu un certain nombre de nouvelles salles qui ont été bâties, à Valence, Séville de grands auditoriums, et la qualité des orchestres s’est considérablement améliorée. Je regardais l’autre jour, je suis en train  de relire l’art du chef d’orchestre de Wagner, quand Wagner lui-même dit que pour la IXe Symphonie de Beethoven, l’exécution la plus fantastique qu’il avait écoutée c’était à Paris, dirigée par Habeneck. Il écrivait que « les orchestres français ont une qualité qui fait que leurs musiciens chantent sur leur instrument, alors que les Allemands ne chantent pas ». Les Italiens ne chantent pas du tout, ils font des moues. Il y a un orchestre que j’aime beaucoup, mais il est dommage qu’il ne soit pas assez exploité pour de la musique symphonique, c’est l’orchestre de l’Opéra de Paris que je trouve superbe. Je suis emballé par la qualité, la transparence.

B. S. : Vous avez enseigné, l’impulsion internationale de votre carrière est due à votre victoire au Concours Long-Thibaud, vous êtes membre de jurys de nombreux concours, vous êtes pourtant contre le concours. N’est-ce pas contradictoire ?
A. C. : Je ne suis pas contre par principe. Tout d’abord, j’y vois une sorte d’exploitation ignoble de jeunes artistes à qui l’on promet monts et merveilles, on les fait passer par des concours très fatigants, et on leur promet je ne sais quoi, et en réalité il ne se passe rien parce que les concours du fait de l’inflation qu’il y a eu, il y en a quatre vingt sept. Or, il est impossible d’avoir quatre vingt sept premiers prix intéressants. Résultat c’est que même les concours les plus prestigieux n’assurent plus une carrière. Ils assurent deux ans, quatre ans d’activité jusqu’au concours suivant. Et ce n’est pas le public qui choisit. Autrefois c’était le cas, aujourd’hui c’est un produit imposé. On vous annonce un produit, ce produit perdure deux ans, quatre ans maximum, après on passe au suivant.

B. S. : En fait, il y a trop de pianistes sur le marché.
A. C. : Il y en a trop parce qu’avant on acceptait volontiers l’idée d’enseigner si on n’avait pas les vraiment les capacités pour faire un grand instrumentiste. Aujourd’hui, tout le monde peut jouer, tout le monde fait son disque, cela ne coûte rien. Et pourquoi pas, après tout ? Tout le monde a le droit de s’exprimer.

B. S. : Le piano est l’instrument le plus joué par les amateurs. Il y a donc de la place pour l’enseigner.
A. C. : Oui, mais il y a quelque chose qui est mort dans le piano. C’est difficile à définir le phénomène. Et les grands virtuoses du piano, ce que j’appelle virtuose un peu comme Josef Lhévinne, Josef Hofmann, Benno Moïsevitch, et autres, ces gens-là non seulement avaient des doigts fabuleux, légendaires, mais ils avaient aussi une façon de concevoir le discours musical qui, aujourd’hui, est complètement oublié. Sous leurs doigts, n’importe quelle transcription devient du grand art. Or, cela n’existe plus.

B. S. : Comment cela peut-il donc se transmettre, puisque cela n’existe plus ? Est-ce parce que les pianistes n’ont plus le temps de travailler ?
A. C. : Les gens autrefois savaient attendre. Aujourd’hui, à 19 ans, on veut absolument débuter. J’ai le souvenir, étant enfant, quand on annonçait Vladimir Horowitz ou Claudio Arrau dans ma ville natale,  on parlait des très jeunes concertistes, or la première fois que j’ai entendu Horowitz à Naples, c’était en 1935. J’avais 10 ans, lui 32 ans. Il était considéré comme un très jeune pianiste. Aujourd’hui, à 17 ans, on se présente à un concours l’après-midi, on se lance et l’on n’a pas le répertoire pour faire face. Vous pouvez me dire aussi que M. Lhévinne jouait douze morceaux et pas treize, mais de quelle façon !

B. S. : Vous avez pourtant commencé votre carrière assez jeune. Je me souviens de disques quand j’étais enfant…
A. C. : Oui, mon premier disque date de 1949. J’avais vingt-quatre ans. Vous savez, j’avais été éduqué dans un conservatoire dont l’enseignement était épouvantablement rigoureux. Il fallait par exemple suivre dix heures de cours, et je suis entré en cinquième année à l’âge de huit ans, j’en suis sorti à quinze, parce que l’on m’a fait redoubler des niveaux, entre mes cinquième et huitième années. Il fallait faire tout le Clavecin bien tempéré. Le jury, lors de l’examen de passage, choisissait l’un des quarante-huit Prélude et fugue, et il fallait le jouer par cœur. Il fallait aussi présenter deux concertos.

B. S. : Mais c’était la grande époque des conservatoires italiens.
A. C. : Maintenant en effet c’est complètement terminé, n’importe qui enseigne n’importe quoi.

B. S. : Et vous, avez-vous plaisir à enseigner ? Est-ce une mission importante à vos yeux ?
A. C. : Je ne comptais pas enseigner. C’est le ministre de la Culture de l ‘époque, Jacques Duhamel, qui m’a un peu forcé la main. Il m’a fait téléphoner un jour par ses Services en me demandant si j’avais présenté ma candidature au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. J’ai répondu à sa secrétaire « Ecoutez, Madame, dites à Monsieur le ministre que je ne peux pas me présenter, je suis étranger, donc je n’ai pas le droit d’exercer cette fonction ». Elle m’a rappelé, et m’a dit : « Vous savez, Monsieur le ministre m’a dit que vous devriez ouvrir un dossier de naturalisation » - ce que j’avais d’ailleurs déjà commencé à constituer. Et je lui ai répondu : « Vous voyez, Madame, j’ai déjà ouvert un dossier, mais il me faut tout de même attendre cinq ans. ». Elle m’a répondu « mais vous savez la période a été réduite à deux ans ». Finalement, un jour, Duhamel m’a personnellement déclaré : « Ecoutez, Monsieur Ciccolini, présentez votre candidature pour cette année, nous ferons le nécessaire. » Et j’ai eu mon passeport français deux mois plus tard. Mais je ne pensais pas enseigner, et je vous avoue qu’en entrant dans cette maison illustre qui était encore installée rue de Madrid, j’étais un peu perplexe. J’ai parlé tout de suite aux élèves. Je leur ai dit : « Ecoutez, je ne viens pas ici vous enseigner Dieu sait quoi, je viens vous enseigner tout d’abord à aimer la musique. Mon premier souhait qui me préoccupe est “aimez-vous la musique ? ” Ensuite, nous parlerons de certains principes qui sont communs à tous les individus, il va de soi que l’influence du professeur de piano est secondaire. » J’ai ainsi commencé à enseigner à mes élèves certaines choses concernant la musique en disant « vous savez, tout ce que vous faites mécaniquement n’a pas de valeur en soi, ce que vous faites comme exercices, comme travail, tout doit avoir une finalité. La première chose que je vous demande est “il me faut du bon son, car il faut chanter” ». Là, nous revenons à ce que disait Wagner à propos des orchestres français qui chantaient. Le piano doit aussi chanter. Ce n’est pas une imitation, c’est suggérer la vocalité avec un certain nombre de petits principes. C’est la lecture intégrale d’un texte. Généralement, on se préoccupe d’appuyer sur les justes touches, mais on ne se préoccupe presque jamais de regarder ce qu’il y a sur les notes. Il peut y avoir des petits creux, des points, des liaisons, et cela a une valeur au moins aussi importante que les notes. Et alors je dirai même que l’interprétation est là. Ce n’est pas la colombe de l’Esprit saint qui se pose sur votre épaule et vous inspire. A un moment vous êtes là, et l’interprétation du morceau est sur le papier. Cela fait, reproduire tout ce que le compositeur a indiqué, et le travailler au point que cela devienne tellement spontané que l’on a l’impression que c’est vous qui créez le morceau au moment où vous le jouez. Il faut prendre sa propre responsabilité, mais une chose doit rester prégnante, on ne touche pas au texte. Aujourd’hui, je vois avec une forte préoccupation une certaine mode qui consiste à faire exactement le contraire de ce qui est écrit. Quand c’est forte, on joue piano, quand c’est piano, on joue fortissimo. C’est pour distraire davantage l’audition, se mettre en valeur, mais l’art n’est pas fait pour cela.

B. S. : Il y a aussi le côté démonstratif de la virtuosité technique au détriment de la musique…
A. C. : La musique peut être même totalement absente. De plus en plus de musiciens sont en condition de faire du cirque, tout le monde est en démonstration. Seulement, on n’a plus certains « produits » que l’on trouvait il y a cent ans.

B. S. : A quoi est-ce dû ? Au professeur ? A une mentalité ?
A. C. : Le professeur veut être sûr que ses élèves gagnent les concours. Cela le fait mousser, sa réputation grandit. Les élèves se contentent de gagner un concours, et l’ayant gagné croient que tout est arrivé, et ne se rendent pas compte que le concours est seulement une plate-forme à partir de laquelle on peut commencer. C’est donc une question de mentalité.

Propos recueillis par
Bruno Serrou
Paris, le 3 janvier 2001 

samedi 31 janvier 2015

L’ARCAL présente un "Armida" de Joseph Haydn d’une vigoureuse jeunesse

Massy-Palaiseau, Opéra de Massy, vendredi 23 janvier 2015

Joseph Haydn (1732-1809), Armida. Production de l'ARCAL mise en scène par Mariame Clément. Photo : (c) ARCAL

Des treize opéras de Joseph Haydn trop systématiquement négligés par la scène lyrique contemporaine, Armida est l’un des plus connus aux côtés de la Fedeltà premiata et l’Anima del filosofo. Composé pour le château d’Eszterháza comme tous les ouvrages scéniques de Haydn à l’exception du dernier - l’Anima del filosofo a été écrit pour Londres -, cet opera seria en trois actes et un peu plus de deux heures a connu cinquante-quatre représentations au théâtre de la cour du comte Eszterházy, entre sa création le 26 février 1784 et 1788. Il sera également représenté du vivant du compositeur à Pressburg (Bratislava), Budapest, Turin et Vienne. C’est cet ouvrage que l’ARCAL, compagnie nationale de théâtre lyrique et musical, a choisi de produire cette saison 2014-2015 et de présenter dans une tournée lancée en octobre dernier à Saint-Quentin-en-Yvelines, puis présenté à Reims, Massy, Besançon, Clermont-Ferrand, Orléans, Louvrais, Cergy-Pontoise, Niort (1).

 Joseph Haydn (1732-1809) en 1792. Portrait de Thomas Hardy. Photo : DR

Bien que Haydn considérât Armida comme le meilleur de ses opéras, l’ouvrage disparut de l’affiche à la mort du compositeur pour ne réapparaître qu’en 1968, année où il fut donné en concert à Cologne, avant de retrouver la scène à Berne. Tiré du poème épique la Jérusalem délivrée de Torquato Tasso qui inspira Claudio Monteverdi, Jean-Baptiste Lully, Georg Friedrich Haendel, le chevalier Gluck, Fernandino Bertoni et Gioacchino Rossini, entre beaucoup d’autres, le livret utilisé par le compositeur se présente comme une compilation de divers éléments de toutes origines sans doute assemblés par Nunziato Porta, qui allège l’action au point de la rendre singulièrement mince. Néanmoins, apparaît ici clairement le fait que Haydn rend un hommage appuyé à Gluck, dont il a de toute évidence su assimiler la réforme, introduisant ici une grande fluidité dans les arie et les récitatifs souvent accompagnés par l’orchestre pour instaurer continuité et unité dramatiques, tout en s’inspirant du Giulio Sabino du compositeur vénitien Giuseppe Sarti monté à Eszterháza en 1783. Reprenant les passages les plus significatifs de l’opéra qu’elle précède, l’ouverture se présente comme une véritable page à programme préfigurant les affrontements violents entre Rinaldo et Armida, qui cherche à ensorceler ce dernier, les airs guerriers et les scènes pastorales. L’intrigue est connue, puisqu’elle reprend à grands traits celle de l’Armide de Lully et du Rinaldo de Haendel, mais en plus concentré et axé sur la seule psychologie, ce qui rend l’intrigue peu théâtrale. Autour du thème central qu’est le conflit entre l’amour et le devoir, le cadre est l’affrontement sans merci durant la Première Croisade entre Chrétiens et Musulmans, ces derniers étant présentés comme des païens, entre foi et magie, hommes et femmes, chacun des protagonistes restant prisonnier de sa propre vision du monde, de ses valeurs, incapable de comprendre leurs semblables.

La Salle Haydn du Château d'Eszterháza. Photo : DR

A l’écoute de l’œuvre entendue à l’Opéra de Massy dans l’excellente production de l’ARCAL, l’on se demande pourquoi Armida est si peu donné en France. Il s’agit en effet indubitablement d’une pièce majeure de l’échiquier de l’histoire de l’opéra du XVIIIe siècle. Il convient néanmoins de signaler que la partie vocale est difficile à distribuer, particulièrement les deux rôles principaux, la sorcière sarrasine Armida, confiée à une soprano, et le chevalier franc Rinaldo, qui revient à un ténor, rôles qui requièrent un large ambitus et une grande maîtrise de la vocalise, les voix étant traitées comme des instruments, tandis que l’orchestre devient un personnage à part entière et traduit la psychologie des protagonistes. Réunissant flûte, deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors/trompettes, timbales, cordes et continuo, ce dernier est remarquablement servi par l’ensemble d’instruments anciens Le Concert de la Loge Olympique qu’a fondé le violoniste Julien Chauvin, collaborateur pendant une décennie du Cercle de l’Harmonie de Jérémie Rohrer. Sous sa direction convaincue (le chef donne tous les départs avec une belle maîtrise, et chante la totalité de l’œuvre avec les solistes), vive et précise, tant sur le plan rythmique que des attaques et de la couleur, les musiciens de cette nouvelle formation se montrent parfaitement maîtres de leur jeu, tandis que l’orchestre sonne avec une luminosité rare sur ce type d’instruments trop souvent secs et acides, même si l’on eut aimé des bois plus présents, particulièrement la flûte à bec.

Joseph Haydn (1732-1809), Armida. Production de l'ARCAL mise en scène par Mariame Clément. Chantal Santon (Armida). Photo : (c) ARCAL

Sur la scène, la distribution est tout aussi enthousiasmante que ce qui émane de la fosse. Dans le rôle-titre, la jeune soprano française Chantal Santon, timbre chaud, présence et voix lui permettant une virtuosité épanouie, fait de son Armida un être ardent suprêmement chantant. Face à elle, le ténor espagnol Juan Antonio Sanabria campe un séduisant et solide Rinaldo avec sa voix aux aigus triomphants et au timbre coloré. A leurs côtés, la troupe entière est à l’unisson, avec en Zelmira la soprano française Dorothée Lorthiois à la voix ample et à la musicalité avenante, le baryton canadien Laurent Deleuil excelle dans le rôle du rusé Idreno, le jeune ténor toulousain Enguerrand De Hys, Révélation Classique ADAMI 2014 entendu voilà un an alors qu’il était encore étudiant au CNSMDP dans Reigen de Philippe Boesmans (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/02/reigen-opera-de-philippe-boesmans.html), est un incandescent Ubaldo (compagnon d’armes de Rinaldo) à la voix franche, l’articulation parfaite et à la ligne de chant irréprochable. Le ténor sévillan Francisco Fernàndez-Rueda  (Clotardo) et la comédienne belge Catherine Hauseux parachèvent cette équipe sans faiblesse.

Joseph Haydn (1732-1809), Armida. Production de l'ARCAL mise en scène par Mariame Clément. Chantal Santon (Armida), Juan Antonio Sanabria (Rinaldo). Photo : (c) ARCAL

D’autant plus que l’ensemble de la troupe se plait à jouer avec un évident plaisir, en authentiques comédiens-chanteurs, cette tragédie amoureuse dans la direction d’acteur réglée au cordeau par Mariame Clément, qui, dans la scénographie de Julia Hansen articulée autour d’un grand tapis persan, situe l’action de nos jours, faisant des héros de la Première Croisade de véritables geeks guerroyant par le biais d’ordinateurs portables et de smartphones, jouant alternativement de la console de jeux et au tennis, et se vautrant sur des canapés, tant et si bien que le spectateur se perd très vite dans les méandres d’une intrigue que les différents cadres de l’action rendent peu claires.

Bruno Serrou

Cette production d’Armida de Joseph Haydn est reprise à Orléans (Scène nationale) le 11 février à 20h30, Besançon (Scène nationale) le 19 février à 20h, à Clermont-Ferrand (Centre Lyrique Clermont-Auvergne) les 25 et 27 février à 20h, Louvrais (L’Apostrophe-Théâtre) le 5 mars à 19h30, Cergy-Pontoise (Scène nationale) le 7 mars à 20h30, Niort (Scène nationale Le Moulin du Roc) le 10 mars à 20h30.

vendredi 30 janvier 2015

CD : l’intégrale des Sonates pour piano de Beethoven par Maurizio Pollini


La réalisation de l’intégrale discographique des trente-deux Sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Maurizio Pollini a commencé en 1975 avec les trois dernières d'entre elles (op. 109, 110, 111) pour se conclure en 2014 sur les trois sonates de l’op. 31 et les deux de l’op. 49 (seizième à vingtième) publiées en un CD indépendant mais simultanément au coffret qui les inclut bien évidemment. Cette genèse de quarante ans atteste une profonde intimité entre un compositeur et son interprète, en fait l’histoire de deux vies de musiciens.

Ces dernières années, Pollini a donné une grande partie des sonates de Beethoven dans ses programmes Pollini Perspectives et Pollini Projects présentés à travers l'Europe, notamment à Paris, Salle Pleyel, dans les années 2009-2013 où il a mis Beethoven en regard de compositeurs d'aujourd'hui et que j'ai notamment commentés sur ce site (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/02/salle-pleyel-maurizio-pollini.html ou http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/03/extraordinaire-final-des-pollini.html notament).

Maurizio Pollini. Photo : DR

Cette intégrale Beethoven par Pollini est proposée ici non pas selon les dates d’enregistrement ou de parution mais dans la chronologie beethovenienne. Inévitablement, en quatre décennies, la conception de du pianiste italien de l'oeuvre du compositeur allemand a évolué, mais il reste des constantes, particulièrement l’austérité du jeu, parfois implacable, et si les articulations changent et le lyrisme se fait toujours plus vigoureux, le jaillissement des timbres, le scintillement des couleurs, la noblesse de ton restent pérennes. La conception globale de Pollini n’atteint pas la profondeur de celle de Brendel, la sensualité de celle d’Arrau, la dimension titanesque de Gilels, la monumentalité de Kempff ou la grandeur de Serkin, mais elle est indispensable parce qu’elle présente un Beethoven délesté de sa germanité et avivé par une étincelante italianité et un moderne raffinement.
   
Bruno Serrou

1 coffret de 8CD DG 479 4120 (Universal Classic)

Notule parue dans le quotidien La Croix en janvier 2015

mercredi 28 janvier 2015

"Aufgang", le concerto pour violon classico-romantique de Pascal Dusapin pour Renaud Capuçon en première audition parisienne pour l'entrée de l’Orchestre Philharmonique de Radio France à la Philharmonie

Paris, Philharmonie I, lundi 26 janvier 2014

Myung-Whun Chung, Renaud Capuçon, Pascal Dusapin et l'Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Yann Ollivier

La forme concerto est décidément très prisée en ces premières journées d’exploitation de la Philharmonie de Paris. Après la création du Concerto pour orchestre de Thierry Escaich le soir de l’inauguration de la grande salle de concerts parisien le 14 janvier (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/01/la-philharmonie-de-paris-salle-de.html), commande conjuguée de l’Orchestre de Paris et de la Philharmonie, c’était le 26 janvier au tour de la première exécution française du Concerto pour violon et orchestre intitulé Aufgang de Pascal Dusapin pour la première prestation dans cette même salle de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, qui, aux côtés de la Philharmonie, compte parmi les nombreux commanditaires de cette partition, comme c’est désormais le cas pour chaque commande du compositeur français. En effet, créé à la Philharmonie de Cologne le 8 mars 2013 par Renaud Capuçon et le WDR Sinfonieorchester dirigé par Jukka-Pekka Saraste, Aufgang a été conjointement financé par Pierre Bergé, le Westdeutscher Rundfunk de Cologne, l’Orchestre de la Suisse romande de Genève, l’Orchestre Philharmonique de la Radio néerlandaise à Hilversum, du Festival de Hollande et de la Philharmonie de Paris…

Myun-Whun Chung et Pascal Dusapin pendant les répétitions de Aufgang. Photo : (c) Jean-François Leclercq / Radio France

En cette année de ses soixante ans, Pascal Dusapin a un programme chargé. Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, qui lui commanda son premier opéra, Medea Material, donnera en création le 31 mars prochain son septième, Penthesilea d’après le drame de Heinrich von Kleist, la reine des Amazones qui a inspiré en 1927 le chef-d’œuvre scénique du compositeur suisse Othmar Schoeck (1886-1957), la reprise d’un autre de ses opéras, Perelà, uomo di fumo (2003) à Mayence, la création d’une pièce pour violon, In vivo, à Witten le 24 avril, de Disputatio pour chœur et orchestre à cordes à Berlin le 6 juin sur un dialogue entre un proche de Charlemagne, le poète savant et théologien anglais Alcuin (732-804) et son élève qui sera ensuite présenté à Paris et à Munich, et la reprise de plusieurs de ses œuvres en Allemagne, Corée, Finlande, Italie, Portugal, Royaume-Uni…

Pascal Dusapin (né en 1955). Photo : DR

Avec ce concerto de près de trente-cinq minutes qui, en près de deux ans, a déjà été donné jusqu’aux Etats-Unis après une gestation de plus de trois ans entrecoupée par la réalisation d’autres projets, Pascal Dusapin semble vouloir se tourner sans ambigüité vers l’expressivité et l’évocation tant l’œuvre gomme toute tentation de quête sonore et d’inattendu pour se focaliser sur l’émotion et l’introspection. Certes l’on est parfois surpris par un trait de flûte au timbre rauque, un violon qui se fait soudain plus volubile, renonçant à sa pureté angélique pour devenir soudain plus humain tandis que l’orchestre entre dans un immobilisme morose. Mais l’essence de l’œuvre tend quasi continuellement à l’inertie, avec ces nombreuses et longues périodes de quasi immobilité, comme marquée par le minimalisme nord-américain. Comme le suggère le titre du concerto, Aufgang (Elévation), Dusapin considère ici le violon comme une entité séraphique qui porte de temps à autre l’orchestre jusqu’à ses propres hauteurs, tandis que le soliste est à son tour entraîné dans les profondeurs de son partenaire dont l’assise des cordes est un tapis de douze altos, onze violoncelles et dix contrebasses - bois et cuivres par deux, deux percussionnistes mais pas de timbales. Le début de l’œuvre est une synthèse de la structure de la partition entière. Le violon flotte dans les hautes sphères, violoncelles et contrebasses frémissant au-dessous comme contraints, tandis que la harpe, hésitante et le geste gracile, occupe l’espace médian. Ainsi, avec ses trois mouvements séparés alternant vif-lent-vif, l’œuvre laisse percer un canevas en trois étapes, le violon « séraphique » tirant tout d’abord vers un humus mélancolique entouré d’abysses représentées par un orchestre suscitant un bras de fer titanesque entre les deux entités, avant que le soliste finisse par se libérer de cette attraction sépulcrale prégnante dans le finale pour flotter de nouveau en dernier ressort dans une apesanteur sidérale.

Photo : (c) Philippe Grison

Aufgang s’ouvre dans l’extrême aigu du violon solo, bientôt soutenu par un voile de violoncelles et de harpe. L’instrument soliste reste dans son registre le plus élevé et suave, tandis que l’orchestre s’anime finalement plus ou moins, tous les instruments étant traités de façon classique, les cordes jouées avec le seul archet. Commencé par une séduisante fusion du timbre du violon solo et des quatre cors dont le son semble émaner d’une même source avant que les violons tuttistes et soliste se rejoignent pour former un effet d’écho avec en arrière-fond de steel-drums, le mouvement central s’avère particulièrement chantant, les cordes graves, des altos jusqu’aux contrebasses - absentes dans le premier mouvement, ces dernières s’imposent dans le deuxième, à l’instar des violoncelles, omniprésents - usant parfois du pizzicato alors que le violon solo, qui s’exprime davantage qu’auparavant dans le bas du spectre, use pour la seule fois du jeu doubles cordes dans la cadence. Survient au centre du morceau une phase plus énergique qui se conclut sur un grand cri, vite apaisé, le climat revenant rapidement à l’introspection, le violon solo jouant sur la corde de sol, tandis que la flûte s’impose sur un tapis de violoncelles avant d’être rejointe par la clarinette basse et le contrebasson, tous enluminés par l’aigu d’un crotale joué à l’archet. Le finale commence sur un quatuor violon, trompette, deux trombones, bientôt enrichi du tutti à l’exception des violoncelles et des contrebasses. Tandis que le soliste mouline, ces derniers produisent leurs premiers pizzicati, avant que l’œuvre se termine sur un fortissimo de l’orchestre entier, avec grosse caisse, cymbales et tam-tam.

Renaud Capuçon. Photo : DR

Peu aguerri en matière de création contemporaine, Renaud Capuçon, à qui Dusapin doit d’avoir achevé son concerto, est apparu dans son élément. Particulièrement concentré, oubliant pour une fois le public qui le pousse trop souvent à se tenir sur le plateau comme s’il était en démonstration pour focaliser son regard sur la partition et la direction de Myung-Whun Chung, le violoniste a donné le meilleur de lui-même pour servir au mieux cette partition qui ne lui donne guère de répit, malgré une écriture peu piégeuse à l'écoute et sans hardiesse d’écriture, et tendant au contraire au lyrisme classico-romantique qui éloigne toujours davantage Dusapin de la quête d’inouï qui faisait sa force dans les années 1980-2000. Néanmoins, quoique l’on pense de l’œuvre, Capuçon a réussi la gageure de tirer de son violon (le Guarneri del Gesù qui appartint à Isaac Stern) des sonorités d’une richesse harmonique étonnante considérant le fait que Dusapin a limité l’instrument soliste de son concerto dans le registre aigu, c’est-à-dire là où le son est le moins opulent. Placé au septième rang d’orchestre, j’ai pu apprécier différemment du 15 janvier l’acoustique de la Philharmonie de Paris, d’où les cordes de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, singulièrement les basses (particulièrement fournies il est vrai), me sont apparues plus chaudes, naturelles et enveloppantes que depuis le troisième rang du premier balcon où j’étais assis le second soir de l’inauguration de la salle, tandis que les divers pupitres se sont montrés brillants.


Bruno Serrou