mercredi 27 août 2014

Jour de fête pour les jeunes musiciens de l’Annecy Classic Festival et de l’Annecy Campus Orchestra

Annecy (Haute-Savoie), Ve Annecy Classic Festival, Musée-Château et Eglise Sainte-Bernadette, mardi 26 août 2014

Annecy, le Château-Musée. Photo : (c) Bruno Serrou

Les jeunes musiciens étaient à la fête, hier, à l’Annecy Classic Festival. Tout d’abord en duo de sonate, avec un récital flûte et piano dans la salle mythique du festival annécien du Musée-Château, où Eliane Richepin dispensait ses cours publics réunissant deux jeunes musiciens français : le flûtiste Clément Dufourt, élève de Philippe Bernold, et le pianiste Tristan Pfaff, élève de Michel Béroff et d’Aldo Ciccolini, deux Révélations classiques de l’ADAMI en 2006 et du programme « Déclic » de CulturesFrance en 2007 qui entretiennent une commune passion musicale et aiment à se produire ensemble. Malgré la pluie, le public est venu en nombre découvrir ces deux musiciens au seuil d’une carrière prometteuse...

Annecy Classic Festival. Annecy, Château-Musée : Tristan Pfaff (piano) et Clément Dufourt (piano). Photo : (c) Yannick Perrin

Duo Clément Dufourt (flûte) / Tristan Pfaff (piano)

Plus connue dans sa transcription pour violon et piano réalisée pour David Oïstrakh et Lev Oborine par son auteur en 1943, la Sonate pour flûte et piano en ré majeur op. 94 de Serge Prokofiev aux contours classiques est dans sa forme initiale créée en septembre 1943 par Nikolaï Charkovski et Sviatoslav Richter ludique et pétillante, avec un épisode central au caractère idyllique. Clément Dufourt et Tristan Pfaff en ont donné une lecture élégante et lyrique, le flûtiste attestant d’une virtuosité naturelle de bon aloi. Composée dans l’urgence en 1898 pour un concours de flûte du Conservatoire de Paris remporté par Gaston Blanquart qui l’obligea à confier à Charles Kœchlin l’orchestration de sa musique de scène pour le Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, la Fantaisie pour flûte et piano en mi mineur op. 79 de Gabriel Fauré a suscité des plaintes de son auteur auprès de Kœchlin : « Je suis plongé jusqu’au cou dans gammes, arpèges et staccati ! J’ai déjà commis cent-quatre mesures de cette pénible torture… » Il est clair à l’écoute que cette pièce, qui a ennuyé son auteur, ne passionne pas davantage l’auditeur, même sous les doigts de Dufourt et Pfaff, qui en ont offert une interprétation aussi scintillante que possible. Les deux jeunes musiciens français ont en revanche tiré tout le bonheur de jouer possible de la belle Sonate pour flûte et piano de Francis Poulenc, qui la créa à Strasbourg en juin 1957 avec Jean-Pierre Rampal, l’une des pages les plus accomplies du répertoire pour ce duo d’instrument à vent et clavier. Les deux interprètes ont brillé par leur virtuosité commune qui a mis en exergue l’impression de liberté improvisée de l’écriture et de l’inspiration de Poulenc, le pianiste sachant s’effacer devant le chant tout en délicatesse de la flûte autant que dialoguer de concert avec brio avec cette dernière dans les passages les plus lyriques et étincelants.

Annecy Classic Festival. Annecy Campus Orchestra répète avec Fayçal Karoui. Photo : (c) Yannick Perrin

Annecy Campus Orchestra

Contrairement à la session 2013 où ils étaient associés à de jeunes étudiants et professionnels de 9 à 20 ans venus d’Irkoutsk (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013_08_01_archive.html), le Campus d’orchestre d’Annecy Classic Festival 2014 a réuni à partir du 15 août les seuls stagiaires directement inscrits au cursus annécien, ouvert il est vrai aux étrangers comme aux Français. Cent-quatre participants venus des quatre coins du monde ont travaillé sous la direction de Fayçal Karoui, directeur musical de l’Orchestre de Pau Pays de Béarn qu’il a construit de toutes pièces voilà une dizaine d’années, et encadrés de musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg un programme de caractère festif fait d’œuvres des Etats-Uniens George Gershwin et Leonard Bernstein, et du Mexicain Arturo Márquez.

Car, a contrario d’Académies comme celle du Festival Berlioz, qui s’adresse à de futurs musiciens d’orchestre professionnels, ou comme l’Orchestre Français des Jeunes, qui travaille des programmes ambitieux comprenant des partitions concertantes et symphoniques d’envergure dans lesquelles ils sont appelés à se produire en plusieurs lieux - ce qui pourrait néanmoins être envisagé à Annecy, considérant le fait que cette académie a la chance de se tenir à proximité de son équivalent vocal, ce qui pourrait permettre la programmation d’œuvres pour chœur et orchestre -, l’Annecy Campus Orchestra entend rassembler des jeunes instrumentistes étudiants des conservatoires pour les former au métier de l’orchestre dans un esprit bon enfant et dans des œuvres au caractère à la fois ludique et pédagogique et dans le but de se produire en public dans une œuvre concertante avec le pianiste Denis Matsuev à l’issue du stage. Ainsi, au lieu de Beethoven, Schubert, Berlioz, Brahms, Bruckner, Franck, Saint-Saëns, Dvorak, Debussy, Mahler, R. Strauss, Sibelius ou Ravel, Fayçal Karoui a choisi pour cette session 2014 de travailler des pages festives, Rhapsody in Blue pour piano et orchestre de George Gershwin, une succession de pages parmi les plus fameuses de West Side Story de Leonard Bernstein et le deuxième Danzón  d’Arturo Márquez.

Le Concert de clôture du stage Annecy Campus Orchestra 2014

Annecy Classic Festival. Denis Matsuev (piano), Fayçal Karoui (direction), Annecy Campus Orchestra. Photo : (c) Yannick Perrin

Durant leur concert public de clôture de stage donné hier après-midi en l’église Sainte-Bernadette, les jeunes musiciens de l’Annecy Campus Orchestra s’en sont donné à cœur joie dans le répertoire retenu cette année, ne faisant guère dans la dentelle, à l’instar de leur parrain Denis Matsuev, avec qui ils ont rivalisé de puissance dans l’œuvre concertante, le nuancier étant pour confiné dans un registre situé entre forte et fortississimo… Il n’en est pas moins sorti quelques traits d’orchestre des plus réussis, notamment du côté des bois (flûte, hautbois, clarinette, saxophone et basson) et cuivres (cor, trompette, trombone, tuba basse - ce dernier tenu par un tuteur) solistes, tandis que les cordes ont eu du mal à émerger du grondement quasi assourdissant du piano et des instruments à vent dans la Rhapsodie in Blue. Pour en rester à l’influence du jazz nord-américain, poussé par les ovations d’un public plus jeune que de coutume, Denis Matsuev s’est lancé dans deux très longs bis d’improvisations jazz façon Erroll Garner (1921-1977) mais en plus terrien dans lesquels le pianiste russe a joué de plus en plus fort avant de conclure dans deux brefs piani.

Annecy Classic Festival. Denis Matsuev (piano), Fayçal Karoui (direction), Annecy Campus Orchestra. Photo : (c) Yannick Perrin

La suite d’orchestre de West Side Story de Bernstein qui a suivi a été bienvenue pour sortir le public du long tunnel d’improvisation pianistique, réveillant la salle entière. Celle-ci s’est mise au diapason des jeunes assemblés sur le plateau qui se sont lancés dans un swing communicatif sur les rythmes haletants des morceaux les plus enlevés de la suite tirée par Bernstein de son musical, mais en négligeant plus ou moins le lyrisme des scènes d’amour et de désarroi. Pour clore le programme, une pièce tout aussi entraînante que celle de Bernstein mais en beaucoup moins raffiné, la Danzón n° 2 pour grand orchestre (1994) de Márquez qui assimile des musiques mexicaines de l’Etat de Veracruz et cubaines. Les jeunes musiciens se sont donnés sans restriction dans ces pages bondissantes et sans difficultés majeures autres que rythmiques, les instrumentistes à vent jouant leurs enchaînements en se levant chacun à la façon de lames de fond, avant de conclure sous les salves d’applaudissements d’un auditoire en liesse. L’étonnant est que, dans la perspective attendue de ce succès, Fayçal Karoui, qui s’est montré infiniment plus engagé, concentré et proche de ses stagiaires que l’an dernier tout en en faisant encore un peu trop dans sa gestique, n’ait pas préparé de bis, ce qui lui aurait évité de reprendre des passages de West Side Story et de la Danzón interprétés de façon plus relâchée, la concentration initiale ayant disparu…

Ces deux concerts ont été retransmis en direct sur Medici.tv, qui en propose le streaming pendant les trois mois qui viennent (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival).

Bruno Serrou

mardi 26 août 2014

Quatre futurs grands dans la Nuit du piano de l’Annecy Classic Festival : Anna Fedorova, David Fray, Li Siqian, Benjamin Grosvenor

Ve Annecy Classic Festival, Annecy (Haute-Savoie), Impérial Palace, lundi 25 août 2014

Annecy Classic Festival. Le Yamaha et la salle de l'Impéria Palace avant la Nuit du Piano. Photo : (c) Bruno Serrou

Une longue et belle soirée de piano attendait hier le public de l’Annecy Classic Festival dans le grand salon de l’Impérial Palace dont les larges baies vitrées donnent sur le lac d’Annecy au couchant. Une « Nuit du piano » de six heures dont Eliane Richepin est l’initiatrice avant que le concept soit repris ailleurs, durant laquelle se sont succédés quatre pianistes de la jeune génération pour autant de récitals aux programmes denses, variés et exigeants.

A soirée exceptionnelle, piano d’exception. Si j’ai pu relever à Annecy depuis le début de cette édition de l’Annecy Classic Festival les défaillances des Yamaha utilisés dans le cadre des concerts en l’église Sainte-Bernadette et du Musée-Château, réglés par un accordeur haut-savoyard, il convient de saluer la grande qualité du Yamaha en provenance d’Allemagne sur lequel ont pu s’exprimer hier soir les quatre pianistes venus d’autant de pays différents, la Chinoise Li Siqian, l’Ukrainienne Anna Fedorova, le Britannique Benjamin Grosvenor et le Français David Fray.

Annecy Classic Festival. Nuit du Piano. Anna Fedorova. Photo : (c) Yannick Perrin

Le cheminement progressif d’Anna Fedorova

C’est à Anna Fedorova (1) qu’est revenue la mission d’ouvrir la Nuit du piano 2014. Née dans une famille de musiciens, elle a commencé l’étude du piano à l’âge de cinq ans, avant de donner son premier récital un an plus tard et de se produire en concerto à sept ans avec l’Orchestre National d’Ukraine. Elève de Norma Fisher au Royal College of Music de Londres et de Leonid Margarius à l’Accademia Pianistica Incontri col Maestro à Imola (Italie), elle est lauréate d’une quinzaine de concours internationaux. Cette jeune pianiste ukrainienne de 24 ans que j’ai découverte quant à moi en 2012 lors du Concours Piano Campus à Cergy-Pontoise, a conçu un programme dont la structure, la progression musicale et l’exigence trahissent une réelle maturité. Apparemment « facile » est la Sonate n° 13 en si bémol majeur KV. 333 de Mozart composée à Linz fin 1783 quelques semaines après la Symphonie n° 36 en ut majeur KV. 425. Pourtant, tout en semblant vouloir s’échauffer dans la perspective de l’œuvre finale, Fedorova a donné la quintessence de la partition, dessinant les contours ludiques et animés de l’Allegro, le chant d’un ardent lyrisme de l’Andante cantabile et la joyeuse progression de l’Allegretto final conçu à la façon d’un triptyque . Après une courte pause, la pianiste a enchaîné les trois Valses op. 64 (1847) de Chopin, qui s’ouvrent sur la Valse Minute en raison de sa brièveté ou Valse du petit chien parce qu’inspirée par la danse d’un chien qui cherchait sous les yeux du compositeur à attraper sa queue. Cette courte page est suivie de la valse en trois parties dite « pure » dont le thème célèbre est beaucoup utilisé par les cinéastes. Le cahier se conclut sur une valse en la bémol majeur dont la difficulté croissante a préludé hier au plat de résistance de la prestation d’Anna Fedorova, l’extraordinaire juge de paix que constitue le triptyque que Maurice Ravel a composé en 1908 d’après trois poèmes éponymes d’Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit. La noirceur et l'exceptionnelle difficulté de ce recueil qui se déploient sur près de vingt-cinq minutes en font l’une des œuvres les plus emblématiques de son auteur. Dans Ondine, quil conte l’histoire d’une sirène qui invite un être humain à visiter son royaume aquatique, la digitalité du jeu de Fedorova lui a permis de restituer à la perfection la liquidité comparable aux Jeux d’eau, tout en soulignant l’onirisme et la virtuosité transcendante de ces pages. Dans Le Gibet, qui narre les dernières impressions d’un pendu au soleil couchant, la pianiste a su tenir la délicate gageure de soutenir la pression des cent cinquante trois octaves de pédales de si bémol inlassablement répétés cinquante-deux mesures durant, mettant également en exergue l’extraordinaire potentiel harmonique de ce morceau. Fedorova s’est vaillamment lancée dans Scarbo, miroir pianistique d'un gnome diabolique et facétieux porteur de funestes présages qui apparaît dans les songes des dormeurs, qu'elle a emporté sans efforts apparents, se jouant avec naturel et simplicité dans ses rythmes frénétiques, ses tempos extraordinairement rapides sans jamais faillir, faisant oublier au public qu’il s’agissait pour elle de surmonter les exceptionnelles difficultés techniques et la virtuosité requise par l’écriture singulièrement exigeante de Ravel. Sortant de Gaspard de la Nuit aussi fraîche mais plus détendue qu’au début de sa prestation, Anna Fedorova a offert en bis un Prélude de Rachmaninov ample et aéré, faisant oublier que, depuis Le Gibet, le piano vibrait bruyamment dans le médium au contact du plancher du praticable où il était installé et qui allait se faire plus prégnant pendant le récital suivant…


Annecy Classic Festival. Nuit du Piano. David Fray. Photo : (c) Yannick Perin

David Fray bachien

La deuxième prestation est revenue à David Fray. Le pianiste français de trente-trois ans tirait pourtant une moue des mauvais jours en franchissant le seuil du plateau et en traversant ce dernier pour se rendre au piano, avant de s’installer sur une chaise rembourrée et basse devant le clavier comme s’il subissait une punition. Ainsi assis bas devant le Yamaha, alors qu’il s’apprêtait à jouer des pages du Cantor de Leipzig, il s’est avéré impossible de ne pas songer à Glenn Gould et au fait que Fray est né en 1981, année où le Canadien gravait son ultime approche des Variations Goldberg, quelques mois avant sa mort. Faisant fi du public comme s’il était seul au monde et jouait pour lui-même, Fray a néanmoins donné des Bach éblouissants, avec quatre Préludes et Fugues autour de diverses tonalités d’ut (majeur/mineur et ut dièse majeur/mineur), les doigts se détachant avec une puissance, un délié et une régularité de nature gouldienne auxquels il a ajouté une musicalité que je lui connaissais guère. Puis ce fut le Prélude religieux pour piano puis harmonium de l’Offertoire de la Petite messe solennelle pour quatre voix solistes, chœur mixte, deux pianos et harmonium de Rossini qui, du moins sous les doigts de Fray, a pris le tour d’une page de Bach. Après cet intermède, qui s’est avéré monotone, David Fray a offert au public annécien, qu’il semblait ne toujours pas voir, une Sonate pour piano n° 23 en fa mineur op. 57 « Appassionata » de Beethoven énergique et d’une puissance conquérante, ce qui n’a pas empêché l'émergence de phases plus oniriques et sensibles trahissant quelques blessures sans pour autant s’épancher, Fray rattachant ainsi judicieusement Beethoven au classicisme plutôt qu’au romantisme. Ce qu’il a d’ailleurs souligné davantage encore en donnant en bis un Prélude de Bach…

Annecy Classic Festival. Nuit du Piano. Li Siqian. Photo : (c) Yannick Perrin

La digitalité extrême de Li Siqian

Née à Chongqing en 1992, Li Siqian était pour moi jusqu'à sa prestation d'hier soir une pargaite inconnue. Et je tiens à affirmer sans tarder combien elle m’a convaincu, même si sa conception globale suscite quelques regrets en raison d'un manque de diversité dans les contrastes et les couleurs. Néanmoins, il est clair qu'à vingt-deux ans cette jeune chinoise est l’un des fruits les plus prometteurs de cette école de piano émergeante qui, née après la mort de Mao Tsé Toung, est en train de s’imposer rapidement dans le monde, avec les Lang-Lang et autres Yundi Li, Yuja Wang, etc. Amorcée avec deux Sonates de Domenico Scarlatti (K. 466 L. 118 et K. 141 L. 422) jouées sur un piano enfin défait des vibrations du plancher avec une légèreté et une souplesse qui ont instillé au grand Yamaha de concert le tour d’une épinette plutôt que d’un clavecin tant le nuancier du toucher a été large, la prestation de Li Siqian s’est déployée dans les Etudes op. 10 de Chopin qu’elle a conçues comme une partition unique en dix mouvements contant un véritable poème pour piano grâce à un réel sens discoursif qui a suscité une structure en forme d'arche à laquelle il n'a manqué qu'une diversité de tons plus prégnante. Son toucher liquide et détaché a néanmoins séduit, chaque note s’exposant en toute limpidité en s’épanouissant indépendamment les unes les autres jusque dans les accords les plus fournis. Sous ses doigts, le Yamaha de concert est devenu un grand piano riche en harmoniques, de bas en haut du clavier réglé de façon égale. Après quoi la Valse de Faust de Gounod arrangée par Liszt est apparue superflue, autant du fait de la pianiste que de la pièce elle-même. Mais l’on a pu juger de l’amplitude des affinités musicales de la pianiste chinoise dans Jardins sous la pluie de Debussy que le doigté fluide et aérien de Li Siqian a subtilement paré.

Annecy Classic Festival. Nuit du Piano. Benjamin Grosvenor. Photo : (c) Yannick Perrin

Les sonorités moelleuses de Benjamin Grosvenor

A vingt-deux ans, Benjamin Grosvenor a le vent en poupe. Cet été, il a été l’invité de plusieurs grands festivals, et Universal vient de publier sous le label Decca (2) un récital solo où l’on peut découvrir l’ampleur de son répertoire. Ampleur confortée par la diversité des styles et des compositeurs qu’il a sélectionnés pour son récital d’hier soir, du plus populaire au plus rare, mais constamment difficile et d’un haut degré d’exigence, pour l’interprète comme pour l’auditeur. C’est sur une éblouissante première Ballade de Chopin que le pianiste britannique a ouvert son programme. Il y a démontré d’emblée son sens de la narration qu’il développe de ses doigts d’airain avec lesquels il exalte des sonorités profondes et riches en harmoniques et qui lui permettent de transcender le piano pour en faire un orchestre entier. Grosvenor s’est ensuite tourné vers les rares trois Paysages du Catalan Federico Mompou (1893-1987) dont il a enluminé les climats et les images qui y sont toutes inclues, avant d’interpréter Deux contes de fées op. 51/3 et op. 14/2, cette dernière intitulée Marche des Paladins, du Russe Nikolaï Medtner (1880-1951), un proche de Dimitri Chostakovitch qui se fait plus présent qu’autrefois dans les programmations occidentales. Grosvenor a ensuite donné des Valses nobles et sentimentales de Ravel une interprétation lumineuse et charnelle, gommant les côtés kitschs que l'on y trouve trop souvent, avant de conclure sur une ultime valse, celle du Faust de Gounod brillamment arrangée par Liszt et tout aussi brillamment jouée. En bis, une étincelante Etude de Concert d’Ernö Dohnányi et un étonnant Rush Hour in Hong-Kong d’Abram Chasins…

La Nuit du Piano a été retransmise en direct sur Medici.tv, qui en propose le streaming pendant les trois mois qui viennent (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival).

Bruno Serrou

1) Pour découvrir Anna Fedorova, je recommande le premier CD de la nouvelle collection placée sous l’égide de l’Annecy Classic Festival DiscAnnecY dans lequel la jeune pianiste ukrainienne interprète Chopin (Sonate pour piano n° 3 en si mineur op. 58), Liszt (Sonnet de Pétrarque n° 104) et Brahms (Six Klavierstücke op. 118) - CD DiscAnnecY DAY 01 (distribution Harmonia Mundi). Signalons également le récital programmé à Paris, Théâtre de l’Athénée, le 28 octobre 2014

2) Bach, Chopin, Scriabine, Granados, Schulz-Evler, Albeniz et Gould. 1 CD Decca 478 5334

lundi 25 août 2014

Pour ses 70 ans, Vladimir Spivakov a donné à Annecy un concert éblouissant avec ses Virtuoses de Moscou, après une présentationconvaincante du travail de Patrick Marco avec l’Académie choraleréunissant professionnels et amateurs

Annecy. Ve Annecy Classic Festival, Eglise Sainte-Bernadette, dimanche 24 août 2014

Annecy. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour la seconde journée de l'unique week-end de la décade de l’Annecy Classic Festival, les concerts se sont bousculés avec deux concerts aux programmes copieux séparés par un interstice de moins de deux heures dans l’enceinte de l’église Sainte-Bernadette, centre névralgique de la manifestation depuis le lancement de sa nouvelle formule en août 2010.

Annecy Classic Festival. Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, Les Cris de Paris et Chœur d'Annecy Classic Festival. Photo : (c) Yannick Perrin
Concert de musique spirituelle de l’Académie Vocale et de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg

Conformément à la tradition, dimanche oblige, c’est sur un concert de musique chorale d’inspiration religieuse dirigé par Patrick Marco qui a attiré un auditoire fourni dans l’enceinte de l’église Sainte-Bernadette. Directeur du Conservatoire de Puteaux, Chef du Chœur de l'Orchestre Lamoureux et de la Maîtrise de Paris, ensemble vocal mixte d’enfants qui compte aujourd’hui près de cent vingt chanteurs attaché au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris et qui se produit dans les grandes institutions musicales parisiennes, notamment à l’Opéra de Paris et Salle Pleyel avec divers orchestres (on a notamment pu l’entendre dans la Symphonie n° 3 de Mahler avec le San Francisco Symphony Orchestra dirigé par Michael Tilson Thomas), Patrick Marco anime chaque année à Annecy un Atelier vocal qui réunit autour de sa maîtrise et d’un chœur professionnel, cette année Les Cris de Paris que son directeur fondateur Geoffroy Jourdain a confié à Marco le temps de ce campus, une centaine d’amateurs rassemblés sous le label Chœur d’Annecy Classic Festival. Au programme de la session 2014, trois extraits des Vêpres solennelles d’un confesseur KV. 339 et la Messe du Couronnement en ut majeur KV. 317, deux œuvres de Mozart conçues en 1779 que Marco allait faire exécuter avec le luxueux Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg.

Jiwon Song (baryton) et Julien Vanhoutte. Photo : (c) Yannick Perrin

Mais pour la première partie de ce concert, c’est un autre chef, Julien Vanhoutte, qui s’est vu confier la création d’une pièce déjà ancienne de Richard Dubugnon (né en 1968). Bien que le compositeur-contrebassiste franco-suisse ait officiellement répondu à une commande du festival, l’Adoration de la Croix op. 9 a été conçue voilà plus de vingt ans. Cette pièce illustre des textes grecs et latins utilisés depuis le XIIe siècle le Vendredi-Saint et fait appel à un effectif peu usité constitué d’un célébrant-baryton, d’un chœur mixte, d’un chœur d’enfants, d’un quintette de cuivres (cor, deux trompettes, trombone, tuba), de timbales et d’un orgue. D’aucuns se souviennent de la création Salle Pleyel en décembre 2008 par l’Orchestre de Paris dirigé par Esa-Pekka Salonen avec Janine Jansen en soliste devant un Henri Dutilleux consterné d’un Concerto pour violon op. 45 de Dubugnon pour le moins convenu et fleurant la naphtaline. Composée en 1993-1994, révisée par deux fois, en 1997 et 2007, cette partition est légèrement plus téméraire que le concerto de quatorze ans son cadet, du moins par ce que j’ai pu en juger assis au premier rang non loin des pavillons du bataillon des cuivres et d’un orgue qui me cachaient les effectifs choraux placés le long du mur du fond du chœur de l’église. Cette page d’une vingtaine de minutes a mis mes oreilles en capilotade au point de déclencher des acouphènes qui perdurent vingt-quatre heures après. L’exécution, qui a réuni un solide baryton, le bien nommé Jiwon Song, un ensemble de cuivres de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, la Maîtrise de Paris et les Cris de Paris, a été précédée d’une présentation de la pièce par son auteur sans une once d’humilité (« … vous entendrez ensuite un très joli passage… ») et dirigé de la même façon par Julien Vanhoutte, ne laissant aucun autre souvenir que les troubles auditifs suscités par la proximité des cuivres qui a ruiné un long moment mes capacités auditives.

 Patrick Marco. Photo : DR

Sous la direction fougueuse et volontaire de Patrick Marco, les deux œuvres de Mozart se sont déployées de façon énergique, sonnant large mais placé comme je l’étais, je n’ai pu goûter l’exécution dans sa pleine mesure, collé que j’étais aux six seconds violons et, à leur droite, aux six altos ainsi qu’à l’orgue, alors que les effectifs choraux, qui ont associé amateurs de l’Académie et professionnels de la Maîtrise de Paris et des Cris de Paris, étaient trop loin de l’orchestre, le long du mur du fond. Ce qui est regrettable, car Mozart était servi par un orchestre de tout premier plan et un ensemble choral d’une incontestable cohésion, tandis que le quatuor vocal solistes constitué de Suzanne Jérosme (soprano), Anne Reinhold (mezzo-soprano), Jean-François Novelli (ténor) et Sevag Tachdjian (basse) s’est montré cohérant avec ses voix jeunes et encore peu puissantes mais en phase avec l’humilité spirituelle de ces deux œuvres d’un Mozart de vingt-trois ans.

Annecy Classic Festival. Vladimir Spivakov et Les Solistes de Moscou. Photo : (c) Yannick Perrin

Vladimir Spivakov, les Solistes de Moscou, Anastasia Kobekina et Denis Matsuev

Quatre vingt dix minutes après la fin du concert Mozart/Dubugnon, Vladimir Spivakov à la tête de ses Virtuoses de Moscou offrait pour son soixante-dixième anniversaire un concert d’une très haute tenue, qui dit combien ce musicien russe qui s’imposa tout d’abord comme un grand violoniste, est devenu un excellent chef d’orchestre. Tout en poursuivant une carrière de soliste et de chambriste dans le monde entier (il prépare une tournée automnale aux Etats-Unis), et en animant le Festival international de musique de Colmar depuis 1989, il se produit toujours davantage en tant que chef, non seulement avec Les Virtuoses de Moscou qu’il a fondés en 1979 avec ses amis solistes, lauréats de concours internationaux et premiers pupitres des grands orchestres russes dont les effectifs se sont considérablement renouvelés en trente-cinq ans, mais aussi avec le National Philharmonique de Russie qu’il a créé en 2003.  

Annecy Classic Festival. Denis Matsuev et Vladimir Spivakov. Photo : (c) Yannick Perrin

Le geste précis mais jamais agité, il fait corps avec son orchestre dont le nom n’est pas usurpé, tant tous les musiciens s’avèrent d’indubitables virtuoses. La Sérénade pour cordes en ut majeur op. 48 de Tchaïkovski a séduit par son interprétation conquérante et déliée, enlevée et objective, jouée sans traîner et sans pathos, les Virtuoses de Moscou exaltant des sonorités charnues et lumineuses, donnant à cette partition d’essence classique un tour subtilement classique, qui a judicieusement préludé aux deux œuvres qui la suivaient. Tout d’abord le Concerto n° 17 pour piano et orchestre en sol majeur KV. 453 (1784) de Mozart, avec en soliste Denis Matsuev. Préparant l’entrée du soliste sur un tapis de cordes voluptueuses, Vladimir Spivakov a réussi à canaliser l’écoute et la puissance de son compatriote, qui a fait chanter son piano avec délectation et bonhomie, respectant les couleurs et la légèreté fruitée et lumineuse des textures et la chaleur de ton de Mozart, faisant chanter l’Andante central avec générosité et allant, comme s’il s’agissait d’une aria d’opéra. Mais emporté par l’élan du finale, Denis Matsuev a eu tendance à jouer de plus en plus fort et sec, ne laissant pas l’œuvre bondir et respirer jusqu’à la fin de l’œuvre, incitant Spivakov et les Virtuoses de Moscou à rivaliser avec lui, au point de conclure en une course frénétique. A l’issue de cette exécution conclue sur un tour haletant, le pianiste russe a offert un bis délectable, une Valse de Jean Sibelius qui dit combien Matsuev peut quand il le veut - conformément à ce qu’il a démontré dans les deux premiers mouvements du concerto de Mozart - jouer tout en retenue et délicatesse.

Annecy Classic Festival. Anastasia Kobekina (violoncelle) et Vladimir Spivakov. Photo : (c) Yannick Perrin

C’est avec le célébrissime Concerto n° 1 pour violoncelle et orchestre en ut majeur Hob. VIIb.1 (1762) de Joseph Haydn que Spivakov a ouvert la seconde partie de son concert-anniversaire. En soliste, sa jeune protégée Anastasia Kobekina. Née le 26 août 1994, la violoncelliste russe a été remarquée à six ans par Vladimir Spivakov, qui, après l’avoir auditionnée, l’a fait entrer au sein de sa Fondation pédagogique et lui a offert voilà quatre ans l’instrument italien sur lequel elle joue, un Stefano Scarampella fabriqué au XIXe siècle. Jouant avec une aisance confondante, une technique de la main gauche rigoureuse, l’archet souple mais ferme, elle exalte des sonorités charnues qui ne demandent qu’à s’élargir avec le temps, Kobekina est une jeune artiste russe pour le moins prometteuse dont on pourrait rapidement entendre parler parmi les grands violoncellistes. Vladimir Spivakov a forgé pour sa protégée une étoffe délicate et soyeuse avec ses Virtuoses de Moscou qui ont dialogué avec allant avec la soliste. Le chef russe a conclu la soirée sur deux pages pour octuor de cordes de Dimitri Chostakovitch réunies sur l’intitulé générique Prélude et Scherzo op. 11 composées en 1925-1926, donc contemporaines de la Première Symphonie, et créées à Moscou le 9 janvier 1929 par les Quatuors Glière et Stradivarius. Ces pages comptent parmi les plus inventives du compositeur russe, dont la créativité n’avait pas encore été muselée par les sbires staliniens, l’URSS étant encore ouverte à l’époque à l’avant-garde occidentale. Ainsi y trouve-t-on l’esprit d’un Hindemith et d’un Krenek, l’atonalité et le machinisme. Si le Prélude s’inscrit dans la tonalité, renvoyant au XVIIIe siècle, le Scherzo tend à l’atonalité et s’avère plus incisif. Vladimir Spivakov et les Virtuoses de Moscou en ont donné une version plus étoffée, avec vingt-quatre cordes (7-7-4-4-2), mais l’a souplesse des archets et la dextérité des doigts courant sur les touches ont donné la même impression de fluidité et de transparence que l’octuor originel, tout en donnant plus de profondeur de champ. 

Annecy Classic Festival. Vladimir Spivakov et Les Solistes de Moscou. Photo : (c) Bruno Serrou

Après ces deux pages d’une durée totale ne dépassant guère les onze minutes, Vladimir Spivakov a donné trois bis. Les deux premiers de Chostakovitch, un très court Praeludium suivi d’une Polka qui en dit long sur les aptitudes à l’humour et à la dérision de son auteur, dans laquelle le premier contrebassiste des Virtuose de Moscou, Grigory Kovalesky, s’est montré aussi véloce qu’heureux, allant jusqu’à danser comme s’il était seul au monde, transcendé par le dernier bis, un Hyper Tango d’Astor Piazzolla qui a donné un tour jovial au final du concert.

Ce second concert de dimanche a été retransmis en direct sur Medici.tv, qui en propose le streaming pendant les trois mois qui viennent (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival).


Bruno Serrou

dimanche 24 août 2014

Roger Muraro a rendu hommage dans un récital Liszt à la pianiste Eliane Richepin qui fut son maître aux côtés d’Yvonne Loriod

Ve Annecy Classic Festival, Annecy, Musée-Château, samedi 23 août 2014

Annecy Classic Festival, Roger Muraro célèbre la mémoire d'Eliane Richepin Château-Musée d'Annecy. Photo : (c) Yannick Perrin

Le Ve Annecy Classic Festival tourne ce week-end à plein régime. Deux concerts samedi, auxquels il convient d’ajouter la prestation de l’harmonie de l’Orchestre de l’Académie qui s’est produite en milieu d’après-midi en plein centre-ville, place de l’église Notre-Dame-de-Liesse, attirant passants et touristes qui se sont longuement arrêtés pour l’écouter et la photographier.

Annecy Classic Festival, concert dans les rues d'Annecy de l'harmonie de l'Académie. Photo : (c) Bruno Serrou

Mais les concerts de cette cinquième journée du festival étaient entièrement voués au piano. Après un rendez-vous à midi que j’ai raté en raison d’un voyage retour en train depuis La Côte-Saint-André auquel j’aurais pourtant souhaité assister puisqu’il s’agissait d’un programme réunissant les sœurs pianistes Lidija et Sanja Bizjak, le pensionnaire de la Comédie-Française Didier Sandre en récitant et l’Orchestre des Pays-de-Savoie dirigés par Nicolas Chalvin, ces deux derniers moins de quarante-huit heures après leur prestation au Festival Berlioz (http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/devant-une-foule-des-grands-jours-la.html), il n’était pas question de manquer le récital que Roger Muraro a donné dans la salle mythique du Château-Musée où Eliane Richepin (1910-1999) a organisé jusqu’en 1997 les concerts de son académie-festival qu’elle dénommait « Nuits du Piano », qu’elle avait créé à Paris en 1978 avant de les transférer un an plus tard à Annecy avec le Centre Musical International d’Annecy. C’est dans cette même salle, entourée de ses élèves, que j’ai eu personnellement la chance d’assister voilà déjà un quart de siècle à l’une de ces Nuits précédée de master classes où j’ai eu la surprise de découvrir le violoncelliste Jérôme Pernoo à qui la pianiste prodiguait ce jour-là des conseils d’un air sévère tout en le recommandant au public qui assistait à ce qui avait plus ou moins le tour d’une master classe. Parmi ses nombreux élèves, au même titre que Pascal Escande, président de l’Annecy Classic Festival (1) où il pérennise avec succès l’esprit de son maître et directeur-fondateur du Festival d’Auvers-sur-Oise, Roger Muraro, disciple d’Yvonne Loriod (1924-2010) et l’un des légataires de l’héritage pianistique d’Olivier Messiaen (1908-1992). C’est d’ailleurs avec l’un des référents de ce dernier, Franz Liszt (1811-1886), que le grand pianiste français a rendu hommage à Eliane Richepin, et non pas avec Frédéric Chopin, Claude Debussy ou Maurice Ravel, dont la pianiste était une remarquable interprète.

Eliane Richepin (1910-1999). Photo : (c) Annecy Classic Festival

Il faut néanmoins reconnaître que Liszt sied particulièrement au jeu puissant mais clair, aux doigts déliés et à la main amplement déployée de Roger Muraro, dont la longue silhouette est plus filiforme que jamais. C’est sur la Fantaisie et fugue sur le nom BACH S. 260 que Muraro a ouvert son récital Liszt, sur un grand-queue Yamaha dont les sonorités profondes, grondantes et réverbérantes ont permis au pianiste de retrouver l’idée initiale du compositeur hongrois qui avait dédié tout d’abord ces pages à l’orgue avant de les transposer au piano, un halo sonore plus ou moins opaque émergeant du coffre de l’instrument pour envelopper la salle entière. Muraro a ensuite enchaîné deux paraphrases de Liszt d’œuvres de Richard Wagner (1813-1883), la première sur le Chœur des fileuses du deuxième acte du Vaisseau fantôme, la seconde sur l'Immolation d’Isolde (Isoldes Liebestod) de Tristan und Isolde que le pianiste a interprétées avec gourmandise, partageant avec le public son plaisir de jouer sourire aux lèvres et yeux pétillants et ne pouvant réfréner son chant intérieur qui sortait clairement de ses lèvres. Pour conclure la première partie de son récital, Muraro a proposé deux des dix-neuf Rhapsodies hongroises, la dixième en mi majeur S. 244/10 dédiée à Béni Egressy et la quinzième en la mineur S. 244/15 sous-titrée La Marche de Rákóczi. L’éblouissante technique du pianiste a fait des merveilles dans ces pages de virtuosité qui, sous ses doigts de mage volant au-dessus du clavier sans donner l’impression de le toucher - systématiquement placés à Annecy à droite de la salle, les journalistes ne voient jamais les mains des pianistes courir sur les touches, et ne peuvent de ce fait que les imaginer en fonction de la vélocités de leurs bras -, ont littéralement tétanisé le public, le pianiste réussissant à faire oublier les sonorités floues et les couleurs mates du piano.

Franz Liszt (1811-1886)

Un piano qui manque de brillant et de clarté mais que Roger Muraro a réussi à transcender dans l’immense Sonate en si mineur S. 178, véritable juge de paix des pianistes comme des pianos. Composée à Weimar en 1852-1853, conçue en un seul tenant tel un poème symphonique subdivisé en trois sections principales, dédiée à Robert Schumann que d’aucuns opposent pourtant systématiquement à Liszt, créée en 1857 par Hans von Bülow, alors proche de Richard Wagner avant de s’en détourner après que ce dernier lui eut subtilisé sa femme Cosima Liszt pour se rapprocher de Johannes Brahms, cette gigantesque sonate née d’une seule cellule thématique renouvelle totalement les structures et le fonds d’un genre pourtant cristallisé depuis plus d’un siècle et que l’on pouvait croire achevée jusqu’alors avec la Sonate op. 106 Hammerklavier de Beethoven, ce qui suscite à la fois une incroyable superposition d’ombres (l’œuvre commence (sol) et se termine (si) dans les profondeurs de l’instrument) et de lumières séraphiques associée à une extrême difficulté d’exécution. Roger Muraro embrasse de ses bras interminables l’immensité de cette œuvre hors normes, ses doigts magiques exaltant tendresse, luminosité et puissance méphistophélique que le musicien alterne et fusionne tour à tour avec autant de délicatesse que d’assurance, faisant fi de la matérialité d’un piano trop terrien pour en sublimer de façon miraculeuse des sonorités pénétrantes, au point que l’auditeur a l’impression d’un aigu finement ciselé alors-même que la partie la plus haute du clavier a singulièrement manqué de brillant. Dramatique et onirique, jouée en un seul souffle, l’approche de Muraro se situe dans la tradition des grands lisztiens lyriques comme Claudio Arrau et Martha Argerich, davantage que d’Alfred Brendel, plus intériorisée.

Comme s’il n’avait pas tout dit dans ce sommet du piano qu’est la Sonate en si mineur de Liszt, Roger Muraro a célébré la mémoire d’Eliane Richepin en jouant tout en délicatesse un Prélude et fugue pour orgue de Bach transposé pour le piano pour ses élèves par son maître, qui, n’ayant pas eu le temps d’achever son arrangement, le confia à Muraro, qui l’a finalisé. Le pianiste a terminé son récital sur un Nocturne op. posthume de Frédéric Chopin.

Ce concert est à écouter en streaming sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou

1) Pascal Escande a réalisé un CD d’enregistrements publiés en 1973 et remasterisés pour l’occasion où l’on retrouve Eliane Richepin dans les vingt-quatre Préludes op. 28, le Prélude op. 45 et un Prélude posthume de Frédéric Chopin inclus dans le programme de salle du Ve Annecy Classic Festival. 

samedi 23 août 2014

François-Xavier Roth et Les Siècles donnent une nouvelle chance au Christophe Colomb de Félicien David recréé au Festival Berlioz

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André, Cour du Château Louis XI, vendredi 22 août 2014


Consacré à Hector Berlioz, le Festival de La Côte-Saint-André s’attache tout autant à ses contemporains. D’autant plus lorsqu’il s’agit de compositeurs qu’il a admirés et défendus, notamment dans ses nombreux écrits. En plus, l’édition 2014 étant consacrée à « Berlioz et l’Amérique », une œuvre dont le héros est le découvreur du Nouveau Monde, avait de quoi séduire. Ainsi en est-il de Félicien David, de sept ans le cadet de Berlioz.

Félicien David (1810-1876)

Oublié depuis plus d’un siècle, Félicien David (1810-1876) renaît tel le zénith peu à peu de ses cendres depuis la redécouverte de l’« ode-symphonie » le Désert et de son opéra la Captive. Grâce notamment à la Fondation du Palazzetto Bru Zane, institution culturelle privée française installée dans l’un des plus beaux palais de Venise, partenaire du Festival Berlioz pour des coproductions liées au compositeur français participant ainsi activement à chaque édition de la manifestation depuis la première édition de Bruno Messina à la tête de cette dernière en 2009.

Christophe Colomb (1451-1506)

Comme toutes les (re)découvertes faites sous l’égide de la fondation, celles proposées en collaboration avec La Côte-Saint-André réunit des équipes artistiques d’un haut degré d’exigence. Ainsi, cet été, c’est François-Xavier Roth et son Orchestre Les Siècles, avec la participation du Chœur de la Radio Flamande, qui se sont vu confier la résurrection d’une deuxième « ode-symphonie » de Félicien David, cette fois en quatre parties au lieu de trois pour le Désert, Christophe Colomb ou la découverte du Nouveau Monde créé le 7 mars 1847 au Conservatoire de Paris. Le livret de MM. Méry, Ch. Chaubet et Sylvain Saint-Étienne romance la découverte de l’Amérique, non par la conquête mais par le voyage, non-pas par la confrontation mais par la rencontre. Le titre des parties annonce leur contenu : le Départ (le départ conquérant depuis les côtes d’Espagne vers les terres promises), une Nuit des tropiques (le navire des découvreurs reste bloqué par l’immobilité du vent dans une mer d’huile), la Révolte (les compagnons du navigateur se retournent contre lui désespérés d’être bloqués au milieu de l’océan faute de vent) et le Nouveau Monde, qui conte l’arrivée et la rencontre des colons et des autochtones qui se font dans l’apaisement et la paix et qui se conclut sur une danse des sauvages qui n’a rien de ramiste... Cette œuvre de quatre vingt dix minutes en quatre sections reliées par des interludes et par les mises en situation confiées à un récitant et précédées d’une ouverture, est à la fois marquée par son époque, de Gluck à Weber (Oberon) et Berlioz, et porteuse de germes annonciateurs notamment de Wagner (le Vaisseau fantôme), de Massenet et de Bruckner (l’ouverture).

François-Xavier Roth. Photo : (c) Delphine Warin

Pourtant, le matériel d’orchestre de cette œuvre écrite par l’un des musiciens français les plus admirés en son temps a dû être reconstitué dans la perspective du concert d’hier et de la tournée qui va suivre (1). Cela sous l’égide d’un musicologue allemand, Gunther Braam, qui a réalisé la partition de Christophe Colomb avec des lycéens dont il est le professeur de musique à Munich qui ont fait la gravure des parties d’orchestre ainsi que du conducteur et de la réduction piano. Cette ode-symphonie requiert en effet quatre solistes (basse, soprano, ténor, récitant), un chœur mixte (douze femmes, seize hommes) et un orchestre (deux flûtes (la seconde aussi piccolo), deux hautbois (le second aussi cor anglais), deux clarinettes, deux bassons, quatre cors, deux trompettes, deux cornets à pistons, trois trombones, tuba, harpe, deux percussionnistes, trois timbales, dix premiers violons, huit seconds, six altos et violoncelles, quatre contrebasses). Les Siècles la jouent naturellement sur instruments d’époque, utilisant les seuls cors naturels, un ophicléide à la place du tuba, des flûtes traversières en ébène et des bassons français, trois petites timbales avec peau naturelle, mais les violoncelles sont avec pique.

Félicien David (1810-1876), Christophe Colomb en version concert au Festival Berlioz, La Côte-Saint-André. Photo : (c) Bruno Serrou

La distribution fait la part belle au chœur d’hommes et à la voix de basse, qui incarne le rôle-titre de Christophe Colomb, tandis que le ténor n’intervient que dans la première partie, essentiellement dans un long duo avec la soprano, qui ne réapparaît que vers la fin du quatrième volet. Bien que cette partition n’ait rien de transcendant, elle n’en est pas pour autant indigne, bien au contraire. L’on ne s’ennuie pas une minute, le flux musical continu, l’orchestration colorée et l’écriture chorale aux élans opératiques sollicitent continuellement l’attention et ménage régulièrement la surprise. Christophe Colomb est en cela supérieur au Désert, et seule la danse des sauvages finale déçoit, si l’on considère celle de la dernière entrée de l’opéra-ballet les Indes galantes que Jean-Philippe Rameau donna en création à en 1735. Le quatuor des solistes a amplement participé à la réussite de la soirée, avec un luxueux récitant, Denis Podalydès, qui n’a pas eu à forcer sa nature dans les brèves interventions qui lui sont dévolues, Julien Behr a assuré avec allant la courte partie que le compositeur a attribuée au ténor, Karen Vourc’h a déployé sa voix moelleuse et charnelle dans les deux grands moments que lui réserve la partition, son timbre se fondant à la perfection à celui du ténor dans le duo Fernand/Elvire de la première partie, tandis que le baryton-basse autrichien Josef Wagner a campé un noble et solide Christophe Colomb. 


Josef Wagner (Christophe Colomb). Photo : (c) Delphine Warin

Mais c’est le Chœur de la Radio Flamande qui s’est avéré le deus ex machina de cette exécution de l'« ode-symphonie », campant tour à tour la foule des Espagnols encourageant les navigateurs, l’équipage de Colomb et les Sauvages. Se donnant sans restriction, l’ensemble vocal belge a imposé son extrême homogénéité, sa somptueuse vocalité doublé d'un réel sens dramatique. Les Siècles ont fait un sans-faute, donnant vie, avec allant et onirisme à cette partition méconnue mais édifiante que leur directeur musical-fondateur apprécie de toute évidence, au point de lui donner par son engagement et sa conviction toutes ses chances sinon pour s’imposer au moins pour attirer l’attention de plus d’un mélomane, même les plus récalcitrants - dont j’étais.

Bruno Serrou

1) Christophe Colomb de Félicien David est repris par les mêmes interprètes dans le cadre d'une tournée qui les conduira entre autres à l'Opéra Royal de Versailles le 13 décembre 2014. Le Festival Berlioz continue jusqu'au 31 août. www.festivalberlioz.com



vendredi 22 août 2014

Devant une foule des grands jours, la Côte-Saint-André exhausse le rêve d’Amérique d’Hector Berlioz, le plus grand de ses enfants, grâce au festival qui lui est dédié

Festival Berlioz, Saint-Siméon-de-Bressieux (Isère), Usine-pensionnat Girodon, jeudi 21 août 2014

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Festival Berlioz

Le facteur de piano new-yorkais d’origine allemande Heinrich Steinweg (1797-1871), fondateur de la manufacture de pianos Steinway (« way » étant la translation anglaise de l’allemand « Weg ») qui, après la fondation par ses fils en 1880 de la filiale du vieux continent implantée à Hambourg, allaient devenir les plus unanimement célébrés par les virtuoses du clavier et les institutions musicales du monde, a tout fait pour convaincre Hector Berlioz de se rendre en Amérique, lui offrant des ponts d’or et en lui promettant la commande d’une œuvre concertante. Mais en vain. Ce qui peut étonner, quand il s’agit d’un compositeur qui n’avait que peu de rapports avec le piano, qu’il ne pratiquait guère, puisqu’il était guitariste… Mais s’il fallait pratiquer un instrument pour composer pour lui, il y aurait peu d’œuvres concertantes… A l’instar de Steinway à New York, c’est l’Amérique entière qui souhaitait accueillir Berlioz, dont la renommée est très vite devenue universelle, bien avant qu’il passe ad patres. Le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay l’attendaient, mais il semblerait que les longues traversées maritimes de son temps aient définitivement refroidi les velléités d’Hector, patronyme qui pourtant aurait dû le prédisposer à pareille aventure…

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Quoi qu’il en soit, Berlioz, qui rêvait pourtant bel et bien d’Amérique, d’autant plus qu’il aurait pu y trouver de quoi satisfaire ses passions qui l’enthousiasmaient depuis l’enfance, lui qui vivait au milieu des bois et des champs du bas Dauphiné, alors qu’il était le premier-né d’un père médecin épris de découvertes scientifiques et de surnaturel alors qu’il exerçait dans la petite commune de La Côte-Saint-André, où son fils ne revint cependant jamais après son départ à l’âge de dix-huit ans. Ainsi, Berlioz aurait-il pu exhausser ses rêves de révolution industrielle et scientifique à l’ouest de l’Atlantique-nord.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Ce que Berlioz n’a pu réaliser de son vivant, le festival qui porte son nom l’a fait en consacrant son édition 2014, la sixième de son directeur artistique, Bruno Messina, professeur d’ethnomusicologie au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, à ce rêve d’Amérique, en mettant dans le cadre du « Festival de l’Industrie » donné à l’authentique du grand concert éponyme que Berlioz dirigea le 1er août 1844 dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris la création de Berlioz en regard des musiques et des cultures venues du continent américain, interprétées par des musiciens venus d’Argentine, du Brésil, du Chili et des Etats-Unis, notamment de Louisiane, où la culture française est encore fortement ancrée avec la tradition cajun.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est donc tout naturellement sur un site industriel que la grande soirée d’ouverture de l’édition 2014 du Festival Berlioz a été organisée. Un véritable événement pour le nord-Dauphiné, qui a attiré plus de cinq mille trois cents spectateurs et réuni quelques sept cents cinquante musiciens, chanteurs solistes, instrumentistes et choristes. Cet édifice classé Monument historique connu sous le nom d’Usines-Pensionnats Girodon – dénomination due au fait qu’y travaillait la soie et y vivait une centaine de jeunes-filles de la région dont les plus jeunes avaient moins de douze ans sous l’autorité de religieuses - sis à Saint-Siméon-de-Bressieux à une dizaine de kilomètres de La Côte-Saint-André, est l’un des plus beaux sites industriels de l’Isère. Sa verrière de 1873 et sa fine charpente métallique qui relie deux bâtiments construits avec un matériau typique de la région, la terre crue banchée dite « en pisé » ont accueilli hier une foule des grands jours, d’un côté comme de l’autre du vaste praticable aménagé pour l’occasion, avec, sur les planches, près d’un millier de musiciens constitués de deux orchestres, celui des Pays de Savoie et le Symphonique de Mulhouse, de trois solistes (la soprano Elisabeth Croz, la mezzo-soprano Amaya Dominguez et le baryton Sacha Michon) et de quelques six cents cinquante choristes du Chœur Emelthée réunissant professionnels et amateurs (les partitions étaient disponibles en ligne sur le site Internet du Festival Berlioz), le tout dirigé par le chef et hautboïste Nicolas Chalvin, directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie. Au programme un concert imaginé par Hector Berlioz en personne, qui aurait dû être donné dans le cadre de l’Exposition Universelle de Paris en 1844, et rapporter un pactole à Berlioz, si la préfecture n’avait interdit le bal qui devait suivre le concert… Si le concert a bel et bien eu lieu, la suite, qui devait le plus rapporter, fut annulée, suscitant la faillite de l’imprésario auquel s’était associé le compositeur. Au programme, des œuvres de contemporains de Berlioz ou de ses modèles, l’ouverture de la Vestale de Spontini, une scène avec chœur et airs de danse extraite de l’Armide de Gluck, la prière du Moïse de Rossini, l’ouverture du Freischütz de Weber, la prière de la Muette d’Auber, un chœur de Charles VI d’Halévy, le final de la Symphonie n° 5 en ut mineur op. 67 de Beethoven, le chœur de la « bénédiction des poignards » du quatrième acte des Huguenots de Meyerbeer et l’Hymne à Bacchus d’Antigone de Mendelssohn-Bartholdy. Le tout bien sûr mis en regard par Berlioz lui-même de quelques-unes de ses propres partitions, la Marche au supplice de la Symphonie fantastique op. 14a, l’Hymne à la France op. 20/2 H. 97 sur des paroles d’Henri-Auguste Barbier créé le 1er août 1844 dans le cadre du Festival de l’Industrie et l’Oraison funèbre et Apothéose de la Grande Symphonie funèbre et triomphale op. 15 H. 80, avant de conclure sur l’Hymne des Marseillais (la Marseillaise) H. 51 dans la version Berlioz de 1830/1848. Cette dernière a donné lieu à un ballet côté public invité à qui étaient réservés plusieurs rangs de chaises - tandis que le gros de l’assistance se tenait debout derrière des barrières de sécurité -, les uns se levant aux premières sonneries de l’hymne national tandis que les autres restaient assis, incitant les premiers à se rasseoir, alors que les seconds se levaient. Du coup, Nicolas Chalvin a donné le départ d’une seconde salve de Marseillaise, la majorité des auditeurs assis se levant soudain comme un seul homme. « Pourtant, rappelle Bruno Messina, assistant à une exécution de l’hymne national dans sa version Berlioz, le général De Gaulle en personne avait décrété que, s’agissant d’une œuvre destinée au concert, il n’était pas question pour lui de se lever, a contrario des exécutions de l’original de Rouget de l’Ile, pour fanfare ou orchestre d’harmonie, avec ou sans chœur. »

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Préparation de l'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière, sous les yeux de Bruno Messina. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré une acoustique peu flatteuse, les interprètes, rassemblés sur un double praticable, le premier niveau réservé aux solistes et aux orchestres, le second, au-dessus du premier au fond, pour les choristes, se sont donnés sans réserve pour servir ces pages inégales orchestrées gros, s’imposant dans les pages les mieux ciselées, comme les extraits des symphonies de Beethoven et de Berlioz, par la maîtrise instrumentale, et l’étonnante homogénéité des chœurs de la part d’effectifs d’origines disparates, les couleurs et l’intensité expressive sans jamais saturer l’espace, même dans les morceaux les plus pompiers, qu’ils soient signés Spontini, Halévy, Meyerbeer, Mendelssohn, et, surtout Berlioz (Hymne à la France, sur des vers aux relents franchouillards, et Grande Symphonie funèbre et triomphale). L’on a pu néanmoins apprécier la cohésion des musiciens d’un orchestre constitué pourtant de deux ensembles venus de deux régions séparées de quelques six-cents kilomètres, ceux du Symphonique de Mulhouse ayant été préparés par leur directeur Patrick Davin, tandis que tous étaient dirigés par le patron de la formation savoyarde, Nicolas Chalvin. Les trois solistes, sans être des chanteurs puissants et totalement aguerris, ont réussi à se détacher sans effort des masses chorales et instrumentales.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. L'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière. Photo : (c) Bruno Serrou

Sitôt le concert terminé, le public s’est dispersé dans le parc de l’Usine-pensionnat pour assister à l’envol d’une montgolfière vieille de cent-cinquante ans sous la vigilante attention d’un descendant de l’un des deux frères Montgolfier, inventeurs de la montgolfière, qui a permis le premier vol humain, le 19 octobre 1783 faubourg Saint-Antoine à Paris avec Jean-François Pilâtre de Rozier. Cette fois, c’est Nicolas Chalvin qui était à bord, accompagné d’un pilote de montgolfière, ce qui en fait assurément le premier chef d’orchestre à tenter l’aventure.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Le bal. Photo : (c) Bruno Serrou

Une fois la montgolfière disparue derrière la cime des arbres environnant la piste d’envol, l’assistance s’est dispersée dans les divers cours de l’Usine-pensionnat, les uns dans le musée industriel qui y est attaché, se bousculant notamment pour s’engouffrer dans le petit train où se bousculaient davantage d’adultes que d’enfants, toucher les vieilles bicyclettes, triporteurs, tracteurs à vapeur, machines-outils et machines agricoles, les autres cherchant à se restaurer autour de menus campagnards. Une fois rassasiés, la grande majorité des cinq mille spectateurs a participé à un « bal américain » avec musiques cajuns de Louisiane amplifiée façon night-club, avant d’assister à vingt-trois heures passées à un grand feu d’artifice couronné par des fusées qui, rassemblées, ont dessiné le portrait d’Hector Berlioz…

Bruno Serrou


jeudi 21 août 2014

Pour leur second programme commun à Annecy, Zoltan Kocsis et l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont offert un concert enthousiasmant, avec un Laurent Korcia comme pétrifié par l’enjeu

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, mercredi 20 août 2014

Annecy, église Sainte-Bernadette. L'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg saccorde avant le début du concert. Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg placé sous la direction du pianiste chef d'orchestre et compositeur hongrois Zoltan Kocsis, a embrassé tout le XIXe siècle et mis en regard l'Allemagne et la Russie. Après l'instrument roi, le piano avec le Russe Matsuev, c'était au tour du roi des instruments, le violon, avec le Français Laurent Korcia, de concerter avec la fabuleuse phalange pétersbourgeoise. Constatons dès ce liminaire, que le jeu et l’engagement du second a été à l’exact opposé de ceux du premier, Matsuev étant impérial et convaincu de ses choix, totalement impliqué dans son interprétation et faisant corps avec son piano comme s’il impliquait sa propre vie, là où Korcia est resté sur son quant-à-soi, presque timoré, plus attentif à ne pas trahir les intentions du compositeur que de vivre la musique qu’il jouait pour la faire sienne.

Annecy, église Sainte-Bernadette. Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

Il faut dire que Laurent Korcia n’a pas choisi la facilité en décidant de se confronter à l’impressionnant Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77 de Johannes Brahms, monument du répertoire violonistique, véritable juge de paix pour les violonistes.

Sans doute conscient de l’enjeu, Korcia, qui brille dans le répertoire du xxe siècle et que l'on aime à écouter dans des œuvres de vélocité comme celles de Bartók, Ysaÿe ou Enesco, entre autres, n’a pas convaincu dans Brahms. Les grandes envolées d’une expressivité à fleur de peau, les longues phrases de Brahms qui demandent un phrasé à la fois ardent et large, les sonorités charnelles mises en exergue par l’écriture Brahmsienne ont comme tétanisé le violoniste. Du coup, son archet s’est fait lourd sur les cordes, les attaques pesant des tonnes, la justesse s’est avérée aléatoire, les doigts se montrant comme paralysés sur le manche ne pouvant courir aussi vite que la musique. Tant et si bien que le son, souvent aigre, s’est fait étroit, comme restant dans l’instrument, le discours ne respirant pas, et le souffle romantique ne se déployant pas. Les ineffables beautés du concerto de Brahms n’ont pas réussi à libérer le musicien de ses craintes évidentes, comme s’il était n’osait se confronter à la grandeur de l’œuvre qu’il est de toute évidence en train d’approfondir. Peut-être l’a-t-il joué trop tôt, hier, et a-t-il besoin de mûrir sa conception avant de la faire pleinement sienne. Korcia a pourtant été magnifiquement aidé par Zoltan Kocsis, qui, dirigeant par cœur, a soutenu son soliste et discouru avec vigilance avec lui, parvenant même à retomber sur ses pieds en rétablissant un temps avalé par son soliste à la fin de l’exécution. La lumière et la chaleur brahmsiennes sont venues du Philharmonique de Saint-Pétersbourg dont les timbres de braise et les sonorités éblouissantes et charnelles ont magnifié la partie orchestrale, tandis que Kocsis, de sa gestique extérieurement gauche et raide mais d’évidence terriblement efficace l’essentiel de ses intentions étant exprimées du regard, a offert à Korcia un écrin à la fois vibrant, fébrile et conquérant. Kocsis et l’orchestre se sont avéré davantage que des partenaires, d’authentiques comparses enveloppant de leurs timbres délectables un violon trop terrien pour brosser de concert une chatoyante, grandiose et délectable symphonie concertante.

Laurent Korcia. Photo : DR

Une fois le concerto de Brahms achevé, l’on a retrouvé le Laurent Korcia que l’on aime, soudain libéré, dans un long bis éblouissant tiré du répertoire qui lui va particulièrement bien, un splendide solo de sonate d’Eugene Ysaÿe, qui a fait regretter le choix de Brahms plutôt que de Bartók, alors qu’il était dirigé par un Hongrois qui plus est éminent spécialiste de Bartók... Laurent Korcia retrouvera d’ailleurs Zoltan Kocsis dans Bartók dans le cadre d’un enregistrement studio à paraître en CD.

Annecy, Zoltan Kocsis dirigeant l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

La seconde partie du concert était entièrement consacrée à la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 55 « Eroica » de Beethoven. Le Philarmonique de Saint-Pétersbourg en a proposé une brûlante interprétation d’une unité et d’un élan éblouissant, les musiciens regardant peu le chef, qui se contentait pour sa part de brasser de larges gestes taillés à la serpe mais suivi avec vigilance par les musiciens, avec l’assistance particulièrement pertinente du premier violon. Il ne reste pas moins de cette ardente interprétation une impression d’achevé, le sentiment d’avoir assisté à un moment captivant, tant les instrumentistes de la phalange pétersbourgeoise incarnent cette musique qu’ils maîtrisent haut la main et qu’ils aiment de toute évidence. Une Eroica frénétique, tendue et dramatique, avec une marche funèbre de belle facture et d’une remarquable unité.

Annecy, Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

En préambule du concert, Zoltan Kocsis a tenu à saluer l’école russe dont la formation qu’il a dirigée pendant deux jours est le fer de lance, avec une ouverture de Rouslan et Ludmila de Mikhaïl Glinka enlevée et chatoyante. Pendant ces deux jours, l'entente entre le chef hongrois, merveilleux musicien, et l'orchestre russe a été parfaite. 

Ce concert est à écouter en streaming sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou


Renseignements et réservations : Annecy Classic Festival. 3, place du Château. 74000 - Annecy. +33 (0)4.50.51.67.67 (de 10h à 17h). Par Internet : www.annecyclassicfestival.com