dimanche 24 août 2014

Roger Muraro a rendu hommage dans un récital Liszt à la pianiste Eliane Richepin qui fut son maître aux côtés d’Yvonne Loriod

Ve Annecy Classic Festival, Annecy, Musée-Château, samedi 23 août 2014

Annecy Classic Festival, Roger Muraro célèbre la mémoire d'Eliane Richepin Château-Musée d'Annecy. Photo : (c) Yannick Perrin

Le Ve Annecy Classic Festival tourne ce week-end à plein régime. Deux concerts samedi, auxquels il convient d’ajouter la prestation de l’harmonie de l’Orchestre de l’Académie qui s’est produite en milieu d’après-midi en plein centre-ville, place de l’église Notre-Dame-de-Liesse, attirant passants et touristes qui se sont longuement arrêtés pour l’écouter et la photographier.

Annecy Classic Festival, concert dans les rues d'Annecy de l'harmonie de l'Académie. Photo : (c) Bruno Serrou

Mais les concerts de cette cinquième journée du festival étaient entièrement voués au piano. Après un rendez-vous à midi que j’ai raté en raison d’un voyage retour en train depuis La Côte-Saint-André auquel j’aurais pourtant souhaité assister puisqu’il s’agissait d’un programme réunissant les sœurs pianistes Lidija et Sanja Bizjak, le pensionnaire de la Comédie-Française Didier Sandre en récitant et l’Orchestre des Pays-de-Savoie dirigés par Nicolas Chalvin, ces deux derniers moins de quarante-huit heures après leur prestation au Festival Berlioz (http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/devant-une-foule-des-grands-jours-la.html), il n’était pas question de manquer le récital que Roger Muraro a donné dans la salle mythique du Château-Musée où Eliane Richepin (1910-1999) a organisé jusqu’en 1997 les concerts de son académie-festival qu’elle dénommait « Nuits du Piano », qu’elle avait créé à Paris en 1978 avant de les transférer un an plus tard à Annecy avec le Centre Musical International d’Annecy. C’est dans cette même salle, entourée de ses élèves, que j’ai eu personnellement la chance d’assister voilà déjà un quart de siècle à l’une de ces Nuits précédée de master classes où j’ai eu la surprise de découvrir le violoncelliste Jérôme Pernoo à qui la pianiste prodiguait ce jour-là des conseils d’un air sévère tout en le recommandant au public qui assistait à ce qui avait plus ou moins le tour d’une master classe. Parmi ses nombreux élèves, au même titre que Pascal Escande, président de l’Annecy Classic Festival (1) où il pérennise avec succès l’esprit de son maître et directeur-fondateur du Festival d’Auvers-sur-Oise, Roger Muraro, disciple d’Yvonne Loriod (1924-2010) et l’un des légataires de l’héritage pianistique d’Olivier Messiaen (1908-1992). C’est d’ailleurs avec l’un des référents de ce dernier, Franz Liszt (1811-1886), que le grand pianiste français a rendu hommage à Eliane Richepin, et non pas avec Frédéric Chopin, Claude Debussy ou Maurice Ravel, dont la pianiste était une remarquable interprète.

Eliane Richepin (1910-1999). Photo : (c) Annecy Classic Festival

Il faut néanmoins reconnaître que Liszt sied particulièrement au jeu puissant mais clair, aux doigts déliés et à la main amplement déployée de Roger Muraro, dont la longue silhouette est plus filiforme que jamais. C’est sur la Fantaisie et fugue sur le nom BACH S. 260 que Muraro a ouvert son récital Liszt, sur un grand-queue Yamaha dont les sonorités profondes, grondantes et réverbérantes ont permis au pianiste de retrouver l’idée initiale du compositeur hongrois qui avait dédié tout d’abord ces pages à l’orgue avant de les transposer au piano, un halo sonore plus ou moins opaque émergeant du coffre de l’instrument pour envelopper la salle entière. Muraro a ensuite enchaîné deux paraphrases de Liszt d’œuvres de Richard Wagner (1813-1883), la première sur le Chœur des fileuses du deuxième acte du Vaisseau fantôme, la seconde sur l'Immolation d’Isolde (Isoldes Liebestod) de Tristan und Isolde que le pianiste a interprétées avec gourmandise, partageant avec le public son plaisir de jouer sourire aux lèvres et yeux pétillants et ne pouvant réfréner son chant intérieur qui sortait clairement de ses lèvres. Pour conclure la première partie de son récital, Muraro a proposé deux des dix-neuf Rhapsodies hongroises, la dixième en mi majeur S. 244/10 dédiée à Béni Egressy et la quinzième en la mineur S. 244/15 sous-titrée La Marche de Rákóczi. L’éblouissante technique du pianiste a fait des merveilles dans ces pages de virtuosité qui, sous ses doigts de mage volant au-dessus du clavier sans donner l’impression de le toucher - systématiquement placés à Annecy à droite de la salle, les journalistes ne voient jamais les mains des pianistes courir sur les touches, et ne peuvent de ce fait que les imaginer en fonction de la vélocités de leurs bras -, ont littéralement tétanisé le public, le pianiste réussissant à faire oublier les sonorités floues et les couleurs mates du piano.

Franz Liszt (1811-1886)

Un piano qui manque de brillant et de clarté mais que Roger Muraro a réussi à transcender dans l’immense Sonate en si mineur S. 178, véritable juge de paix des pianistes comme des pianos. Composée à Weimar en 1852-1853, conçue en un seul tenant tel un poème symphonique subdivisé en trois sections principales, dédiée à Robert Schumann que d’aucuns opposent pourtant systématiquement à Liszt, créée en 1857 par Hans von Bülow, alors proche de Richard Wagner avant de s’en détourner après que ce dernier lui eut subtilisé sa femme Cosima Liszt pour se rapprocher de Johannes Brahms, cette gigantesque sonate née d’une seule cellule thématique renouvelle totalement les structures et le fonds d’un genre pourtant cristallisé depuis plus d’un siècle et que l’on pouvait croire achevée jusqu’alors avec la Sonate op. 106 Hammerklavier de Beethoven, ce qui suscite à la fois une incroyable superposition d’ombres (l’œuvre commence (sol) et se termine (si) dans les profondeurs de l’instrument) et de lumières séraphiques associée à une extrême difficulté d’exécution. Roger Muraro embrasse de ses bras interminables l’immensité de cette œuvre hors normes, ses doigts magiques exaltant tendresse, luminosité et puissance méphistophélique que le musicien alterne et fusionne tour à tour avec autant de délicatesse que d’assurance, faisant fi de la matérialité d’un piano trop terrien pour en sublimer de façon miraculeuse des sonorités pénétrantes, au point que l’auditeur a l’impression d’un aigu finement ciselé alors-même que la partie la plus haute du clavier a singulièrement manqué de brillant. Dramatique et onirique, jouée en un seul souffle, l’approche de Muraro se situe dans la tradition des grands lisztiens lyriques comme Claudio Arrau et Martha Argerich, davantage que d’Alfred Brendel, plus intériorisée.

Comme s’il n’avait pas tout dit dans ce sommet du piano qu’est la Sonate en si mineur de Liszt, Roger Muraro a célébré la mémoire d’Eliane Richepin en jouant tout en délicatesse un Prélude et fugue pour orgue de Bach transposé pour le piano pour ses élèves par son maître, qui, n’ayant pas eu le temps d’achever son arrangement, le confia à Muraro, qui l’a finalisé. Le pianiste a terminé son récital sur un Nocturne op. posthume de Frédéric Chopin.

Ce concert est à écouter en streaming sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou

1) Pascal Escande a réalisé un CD d’enregistrements publiés en 1973 et remasterisés pour l’occasion où l’on retrouve Eliane Richepin dans les vingt-quatre Préludes op. 28, le Prélude op. 45 et un Prélude posthume de Frédéric Chopin inclus dans le programme de salle du Ve Annecy Classic Festival. 

samedi 23 août 2014

François-Xavier Roth et Les Siècles donnent une nouvelle chance au Christophe Colomb de Félicien David recréé au Festival Berlioz

Festival Berlioz, La Côte-Saint-André, Cour du Château Louis XI, vendredi 22 août 2014


Consacré à Hector Berlioz, le Festival de La Côte-Saint-André s’attache tout autant à ses contemporains. D’autant plus lorsqu’il s’agit de compositeurs qu’il a admirés et défendus, notamment dans ses nombreux écrits. En plus, l’édition 2014 étant consacrée à « Berlioz et l’Amérique », une œuvre dont le héros est le découvreur du Nouveau Monde, avait de quoi séduire. Ainsi en est-il de Félicien David, de sept ans le cadet de Berlioz.

Félicien David (1810-1876)

Oublié depuis plus d’un siècle, Félicien David (1810-1876) renaît tel le zénith peu à peu de ses cendres depuis la redécouverte de l’« ode-symphonie » le Désert et de son opéra la Captive. Grâce notamment à la Fondation du Palazzetto Bru Zane, institution culturelle privée française installée dans l’un des plus beaux palais de Venise, partenaire du Festival Berlioz pour des coproductions liées au compositeur français participant ainsi activement à chaque édition de la manifestation depuis la première édition de Bruno Messina à la tête de cette dernière en 2009.

Christophe Colomb (1451-1506)

Comme toutes les (re)découvertes faites sous l’égide de la fondation, celles proposées en collaboration avec La Côte-Saint-André réunit des équipes artistiques d’un haut degré d’exigence. Ainsi, cet été, c’est François-Xavier Roth et son Orchestre Les Siècles, avec la participation du Chœur de la Radio Flamande, qui se sont vu confier la résurrection d’une deuxième « ode-symphonie » de Félicien David, cette fois en quatre parties au lieu de trois pour le Désert, Christophe Colomb ou la découverte du Nouveau Monde créé le 7 mars 1847 au Conservatoire de Paris. Le livret de MM. Méry, Ch. Chaubet et Sylvain Saint-Étienne romance la découverte de l’Amérique, non par la conquête mais par le voyage, non-pas par la confrontation mais par la rencontre. Le titre des parties annonce leur contenu : le Départ (le départ conquérant depuis les côtes d’Espagne vers les terres promises), une Nuit des tropiques (le navire des découvreurs reste bloqué par l’immobilité du vent dans une mer d’huile), la Révolte (les compagnons du navigateur se retournent contre lui désespérés d’être bloqués au milieu de l’océan faute de vent) et le Nouveau Monde, qui conte l’arrivée et la rencontre des colons et des autochtones qui se font dans l’apaisement et la paix et qui se conclut sur une danse des sauvages qui n’a rien de ramiste... Cette œuvre de quatre vingt dix minutes en quatre sections reliées par des interludes et par les mises en situation confiées à un récitant et précédées d’une ouverture, est à la fois marquée par son époque, de Gluck à Weber (Oberon) et Berlioz, et porteuse de germes annonciateurs notamment de Wagner (le Vaisseau fantôme), de Massenet et de Bruckner (l’ouverture).

François-Xavier Roth. Photo : (c) Delphine Warin

Pourtant, le matériel d’orchestre de cette œuvre écrite par l’un des musiciens français les plus admirés en son temps a dû être reconstitué dans la perspective du concert d’hier et de la tournée qui va suivre (1). Cela sous l’égide d’un musicologue allemand, Gunther Braam, qui a réalisé la partition de Christophe Colomb avec des lycéens dont il est le professeur de musique à Munich qui ont fait la gravure des parties d’orchestre ainsi que du conducteur et de la réduction piano. Cette ode-symphonie requiert en effet quatre solistes (basse, soprano, ténor, récitant), un chœur mixte (douze femmes, seize hommes) et un orchestre (deux flûtes (la seconde aussi piccolo), deux hautbois (le second aussi cor anglais), deux clarinettes, deux bassons, quatre cors, deux trompettes, deux cornets à pistons, trois trombones, tuba, harpe, deux percussionnistes, trois timbales, dix premiers violons, huit seconds, six altos et violoncelles, quatre contrebasses). Les Siècles la jouent naturellement sur instruments d’époque, utilisant les seuls cors naturels, un ophicléide à la place du tuba, des flûtes traversières en ébène et des bassons français, trois petites timbales avec peau naturelle, mais les violoncelles sont avec pique.

Félicien David (1810-1876), Christophe Colomb en version concert au Festival Berlioz, La Côte-Saint-André. Photo : (c) Bruno Serrou

La distribution fait la part belle au chœur d’hommes et à la voix de basse, qui incarne le rôle-titre de Christophe Colomb, tandis que le ténor n’intervient que dans la première partie, essentiellement dans un long duo avec la soprano, qui ne réapparaît que vers la fin du quatrième volet. Bien que cette partition n’ait rien de transcendant, elle n’en est pas pour autant indigne, bien au contraire. L’on ne s’ennuie pas une minute, le flux musical continu, l’orchestration colorée et l’écriture chorale aux élans opératiques sollicitent continuellement l’attention et ménage régulièrement la surprise. Christophe Colomb est en cela supérieur au Désert, et seule la danse des sauvages finale déçoit, si l’on considère celle de la dernière entrée de l’opéra-ballet les Indes galantes que Jean-Philippe Rameau donna en création à en 1735. Le quatuor des solistes a amplement participé à la réussite de la soirée, avec un luxueux récitant, Denis Podalydès, qui n’a pas eu à forcer sa nature dans les brèves interventions qui lui sont dévolues, Julien Behr a assuré avec allant la courte partie que le compositeur a attribuée au ténor, Karen Vourc’h a déployé sa voix moelleuse et charnelle dans les deux grands moments que lui réserve la partition, son timbre se fondant à la perfection à celui du ténor dans le duo Fernand/Elvire de la première partie, tandis que le baryton-basse autrichien Josef Wagner a campé un noble et solide Christophe Colomb. 


Josef Wagner (Christophe Colomb). Photo : (c) Delphine Warin

Mais c’est le Chœur de la Radio Flamande qui s’est avéré le deus ex machina de cette exécution de l'« ode-symphonie », campant tour à tour la foule des Espagnols encourageant les navigateurs, l’équipage de Colomb et les Sauvages. Se donnant sans restriction, l’ensemble vocal belge a imposé son extrême homogénéité, sa somptueuse vocalité doublé d'un réel sens dramatique. Les Siècles ont fait un sans-faute, donnant vie, avec allant et onirisme à cette partition méconnue mais édifiante que leur directeur musical-fondateur apprécie de toute évidence, au point de lui donner par son engagement et sa conviction toutes ses chances sinon pour s’imposer au moins pour attirer l’attention de plus d’un mélomane, même les plus récalcitrants - dont j’étais.

Bruno Serrou

1) Christophe Colomb de Félicien David est repris par les mêmes interprètes dans le cadre d'une tournée qui les conduira entre autres à l'Opéra Royal de Versailles le 13 décembre 2014. Le Festival Berlioz continue jusqu'au 31 août. www.festivalberlioz.com



vendredi 22 août 2014

Devant une foule des grands jours, la Côte-Saint-André exhausse le rêve d’Amérique d’Hector Berlioz, le plus grand de ses enfants, grâce au festival qui lui est dédié

Festival Berlioz, Saint-Siméon-de-Bressieux (Isère), Usine-pensionnat Girodon, jeudi 21 août 2014

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Festival Berlioz

Le facteur de piano new-yorkais d’origine allemande Heinrich Steinweg (1797-1871), fondateur de la manufacture de pianos Steinway (« way » étant la translation anglaise de l’allemand « Weg ») qui, après la fondation par ses fils en 1880 de la filiale du vieux continent implantée à Hambourg, allaient devenir les plus unanimement célébrés par les virtuoses du clavier et les institutions musicales du monde, a tout fait pour convaincre Hector Berlioz de se rendre en Amérique, lui offrant des ponts d’or et en lui promettant la commande d’une œuvre concertante. Mais en vain. Ce qui peut étonner, quand il s’agit d’un compositeur qui n’avait que peu de rapports avec le piano, qu’il ne pratiquait guère, puisqu’il était guitariste… Mais s’il fallait pratiquer un instrument pour composer pour lui, il y aurait peu d’œuvres concertantes… A l’instar de Steinway à New York, c’est l’Amérique entière qui souhaitait accueillir Berlioz, dont la renommée est très vite devenue universelle, bien avant qu’il passe ad patres. Le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay l’attendaient, mais il semblerait que les longues traversées maritimes de son temps aient définitivement refroidi les velléités d’Hector, patronyme qui pourtant aurait dû le prédisposer à pareille aventure…

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Quoi qu’il en soit, Berlioz, qui rêvait pourtant bel et bien d’Amérique, d’autant plus qu’il aurait pu y trouver de quoi satisfaire ses passions qui l’enthousiasmaient depuis l’enfance, lui qui vivait au milieu des bois et des champs du bas Dauphiné, alors qu’il était le premier-né d’un père médecin épris de découvertes scientifiques et de surnaturel alors qu’il exerçait dans la petite commune de La Côte-Saint-André, où son fils ne revint cependant jamais après son départ à l’âge de dix-huit ans. Ainsi, Berlioz aurait-il pu exhausser ses rêves de révolution industrielle et scientifique à l’ouest de l’Atlantique-nord.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Ce que Berlioz n’a pu réaliser de son vivant, le festival qui porte son nom l’a fait en consacrant son édition 2014, la sixième de son directeur artistique, Bruno Messina, professeur d’ethnomusicologie au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, à ce rêve d’Amérique, en mettant dans le cadre du « Festival de l’Industrie » donné à l’authentique du grand concert éponyme que Berlioz dirigea le 1er août 1844 dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris la création de Berlioz en regard des musiques et des cultures venues du continent américain, interprétées par des musiciens venus d’Argentine, du Brésil, du Chili et des Etats-Unis, notamment de Louisiane, où la culture française est encore fortement ancrée avec la tradition cajun.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est donc tout naturellement sur un site industriel que la grande soirée d’ouverture de l’édition 2014 du Festival Berlioz a été organisée. Un véritable événement pour le nord-Dauphiné, qui a attiré plus de cinq mille trois cents spectateurs et réuni quelques sept cents cinquante musiciens, chanteurs solistes, instrumentistes et choristes. Cet édifice classé Monument historique connu sous le nom d’Usines-Pensionnats Girodon – dénomination due au fait qu’y travaillait la soie et y vivait une centaine de jeunes-filles de la région dont les plus jeunes avaient moins de douze ans sous l’autorité de religieuses - sis à Saint-Siméon-de-Bressieux à une dizaine de kilomètres de La Côte-Saint-André, est l’un des plus beaux sites industriels de l’Isère. Sa verrière de 1873 et sa fine charpente métallique qui relie deux bâtiments construits avec un matériau typique de la région, la terre crue banchée dite « en pisé » ont accueilli hier une foule des grands jours, d’un côté comme de l’autre du vaste praticable aménagé pour l’occasion, avec, sur les planches, près d’un millier de musiciens constitués de deux orchestres, celui des Pays de Savoie et le Symphonique de Mulhouse, de trois solistes (la soprano Elisabeth Croz, la mezzo-soprano Amaya Dominguez et le baryton Sacha Michon) et de quelques six cents cinquante choristes du Chœur Emelthée réunissant professionnels et amateurs (les partitions étaient disponibles en ligne sur le site Internet du Festival Berlioz), le tout dirigé par le chef et hautboïste Nicolas Chalvin, directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie. Au programme un concert imaginé par Hector Berlioz en personne, qui aurait dû être donné dans le cadre de l’Exposition Universelle de Paris en 1844, et rapporter un pactole à Berlioz, si la préfecture n’avait interdit le bal qui devait suivre le concert… Si le concert a bel et bien eu lieu, la suite, qui devait le plus rapporter, fut annulée, suscitant la faillite de l’imprésario auquel s’était associé le compositeur. Au programme, des œuvres de contemporains de Berlioz ou de ses modèles, l’ouverture de la Vestale de Spontini, une scène avec chœur et airs de danse extraite de l’Armide de Gluck, la prière du Moïse de Rossini, l’ouverture du Freischütz de Weber, la prière de la Muette d’Auber, un chœur de Charles VI d’Halévy, le final de la Symphonie n° 5 en ut mineur op. 67 de Beethoven, le chœur de la « bénédiction des poignards » du quatrième acte des Huguenots de Meyerbeer et l’Hymne à Bacchus d’Antigone de Mendelssohn-Bartholdy. Le tout bien sûr mis en regard par Berlioz lui-même de quelques-unes de ses propres partitions, la Marche au supplice de la Symphonie fantastique op. 14a, l’Hymne à la France op. 20/2 H. 97 sur des paroles d’Henri-Auguste Barbier créé le 1er août 1844 dans le cadre du Festival de l’Industrie et l’Oraison funèbre et Apothéose de la Grande Symphonie funèbre et triomphale op. 15 H. 80, avant de conclure sur l’Hymne des Marseillais (la Marseillaise) H. 51 dans la version Berlioz de 1830/1848. Cette dernière a donné lieu à un ballet côté public invité à qui étaient réservés plusieurs rangs de chaises - tandis que le gros de l’assistance se tenait debout derrière des barrières de sécurité -, les uns se levant aux premières sonneries de l’hymne national tandis que les autres restaient assis, incitant les premiers à se rasseoir, alors que les seconds se levaient. Du coup, Nicolas Chalvin a donné le départ d’une seconde salve de Marseillaise, la majorité des auditeurs assis se levant soudain comme un seul homme. « Pourtant, rappelle Bruno Messina, assistant à une exécution de l’hymne national dans sa version Berlioz, le général De Gaulle en personne avait décrété que, s’agissant d’une œuvre destinée au concert, il n’était pas question pour lui de se lever, a contrario des exécutions de l’original de Rouget de l’Ile, pour fanfare ou orchestre d’harmonie, avec ou sans chœur. »

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Préparation de l'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière, sous les yeux de Bruno Messina. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré une acoustique peu flatteuse, les interprètes, rassemblés sur un double praticable, le premier niveau réservé aux solistes et aux orchestres, le second, au-dessus du premier au fond, pour les choristes, se sont donnés sans réserve pour servir ces pages inégales orchestrées gros, s’imposant dans les pages les mieux ciselées, comme les extraits des symphonies de Beethoven et de Berlioz, par la maîtrise instrumentale, et l’étonnante homogénéité des chœurs de la part d’effectifs d’origines disparates, les couleurs et l’intensité expressive sans jamais saturer l’espace, même dans les morceaux les plus pompiers, qu’ils soient signés Spontini, Halévy, Meyerbeer, Mendelssohn, et, surtout Berlioz (Hymne à la France, sur des vers aux relents franchouillards, et Grande Symphonie funèbre et triomphale). L’on a pu néanmoins apprécier la cohésion des musiciens d’un orchestre constitué pourtant de deux ensembles venus de deux régions séparées de quelques six-cents kilomètres, ceux du Symphonique de Mulhouse ayant été préparés par leur directeur Patrick Davin, tandis que tous étaient dirigés par le patron de la formation savoyarde, Nicolas Chalvin. Les trois solistes, sans être des chanteurs puissants et totalement aguerris, ont réussi à se détacher sans effort des masses chorales et instrumentales.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. L'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière. Photo : (c) Bruno Serrou

Sitôt le concert terminé, le public s’est dispersé dans le parc de l’Usine-pensionnat pour assister à l’envol d’une montgolfière vieille de cent-cinquante ans sous la vigilante attention d’un descendant de l’un des deux frères Montgolfier, inventeurs de la montgolfière, qui a permis le premier vol humain, le 19 octobre 1783 faubourg Saint-Antoine à Paris avec Jean-François Pilâtre de Rozier. Cette fois, c’est Nicolas Chalvin qui était à bord, accompagné d’un pilote de montgolfière, ce qui en fait assurément le premier chef d’orchestre à tenter l’aventure.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Le bal. Photo : (c) Bruno Serrou

Une fois la montgolfière disparue derrière la cime des arbres environnant la piste d’envol, l’assistance s’est dispersée dans les divers cours de l’Usine-pensionnat, les uns dans le musée industriel qui y est attaché, se bousculant notamment pour s’engouffrer dans le petit train où se bousculaient davantage d’adultes que d’enfants, toucher les vieilles bicyclettes, triporteurs, tracteurs à vapeur, machines-outils et machines agricoles, les autres cherchant à se restaurer autour de menus campagnards. Une fois rassasiés, la grande majorité des cinq mille spectateurs a participé à un « bal américain » avec musiques cajuns de Louisiane amplifiée façon night-club, avant d’assister à vingt-trois heures passées à un grand feu d’artifice couronné par des fusées qui, rassemblées, ont dessiné le portrait d’Hector Berlioz…

Bruno Serrou


jeudi 21 août 2014

Pour leur second programme commun à Annecy, Zoltan Kocsis et l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont offert un concert enthousiasmant, avec un Laurent Korcia comme pétrifié par l’enjeu

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, mercredi 20 août 2014

Annecy, église Sainte-Bernadette. L'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg saccorde avant le début du concert. Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg placé sous la direction du pianiste chef d'orchestre et compositeur hongrois Zoltan Kocsis, a embrassé tout le XIXe siècle et mis en regard l'Allemagne et la Russie. Après l'instrument roi, le piano avec le Russe Matsuev, c'était au tour du roi des instruments, le violon, avec le Français Laurent Korcia, de concerter avec la fabuleuse phalange pétersbourgeoise. Constatons dès ce liminaire, que le jeu et l’engagement du second a été à l’exact opposé de ceux du premier, Matsuev étant impérial et convaincu de ses choix, totalement impliqué dans son interprétation et faisant corps avec son piano comme s’il impliquait sa propre vie, là où Korcia est resté sur son quant-à-soi, presque timoré, plus attentif à ne pas trahir les intentions du compositeur que de vivre la musique qu’il jouait pour la faire sienne.

Annecy, église Sainte-Bernadette. Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

Il faut dire que Laurent Korcia n’a pas choisi la facilité en décidant de se confronter à l’impressionnant Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77 de Johannes Brahms, monument du répertoire violonistique, véritable juge de paix pour les violonistes.

Sans doute conscient de l’enjeu, Korcia, qui brille dans le répertoire du xxe siècle et que l'on aime à écouter dans des œuvres de vélocité comme celles de Bartók, Ysaÿe ou Enesco, entre autres, n’a pas convaincu dans Brahms. Les grandes envolées d’une expressivité à fleur de peau, les longues phrases de Brahms qui demandent un phrasé à la fois ardent et large, les sonorités charnelles mises en exergue par l’écriture Brahmsienne ont comme tétanisé le violoniste. Du coup, son archet s’est fait lourd sur les cordes, les attaques pesant des tonnes, la justesse s’est avérée aléatoire, les doigts se montrant comme paralysés sur le manche ne pouvant courir aussi vite que la musique. Tant et si bien que le son, souvent aigre, s’est fait étroit, comme restant dans l’instrument, le discours ne respirant pas, et le souffle romantique ne se déployant pas. Les ineffables beautés du concerto de Brahms n’ont pas réussi à libérer le musicien de ses craintes évidentes, comme s’il était n’osait se confronter à la grandeur de l’œuvre qu’il est de toute évidence en train d’approfondir. Peut-être l’a-t-il joué trop tôt, hier, et a-t-il besoin de mûrir sa conception avant de la faire pleinement sienne. Korcia a pourtant été magnifiquement aidé par Zoltan Kocsis, qui, dirigeant par cœur, a soutenu son soliste et discouru avec vigilance avec lui, parvenant même à retomber sur ses pieds en rétablissant un temps avalé par son soliste à la fin de l’exécution. La lumière et la chaleur brahmsiennes sont venues du Philharmonique de Saint-Pétersbourg dont les timbres de braise et les sonorités éblouissantes et charnelles ont magnifié la partie orchestrale, tandis que Kocsis, de sa gestique extérieurement gauche et raide mais d’évidence terriblement efficace l’essentiel de ses intentions étant exprimées du regard, a offert à Korcia un écrin à la fois vibrant, fébrile et conquérant. Kocsis et l’orchestre se sont avéré davantage que des partenaires, d’authentiques comparses enveloppant de leurs timbres délectables un violon trop terrien pour brosser de concert une chatoyante, grandiose et délectable symphonie concertante.

Laurent Korcia. Photo : DR

Une fois le concerto de Brahms achevé, l’on a retrouvé le Laurent Korcia que l’on aime, soudain libéré, dans un long bis éblouissant tiré du répertoire qui lui va particulièrement bien, un splendide solo de sonate d’Eugene Ysaÿe, qui a fait regretter le choix de Brahms plutôt que de Bartók, alors qu’il était dirigé par un Hongrois qui plus est éminent spécialiste de Bartók... Laurent Korcia retrouvera d’ailleurs Zoltan Kocsis dans Bartók dans le cadre d’un enregistrement studio à paraître en CD.

Annecy, Zoltan Kocsis dirigeant l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

La seconde partie du concert était entièrement consacrée à la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 55 « Eroica » de Beethoven. Le Philarmonique de Saint-Pétersbourg en a proposé une brûlante interprétation d’une unité et d’un élan éblouissant, les musiciens regardant peu le chef, qui se contentait pour sa part de brasser de larges gestes taillés à la serpe mais suivi avec vigilance par les musiciens, avec l’assistance particulièrement pertinente du premier violon. Il ne reste pas moins de cette ardente interprétation une impression d’achevé, le sentiment d’avoir assisté à un moment captivant, tant les instrumentistes de la phalange pétersbourgeoise incarnent cette musique qu’ils maîtrisent haut la main et qu’ils aiment de toute évidence. Une Eroica frénétique, tendue et dramatique, avec une marche funèbre de belle facture et d’une remarquable unité.

Annecy, Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

En préambule du concert, Zoltan Kocsis a tenu à saluer l’école russe dont la formation qu’il a dirigée pendant deux jours est le fer de lance, avec une ouverture de Rouslan et Ludmila de Mikhaïl Glinka enlevée et chatoyante. Pendant ces deux jours, l'entente entre le chef hongrois, merveilleux musicien, et l'orchestre russe a été parfaite. 

Ce concert est à écouter en streaming sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou


Renseignements et réservations : Annecy Classic Festival. 3, place du Château. 74000 - Annecy. +33 (0)4.50.51.67.67 (de 10h à 17h). Par Internet : www.annecyclassicfestival.com

mercredi 20 août 2014

Zoltan Kocsis a dirigé à Annecy l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dans Liszt et Dvořák, avec Denis Matsuev en soliste

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, mardi 19 août 2014

Annecy, le lac. Photo : (c) Bruno Serrou

L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ex-Leningrad est de la cour des grands. Même si son renom international s’est un peu amoindri depuis la disparition en 1988 de son directeur musical charismatique qui le porta au firmament, Evgeni Mravinski, il reste d’une tenue et d’une homogénéité exceptionnelle, comme il l'a confirmé hier à Annecy. Malgré un ascendant moins marqué que son prédécesseur, celui qui en fut son chef assistant avant de le remplacer, Yuri Temirkanov, à qui Valeri Gergiev succéda en 1988 comme chef principal du Théâtre Mariinsky, est un musicien impressionnant et un directeur d’orchestre de grand talent, comme l’atteste la qualité de la phalange pétersbourgeoise dont il dirige la destinée depuis vingt-six ans. 

Zoltan Kocsis. Photo : DR

Comme de coutume depuis la première édition de l’Annecy Classic Festival en 2010, Yuri Temirkanov confie son orchestre à un chef invité pour les concerts d’ouverture de la manifestation aoûtienne, avant de le retrouver à la fin du festival. Cette année, c’est le pianiste chef d’orchestre compositeur hongrois Zoltan Kocsis (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/la-ve-edition-de-lannecy-classic.html), qui a été choisi pour diriger l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dans deux programmes. Comme il le fait de plus en plus depuis 1983, c’est sur l’estrade du chef d’orchestre qu’il se produit exclusivement cette année à Annecy, dirigeant par cœur, le geste large et saccadé de ses grands bras émergeant d’une silhouette de bucheron, deux programmes comprenant des œuvres concertantes avec notamment en soliste le pianiste russe Denis Matsuev, directeur artistique de l’Annecy Classic Festival, qui, conformément à l’usage, se produit en concerto le soir de l’ouverture de la manifestation.

Annecy. Denis Matsuev, Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

La première partie du premier concert de l’édition 2014 a permis à Zoltan Kocsis de chanter dans son jardin, avec des œuvres de son compatriote Franz Liszt, l’initiateur du poème symphonique. Les trois partitions retenues, la page symphonique et les deux pièces concertantes, tenaient d’ailleurs de ce concept de musique descriptive. C’est avec le plus célèbre des treize poèmes symphoniques de Liszt, Les Préludes composés en 1854 d’après une ode d’Alphonse de Lamartine, que Kocsis a ouvert le concert inaugural. Une œuvre foisonnante qui a longtemps fait les beaux soirs des sociétés de concerts parisiennes, jusque dans les années 1970, mais qui a depuis lors disparu des programmations. Pourtant, l’on a beau connaître par cœur cette œuvre d’un quart d’heure, l’on se laisse toujours volontiers porter par cette page impressionnante qui constitue bon gré mal gré une extraordinaire leçon d’orchestre et un somptueux support pour l’apprentissage et l’étude du travail sur les couleurs et les timbres instrumentaux, la découverte de l’orchestration et le passage des matériaux mélodiques et harmoniques entre les divers pupitres de l’orchestre. Zoltan Kocsis a donné de la plus célèbre partition d’orchestre de son compatriote une interprétation frénétique et colorée, emportant l’orchestre vers des sommets de virtuosité et d’allant, suscitant l’enthousiasme des pupitres de l’orchestre, richement fourni, sans jamais saturer l’espace, malgré une acoustique sèche et s'écrasant dans les murs de béton.

Denis Matsuev. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Zoltan Kocsis et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg largement dégarni (l’effectif des cordes passant de soixante à trente, les bois et cuivres étant par deux au lieu de trois dans les Préludes) étaient rejoints par Denis Matsuev pour les deux œuvres pour piano et orchestre de Liszt inscrites au programme, commençant par le second concerto pour piano et orchestre, celui en la majeur S. 125 créé en 1857 mais parachevé en 1861. Son caractère rhapsodique en un mouvement subdivisé en six sections l’inscrit dans la forme d’un poème symphonique concertant, plus encore que le premier concerto, qui, quoique de forme cyclique, est encore construit en quatre mouvements. Moins véloce que le premier, qui met en valeur le soliste,  le second concerto est davantage l’œuvre d’un musicien qui tient à se démontrer qu’il est désormais non plus un virtuose du piano mais un compositeur à part entière. Liszt ainsi moins l’accent sur les aptitudes techniques du soliste, tels que les échelles en octaves et le mouvement contraire, et au lieu d’être un soliste dominateur, le pianiste se fait souvent accompagnateur des bois et des cordes. Ce que confirme le fait que le pianiste ne se voit jamais confié le thème moteur dans sa forme originale, mais se doit de créer, des variations autour du matériau thématique. C’est précisément ce qu’a semblé vouloir créer Denis Matsuev au début de l’exécution de l’œuvre, mais le pianiste russe a fini par imposer sa vision de virtuose, se révélant peu l’écoute des solistes de l’orchestre, notamment de la clarinette, du hautbois et du cor, mais aussi et surtout, du violoncelle, tous pupitres pourtant particulièrement brillants, ce qui s’est avéré contraire à l’esprit de Liszt. Dans cette interprétation où trois personnalités, si l’on compte l’orchestre, se sont livrées une bataille de Titan, Zoltan Kocsis a incité la formation russe à s’exprimer tel un véritable partenaire de l’instrument soliste, mais la fusion n’a pas pris, Denis Matsuev faisant tout son possible pour rester maître du discours.

Franz Liszt (1811-1886)

Paraphrase sur la séquence médiévale Dies Irae à laquelle Liszt associe le faux-bourdon composé par Louis Homet en 1722, la Totentanz (Danse des morts) S. 126 de Franz Liszt met davantage en avant la virtuosité du soliste, avec laquelle rivalise celle de l’orchestre. Composée en 1849, révisée dix ans plus tard, publiée en 1865 puis en 1919 par un autre compositeur-virtuose du piano, Ferruccio Busoni, la Totentanz est un authentique morceau de bravoure, sa réputation de partition parmi les plus difficiles du répertoire pianistique n’étant pas usurpée. Aussi, extrêmement rares sont les pianistes à s’y aventurer, à l’instar de la Toccata de Busoni, par exemple. Si l’on a en mémoire les versions aussi ardentes que poétiques de György Cziffra et de Martha Argerich, ce qu’en a fait hier Denis Matsuev tient de la performance pure. Avec ses doigts d’airain et ses bras tout en muscles, jouissant d’une puissance de marathonien, le pianiste russe en a donné une interprétation époustouflante, tenant en haleine le public, qui en a littéralement attrapé le tournis, tandis qu’un certain nombre d’oreilles en ont attrapé des acouphènes dont il reste encore ce matin des séquelles. Il faut reconnaître à Matsuev sa latitude à jouir librement de ses aptitudes techniques et sonores vertigineuses dans une partition qui laisse le champ libre à une telle performance. Zoltan Kocsis en a d’ailleurs tiré profit en faisant sonner son orchestre avec une énergie et une force conquérante, attisant lui aussi tout son potentiel sonore dans une course frénétique avec son soliste, les pupitres du Philharmonique de Saint-Pétersbourg rivalisant de virtuosité et d’éclats vertigineux avec leur compatriote pianiste.

Pour apaiser l’enthousiasme de son public qui attendait impatiemment un bis de sa part, Denis Matsuev a offert un court morceau d’introspection interprété de façon retenue mais sans pour autant traîner, d’une petite élégie pour piano seul de son compatriote Rodion Schchedrin (né en 1932).

Antonín Dvořák (1841-1904)

La seconde partie était entièrement consacrée à la première des deux séries de huit Danses slaves d’Antonín Dvořák, celles de l’op. 46 conçues en 1878. Ces pages comptent parmi les plus populaires du répertoire, que ce soit dans leur version pour piano ou celle pour orchestre. Cette dernière est néanmoins plus directement accessible tant l’orchestration de Dvořák est d’une richesse polychromique saisissante. Zoltan Kocsis a surchargé l’effectif des cordes, reprenant celui qu’il avait réuni pour les Préludes de Liszt, tandis que l’acoustique de l’église Sainte-Bernadette opacifiait les sonorités, ce qui a alourdi l’interprétation de l’œuvre, qui est apparue un peu trop éloignée de la pensée du compositeur bohémien, bien que les deux Prestos ouvra    nt et fermant ce premier cahier ont eu l’exact énergie des Furiants expressément voulus par Dvořák.

Ce concert est à écouter sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou



mardi 19 août 2014

La Ve édition de l’Annecy Classic Festival s’ouvre ce mardi 19 août en l’église Sainte-Bernadette

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, lundi 18 août 2014

Nocturne sur Annecy, veille d'ouverture de l'Annecy Classic Festival. Photo : (c) Bruno Serrou

Lundi 18 août. Dès sept heures du matin, l’église Sainte-Bernadette, qui fait face au lac d’Annecy, est en effervescence. La veille au soir, sitôt le dernier office dominical terminé, les machinistes ont investi les lieux, pour déplacer l’autel afin d'installer à sa place un vaste praticable en bois, une centaine de chaises et plus de soixante pupitres, tandis qu’électriciens et techniciens du son disposaient et réglaient lumières et micros. Moins de trois heures plus tard, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont fait leur apparition, avant de prendre place pour la première répétition avec Zoltan Kocsis, le chef qui les dirige dans les deux premiers rendez-vous de l’Annecy Classic Festival. Une journée entière de répétitions les attend. Non pas pour des services classiques, avec coupures syndicales, mais pour dix heures de travail à peine interrompues par une pause sandwich et de brefs intervalles de détente ou dus à des changements de placements des effectifs instrumentaux. Le matin a été réservé aux pages d’orchestre, l’après-midi aux œuvres avec solistes. Tout d’abord le second concerto et la Totentanz de Liszt, avec Denis Matsuev jouant en bermuda blanc, polo beige et baskets, puis le concerto pour violon de Brahms, avec Laurent Korcia, vêtu d'un camaïeu de bleu. Sur l’estrade du chef, Zoltan Kocsis, décontracté et souriant, en tee-shirt blanc et jean's, file chaque œuvre avant de décortiquer avec orchestre et soliste les passages qui lui paraissent perfectibles, et discutant avec son soliste à qui il propose des solutions, particulièrement à Matsuev, dont il connaît parfaitement l’instrument sur lequel il joue, bien qu’il préfère « largement » les pianos Steinway aux Yamaha sur lequel s’exprime Matsuev à Annecy. Zoltan Kocsis, malgré son état de santé qui l’a conduit au seuil de la mort en 2012 à la suite de graves problèmes cardiovasculaires, semble infatigable. D’autant plus qu’il est arrivé la veille en voiture directement de Hongrie, et qu’il a veillé tard avec l’équipe du festival, qui a déclaré forfait alors leur hôte paraissait encore en forme à une heure avancée de la nuit…

Annecy, église Sainte-Bernadette : Denis Matsuev, directeur artistique de l'Annecy Classic Festival, répétant avec l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Ve Annecy Classic Festival

Héritier de l’Académie internationale d’été créée en 1969 par la pianiste Eliane Richepin, élève d’Alfred Cortot, Marguerite Long et Yves Nat qui en a confié la destinée en 1998 à son disciple Pascal Escande, par ailleurs directeur-fondateur du Festival d’Auvers-sur-Oise depuis 1981, l’Annecy Classic Festival prolonge le mouvement impulsé par son inspiratrice en se faisant l’ardent défenseur des jeunes générations de musiciens tout en accueillant les artistes les plus réputés, français ou étrangers, avec une prépondérance russe.

Ce qui peut s’expliquer par le fait que, depuis 2010, alors que sa survie était suspendue à des difficultés financières, le festival annécien a déployé la voilure grâce à l’intérêt que porte  à la cité lacustre un mécène russe passionné de musique, protecteur du pianiste Denis Matsuev devenu l’« âme du festival », l’homme d’affaires Andreï Cheglakov, et de sa fondation AVC Charity. Cet intérêt a suscité à son tour une participation plus conséquente de la Ville d’Annecy et de son agglomération, ainsi que du Conseil général de Haute-Savoie. Avec cette manne inespérée, la voilure s’est amplement ouverte au point que l’audience du festival atteint désormais une dimension d’envergure internationale, attirant les artistes les plus réputés. Ce qui en fait un rendez-vous majeur de l’été musical français qui a conquis plus de neuf mille spectateurs en dix jours en 2013. Cela grâce notamment aux résidences d’orchestres parmi les plus prestigieux au monde renouvelées tous les trois ans. Ainsi, depuis cinq ans, l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et son directeur musical Yuri Temirkanov fait les beaux soirs de la fin d’été annecien. Le chef russe a confié sa glorieuse phalange pour les deux premiers concerts du festival 2014 au grand pianiste chef d’orchestre hongrois Zoltan Kocsis, avant de diriger lui-même les deux derniers concerts 2013.

Annecy, église Sainte-Bernadette : Zoltan Kocsis dirigeant une répétition de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Zoltan Kocsis chef d’orchestre

« L’école hongroise n’est plus ce qu’elle était voilà encore trente ans, se désolait Zoltan Kocsis lorsque je le rencontrais à Budapest en 2009 pour le quotidien La Croix dans la perspective de master-classes qu’il s’apprêtait à dispenser dans le cadre du Festival d’Auvers-sur-Oise. Les institutions pédagogiques n’ont plus les ambitions d’antan, et je ne vois pas comment nous allons nous en sortir. Il se trouve néanmoins d’excellents musiciens, preuve en est nos orchestres, qui sont essentiellement constitués de Hongrois. » Avec son ami Deszö Ranki, Zoltan Kocsis est le grand pianiste hongrois de sa génération.  Héritier d’une école fondée par Franz Liszt qui a contribué à l’évolution du piano, avec des musiciens comme Béla Bartók jusqu’à György Cziffra, Kocsis s’est rapidement imposé non seulement comme un éminent interprète de la musique de ses compatriotes  mais aussi de Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Debussy et de la musique de son temps.

Poète, secret, flamboyant, fougueux, Kocsis est l’une des personnalités les plus singulières du monde de la musique. Pianiste, chef d’orchestre, chambriste, il est aussi compositeur et arrangeur. Lorsqu’on le rencontre à Budapest, dans la nouvelle Philharmonie sise sur la rive gauche du Danube à dix minutes du centre de Budapest, Kocsis accueille son visiteur avec chaleur et lui parle sans attendre du programme qu’il s’apprête à diriger à la tête de son orchestre, le Budapest Festival Orchestra qu’il a fondé avec Ivan Fischer, s’assoit devant le grand Steinway de son bureau et joue une réduction improvisée de l’œuvre programmée. Le matin de notre rencontre, c’était Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, sortant de son seul clavier l’infinie diversité des timbres et des nuances de l’orchestre. Les quatre vingt dix musiciens de Strauss étaient tous présents dans le coffre du grand-queue de concert. Si bien que la répétition venue, le profane ne sentait presque pas de différences.

Annecy, église Sainte-Bernadette : Zoltan Kocsis répétant avec Laurent Korcia. Photo : (c) Annecy Classic Festival 

En fait, depuis vingt-cinq ans, Zoltan Kocsis ne se contente pas du piano, qu’il considère pourtant comme un orchestre à part entière. En 1983, il fondait avec Ivan Fischer le Budapest Festival Orchestra dont il est l’un des directeurs artistiques jusqu’en 1997. L’année suivante, il est nommé Directeur musical  de l’Orchestre Philharmonique National de Hongrie, à la tête duquel il dirige un vaste répertoire, les compositeurs hongrois, de Liszt, dont il orchestre des pages pour piano, à Peter Eötvös et György Kurtag en passant par Bartók, dont il a gravé une nouvelle intégrale discographique, Kodaly et György Ligeti, jusqu’aux écoles française, particulièrement Debussy dont il a orchestré plusieurs pièces pour piano et des mélodies, autrichienne, allemande et tchèque. A Annecy, en ce début de semaine, c’est le chef d’orchestre Zoltan Kocsis que l’on retrouve dans deux programmes en deux jours. Le premier, ce soir, avec en soliste le directeur artistique du Annecy Classic Festival, le pianiste russe Denis Matsuev, dans un programme Liszt/ Dvořák, le second demain mercredi avec le violoniste français Laurent Korcia dans le concerto de Brahms entouré d’une ouverture de Glinka et de l’Héroïque de Beethoven.


L’édition 2014 de l’Annecy Classic Festival

L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg retrouvera son directeur musical les trois derniers jours de l’Annecy Classic Festival, du 27 au 29 août. Dans l’intervalle, le festivalier pourra entendre le Messie de Haendel par le King’s Consort (21 août), précédé à midi par un récital des lauréats des Concours d’Astana, de Kiev et Piano Campus de Pontoise, un concert Mozart/Janáček/Schumann par la pianiste Beatrice Rana et le Quatuor Zaïde (le 22 août), sui vi le lendemain de deux rendez-vous, l’un à midi avec l’Orchestre des Pays de Savoie dirigé par Nicolas Chalvin avec le duo de pianistes Lidija et Sanja Bizjia, le second est un récital du pianiste Roger Muraro dans des œuvres de Wagner arrangées par Liszt. Le 24 août, Patrick Marco, qui dispense par ailleurs des master-classes dans le cadre d’Annecy Classic, dirige la Maîtrise de Paris et le Chœur d’Annecy Classic Festival dans des œuvres de Dubugnon et Mozart. Le 25 août, le festival propose une Nuit du Piano qui réunit le Britannique Benjamin Grosvenor, le Français David Fray, la Russe Anna Fedorova et la Chinoise Li Siqian. Le flûtiste Clément Dufour, le pianiste Tristan Pfaff, Denis Matsuev, l’Annecy Campus Orchestra et Fayçal Karoui sont à l’affiche le 26 août. Le 27, Alexandre Knasiev sera à l’orgue de la cathédrale Saint-Pierre d’Annecy dans les Variations Goldberg de Bach, avant le premier concert du Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Yuri Temirkanov avec en solistes la soprano Lianna Haroutounian, la mezzo-soprano Géraldine Chauvet et le ténor Aquiles Machado dans des airs d’opéras. Le 28 août, Temirkanov dirige un programme russe (Chostakovitch/Moussorgski/Tchaïkovski), où l’on retrouvera Alexandre Knasiev, cette fois au violoncelle, ainsi que l’excellente pianiste chinoise Yuja Wang. Enfin, pour le concert de clôture, Denis Matsuev sera le soliste du Concerto n° 1 pour piano et orchestre de Brahms avec l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et Yuri Temirkanov, qui dirigera également Rossini et Elgar.

Télévision-Internet et CD

Le renom international de l’Annecy Classic Festival est amplifiée par la présence continue pendant toute la durée de la manifestation de Medici.tv, qui retransmet onze concerts en direct qui seront disponibles chacun gratuitement en streaming pendant trois mois suivant leur diffusion live (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival). A noter également la parution du premier disque sous le label du festival DiscAnnecY, qui est aussi le premier enregistrement solo de la jeune pianiste ukrainienne Anna Fedorova.

Bruno Serrou

Renseignements et réservations : Annecy Classic Festival. 3, place du Château. 74000 - Annecy. +33 (0)4.50.51.67.67 (de 10h à 17h). Par Internet : www.annecyclassicfestival.com

jeudi 14 août 2014

CD : Antonín Dvořák, intégrale des symphonies et concertos par Jiří Bělohlávek et la Philharmonie Tchèque


Voilà fort longtemps qu’Antonín Dvořák n’avait pas fait l’objet d’une intégrale de ses symphonies par ses compatriotes. Avec la Philharmonie Tchèque, que Dvořák porta sur les fonds-baptismaux en dirigeant lui-même le premier concert en 1896, Václav Talich n’a laissé que les quatre dernières symphonies, le Concerto pour violoncelle avec Rostropovitch, sans doute le plus bel enregistrement de cette œuvre, et le Concerto pour piano avec Frantisek Maxian. Karel Ancerl n’a laissé que les même quatre dernières symphonies, le concerto pour violoncelle avec encore Rostropovitch, à l’instar du Concerto pour piano avec Frantisek Maxian (mais ce dernier à Francfort), tandis qu’il a gravé celui pour violon avec Josef Suk puis David Oïstrakh. Enfin, Václav Neumann, qui, entre 1972 et 1974, enregistra lui aussi avec la Philharmonie Tchèque les neuf symphonies de Dvořák, ainsi que les poèmes symphoniques, ouvertures de concert et variations symphoniques, une fois encore pour Supraphon.

Antonín Dvořák (1841-1904). Photo : DR

Parallèlement, de 1971 à 1976, Rafael Kubelik, autre Tchèque, enregistrait une intégrale des symphonies et concertos. Les premières avec le Philharmonique de Berlin chez DG, tandis que les trois concertos étaient réalisés avec Pierre Fournier en 1965 (Decca), Rudolf Firkusny à Prague en 1946 (Multisonic) et Yuuko Shiokawa et la Radio Bavaroise en 1979 (Orfeo). Si d’autres Tchèques ont enregistré ce cursus dans l’intervalle, comme Libor Pešek avec le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra et la Philharmonie Tchèque, il semblerait que, sauf erreur ou omission, le coffret de six CD que propose Decca est le premier à réunir depuis dix-huit ans les symphonies et concertos de Dvořák dans leur intégralité avec une équipe entièrement tchèque, du moins côté chef et orchestre. Et même si l’une des plus grandes réussites de la discographie consacrée à Dvořák a été réalisée par un chef hongrois, István Kertész, à la tête d’une phalange britannique, le London Symphony Orchestra, déjà pour Decca, il est indéniable que la parution d’une nouvelle intégrale tchèque mérite une attention toute particulière.

Jiří Bělohlávek. Photo : DR

Avec plus de cinq mille concerts et cinq cents disques à son actif, violoncelliste de formation, Jiří Bělohlávek est aujourd’hui le chef tchèque le plus prolifique. Né à Prague en 1946, disciple de Sergiu Celibidache, dont il a été l’assistant, avant de prendre la direction de la Philharmonie de Brno de 1972 à 1978, il a été pendant douze ans Premier chef de l’Orchestre Symphonique de Prague, de 1977 à 1989, il est nommé en 1990 Chef principal de la Philharmonie Tchèque. Mais il est remplacé moins d’un an plus tard par Gerd Albrecht, qu’il remplace à son tour en 1992 dont il encore à ce jour directeur musical, et fonde l’année suivante le Prague Philharmonia. Il est actuellement Président du Printemps de Prague, et Premier chef invité du Royal Philharmonic Orchestra, après avoir dirigé pendant dix-sept ans l’Orchestre Symphonique de la BBC. 

Jiří Bělohlávek et la Philharmonie tchèque. Photo : (c) Martin Kabat

Les enregistrements réunis dans le coffret Decca ont été réalisés à Prague entre novembre 2012 et décembre 2013 dans la perspective du cent-dixième anniversaire de la mort de Dvořák. Bělohlávek dirige avec élan et lyrisme un compositeur dont il connaît les moindres intentions. Sa vision, énergique et conquérante mais non dépourvue de délicate mélancolie, se particularise par une caractérisation exceptionnelle des plans sonores, par la diversité des coloris et le relief des lignes dont l’on peut percevoir la profondeur de champ avec une précision rare, toutes les voix étant clairement identifiable tant elles apparaissent avec une transparence saisissante. Si, dans la force évocatrice, l’on préfère un Neumann, dans la sensuelle nostalgie un Kubelik, dans l’évocation dramatique un Kertész, la beauté de l’orchestre, les timbres somptueusement léchés, la fluidité des textures modelées par Bělohlávek à la tête de la Philharmonie Tchèque séduisent, convainquent et font tout le prix de ce coffret bien plus qu’attachant.

D’autant plus que les concertos de Dvořák sont interprétés par trois grands solistes, du Concerto pour piano et orchestre en sol mineur op. 33 de 1876 aux contours traditionnels, si on le compare au Concerto n° 1 de Tchaïkovski et au Concerto n° 2 de Brahms qui l’entourent, joué avec élan par Garrick Ohlsson, mis en regard de la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 10, au célébrissime Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op. 104 de 1896 par Alisa Weilerstein qui, en complément de la Symphonie n° 1 en ut mineur op. 3 « les Cloches de Zlonice » de 1865, s’impose par un nuancier exceptionnel, que Bělohlávek souligne avec un soin de chaque instant, en passant par le Concerto pour violon et orchestre en la mineur op. 53 conçu en 1879 pour Joseph Joachim, qui ne le joua jamais, dont les sources populaires et l’expressivité mélodique sont fort bien mises en valeur par Frank Peter Zimmermann, et qui complète de façon instructive le CD consacré à la peu courue Symphonie n° 2 en si bémol majeur op. 4 de 1865 dont le Scherzo puise aux mêmes sources, bien que la globalité de cette symphonie soit annonciatrice de Richard Strauss, né en 1864.

Bruno Serrou


1) Frank Peter Zimmermann (violon), Alisa Weilerstein (violoncelle), Garrick Ohlsson (piano).  Philharmonie tchèque, direction Jiří Bělohlávek. 1 coffret de 6 CD Decca/Universal Classics 478 6757