mercredi 20 août 2014

Zoltan Kocsis a dirigé à Annecy l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dans Liszt et Dvořák, avec Denis Matsuev en soliste

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, mardi 19 août 2014

Annecy, le lac. Photo : (c) Bruno Serrou

L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ex-Leningrad est de la cour des grands. Même si son renom international s’est un peu amoindri depuis la disparition en 1988 de son directeur musical charismatique qui le porta au firmament, Evgeni Mravinski, il reste d’une tenue et d’une homogénéité exceptionnelle, comme il l'a confirmé hier à Annecy. Malgré un ascendant moins marqué que son prédécesseur, celui qui en fut son chef assistant avant de le remplacer, Yuri Temirkanov, à qui Valeri Gergiev succéda en 1988 comme chef principal du Théâtre Mariinsky, est un musicien impressionnant et un directeur d’orchestre de grand talent, comme l’atteste la qualité de la phalange pétersbourgeoise dont il dirige la destinée depuis vingt-six ans. 

Zoltan Kocsis. Photo : DR

Comme de coutume depuis la première édition de l’Annecy Classic Festival en 2010, Yuri Temirkanov confie son orchestre à un chef invité pour les concerts d’ouverture de la manifestation aoûtienne, avant de le retrouver à la fin du festival. Cette année, c’est le pianiste chef d’orchestre compositeur hongrois Zoltan Kocsis (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/la-ve-edition-de-lannecy-classic.html), qui a été choisi pour diriger l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dans deux programmes. Comme il le fait de plus en plus depuis 1983, c’est sur l’estrade du chef d’orchestre qu’il se produit exclusivement cette année à Annecy, dirigeant par cœur, le geste large et saccadé de ses grands bras émergeant d’une silhouette de bucheron, deux programmes comprenant des œuvres concertantes avec notamment en soliste le pianiste russe Denis Matsuev, directeur artistique de l’Annecy Classic Festival, qui, conformément à l’usage, se produit en concerto le soir de l’ouverture de la manifestation.

Annecy. Denis Matsuev, Zoltan Kocsis et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Yannick Perrin

La première partie du premier concert de l’édition 2014 a permis à Zoltan Kocsis de chanter dans son jardin, avec des œuvres de son compatriote Franz Liszt, l’initiateur du poème symphonique. Les trois partitions retenues, la page symphonique et les deux pièces concertantes, tenaient d’ailleurs de ce concept de musique descriptive. C’est avec le plus célèbre des treize poèmes symphoniques de Liszt, Les Préludes composés en 1854 d’après une ode d’Alphonse de Lamartine, que Kocsis a ouvert le concert inaugural. Une œuvre foisonnante qui a longtemps fait les beaux soirs des sociétés de concerts parisiennes, jusque dans les années 1970, mais qui a depuis lors disparu des programmations. Pourtant, l’on a beau connaître par cœur cette œuvre d’un quart d’heure, l’on se laisse toujours volontiers porter par cette page impressionnante qui constitue bon gré mal gré une extraordinaire leçon d’orchestre et un somptueux support pour l’apprentissage et l’étude du travail sur les couleurs et les timbres instrumentaux, la découverte de l’orchestration et le passage des matériaux mélodiques et harmoniques entre les divers pupitres de l’orchestre. Zoltan Kocsis a donné de la plus célèbre partition d’orchestre de son compatriote une interprétation frénétique et colorée, emportant l’orchestre vers des sommets de virtuosité et d’allant, suscitant l’enthousiasme des pupitres de l’orchestre, richement fourni, sans jamais saturer l’espace, malgré une acoustique sèche et s'écrasant dans les murs de béton.

Denis Matsuev. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Zoltan Kocsis et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg largement dégarni (l’effectif des cordes passant de soixante à trente, les bois et cuivres étant par deux au lieu de trois dans les Préludes) étaient rejoints par Denis Matsuev pour les deux œuvres pour piano et orchestre de Liszt inscrites au programme, commençant par le second concerto pour piano et orchestre, celui en la majeur S. 125 créé en 1857 mais parachevé en 1861. Son caractère rhapsodique en un mouvement subdivisé en six sections l’inscrit dans la forme d’un poème symphonique concertant, plus encore que le premier concerto, qui, quoique de forme cyclique, est encore construit en quatre mouvements. Moins véloce que le premier, qui met en valeur le soliste,  le second concerto est davantage l’œuvre d’un musicien qui tient à se démontrer qu’il est désormais non plus un virtuose du piano mais un compositeur à part entière. Liszt ainsi moins l’accent sur les aptitudes techniques du soliste, tels que les échelles en octaves et le mouvement contraire, et au lieu d’être un soliste dominateur, le pianiste se fait souvent accompagnateur des bois et des cordes. Ce que confirme le fait que le pianiste ne se voit jamais confié le thème moteur dans sa forme originale, mais se doit de créer, des variations autour du matériau thématique. C’est précisément ce qu’a semblé vouloir créer Denis Matsuev au début de l’exécution de l’œuvre, mais le pianiste russe a fini par imposer sa vision de virtuose, se révélant peu l’écoute des solistes de l’orchestre, notamment de la clarinette, du hautbois et du cor, mais aussi et surtout, du violoncelle, tous pupitres pourtant particulièrement brillants, ce qui s’est avéré contraire à l’esprit de Liszt. Dans cette interprétation où trois personnalités, si l’on compte l’orchestre, se sont livrées une bataille de Titan, Zoltan Kocsis a incité la formation russe à s’exprimer tel un véritable partenaire de l’instrument soliste, mais la fusion n’a pas pris, Denis Matsuev faisant tout son possible pour rester maître du discours.

Franz Liszt (1811-1886)

Paraphrase sur la séquence médiévale Dies Irae à laquelle Liszt associe le faux-bourdon composé par Louis Homet en 1722, la Totentanz (Danse des morts) S. 126 de Franz Liszt met davantage en avant la virtuosité du soliste, avec laquelle rivalise celle de l’orchestre. Composée en 1849, révisée dix ans plus tard, publiée en 1865 puis en 1919 par un autre compositeur-virtuose du piano, Ferruccio Busoni, la Totentanz est un authentique morceau de bravoure, sa réputation de partition parmi les plus difficiles du répertoire pianistique n’étant pas usurpée. Aussi, extrêmement rares sont les pianistes à s’y aventurer, à l’instar de la Toccata de Busoni, par exemple. Si l’on a en mémoire les versions aussi ardentes que poétiques de György Cziffra et de Martha Argerich, ce qu’en a fait hier Denis Matsuev tient de la performance pure. Avec ses doigts d’airain et ses bras tout en muscles, jouissant d’une puissance de marathonien, le pianiste russe en a donné une interprétation époustouflante, tenant en haleine le public, qui en a littéralement attrapé le tournis, tandis qu’un certain nombre d’oreilles en ont attrapé des acouphènes dont il reste encore ce matin des séquelles. Il faut reconnaître à Matsuev sa latitude à jouir librement de ses aptitudes techniques et sonores vertigineuses dans une partition qui laisse le champ libre à une telle performance. Zoltan Kocsis en a d’ailleurs tiré profit en faisant sonner son orchestre avec une énergie et une force conquérante, attisant lui aussi tout son potentiel sonore dans une course frénétique avec son soliste, les pupitres du Philharmonique de Saint-Pétersbourg rivalisant de virtuosité et d’éclats vertigineux avec leur compatriote pianiste.

Pour apaiser l’enthousiasme de son public qui attendait impatiemment un bis de sa part, Denis Matsuev a offert un court morceau d’introspection interprété de façon retenue mais sans pour autant traîner, d’une petite élégie pour piano seul de son compatriote Rodion Schchedrin (né en 1932).

Antonín Dvořák (1841-1904)

La seconde partie était entièrement consacrée à la première des deux séries de huit Danses slaves d’Antonín Dvořák, celles de l’op. 46 conçues en 1878. Ces pages comptent parmi les plus populaires du répertoire, que ce soit dans leur version pour piano ou celle pour orchestre. Cette dernière est néanmoins plus directement accessible tant l’orchestration de Dvořák est d’une richesse polychromique saisissante. Zoltan Kocsis a surchargé l’effectif des cordes, reprenant celui qu’il avait réuni pour les Préludes de Liszt, tandis que l’acoustique de l’église Sainte-Bernadette opacifiait les sonorités, ce qui a alourdi l’interprétation de l’œuvre, qui est apparue un peu trop éloignée de la pensée du compositeur bohémien, bien que les deux Prestos ouvra    nt et fermant ce premier cahier ont eu l’exact énergie des Furiants expressément voulus par Dvořák.

Ce concert est à écouter sur Medici-tv (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival) pendant les trois prochains mois.

Bruno Serrou



mardi 19 août 2014

La Ve édition de l’Annecy Classic Festival s’ouvre ce mardi 19 août en l’église Sainte-Bernadette

Annecy, Annecy Classic Festival, église Sainte-Bernadette, lundi 18 août 2014

Nocturne sur Annecy, veille d'ouverture de l'Annecy Classic Festival. Photo : (c) Bruno Serrou

Lundi 18 août. Dès sept heures du matin, l’église Sainte-Bernadette, qui fait face au lac d’Annecy, est en effervescence. La veille au soir, sitôt le dernier office dominical terminé, les machinistes ont investi les lieux, pour déplacer l’autel afin d'installer à sa place un vaste praticable en bois, une centaine de chaises et plus de soixante pupitres, tandis qu’électriciens et techniciens du son disposaient et réglaient lumières et micros. Moins de trois heures plus tard, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg ont fait leur apparition, avant de prendre place pour la première répétition avec Zoltan Kocsis, le chef qui les dirige dans les deux premiers rendez-vous de l’Annecy Classic Festival. Une journée entière de répétitions les attend. Non pas pour des services classiques, avec coupures syndicales, mais pour dix heures de travail à peine interrompues par une pause sandwich et de brefs intervalles de détente ou dus à des changements de placements des effectifs instrumentaux. Le matin a été réservé aux pages d’orchestre, l’après-midi aux œuvres avec solistes. Tout d’abord le second concerto et la Totentanz de Liszt, avec Denis Matsuev jouant en bermuda blanc, polo beige et baskets, puis le concerto pour violon de Brahms, avec Laurent Korcia, vêtu d'un camaïeu de bleu. Sur l’estrade du chef, Zoltan Kocsis, décontracté et souriant, en tee-shirt blanc et jean's, file chaque œuvre avant de décortiquer avec orchestre et soliste les passages qui lui paraissent perfectibles, et discutant avec son soliste à qui il propose des solutions, particulièrement à Matsuev, dont il connaît parfaitement l’instrument sur lequel il joue, bien qu’il préfère « largement » les pianos Steinway aux Yamaha sur lequel s’exprime Matsuev à Annecy. Zoltan Kocsis, malgré son état de santé qui l’a conduit au seuil de la mort en 2012 à la suite de graves problèmes cardiovasculaires, semble infatigable. D’autant plus qu’il est arrivé la veille en voiture directement de Hongrie, et qu’il a veillé tard avec l’équipe du festival, qui a déclaré forfait alors leur hôte paraissait encore en forme à une heure avancée de la nuit…

Annecy, église Sainte-Bernadette : Denis Matsuev, directeur artistique de l'Annecy Classic Festival, répétant avec l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Ve Annecy Classic Festival

Héritier de l’Académie internationale d’été créée en 1969 par la pianiste Eliane Richepin, élève d’Alfred Cortot, Marguerite Long et Yves Nat qui en a confié la destinée en 1998 à son disciple Pascal Escande, par ailleurs directeur-fondateur du Festival d’Auvers-sur-Oise depuis 1981, l’Annecy Classic Festival prolonge le mouvement impulsé par son inspiratrice en se faisant l’ardent défenseur des jeunes générations de musiciens tout en accueillant les artistes les plus réputés, français ou étrangers, avec une prépondérance russe.

Ce qui peut s’expliquer par le fait que, depuis 2010, alors que sa survie était suspendue à des difficultés financières, le festival annécien a déployé la voilure grâce à l’intérêt que porte  à la cité lacustre un mécène russe passionné de musique, protecteur du pianiste Denis Matsuev devenu l’« âme du festival », l’homme d’affaires Andreï Cheglakov, et de sa fondation AVC Charity. Cet intérêt a suscité à son tour une participation plus conséquente de la Ville d’Annecy et de son agglomération, ainsi que du Conseil général de Haute-Savoie. Avec cette manne inespérée, la voilure s’est amplement ouverte au point que l’audience du festival atteint désormais une dimension d’envergure internationale, attirant les artistes les plus réputés. Ce qui en fait un rendez-vous majeur de l’été musical français qui a conquis plus de neuf mille spectateurs en dix jours en 2013. Cela grâce notamment aux résidences d’orchestres parmi les plus prestigieux au monde renouvelées tous les trois ans. Ainsi, depuis cinq ans, l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et son directeur musical Yuri Temirkanov fait les beaux soirs de la fin d’été annecien. Le chef russe a confié sa glorieuse phalange pour les deux premiers concerts du festival 2014 au grand pianiste chef d’orchestre hongrois Zoltan Kocsis, avant de diriger lui-même les deux derniers concerts 2013.

Annecy, église Sainte-Bernadette : Zoltan Kocsis dirigeant une répétition de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Photo : (c) Annecy Classic Festival

Zoltan Kocsis chef d’orchestre

« L’école hongroise n’est plus ce qu’elle était voilà encore trente ans, se désolait Zoltan Kocsis lorsque je le rencontrais à Budapest en 2009 pour le quotidien La Croix dans la perspective de master-classes qu’il s’apprêtait à dispenser dans le cadre du Festival d’Auvers-sur-Oise. Les institutions pédagogiques n’ont plus les ambitions d’antan, et je ne vois pas comment nous allons nous en sortir. Il se trouve néanmoins d’excellents musiciens, preuve en est nos orchestres, qui sont essentiellement constitués de Hongrois. » Avec son ami Deszö Ranki, Zoltan Kocsis est le grand pianiste hongrois de sa génération.  Héritier d’une école fondée par Franz Liszt qui a contribué à l’évolution du piano, avec des musiciens comme Béla Bartók jusqu’à György Cziffra, Kocsis s’est rapidement imposé non seulement comme un éminent interprète de la musique de ses compatriotes  mais aussi de Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Debussy et de la musique de son temps.

Poète, secret, flamboyant, fougueux, Kocsis est l’une des personnalités les plus singulières du monde de la musique. Pianiste, chef d’orchestre, chambriste, il est aussi compositeur et arrangeur. Lorsqu’on le rencontre à Budapest, dans la nouvelle Philharmonie sise sur la rive gauche du Danube à dix minutes du centre de Budapest, Kocsis accueille son visiteur avec chaleur et lui parle sans attendre du programme qu’il s’apprête à diriger à la tête de son orchestre, le Budapest Festival Orchestra qu’il a fondé avec Ivan Fischer, s’assoit devant le grand Steinway de son bureau et joue une réduction improvisée de l’œuvre programmée. Le matin de notre rencontre, c’était Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, sortant de son seul clavier l’infinie diversité des timbres et des nuances de l’orchestre. Les quatre vingt dix musiciens de Strauss étaient tous présents dans le coffre du grand-queue de concert. Si bien que la répétition venue, le profane ne sentait presque pas de différences.

Annecy, église Sainte-Bernadette : Zoltan Kocsis répétant avec Laurent Korcia. Photo : (c) Annecy Classic Festival 

En fait, depuis vingt-cinq ans, Zoltan Kocsis ne se contente pas du piano, qu’il considère pourtant comme un orchestre à part entière. En 1983, il fondait avec Ivan Fischer le Budapest Festival Orchestra dont il est l’un des directeurs artistiques jusqu’en 1997. L’année suivante, il est nommé Directeur musical  de l’Orchestre Philharmonique National de Hongrie, à la tête duquel il dirige un vaste répertoire, les compositeurs hongrois, de Liszt, dont il orchestre des pages pour piano, à Peter Eötvös et György Kurtag en passant par Bartók, dont il a gravé une nouvelle intégrale discographique, Kodaly et György Ligeti, jusqu’aux écoles française, particulièrement Debussy dont il a orchestré plusieurs pièces pour piano et des mélodies, autrichienne, allemande et tchèque. A Annecy, en ce début de semaine, c’est le chef d’orchestre Zoltan Kocsis que l’on retrouve dans deux programmes en deux jours. Le premier, ce soir, avec en soliste le directeur artistique du Annecy Classic Festival, le pianiste russe Denis Matsuev, dans un programme Liszt/ Dvořák, le second demain mercredi avec le violoniste français Laurent Korcia dans le concerto de Brahms entouré d’une ouverture de Glinka et de l’Héroïque de Beethoven.


L’édition 2014 de l’Annecy Classic Festival

L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg retrouvera son directeur musical les trois derniers jours de l’Annecy Classic Festival, du 27 au 29 août. Dans l’intervalle, le festivalier pourra entendre le Messie de Haendel par le King’s Consort (21 août), précédé à midi par un récital des lauréats des Concours d’Astana, de Kiev et Piano Campus de Pontoise, un concert Mozart/Janáček/Schumann par la pianiste Beatrice Rana et le Quatuor Zaïde (le 22 août), sui vi le lendemain de deux rendez-vous, l’un à midi avec l’Orchestre des Pays de Savoie dirigé par Nicolas Chalvin avec le duo de pianistes Lidija et Sanja Bizjia, le second est un récital du pianiste Roger Muraro dans des œuvres de Wagner arrangées par Liszt. Le 24 août, Patrick Marco, qui dispense par ailleurs des master-classes dans le cadre d’Annecy Classic, dirige la Maîtrise de Paris et le Chœur d’Annecy Classic Festival dans des œuvres de Dubugnon et Mozart. Le 25 août, le festival propose une Nuit du Piano qui réunit le Britannique Benjamin Grosvenor, le Français David Fray, la Russe Anna Fedorova et la Chinoise Li Siqian. Le flûtiste Clément Dufour, le pianiste Tristan Pfaff, Denis Matsuev, l’Annecy Campus Orchestra et Fayçal Karoui sont à l’affiche le 26 août. Le 27, Alexandre Knasiev sera à l’orgue de la cathédrale Saint-Pierre d’Annecy dans les Variations Goldberg de Bach, avant le premier concert du Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Yuri Temirkanov avec en solistes la soprano Lianna Haroutounian, la mezzo-soprano Géraldine Chauvet et le ténor Aquiles Machado dans des airs d’opéras. Le 28 août, Temirkanov dirige un programme russe (Chostakovitch/Moussorgski/Tchaïkovski), où l’on retrouvera Alexandre Knasiev, cette fois au violoncelle, ainsi que l’excellente pianiste chinoise Yuja Wang. Enfin, pour le concert de clôture, Denis Matsuev sera le soliste du Concerto n° 1 pour piano et orchestre de Brahms avec l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et Yuri Temirkanov, qui dirigera également Rossini et Elgar.

Télévision-Internet et CD

Le renom international de l’Annecy Classic Festival est amplifiée par la présence continue pendant toute la durée de la manifestation de Medici.tv, qui retransmet onze concerts en direct qui seront disponibles chacun gratuitement en streaming pendant trois mois suivant leur diffusion live (www.medici.tv/#!/annecy-classic-festival). A noter également la parution du premier disque sous le label du festival DiscAnnecY, qui est aussi le premier enregistrement solo de la jeune pianiste ukrainienne Anna Fedorova.

Bruno Serrou

Renseignements et réservations : Annecy Classic Festival. 3, place du Château. 74000 - Annecy. +33 (0)4.50.51.67.67 (de 10h à 17h). Par Internet : www.annecyclassicfestival.com

jeudi 14 août 2014

CD : Antonín Dvořák, intégrale des symphonies et concertos par Jiří Bělohlávek et la Philharmonie Tchèque


Voilà fort longtemps qu’Antonín Dvořák n’avait pas fait l’objet d’une intégrale de ses symphonies par ses compatriotes. Avec la Philharmonie Tchèque, que Dvořák porta sur les fonds-baptismaux en dirigeant lui-même le premier concert en 1896, Václav Talich n’a laissé que les quatre dernières symphonies, le Concerto pour violoncelle avec Rostropovitch, sans doute le plus bel enregistrement de cette œuvre, et le Concerto pour piano avec Frantisek Maxian. Karel Ancerl n’a laissé que les même quatre dernières symphonies, le concerto pour violoncelle avec encore Rostropovitch, à l’instar du Concerto pour piano avec Frantisek Maxian (mais ce dernier à Francfort), tandis qu’il a gravé celui pour violon avec Josef Suk puis David Oïstrakh. Enfin, Václav Neumann, qui, entre 1972 et 1974, enregistra lui aussi avec la Philharmonie Tchèque les neuf symphonies de Dvořák, ainsi que les poèmes symphoniques, ouvertures de concert et variations symphoniques, une fois encore pour Supraphon.

Antonín Dvořák (1841-1904). Photo : DR

Parallèlement, de 1971 à 1976, Rafael Kubelik, autre Tchèque, enregistrait une intégrale des symphonies et concertos. Les premières avec le Philharmonique de Berlin chez DG, tandis que les trois concertos étaient réalisés avec Pierre Fournier en 1965 (Decca), Rudolf Firkusny à Prague en 1946 (Multisonic) et Yuuko Shiokawa et la Radio Bavaroise en 1979 (Orfeo). Si d’autres Tchèques ont enregistré ce cursus dans l’intervalle, comme Libor Pešek avec le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra et la Philharmonie Tchèque, il semblerait que, sauf erreur ou omission, le coffret de six CD que propose Decca est le premier à réunir depuis dix-huit ans les symphonies et concertos de Dvořák dans leur intégralité avec une équipe entièrement tchèque, du moins côté chef et orchestre. Et même si l’une des plus grandes réussites de la discographie consacrée à Dvořák a été réalisée par un chef hongrois, István Kertész, à la tête d’une phalange britannique, le London Symphony Orchestra, déjà pour Decca, il est indéniable que la parution d’une nouvelle intégrale tchèque mérite une attention toute particulière.

Jiří Bělohlávek. Photo : DR

Avec plus de cinq mille concerts et cinq cents disques à son actif, violoncelliste de formation, Jiří Bělohlávek est aujourd’hui le chef tchèque le plus prolifique. Né à Prague en 1946, disciple de Sergiu Celibidache, dont il a été l’assistant, avant de prendre la direction de la Philharmonie de Brno de 1972 à 1978, il a été pendant douze ans Premier chef de l’Orchestre Symphonique de Prague, de 1977 à 1989, il est nommé en 1990 Chef principal de la Philharmonie Tchèque. Mais il est remplacé moins d’un an plus tard par Gerd Albrecht, qu’il remplace à son tour en 1992 dont il encore à ce jour directeur musical, et fonde l’année suivante le Prague Philharmonia. Il est actuellement Président du Printemps de Prague, et Premier chef invité du Royal Philharmonic Orchestra, après avoir dirigé pendant dix-sept ans l’Orchestre Symphonique de la BBC. 

Jiří Bělohlávek et la Philharmonie tchèque. Photo : (c) Martin Kabat

Les enregistrements réunis dans le coffret Decca ont été réalisés à Prague entre novembre 2012 et décembre 2013 dans la perspective du cent-dixième anniversaire de la mort de Dvořák. Bělohlávek dirige avec élan et lyrisme un compositeur dont il connaît les moindres intentions. Sa vision, énergique et conquérante mais non dépourvue de délicate mélancolie, se particularise par une caractérisation exceptionnelle des plans sonores, par la diversité des coloris et le relief des lignes dont l’on peut percevoir la profondeur de champ avec une précision rare, toutes les voix étant clairement identifiable tant elles apparaissent avec une transparence saisissante. Si, dans la force évocatrice, l’on préfère un Neumann, dans la sensuelle nostalgie un Kubelik, dans l’évocation dramatique un Kertész, la beauté de l’orchestre, les timbres somptueusement léchés, la fluidité des textures modelées par Bělohlávek à la tête de la Philharmonie Tchèque séduisent, convainquent et font tout le prix de ce coffret bien plus qu’attachant.

D’autant plus que les concertos de Dvořák sont interprétés par trois grands solistes, du Concerto pour piano et orchestre en sol mineur op. 33 de 1876 aux contours traditionnels, si on le compare au Concerto n° 1 de Tchaïkovski et au Concerto n° 2 de Brahms qui l’entourent, joué avec élan par Garrick Ohlsson, mis en regard de la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 10, au célébrissime Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op. 104 de 1896 par Alisa Weilerstein qui, en complément de la Symphonie n° 1 en ut mineur op. 3 « les Cloches de Zlonice » de 1865, s’impose par un nuancier exceptionnel, que Bělohlávek souligne avec un soin de chaque instant, en passant par le Concerto pour violon et orchestre en la mineur op. 53 conçu en 1879 pour Joseph Joachim, qui ne le joua jamais, dont les sources populaires et l’expressivité mélodique sont fort bien mises en valeur par Frank Peter Zimmermann, et qui complète de façon instructive le CD consacré à la peu courue Symphonie n° 2 en si bémol majeur op. 4 de 1865 dont le Scherzo puise aux mêmes sources, bien que la globalité de cette symphonie soit annonciatrice de Richard Strauss, né en 1864.

Bruno Serrou


1) Frank Peter Zimmermann (violon), Alisa Weilerstein (violoncelle), Garrick Ohlsson (piano).  Philharmonie tchèque, direction Jiří Bělohlávek. 1 coffret de 6 CD Decca/Universal Classics 478 6757 

mercredi 13 août 2014

Mort de Frans Brüggen mercredi 13 août 2014 à l’âge de 79 ans. Il était l’un des maîtres du renouveau de la musique baroque

Frans Brüggen (1934-2014). Photo : (c) Annelies van der Vegt

Né le 30 octobre 1934 à Amsterdam, Frans Brüggen est le premier grand virtuose moderne de la flûte à bec et de la flûte traversière baroque, deux instruments qui n’existaient quasi plus avant lui. Il a ainsi démontré que le premier est un instrument de musique à part entière, contrairement à celui qui aura dégoûté à jamais de la musique quantité d’adolescents dans les collèges. Brüggen est aujourd’hui encore considéré par les flûtistes à bec comme le père du renouveau de l’école de leur instrument.
Frans Brüggen (1934-2014). Photo : DR
Frans Brüggen, qui avait étudié la flûte à bec avec Kees Otten et obtenu un premier prix de flûte au lycée musical d’Amsterdam ainsi que son diplôme de musicologie à l’Université de sa ville natale, était devenu un professeur fort couru. Il a fondé une grande école de flûte à bec où il formera les plus éminents de ses jeunes confrères. Dès 1955, il enseigne au Conservatoire de La Haye jusque dans les années 1970 et participe dans les années 1960-1980 à la renaissance de la flûte baroque. En 1972-1973, l’Université de Harvard l’invite à donner des conférences consacrées à la musique baroque, qu’il enseigne également au Conservatoire d’Amsterdam. Son style brillant, sa vélocité, ses sonorités transparentes et fluides le conduisent très vite à collaborer avec des musiciens comme Gustav Leonhardt et Anner Bylsma. Il renonce progressivement à la flûte moderne de Boehm au profit des originaux ou de leurs copies, du XVIe au XVIIIe siècle. Ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser à la musique de notre temps, au point que Luciano Berio lui dédie en 1966 ses Gesti, qui associent jeu traditionnel et théâtralité, et d’être membre du groupe d’avant-garde Sourcream.
Frans Brüggen (1934-2014). Photo : DR
Après avoir créé un premier ensemble, le Brüggen-consort, Frans Brüggen se tourne de plus en plus vers la direction d’orchestre et fonde en 1981 l’Orchestre du XVIIIe Siècle où il réunit une cinquantaine d’instrumentistes en provenance de seize pays différents pour des sessions annuelles. Avec cette formation, il donne une impulsion nouvelle à l’interprétation du répertoire symphonique baroque et classique sur instruments d’époque, avec quelques incursions dans le premier romantisme. Cette quête de l’« authenticité » conduit les grands orchestres symphoniques à faire appel à ses services pour diriger et travailler Haydn, Mozart et Beethoven, particulièrement l’Orchestre Philharmonique de Vienne, l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam et l’Orchestre de Paris qui l’invitent tous pour des sessions annuelles. Il est également l’un des hôtes privilégiés de l’Orchestre de l’Âge des Lumières dont il est Chef émérite. De 1991 à 1994, il est le directeur musical du Het Radio Kamerkorkest dont il est ensuite chef associé aux côtés de Péter Eötvös de 2001 jusqu’à sa dissolution en 2005.
Frans Brüggen (1934-2014). Photo : DR
Frans Brüggen est mort dans la matinée de mercredi 13 août 2014. Il avait 79 ans. Epoux de l’historienne d’art Machtelt Israëls, il est le père de deux filles, Zephyr et Eos.

Frans Brüggen laisse à la postérité une impressionnante discographie, dans chacune de ses spécialités. En tant que flûtiste à bec, il convient de retenir entre autres une anthologie de douze CD qui couvre tout le répertoire de cet instrument (Teldec Classics), une autre consacrée à dix maîtres italiens de la flûte à bec (Telefunken das alte Werk) et les Concertos brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach avec Gustav Leonhardt, Sigiswald et Barthold Kuijken et Paul Dombrecht (Seon/Sony). A la flûte traversière, notons les Sonates et Partita pour flûte de Jean-Sébastien Bach et les Sonates méthodiques de Telemann  (Seon/Sony). 

Comme chef, il a gravé les intégrales des symphonies de Beethoven et de Schubert, plusieurs symphonies (Sturm und Drang, Parisiennes, Londoniennes) et les Sept dernières Paroles du Christ sur la Croix de Haydn, des symphonies, la Gran Partita, la Messe du Couronnement et le Requiem de Mozart, les deux Passions et la Messe en si de Jean-Sébastien Bach, le tout chez Philips/Glossa. 

Bruno Serrou

mardi 12 août 2014

Le Quatuor Talich, en tournée en France pour ses 50 ans, a donné un concert en plein air au Festival Labeaume en Musiques

Labeaume (Ardèche), Festival Labeaume en Musiques, mercredi 30 et jeudi 31 juillet 2014

Labeaume (Ardèche). Photo : (c) Bruno Serrou

Quatuor d'archets parmi les plus brillants, le Quatuor Talich célèbre cette année son demi-siècle d’existence. Si la France l’a découvert en 1975, c’est en 1964 que Jan Talich Sr, neveu du grand chef d’orchestre Vaclav Talich qui éleva en vingt ans (1919-1939) la Philharmonie Tchèque au sommet de la hiérarchies des orchestres mondiaux, l’a porté sur les fonts baptismaux. Ayant échappé à la répression du Printemps de Prague et aux noires années qui suivirent, ce quatuor d’archets a su conserver la magie de sa sonorité tout en ne cessant d’évoluer. En cinquante ans, les Talich ont renouvelé leurs cadres, surtout depuis le départ du fondateur en 2000 remplacé par l’altiste Vladimir Bukač, entré comme second violon voilà vingt et un ans, tandis que Jan Talich Jr. succédait à Petr Messiereur, qui avait lui-même remplacé Jan Talich Sr. au poste de premier violon.

Quatuor Talich (Vladimir Bukač, Roman Patočka, Jan Talich Jr. et Petr Prause). Photo : (c) Quatuor Talich

Le Quatuor Talich et la tradition Mittle Europa

De tradition « Mittle Europa », à l’instar des Viennois, les Tchèques se sont tous attachés avec un succès qui ne s’est jamais démenti au quatuor à cordes. Avec Smetana, Dvořák, Suk, Janáček, Martinů côté création, du Quatuor Bohémien au Quatuor Talich en passant par le Quatuor Suk, le Quatuor de Prague ou le Quatuor Pražák, pour ne citer qu’eux côté ensembles, la plus riche et exigeante des formations chambristes n’a cessé d’attirer les musiciens tchèques. Les chaleureux élans du violon de Jan Talich Jr. auxquels répondent la dextérité de Roman Patočka, plus jeune des membres du Talich entré en 2012 comme second violon, le velouté de l’alto de Vladimir Bukač et la volupté du violoncelle de Petr Prause procèdent du jeu souple d’archets aériens qui instillent des sonorités épanouies et sensuelles au service d’une profonde expressivité, ce qui fait le prix des Talich qui renvoient au Quartetto Italiano (1945-1980) rayonnant dans Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert, avec en plus cette nostalgique générosité qui s’exalte dans la musique tchèque et avec laquelle ils rehaussent Mendelssohn et Chostakovitch. « Pour assurer notre désir de continuer à jouer ensemble, nous avons besoin de vivre indépendamment les uns des autres une expérience artistique autonome, en jouant avec d’autres formations et en enseignant, convient Vladimir Bukač. Nous nous retrouvons ainsi avec plaisir, riches de nos pratiques diverses qui enrichissent celle du quatuor. Nous cherchons aussi à élargir notre répertoire en travaillant des œuvres nouvelles puisées dans le passé et en passant des commandes. »


Tournée et disques

La France, son premier pays d’adoption après la Tchéquie, a été le cadre d’une tournée estivale qui a conduit le Quatuor Talich dans dix festivals et se sera conclu à Labeaume, Prades et Pleguien, tandis que son éditeur de disques vient de publier à prix modique quelques-uns de ses plus beaux enregistrements choisis au sein d’une abondante discographie réalisée pour le label Calliope dans les années 1970-1990, mais heureusement acquis en totalité par La Dolce Volta, qui a réédité avec infiniment de soin les intégrales Mozart, Beethoven et Mendelssohn, avant de proposer cette série-anniversaire de dix CD (1), tout en réalisant de nouveaux enregistrements, puisqu’après un disque au couplage classique réunissant le quatuor de Debussy et celui de Ravel, les Talich viennent d’enregistrer deux quatuors de Dvořák.

Photo : (c) Bruno Serrou

Festival Labeaume en Musiques

C’est dans un endroit magique et majestueux planté au fin fond du département de l’Ardèche dans un village au bout d’une route en cul-de-sac sur les rives d’un affluent de l’Ardèche, la Beaume, à quelques encablures au nord de Vallon-Pont-D’arc que j’ai écouté le Quatuor Talich. Ce cadre géologique improbable fait de rivière, de grottes et d’à-pics de rochers monumentaux, constitue un ensemble de « salles » de concerts incroyable qui, selon la situation, peut recevoir de quatre-cents à trois mille spectateurs. 

Labeaume. Pont franchissant la rivière La Beaume. Photo : (c) Bruno Serrou

Aucun panneau routier ne signale pourtant cette bourgade à plus de deux kilomètres à la ronde. Il faut presque y être pour savoir que l’on touche au but. Un seul hôtel accueille le voyageur au centre du bourg à l’ombre de l’église. Un unique parking, obligatoire, déborde de véhicules d’estivants venus s’épandre sur les plages de sable et de galets d’un cirque de rochers. Le soir venu, des foules se bousculent à des soirées musicales ouvertes à tous les répertoires, du classique aux musiques du monde. 

Lieu mythique de concerts du Festival Labeaume en Musiques, à l'aplomb de la rivière La Beaume, affluent de l'Ardèche. Photo : (c) Bruno Serrou

« C’est le grand Alexandre Lagoya qui, en 1996, m’a fait découvrir ce lieu fabuleux ou les salles de concerts foisonnent à ciel ouvert, se souvient Philippe Piroud, directeur du festival Labeaume en Musiques. Ce site extraordinaire a immédiatement séduit le Bressan que je suis et j’ai tout fait pour y créer un festival, qui perdure depuis dix-sept ans. » Piroud a été littéralement ébloui par ce complexe fabuleux fait de rochers ruiniformes, de falaises vertigineuses et d’eau vive, le tout formant de véritables cathédrales de son somptueusement mises en valeur par des éclairages qui en exaltent les reliefs. Mais l’acoustique est soumise aux aléas du temps, et l’humidité l’assèche. Si bien que le concert de quatuor à cordes ne s’est pas avéré concluant, malgré la qualité de l’ensemble invité, le Quatuor Talich, qui venait à Labeaume pour la troisième fois. « Et ce ne sera pas la dernière, promet Jan Talich Jr., premier violon du groupe. Dès l’hiver prochain, nous revenons. Cette fois ce sera dans l’église Saint-Pierre-aux-liens, aux dimensions plus adaptées. »

Labeaume, église Saint-Pierre-aux-liens. Photo : (c) Bruno Serrou

Concert Les Timbres/Harmonia Lenis en l’église Saint-Pierre-aux-liens

C’est ce qu’ont démontré les ensembles baroques Les Timbres (Julien Wolfs, clavecin et orgue, Myriam Rignol, viole de gambe, et Yoko Kawakubo, violon) et Harmonia Lenis (Kenichi Mizuuchi, flûte à bec, et Akemi Murakami, clavecin) dans des madrigaux italiens. L’acoustique chaude mais un peu sèche de cette petite église s’avère en effet fort bien adapté à la musique de chambre, au point que l’on y distingue parfaitement qualités et défauts des instruments et assurément des voix. 

Répétition du concert Les Timbres/Harmonia Lenis en l'église Saint-Pierre-aux-liens. Photo : (c) Bruno Serrou

Pourtant, un concert entier d’une heure trente de flûte à bec, même enrichie d’un continuo (clavecins/orgue, viole de gambe) et d’un violon, s’est révélé pour le moins fastidieux et monochrome, le programme entier étant joué sur le même ton. Gabrieli comme Monteverdi, en passant par Castello, Cesare, Falconiero, Merula et Turini, semblant être né du même moule.

Concert du Quatuor Talich, Festival Labeaume en Musiques. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Quatuor Talich au pied du mur

Contrairement aux musiciens de la veille, le Quatuor Talich, qui s’est produit en plein air au pied d’une impressionnante falaise dont les ombres évoquaient quelque Mount Rushmore taillé par la nature, a dû être amplifié pour se faire entendre d’un public profane mais étonnement concentré, si ce n’étaient quelques applaudissements subreptices entre deux mouvements, malgré la fraîcheur environnante et l’exigence des œuvres jouées au terme d’une longue attente. Attente suscitée par le violoncelliste, Petr Prause, arrivé avec plus d’une demi-heure de retard comblée par le second violon, Roman Patočka. Confortant sa réputation de soliste, ce dernier s’est illustré dans des pages de virtuosité qu’il a ouvertes par le Prélude de la Partita n° 3 en mi majeur BWV 1006 de Jean-Sébastien Bach auquel il a enchaîné la Ballade de la Sonate en ré mineur op. 27/3 d’Eugène Ysaÿe et une pièce de Fritz Kreisler, avant d’être rejoint par Jan Talich Jr. et Vladimir Bukač pour le Terzetto en ut majeur pour deux violons et alto op. 74 d’Antonín Dvořák, malheureusement interrompu par l’arrivée pourtant largement espérée de Petr Prause.

Roman Patočka. Photo : (c) Bruno Serrou

Difficile ensuite de juger du concert en tant que tel qui associait compositeurs russe, tchèque et français. Le froid et l’humidité se sont en effet mis dans la partie, tandis que le violoncelliste n’avait pas eu le temps de s’échauffer avant de se lancer avec ses partenaires bouillants d’impatience dans le Quatuor à cordes n° 8 en ut mineur op. 110 de Dimitri Chostakovitch. En outre, la sonorisation n’a rien arrangé, affectant les sonorités chaudes et moelleuses de l’ensemble et la flamboyante sensualité du premier violon. Ce qui s’est avéré plus sensible encore dans le lumineux et nostalgique Quatuor n° 12 en fa majeur « Américain » op. 96 d’Antonín Dvořák que dans l’âpre huitième quatuor de Chostakovitch. Le Quatuor à cordes en fa majeur de Maurice Ravel s’est fait moins voluptueux que dans l’interprétation du Fine Arts Quartet entendue le 24 juillet au Festival des Arcs (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/07/le-festival-des-arcs-ou-la-musique-de.html), les sonorités étant peu épanouies et charnelles, écrasées par l’amplification, aussi légère fut-elle, tandis que les interprètes laissaient percer quelques signes d’irritation et de fatigue. Ce qui ne les a pas empêchés de reprendre en bis le finale du Quatuor « Américain » de Dvořák devant un public ravi mais frigorifié.

Labeaume. Sculptures brutes. Photo : (c) Bruno Serrou

Le matin du concert Talich, un lieu plus intimiste, la chapelle de Chapias, a été le cadre d’un récital de clavicorde à quatre mains offert par Marie-Anne Dachy et Julien Wolfs. Mais Labeaume en Musiques ne se limite pas au festival d’été, qui se termine le 15 août. L’implantation locale est en effet l’un des principes fondateurs de la manifestation, qui propose des « quartiers d’hiver » pour les Ardéchois. C’est d’ailleurs dans ce cadre que le Quatuor Talich devrait se produire en mars 2015... 

Bruno Serrou

1) Dix coffrets La Dolce Volta (distribution Harmonia Mundi) : Beethoven (Quatuors à cordes op. 130 et 133), Brahms (Sextuors à cordes), Chostakovitch (Quatuor à cordes n° 8, Quintette avec piano op. 57), Dvořák  (Quatuor à cordes « Américain » op. 96, Quintette à cordes op. 97), Smetana / Fibich (trois quatuors à cordes), Janáček / Schulhoff (trois quatuors à cordes), Haydn (les Sept dernières Paroles du Christ sur la Croix), Kalliwoda (trois quatuors à cordes), Mendelssohn (intégrale des quatuors à cordes), Mozart (Quatuors à cordes KV. 136 à 138, 525 et 546)


Ce compte-rendu se fonde en partie sur deux de mes articles parus les 4 août 2014, pour le premier, et 12 août 2014, pour le second, dans le quotidien La Croix

vendredi 8 août 2014

Légende vivante du piano, Menahem Pressler, fidèle du Festival de Menton, n’entend pas se priver de jouer sur le plus beau parvis de Méditerranée

Menton (Alpes Maritimes), Festival de Musique de Menton, parvis de la basilique Saint-Michel et Musée Cocteau, mardi 5 et mercredi 6 août 2014

Menton, le parvis de la basilique Saint-Michel. Photo : (c) Bruno Serrou

« Voilà cinquante-quatre ans que j’ai le plaisir de me produire à Menton, et je ne m’en lasse pas, s’enthousiasme Menahem Pressler. Jouer sur ce parvis, dos à la mer devant la façade à la réverbération un peu sèche de la basilique Saint-Michel, est un vrai bonheur. J’ai joué ici pour la première fois en 1960, avec mon Beaux-Arts Trio avec lequel je suis venu jusqu’en 1998. Mais c’est la première année que j’y donne un récital, et je compte bien continuer. » Légende vivante de 90 printemps, silhouette menue disparaissant derrière le grand-queue Steinway sur lequel il interprète ce mardi soir Debussy, le pianiste d’origine allemande formé en Israël et vivant aux Etats-Unis où il enseigne depuis 1955 à l’Université d’Indiana, a commencé voilà peu une troisième carrière, celle de concertiste soliste. « J’ai eu la chance de vivre trois vies de musicien, se félicite Pressler, l’air enjoué. Et je suis heureux de l’initiative de Paul-Emmanuel Thomas, directeur du Festival de Menton, de m’avoir proposé de jouer à la fois en soliste et avec un jeune quatuor à cordes allemand, le Quatuor Schumann fondé en 2007, avec lequel j’ai eu plaisir à répéter longuement. Car mon plus grand bonheur est en fait de transmettre ma longue et fructueuse expérience de chambriste à des musiciens qui pourraient être mes arrière-petits-enfants. »

Menahem Pressler durant la séance de signature d'après-concert. Photo : (c) Bruno Serrou

Vainqueur du Concours de Quatuors de Bordeaux en 2013, le Quatuor Schumann porte ce nom célèbre non pas en hommage au compositeur rhénan mais parce que trois de ses quatre membres sont des frères dont le patronyme est Schumann, la fratrie étant constituée d’Erik, Ken et Mark, respectivement premier et second violons et violoncelle. Seule l’altiste, Liisa Randalu, d’origine estonienne formée à Karlsruhe, Stuttgart, Francfort et Berlin, est une « pièce rapportée ». « Nous ne connaissions pas ce lieu qui s’avère enchanteur, s’enflamme Erik Schumann. Jouer sous les étoiles comme dans une salle de concert est un véritable enchantement. D’autant plus lorsqu’il s’agit de se produire avec un maître de la dimension de Menahem Pressler, avec qui nous rêvions de travailler. » Plus de neuf cents mélomanes de toute provenance se bousculent sur le parvis de la basilique Saint-Michel à Menton chaque première quinzaine d’août depuis 1950 pour écouter les plus grands interprètes qui se produisent face à la mer sur un podium planté aux pieds de la statue de l'archange terrassant le dragon. C’est donc avec l’une de ses figures emblématiques, Menahem Pressler, associée à une toute jeune formation particulièrement prometteuse, le Quatuor Schumann, que le festival de Menton a commémoré le soixante-cinquième anniversaire de son premier concert, donné au même endroit le 5 août 1950 par le Quatuor Vegh. Pour l’occasion, les organisateurs ont remis à chaque spectateur - à qui il a été également donné un facsimile du programme de salle de ce concert inaugural - une bougie qui lui a été demandé d’allumer de façon symbolique au début du concert.

Menahem Pressler. Photo : (c) Festival de Musique de Menton

La première partie du programme était partagée entre les deux protagonistes de la soirée. C’est au Maître qu’est revenu l’honneur d’ouvrir la soirée. Renonçant au Rondo pour piano en la mineur KV. 511 de Mozart annoncé en liminaire, Pressler, vêtu d’une veste de smoking blanc, s’est immédiatement lancé dans les Estampes de Claude Debussy, qu’il a jouées partition sur le pupitre du piano avec retenue mais aussi une clarté de chaque instant, même si l’on a pu lui trouver un détachement trop prononcé en regard de ce qu’il avait proposé en mars 2011 Cité de la Musique à Paris où il s’était avéré infiniment plus poétique. Ce qu’il a en revanche davantage mis en exergue dans la quatrième pièce de Debussy qu’il a ajoutée en guise de substitut au rondo mozartien, la troisième partie de la Suite bergamasque, le fameux Clair de Lune, chef-d’œuvre de douceur et de tendresse qu’il a abordé avec une exquise délicatesse.

Menahem Pressler et le Quatuor Schumann. Photo : (c) Bruno Serrou

Le maître a ensuite cédé sa place au Quatuor Schumann, qui a interprété avec précision et une retenue un peu excessive au risque de l’ennui, le Quatuor à cordes n° 1 en mi bémol majeur op. 12 de Felix Mendelssohn-Bartholdy. Le jeune quatuor d'archets a été rejoint en seconde partie par Menahem Pressler pour le Quintette pour piano, deux violons, alto et violoncelle en fa mineur op. 34 de Johannes Brahms dans lequel les musiciens n’ont pas donné tout ce que l’on pouvait légitimement attendre d’eux. Justement confié à un quatuor à cordes constitué dialoguant avec un pianiste de renom visant à lhomogénéité, ce chef-d’œuvre de Brahms est resté en retrait de l’expressivité à fleur de peau qui en émane pourtant, les longues phrases brahmsiennes d’une sublime beauté s’essoufflant étonnamment, le son du premier violon restant près du corps de son titulaire et ce qui en émanait manquant de luminosité et de sensualité. Seul l’alto s’est détaché de l’ensemble, obtenant les couleurs charnelles et l’élan caractéristiques de Brahms, alors que le violoncelle se faisait trop effacé. Pressler s’est quant à lui imposé à ses partenaires, qui ne demandaient de toute évidence qu’à satisfaire à son attente. Malgré ces carences, le public a demandé un bis, que les cinq musiciens se sont empressés de jouer, optant pour le scherzo du second Quintette pour piano et cordes en la majeur op. 81 d’un disciple de Brahms, Antonin Dvořák qui s’est avéré un peu blafard.

Menton, le parvis de la basilique Saint-Michel. Photo : (c) Bruno Serrou

Corollaire du plein air dans une ville de la Côte d’Azur aussi fréquentée l’été que l’est Menton, les bruits parasites intempestifs qui l’emportent régulièrement sur la musique. Mais c’est aussi la part inévitable inhérente à ce type de manifestation. Néanmoins, si les relents de musiques actuelles, les meuglements de motos et autres cris de joie inopportuns perturbent l’écoute, c’est bien peu en regard du « je-m’en-foutisme » du public des Chorégies d’Orange (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/le-premier-otello-de-verdi-de-roberto.html), celui de Menton s’avérant autrement plus concentré, attentif et plein d’égards pour les artistes. Le maire, présent mardi, pourrait peut-être décider d’y changer les choses, en faisant par exemple bloquer la circulation en bord de mer le temps des concerts…

Photo : (c) Bruno Serrou

Outre les grands concerts donnés sur le parvis de la basilique, d’autres sont organisés dans un autre lieu captivant, le musée Cocteau conçu par l’architecte italien Rudy Ricciotti où sont exposés les dessins du poète. Ils permettent à de jeunes musiciens de se faire entendre, comme cela a été le cas mercredi en fin d’après-midi pour la violoniste niçoise Solenne Païdassi, vainqueur du Concours Long-Thibaud 2010, accompagnée de l’excellent pianiste français d’origine polonaise Frédéric Vaysse-Knitter, élève de Kristian Zimerman et Lauréat Juventus. 

Frédéric Vaysse-Knitter (piano) et Solenne Païdassi (violon) jouant devant le portrait de Jean Cocteau. Photo : (c) Bruno Serrou

Leur programme était conséquent et téméraire, s’ouvrant avec rien moins que la fameuse Sonate en sol majeur pour violon et piano de Ravel, qui en donna la première audition en 1927 avec Georges Enesco, suivie du plus rare Divertimento tiré du ballet Le baiser de la fée de Stravinski dans l’arrangement pour violon et piano du compositeur lui-même, et de la plus courue Sonate n° 2 pour violon et piano en ré majeur op. 94 de Serge Prokofiev initialement écrite pour flûte et piano. Les sonorités profondes et riches du pianiste, jouant tout en délicatesse et en subtilité sur un Bösendorfer aux sonorités charnues, a formé un délectable complément au son plein et coloré de la violoniste, à qui il a donné la primauté en s’effaçant quand il le fallait pour mieux dialoguer avec elle dans les moments où les deux instruments chantent de concert, et instillant une assise rythmique parfaitement maîtrisée. Impressions confortées dans de souriants extraits des Danses roumaines de Béla Bartók offertes en bis à un public ravi.

Bruno Serrou

Note : Une partie de ce compte-rendu a été publiée dans le quotidien La Croix daté vendredi 8 août 2014

mercredi 6 août 2014

Le premier Otello de Verdi de Roberto Alagna face aux intempéries d'Orange

Orange, Chorégies, Théâtre antique, dimanche 3 août 2014

Giuseppe Verdi (1813-1901), Otello. Inva Mula (Desdemona) et Roberto Alagna (Otello). Photo : (c) Gromelles

Pour sa quatorzième participation aux Chorégies d’Orange en vingt et un ans, Roberto Alagna n’a pas choisi la facilité, abordant devant son public d’aficionados le rôle-titre de l’Otello de Verdi, l’un des plus exigeants du répertoire lyrique.

Le plateau du Théâtre antique d'Orange. Décor d'Emmanuelle Favre pour Otello de Verdi. Photo : (c) Bruno Serrou

Au côté de l’ultime Falstaff, également puisé par Arrigo Boito chez William Shakespeare, Otello est le chef-d’œuvre absolu de Giuseppe Verdi, qui, en 1885, signait avec cet ouvrage son pénultième opéra. L’on se souvient encore, à Orange, de l’hallucinante interprétation de Jon Vickers dans ce même ouvrage aux côtés de Teresa Zylis-Gara dirigés par Lorin Maazel en 1975 avec l’Orchestre National de France. En juillet 2003, en plein conflit des intermittents et mis en scène par Nicolas Joël, Vladimir Galouzine décevait face à une éblouissante Tamar Iveri, un magistral Yann Beuron en Cassio et un très sonore Jean-Philippe Lafont en Iago, avec le même orchestre mais dirigé par Evelino Pido. C’est dire combien Roberto Alagna, coqueluche du public d’Orange, était attendu pour sa prise de rôle à la scène, après avoir présenté en concert le printemps dernier au public parisien de larges extraits de l’opéra. 

C’était sans compter sur les intempéries le soir de la première. Car le ciel est souvent facétieux. Ce qu’il a prouvé en déversant samedi des trombes d’eau sur Otello, tandis que le crépuscule était transpercé d’éclairs, l’orage s’avérant plus puissant que la tempête déchainée par Verdi dès les premières mesures de sa partition. Tant et si bien que le public, qui eut le loisir d’être trempé jusqu’à la moelle des os en attendant l’annonce micro du report au lendemain par des organisateurs étrangement absents, dut retourner dimanche à Orange… Vingt-quatre heures plus tard, au même endroit, le ciel se faisait de nouveau menaçant au terme d’une journée caniculaire. En effet, quelques gouttes se sont mises à tomber de nuages noirs. Stoïque, le public ne s’en est pas particulièrement ému, jusqu’à ce que de qu’une pluie aussi torrentielle que brève s’abatte sur le théâtre antique et détrempe plateau, fosse et gradins. Ces derniers allaient être séchés par les spectateurs avec les moyens du bord, tandis que les premiers étaient épongés par un jeu de balais dextrement manipulés par les techniciens du festival. Les gradins de l’amphithéâtre de César Auguste n’étaient pas combles, peut-être en raison des incertitudes du temps, certains spectateurs ayant dû partir sous d’autres cieux…

… Mais la soirée n’en avait pas fini avec les désagréments. En effet, à la fin du premier acte, des coupures de courant ont suscité l’interruption de la représentation à deux reprises. La première obligea un arrêt complet de la soirée quelques minutes, avant que Myung-Whun Chung, qui dirigeait par cœur, reprenne à l’endroit précis où il avait dû s’arrêter, tandis que la seconde fois, plus brève, tous les protagonistes ont continué à jouer dans le noir quelques secondes…

Giuseppe Verdi, Otello. Roberto Alagna (Otello). Photo : DR

… Contrairement à samedi, Myung-Whun Chung a eu dimanche raison du ciel, en déclenchant enfin le cataclysme orchestral attendu. Immédiatement, le chef coréen, la partition dans la tête, de ce fait au contact direct de ses musiciens, dirigeant sans conducteur, a rappelé à qui l’avait oublié combien il a le sens du théâtre acquis pendant les six années passées à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Ainsi, le geste ciselé, le regard vif et vigilent, la main gauche d’une expressivité rare, la baguette tenue de la main droite battant sans relâche la mesure d’un mouvement précis attisant des nuances infinies, le chef coréen a dirigé avec panache un Orchestre Philharmonique de Radio France des grands soirs, qui a littéralement transcendé la soirée, portant l’œuvre à la fusion. Roberto Alagna s’est donné sans réserve dans le rôle d’Otello, lui donnant des accents déchirants, mais tirant à l’excès vers le vérisme et le larmoyant, tandis que la voix manque d’harmoniques graves, ce qui la rend trop légère et fluide pour le rôle, au point que le ténor a eu quelque difficulté à aller au bout de l’œuvre. Face à lui, le Iago de Seng-Hyoun Ko a certes le timbre approprié mais la voix sature dans l’aigu et il a, lui aussi, du mal à aller au bout. Inva Mula fait parfois songer à Mirella Freni en Desdémone, mais la ligne de chant bouge beaucoup, et Florian Laconi campe un Cassio effacé.

Signée Nadine Duffaut, épouse du directeur des Chorégies, plantée dans une scénographie d’Emmanuelle Favre dont l’axe est un miroir brisé sur lequel se meuvent les protagonistes et une vague vidéo en noir et blanc, la mise en scène est réduite aux acquêts sur cette vaste scène de soixante-seize mètres de large il est vrai complexe à maîtriser sur lequel les chœurs se déplacent tels des pachydermes, empêchant la musique de se faire entendre.

Giuseppe Verdi (1813-1901), Otello. Salut final. Photo : (c) Bruno Serrou

A noter une baisse considérable de la qualité d’écoute du public d’Orange qui ne cesse de discuter comme s’il était assis devant son poste de télévision pour un match de football, beaucoup dormant profondément profitant de leurs rares moments de veille pour tousser, éternuer et se moucher bruyamment, tandis que l’on regrette très vite l’invention du smartphone tant son usage intense pour photos et vidéos s’avère pour le moins perturbateur. Bref, les gradins d’Orange virent de plus en plus du théâtre au cirque…


Bruno Serrou