Labeaume (Ardèche), Festival Labeaume en Musiques, mercredi 30 et jeudi
31 juillet 2014
Labeaume (Ardèche). Photo : (c) Bruno Serrou
Quatuor d'archets parmi les plus
brillants, le Quatuor Talich célèbre cette année son demi-siècle d’existence.
Si la France l’a découvert en 1975, c’est en 1964 que Jan Talich Sr, neveu du
grand chef d’orchestre Vaclav Talich qui éleva en vingt ans (1919-1939) la
Philharmonie Tchèque au sommet de la hiérarchies des orchestres mondiaux, l’a
porté sur les fonts baptismaux. Ayant échappé à la répression du Printemps de
Prague et aux noires années qui suivirent, ce quatuor d’archets a su conserver
la magie de sa sonorité tout en ne cessant d’évoluer. En cinquante ans, les
Talich ont renouvelé leurs cadres, surtout depuis le départ du fondateur en
2000 remplacé par l’altiste Vladimir Bukač, entré comme second violon voilà vingt et un
ans, tandis que Jan Talich Jr. succédait à Petr Messiereur, qui avait lui-même
remplacé Jan Talich Sr. au poste de premier violon.
Quatuor Talich (Vladimir Bukač, Roman Patočka, Jan Talich Jr. et Petr Prause). Photo : (c) Quatuor Talich
Le Quatuor Talich et la tradition Mittle Europa
De tradition « Mittle
Europa », à l’instar des Viennois, les Tchèques se sont tous attachés avec
un succès qui ne s’est jamais démenti au quatuor à cordes. Avec Smetana, Dvořák, Suk, Janáček, Martinů côté création, du
Quatuor Bohémien au Quatuor Talich en passant par le Quatuor Suk, le Quatuor de
Prague ou le Quatuor Pražák, pour ne citer qu’eux côté ensembles,
la plus riche et exigeante des formations chambristes n’a cessé d’attirer les
musiciens tchèques. Les chaleureux élans du violon de Jan Talich Jr. auxquels
répondent la dextérité de Roman Patočka, plus jeune des membres du Talich entré en
2012 comme second violon, le velouté de l’alto de Vladimir Bukač et la
volupté du violoncelle de Petr Prause procèdent du jeu
souple d’archets aériens qui instillent des sonorités épanouies et sensuelles
au service d’une profonde expressivité, ce qui fait le prix des Talich qui
renvoient au Quartetto Italiano (1945-1980) rayonnant dans Haydn, Mozart,
Beethoven et Schubert, avec en plus cette nostalgique générosité qui s’exalte
dans la musique tchèque et avec laquelle ils rehaussent Mendelssohn et
Chostakovitch. « Pour assurer notre désir de continuer à jouer ensemble,
nous avons besoin de vivre indépendamment les uns des autres une expérience
artistique autonome, en jouant avec d’autres formations et en enseignant, convient
Vladimir Bukač. Nous nous retrouvons ainsi avec
plaisir, riches de nos pratiques diverses qui enrichissent celle du quatuor.
Nous cherchons aussi à élargir notre répertoire en travaillant des œuvres
nouvelles puisées dans le passé et en passant des commandes. »

Tournée et disques
La
France, son premier pays d’adoption après la Tchéquie, a été le cadre d’une
tournée estivale qui a conduit le Quatuor Talich dans dix festivals et se sera conclu
à Labeaume, Prades et Pleguien, tandis que son éditeur de disques vient de
publier à prix modique quelques-uns de ses plus beaux enregistrements choisis
au sein d’une abondante discographie réalisée pour le label Calliope dans les
années 1970-1990, mais heureusement acquis en totalité par La Dolce Volta, qui
a réédité avec infiniment de soin les intégrales Mozart, Beethoven et
Mendelssohn, avant de proposer cette série-anniversaire de dix CD (1), tout en
réalisant de nouveaux enregistrements, puisqu’après un disque au couplage
classique réunissant le quatuor de Debussy et celui de Ravel, les Talich
viennent d’enregistrer deux quatuors de Dvořák.
Photo : (c) Bruno Serrou
Festival Labeaume en Musiques
C’est dans un endroit magique et
majestueux planté au fin fond du département de l’Ardèche dans un village au
bout d’une route en cul-de-sac sur les rives d’un affluent de l’Ardèche, la
Beaume, à quelques encablures au nord de Vallon-Pont-D’arc que j’ai écouté
le Quatuor Talich. Ce cadre géologique improbable fait de rivière, de grottes
et d’à-pics de rochers monumentaux, constitue un ensemble de
« salles » de concerts incroyable qui, selon la situation, peut
recevoir de quatre-cents à trois mille spectateurs.
Labeaume. Pont franchissant la rivière La Beaume. Photo : (c) Bruno Serrou
Aucun panneau routier ne
signale pourtant cette bourgade à plus de deux kilomètres à la ronde. Il faut
presque y être pour savoir que l’on touche au but. Un seul hôtel accueille le
voyageur au centre du bourg à l’ombre de l’église. Un unique parking,
obligatoire, déborde de véhicules d’estivants venus s’épandre sur les plages de
sable et de galets d’un cirque de rochers. Le soir venu, des foules se
bousculent à des soirées musicales ouvertes à tous les répertoires, du
classique aux musiques du monde.
Lieu mythique de concerts du Festival Labeaume en Musiques, à l'aplomb de la rivière La Beaume, affluent de l'Ardèche. Photo : (c) Bruno Serrou
« C’est le grand Alexandre Lagoya qui, en
1996, m’a fait découvrir ce lieu fabuleux ou les salles de concerts foisonnent
à ciel ouvert, se souvient Philippe Piroud, directeur du festival Labeaume en
Musiques. Ce site extraordinaire a immédiatement séduit le Bressan que je suis
et j’ai tout fait pour y créer un festival, qui perdure depuis dix-sept
ans. » Piroud a été littéralement ébloui par ce complexe fabuleux fait de
rochers ruiniformes, de falaises vertigineuses et d’eau vive, le tout formant
de véritables cathédrales de son somptueusement mises en valeur par des
éclairages qui en exaltent les reliefs. Mais l’acoustique est soumise aux aléas
du temps, et l’humidité l’assèche. Si bien que le concert de quatuor à cordes
ne s’est pas avéré concluant, malgré la qualité de l’ensemble invité, le
Quatuor Talich, qui venait à Labeaume pour la troisième fois. « Et ce ne
sera pas la dernière, promet Jan Talich Jr., premier violon du groupe. Dès
l’hiver prochain, nous revenons. Cette fois ce sera dans l’église
Saint-Pierre-aux-liens, aux dimensions plus adaptées. »

Labeaume, église Saint-Pierre-aux-liens. Photo : (c) Bruno Serrou
Concert Les Timbres/Harmonia Lenis en l’église Saint-Pierre-aux-liens
C’est ce qu’ont démontré les ensembles
baroques Les Timbres (Julien Wolfs, clavecin et orgue, Myriam Rignol, viole de
gambe, et Yoko Kawakubo, violon) et Harmonia Lenis (Kenichi Mizuuchi, flûte à
bec, et Akemi Murakami, clavecin) dans des madrigaux italiens. L’acoustique
chaude mais un peu sèche de cette petite église s’avère en effet fort bien adapté
à la musique de chambre, au point que l’on y distingue parfaitement qualités et
défauts des instruments et assurément des voix.
Répétition du concert Les Timbres/Harmonia Lenis en l'église Saint-Pierre-aux-liens. Photo : (c) Bruno Serrou
Pourtant, un concert entier d’une
heure trente de flûte à bec, même enrichie d’un continuo (clavecins/orgue,
viole de gambe) et d’un violon, s’est révélé pour le moins fastidieux et
monochrome, le programme entier étant joué sur le même ton. Gabrieli comme
Monteverdi, en passant par Castello, Cesare, Falconiero, Merula et Turini, semblant
être né du même moule.
Concert du Quatuor Talich, Festival Labeaume en Musiques. Photo : (c) Bruno Serrou
Le Quatuor Talich au pied du mur
Contrairement aux musiciens de la
veille, le Quatuor Talich, qui s’est produit en plein air au pied d’une
impressionnante falaise dont les ombres évoquaient quelque Mount Rushmore taillé
par la nature, a dû être amplifié pour se faire entendre d’un public profane
mais étonnement concentré, si ce n’étaient quelques applaudissements subreptices
entre deux mouvements, malgré la fraîcheur environnante et l’exigence des
œuvres jouées au terme d’une longue attente. Attente suscitée par le
violoncelliste, Petr Prause, arrivé avec plus d’une demi-heure de retard
comblée par le second violon, Roman Patočka.
Confortant sa réputation de soliste, ce dernier s’est illustré dans des pages
de virtuosité qu’il a ouvertes par le Prélude
de la Partita n° 3 en mi majeur BWV 1006
de Jean-Sébastien Bach auquel il a enchaîné la Ballade de la Sonate en ré
mineur op. 27/3 d’Eugène Ysaÿe et une pièce de Fritz Kreisler, avant d’être
rejoint par Jan Talich Jr. et Vladimir Bukač pour le Terzetto
en ut majeur pour deux violons et alto op. 74 d’Antonín Dvořák, malheureusement interrompu par l’arrivée
pourtant largement espérée de Petr Prause.

Roman Patočka. Photo : (c) Bruno Serrou
Difficile ensuite de juger du
concert en tant que tel qui associait compositeurs russe, tchèque et français.
Le froid et l’humidité se sont en effet mis dans la partie, tandis que le
violoncelliste n’avait pas eu le temps de s’échauffer avant de se lancer avec
ses partenaires bouillants d’impatience dans le Quatuor à cordes n° 8 en ut mineur op. 110 de Dimitri
Chostakovitch. En outre, la sonorisation n’a rien arrangé, affectant les
sonorités chaudes et moelleuses de l’ensemble et la flamboyante sensualité du
premier violon. Ce qui s’est avéré plus sensible encore dans le lumineux et nostalgique
Quatuor n° 12 en fa majeur « Américain »
op. 96 d’Antonín
Dvořák que
dans l’âpre huitième quatuor de Chostakovitch. Le Quatuor à cordes en fa majeur de Maurice Ravel s’est fait moins
voluptueux que dans l’interprétation du Fine Arts Quartet entendue le 24
juillet au Festival des Arcs (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/07/le-festival-des-arcs-ou-la-musique-de.html),
les sonorités étant peu épanouies et charnelles, écrasées par l’amplification,
aussi légère fut-elle, tandis que les interprètes laissaient percer quelques
signes d’irritation et de fatigue. Ce qui ne les a pas empêchés de reprendre en
bis le finale du Quatuor « Américain »
de Dvořák devant
un public ravi mais frigorifié.

Labeaume. Sculptures brutes. Photo : (c) Bruno Serrou
Le matin du concert Talich, un
lieu plus intimiste, la chapelle de Chapias, a été le cadre d’un récital de
clavicorde à quatre mains offert par Marie-Anne Dachy et Julien Wolfs. Mais
Labeaume en Musiques ne se limite pas au festival d’été, qui se termine le 15
août. L’implantation locale est en effet l’un des principes fondateurs de la
manifestation, qui propose des « quartiers d’hiver » pour les
Ardéchois. C’est d’ailleurs dans ce cadre que le Quatuor Talich devrait se produire
en mars 2015...
Bruno Serrou
1) Dix coffrets La Dolce Volta (distribution Harmonia Mundi) : Beethoven (Quatuors à cordes op. 130 et 133), Brahms (Sextuors à cordes), Chostakovitch (Quatuor à cordes n° 8, Quintette
avec piano op. 57), Dvořák (Quatuor
à cordes « Américain » op. 96, Quintette à cordes op. 97), Smetana / Fibich (trois quatuors à
cordes), Janáček / Schulhoff (trois quatuors à cordes), Haydn (les Sept dernières Paroles du Christ sur la
Croix), Kalliwoda (trois quatuors à cordes), Mendelssohn (intégrale des
quatuors à cordes), Mozart (Quatuors à
cordes KV. 136 à 138, 525 et 546)
Ce compte-rendu se fonde en partie sur deux
de mes articles parus les 4 août 2014, pour le premier, et 12 août 2014, pour le
second, dans le quotidien La Croix.