mardi 19 novembre 2013

Maurizio Pollini a offert au public de Pleyel une magistrale leçon de musique et d'intelligence

Paris, Salle Pleyel, jeudi 14 novembre 2013

Maurizio Pollini. Photo : DR

Fidèle de la Salle Pleyel, où il a notamment donné de 2009 à 2013 le cycle « Pollini Perspectives » qu’il a achevé en mars dernier (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/03/extraordinaire-final-des-pollini.html), Maurizio Pollini a présenté devant une salle bondée un récital dont il a le secret, une première partie grand public, une seconde requérant une écoute plus concentrée et une oreille plus ouverte, avant de conclure sur deux bis des plus populaires. A l’instar d’un Karajan autrefois ou d’un Abbado aujourd’hui, Pollini attire curieusement un public snob et hautain, voire dédaigneux, réfractaire la nouveauté, alors même qu’il s’est toujours attaché aux questions sociales et qu’il est un farouche défenseur de la création musicale la plus novatrice. Ainsi, l’autre soir, ai-je pu entendre malgré moi avant le début de son récital et pendant l’entracte les conversations d’un jeune couple de 25 à 30 ans consacrées à l’achat d’un appartement à Neuilly-sur-Scène dont Monsieur préfèrerait qu’il fût situé métro Sablon, car plus proche du bois de Boulogne et moins populaire, plutôt que Pont de Neuilly, choix de Madame. Autres spécificités du comportement du public de Pollini, les applaudissements intempestifs entre deux mouvements de sonate, des toux grasses, des raclements de gorge gutturaux de stentor faisant tout leur possible pour déranger les 2400 spectateurs et le pianiste lui-même d’un gougnafier sénile qui se croyait seul face à son vieux pick-up, qui constatera haut et fort à la fin du récital combien Debussy est « chiant » avant de s’enthousiasmer de façon délirante à la suite des deux bis donnés par Pollini en hurlant « Ah, enfin de la musique » ! »…

Vainqueur en 1960 du Concours de Varsovie, Maurizio Pollini reste depuis plus de cinquante ans un brillant interprète de Frédéric Chopin, dont il exalte à la fois les couleurs et la profondeur. Avec le pianiste italien, le compositeur polonais est à la fois sensuel et coloré, vigoureux et analytique, intègre et profondément humain, mais sans pathos ni asthénie. C’est sur le court Prélude en ut dièse mineur op. 45 que Pollini a ouvert son récital, donnant immédiatement le ton de la soirée, magnifiant le charme et la mélancolie inhérents à cette page mais sans excès. Saluant brièvement le public comme s’il avait été dérangé dans son rêve, Pollini s’est rapidement lancé dans la Ballade n° 2 en fa majeur op. 38 que Chopin a dédiée à Robert Schumann et qui alterne épisodes de douceur, à l’instar des mesures initiales, et de fermeté, voire de violence, comme dans le Presto con fuoco qui s’enchaîne immédiatement ou dans la coda où le déchaînement sonore atteint son paroxysme avant que la conclusion ne retourne dans le climat de douceur liminaire. Pollini a donné de cette Ballade bipolaire une lecture d’une grande diversité à laquelle il a néanmoins instillé une unité de forme et d’élan, ne ménageant pas son jeu, au risque d’accrocher une note étrangère à l’arpège ou à l’accord. Ce qui lui arrivera également dans la célèbre Sonate n° 2 en si bémol mineur op. 35 que Chopin élabora entièrement autour de la Marche funèbre que précèdent deux mouvements vifs, l’un radieux et passionné l’autre grinçant, et que suit un court final aux pulsions fébriles. De cette œuvre puissante et originale, Pollini fait un immense poème pour piano, donnant néanmoins un tour désincarné à ces pages gorgées d’intentions, y compris dans la Marche funèbre dans laquelle Chopin semble commémorer l’insurrection de Varsovie de novembre 1830, où le pianiste a souligné non sans une sereine distanciation, la progression inexorable et le chant bouleversant du magnifique trio central dont il a magnifié le charme mélodique au cœur de l’affliction qui émane de l’ensemble du mouvement.

La seconde partie du récital était consacrée au seul premier livre des Préludes de Claude Debussy. L’on sait la dette que ce dernier reconnaissait devoir à Chopin, « le plus grand de tous », développant son propre style à partir de celui de son aîné. Ecrivant à l’instar de Chopin Etudes et Préludes, ces recueils marqueront la dernière époque créatrice de Debussy. Mais dans ses propres Préludes, il vise un autre objectif que son aîné, qui entendait dépeindre des états d’âme, des instantanés psychologiques, tandis que ses préludes évoquent des atmosphères, des paysages et des personnages de façon symbolique et suggestive. Le son corsé du pianiste italien donne au Livre I des Préludes un fort impact physique, loin des sonorités brumeuses que de trop nombreux pianistes mettent encore en avant. Ainsi, l’objectivité de l’approche de Pollini peut déstabiliser tant la distanciation est grande, comme dans la Sérénade interrompue, il instaure une extrême sévérité de ton et un rythme presque métronomique. Mais la grâce, la liquidité et la dextérité du toucher, les couleurs qu’il exalte, la fluidité et la légèreté des doigts, la puissance et la souplesse des mains sont au service d’un style et d’une intelligence suprêmes qui sont aussi d’un poète du piano saisissant la moindre intention de Debussy dont le sommet de la soirée restera indubitablement une sublime Cathédrale engloutie, dont les intentions oniriques ont résonné comme sous d’immenses voûtes de cathédrales envahie par les flots.

Bruno Serrou

lundi 18 novembre 2013

Le Festival d’Automne à Paris n’oublie pas Karlheinz Stockhausen qu’il sert fidèlement depuis sa création par Michel Guy

Paris, Festival d’Automne, Cité de la Musique, mercredi 13 novembre 2013

Karlheinz Stockhausen (1928-2007)

A qui soutient que Karlheinz Stockhausen est plus ou moins absent des salles de concert et a perdu de son aura depuis sa mort voilà bientôt six ans, en décembre 2007 à l’âge de 79 ans, le concert de mercredi impose un cinglant démenti. La salle était en effet bondée, malgré la complexité du programme. Mais, avant de pouvoir assister à la « messe Stockhausen », le public était accueilli sur le parvis de la Cité de la Musique par des représentants de l’Orchestre Symphonique du SWR Baden-Baden & Freiburg qui avaient déployé deux calicots et distribuaient des tracts demandant son soutien, tandis que François-Xavier Roth, son directeur musical titulaire, discutait avec les passants. 

Calicots du Sinfonieorchester des Südwestfunks Baden-Baden devant la Cité de la Musique. Photo (c) Bruno Serrou

En fait, cette somptueuse phalange, créée en 1946 par Heinrich Strobel qui venait de fonder la Südwestfunk, le Sinfonieorchester des Südwestfunks Baden-Baden est, sous son impulsion et celle des directeurs musicaux qu’il a nommés, Hans Rosbaud et Ernest Bour, très rapidement devenu le plus ardent défenseur de la création musicale contemporaine, créant plus de 400 œuvres en soixante-sept ans. Leur successeur, le compositeur Michael Gielen portera l’orchestre de la Schwarzwald au sommet de la hiérarchie des formations symphoniques. Déjà fusionné en 1998 avec le Süddeutscher Rundfunk de Freiburg-im-Breisgau, cet orchestre est sordidement promis depuis 2012 à une nouvelle fusion à l’horizon 2016 avec le Radio-Sinfonieorchester Stuttgart. Passant d’un rapport de trois à un en moins de dix-huit ans dans la région la mieux dotée de la nation la plus mélomane du monde et la plus riche d’Europe, la musique reçoit un coup-bas terrible qui pourrait servir d’exemple malencontreux à nombre de pays, dont la France. Car, malgré les engagements des tutelles du Bade-Wurtemberg qui assurent que « la fusion devrait avoir lieu sans licenciements », les suppressions de postes sont inévitables et, pire encore, irréversibles, car cela ne peut bien évidemment que réduire les possibilités de carrières pour les jeunes musiciens, le nombre de concerts, de programmes, de commandes et de services. Tant et si bien que, avec raison, les musiciens et collaborateurs de l’Orchestre de Baden-Baden und Freiburg n’ont de cesse de tirer le signal d’alarme à chacun de leurs concerts, en Allemagne comme à l’étranger. Après Strasbourg, où ils ont ouvert le festival Musica en septembre, ils ont exprimé mercredi pour la seconde fois en France leurs inquiétudes devant le sas d’entrée de la Cité de la Musique à Paris.

Karlheinz Stockhausen (1928-2007). Photo : DR

Le programme, d’une durée toute « stockhausenienne », n’attribuait qu’une seule pièce à l’orchestre allemand, qui l’aura donnée deux fois, en ouverture de chacune des deux parties. Outre cette page d’orchestre, la soirée présentait trois pièces extraites du grand cycle d’opéras que Stockhausen a consacré aux sept jours de la semaine et qui l’a occupé plus d’un quart de siècle, de 1977 à 2003. Œuvre pour orchestre et électronique composée en 1971, Trans introduisait en effet trois scènes de Licht, Bassetsu Trio et Menschen hört tirés de Mittwoch aus Licht (Mercredi de Lumière), et une longue séquence d’une cinquantaine de minutes pour bande magnétique venue de Donnerstag aus Licht (Jeudi de Lumière) à laquelle je n’ai pu assister, le temps me manquant.

Voilées par un rideau de tulle, quarante cordes, violons et altos au centre entourés de chaque côté par trois violoncelles et deux contrebasses, tandis que bois, cuivres, l’orgue et percussion sont dissimulés derrière en fond de scène par un rideau noir, Trans est constituée de grands gestes de cordes ponctués de cinq solos, les cordes étant jouées par de longues et pesantes tenues d’archet noyées dans un halo de lumière crue aux dominantes rouge-violet. Le premier solo est confié à un tambour qui, debout devant l’orchestre côté cour, donne le départ au deuxième solo, joué par un alto, le troisième, plus long et au lyrisme outrancier est confié au violoncelle que le tambour interrompt avant de se retirer, le quatrième revient au violon et le dernier, le plus développé et virtuose, à la trompette qui émerge du fond du plateau sur un praticable, l’instrument scintillant dans un cadre au-dessus des cordes à jardin. Les deux écoutes successives de l’œuvre ont permis aux auditeurs une perception différente, la première étant portée par la découverte et la surprise, la seconde portant à l’écoute pure et simple, mais en plus détaillée, l’oreille étant plus largement ouverte car moins obstruée par l’œil cherchant en quête des sources sonores. L’on admire également le flegme et la rigueur des musiciens de l’Orchestre Symphonique du SWR Baden-Baden & Freiburg, discrètement dirigés depuis l’arrière-scène par François-Xavier Roth.

Bassetsu Trio est une réécriture pour cor de basset, trompette et trombone, instruments joués par les membres de la famille de Stockhausen, d’un « moment important » de Michaelion extrait de Mittwoch aus Licht composé pour chœur, basse avec récepteur d’ondes courtes, flûte, cor de basset, trompette, trombone, synthétiseur et bande. Du trio à qui la pièce est dédiée, seul le trompettiste Marco Blaauw était présent mercredi, Fie Schouten se substituant à Susanne Stephens au cor de basset et Stephen Menotti à Andrew Digby au trombone. Venus du lointain, les musiciens retournent au lointain tandis que les sons s’éteignent peu à peu, se mouvant dans l’intervalle des seize minutes du déploiement de l’œuvre au cœur de l’espace délimité par les allées ménagées dans les rangs des spectateurs et sur un praticable à l’avant-scène.

Même préoccupation de développement dans l’espace, mais cette fois au-dessus du public, une partition somptueuse pour sextuor vocal, Menschen hört (Hommes, écoutez) dans la lignée de l’admirable Stimmung de vingt-cinq ans antérieur. Circulant lentement autour du public dans les hauteurs du deuxième étage en arc de cercle de la Cité de la Musique, chacun portant entre ses mains un globe planétaire de couleurs diverses évoluant du noir, attribué au chef de l’ensemble, la basse Andreas Fischer, au blanc. Le chant se déploie à la gloire de Dieu sur un texte de Stockhausen et des extraits des Ecritures tandis que les chanteurs changent trois fois de position, chantent en alternant marche et point fixe, avant de sortir de la salle sur l’ultime syllabe HU et de disparaître, reprenant la pièce au début tout en s’éloignant lentement dans les couloirs et le foyer de la Salle des concerts jusqu’à ce que leur voix s’éteignent dans le lointain. Comme de coutume avec les Neue Vocalsolisten Stuttgart, cette œuvre remarquable de puissance et de spiritualité a sonné d’idéale façon dans l’enceinte de la Cité de la Musique transportant l’auditoire dans un univers sonore féerique et hypnotique.

Bruno Serrou  


jeudi 14 novembre 2013

Luxuriante 8e Symphonie de Chostakovitch du Cleveland Orchestra et Franz Welser-Möst

Paris, Salle Pleyel, mardi 12 novembre 2013

Franz Welser-Möst et le Cleveland Orchestra. Photo : (c) Cleveland Orchestra, DR

La mise en perspective des Symphonies n° 4 de Beethoven et n° 8 de Chostakovitch par l’Orchestre de Cleveland pouvait surprendre. Mais l’écoute simultanée en a révélé non pas l’évidence mais une certaine filiation, bien que le climat de chacune des symphonies soit fort éloigné de l’autre, voire carrément opposé. En présence de Christoph von Dohnanyi, qui a été le directeur musical de la somptueuse phalange états-unienne pendant dix-huit ans, le Cleveland Orchestra et son successeur Franz Welser-Möst ont confirmé l’évidente filiation de ces musiciens avec la tradition musicale allemande, tout en imposant ses chatoyantes sonorités d’airain qui font la spécificité des orchestres nord-américains.

Etincelante et voluptueuse, la Symphonie n° 4 de Beethoven s’est avérée extrêmement séduisante et colorée, mais à force de briller, l’interprétation a laissé l’auditeur de marbre, l’œuvre semblant s’étirer en longueur, en raison de quelques passages atones, particulièrement dans l’Adagio, mais le court finale a scintillé avec grâce et opulence, laissant finalement sur une impression d’accomplissement de bon aloi.

Loin du climat de la Quatrième Symphonie de Beethoven, écrite en un été, celui de 1806, alors que le compositeur vivait l’une des périodes les plus heureuses de sa vie, voyant alors son amour pour Thérèse de Brunswick prospérer, la Huitième Symphonie de Chostakovitch, conçue elle aussi le temps d’un été, celui de 1943, est le fruit de l’une des moments les plus sombres de l’Histoire, celui de l’année-charnière de la Seconde Guerre mondiale qui marqua le début de la fin de l’Allemagne nazie. Il s’agit donc d’une symphonie de guerre, à l’instar de la Septième sous-titrée « Leningrad », une partition majeure du compositeur russe alors sous le choc de la bataille de Stalingrad que venaient de remporter les troupes soviétiques. L’œuvre est construite en cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert sur une marche infernale qui semble évoque clairement une trouée de chars et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante, plus impressionnante encore que toutes celles qui ponctuent la partition entière, notamment dans l’Allegro du mouvement initial.

Le tout a été rendu avec une précision rare par la direction fluide de Franz Welser-Möst suivie avec maestria par des pupitres de l’Orchestre de Cleveland d’une grande cohésion, sachant notamment trouver dans l’admirable scène de bataille les couleurs dramatiques tenant de l’épopée de tout un peuple. Il manque néanmoins dans cette interprétation captivante cette force brute, cette acidité rêche, cette sauvagerie barbare, cette rusticité que savent si naturellement restituer les orchestres russes, tant la beauté plastique des extraordinaires musiciens de la phalange états-unienne trouve à s’épanouir et qui, de ce fait, excellent dans les pianissimi et dans les nombreux soli que compte la partition joués avec une précision et une délicatesse stupéfiantes. La comparaison s’annonce passionnante avec ce que feront de cette même Symphonie n° 8 de Chostakovitch dans cette même Salle Pleyel Valery Gergiev et l’Orchestre du Théâtre Mariinsky le 17 février prochain (1).

Bruno Serrou

1) Valery Gergiev et l’Orchestre du Théâtre Mariinsky poursuivent cette saison Salle Pleyel l’intégrale des symphonies de Chostakovitch commencée la saison dernière : les 1, 2 et 3 décembre 2013, 17 et 18 février 2014

mardi 12 novembre 2013

Ingo Metzmacher et Dieter Dorn donnent à Genève un "Die Walküre" fluide et aéré, après un "Rheingold" onirique

Genève, Grand Théâtre, jeudi 7 novembre 2013

Richard Wagner (1813-1883), Die Walküre. Tom Fox (Wotan)

Huit mois après le prologue (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/03/avec-un-das-rheingold-onirique-ingo.html), le Grand Théâtre de Genève présente ce mois de novembre la première journée du Ring de Richard Wagner, Die Walküre dans la production inédite de l’équipe allemande constituée autour du chef Ingo Metzmacher et du metteur en scène Dieter Dorn. A l’instar de l’Or du Rhin, la Walkyrie débute avant même que l’ouvrage ne commence, avec les Nornes qui s’obstinent encore à dévider le fil de la destinée tandis que les destriers des Walkyries articulés telles des marionnettes circulent sur le plateau et que Wotan hante l’espace, occupé en son centre par un énorme frêne au tronc et aux branches aux formes fantomatiques d’un dragon où est planté Nothung. Un espace qui se resserre tandis que les jumeaux Wälsung se rejoignent dans la tanière de Hunding du premier acte. 

 Richard Wagner (1813-1883). Die Walküre, Acte I. Michaela Kaune (Sieglinde), Will Hartmann (Siegmund).

Tournant le dos à l’esprit commedia dell’arte qui gouverne l’Or du Rhin, la scénographie de la Walkyrie de Jürgen Rose, qui puise toujours son inspiration dans l’Orient, est plus inspirée et éloquente que celle du prologue, avec un deuxième acte au parterre en demi-cercle aux dalles sombres rappelant les caisses de bois encastrées les unes dans les autres où s’égayaient les Filles du Rhin et symbolisant autant l’intérieur du Walhalla que la forêt, tandis qu’un jeu de miroirs éclatés jonchant le sol s’ouvre sous les pas de Wotan, ce qui s’avère du plus bel effet. Le troisième acte se déploie en un lieu désert au centre duquel est planté le rocher des Walkyries, qui, toutes masquées, transportent des cadavres de héros en latex écarlate. Un rocher, qui sera magnifiquement entouré d’un rideau disposé en arc dont la mobilité anime les flammes alors que Wotan intime à Loge l’ordre de veiller sur la destinée de Brünnhilde. De belles images donc au service d’une direction d’acteurs au cordeau qui donnent à cette Walkyrie une réelle probité de lecture non dépourvue d’émotion. 

 Richard Wagner (1813-1883), Die Walküre, Acte II. Günther Groissböck (Hunding), Tom Fox (Wotan), Will Hartmann (Siegmund)

La vision d’Ingo Metzmacher, fluide et aérée, est en parfaite adéquation avec celle de Dieter Dorn. Evitant soigneusement la grandiloquence et la pompe, le chef allemand donne à la partition le tour d’une immense page de musique de chambre dans l’esprit d’Herbert von Karajan (1), alors qu’il est loin de bénéficier d’un orchestre aussi somptueux que celui de son aîné, tandis que la dynamique générale, alerte et ardente, est celle d’un Clemens Krauss (2). Ce qui a pour corolaire de mettre à nu les défaillances des pupitres des vents de l’Orchestre de la Suisse romande, plus particulièrement des cuivres dont la prestation s’avère toujours plus perturbante, l’oreille du spectateur se faisant de plus en plus en alerte dans l’attente continuelle d’une faute d’attaque de cor, de trompette ou de trombone (quant au tuba, il est plutôt envahissant) - on se souvient pourtant que Marek Janowski, chef wagnérien de tradition germanique, a été le patron de cette phalange. 

 Richard Wagner (1813-1883), Die Walküre, Acte III. Tom Fox (Wotan), Petra Lang (Brünnhilde)

L’option musique de chambre est des mieux venue car, sur le plateau, les grandes voix ne font guère florès, à l’exception d’Elena Zhidkova, Fricka virulente, et, surtout, Günther Groissböck, Hunding impressionnant. Tom Fox, qui avait eu le mérite de sauver l’Or du Rhin en mars dernier en remplacement de Thomas Johannes Meyer au pied levé, fatigue vite en Wotan, au point de ne plus contrôler les écarts de sa voix et de perdre carrément ses aigus dans la scène des adieux, brisant du même coup l’émoi que suscite généralement ce sublime moment du Ring. Face au Siegmund vocalement ténu de Will Hartmann, la Sieglinde lumineuse et toute en délicatesse de Michaela Kaune est d’une densité et d’une ferveur captivante, ce qui fait de ce personnage un être de chair et de sang, ainsi que la Brünnhilde de Petra Lang, au timbre et à la voix hélas désunis. Les huit Walkyries (Katja Levin, Marion Amann, Lucie Roche, Ahlima Mhamdi, Rena Harms, Stephanie Lauricella, Suzanne Hendrix, Laura Nykänen) sont irréprochables. Malgré ses défauts, cette Walkyrie passionne et suscite l’impatience dans notre attente des deux derniers volets de la Tétralogie (3)… 

Bruno Serrou

1) Studio 1966-1970, 14CD DG 4577802
2) Bayreuth 1953, 15CD Foyer 2007-2010 
3) Siegfried, 30/01-8/02, le Crépuscule des dieux, 24/04-2/02, Ring complet, 13-18/05 et 20-25/05, http://www.geneveopera.ch


Photos : (c) GTG Carole Parodi / Grand Théâtre de Genève

vendredi 8 novembre 2013

Pour les 70 ans du compositeur Hugues Dufourt, François-Frédéric Guy a donné en poète du piano une somptueuse interprétation d’une œuvre diabolique, "Erlkönig"

Paris, Cité de la Musique, Amphithéâtre, mercredi 6 novembre 2013

Hugues Dufourt (né en 1943). Photo : (c) Hugues Dufourt, DR
  
Aussi incroyable que cela puisse paraître, le compositeur philosophe Hugues Dufourt a déjà 70 ans. Il apparaît pourtant plus jeune que jamais, avec son regard d’enfant étonné et sa silhouette bonhomme qui lui donne un côté hors du temps et du monde. 

Compositeur dans la grande tradition, Hugues Dufourt est justement considéré comme l’un des compositeurs français les plus éminents de la génération des années 1940. Il est aussi l’un des plus féconds. Sa musique, toujours généreuse, sincère, profonde, est l’exact reflet de cette émouvante personnalité, qui entre dans le son, pour s’y immerger entièrement et en jouir à satiété, au point de s’enfermer avec lui dans une caisse de résonance - « la tête dans les timbales », à l’instar d’un Brahms - dont il ne veut surtout pas s’arracher.

Compositeur, philosophe, esthéticien, Hugues Dufourt est à soixante-dix ans l’un des créateurs français les plus puissants et originaux. Franc-tireur quoiqu’un temps proche du mouvement spectral dans la mouvance de l’Itinéraire dont il a été l’un des fondateurs auprès de Gérard Grisey, Michael Levinas et Tristan Murail, Dufourt est un musicien prolixe, serviteur de la grande forme, longtemps abandonnée par la plupart de ses confrères, aux fortes pulsions dramatiques et se déployant à l’infini. La grande forme est pour lui le seul problème artistique qui vaille en musique. Le reste est de l’approche, il faut gravir la montagne, ce qui suppose une vision de l’art qui n’est pas en accord avec l’idée du siècle, à savoir que la forme est la perpétuelle reformulation instantanée de ses propres conditions, idée que l’on trouve déjà chez Debussy. Si bien que, constate Dufourt, du point de vue formel, on peut dire que, exception faite de l’Ecole de Vienne, le siècle est debussyste. La narration tenant chez lui une place capitale, l’essentiel de son œuvre s’appuie sur de grands sujets artistiques et littéraires. Cela jusque dans le domaine de la percussion pour laquelle il a signé l’une des plus imposantes partitions jamais écrites, Erewhon. Sa réflexion sur le temps l’a notamment conduit à consacrer un cycle entier à ce thème dans un polyptyque qu’il a intitulé Les Hivers.


Hugues Dufourt. Photo : DR


Comme tout grand créateur, Hugues Dufourt se refuse vigoureusement à la compromission. « Pour un compositeur, dit-il, se radicaliser, c’est s’accomplir. Le radicalisme est pour moi l’accomplissement personnel dans son absolu. Pour un compositeur, ne pas se radicaliser c’est se compromettre, la sanction est la perte de son identité. » Ainsi, quels que soient les résultats de pareille exigence, celle-ci détermine le profil d’un compositeur plus encore que telle ou telle de ses œuvres.  « Toutes mes reformulations artistiques, convient-il, se sont payées par une très mauvaise négociation, donc des ruptures trop violentes, inutiles, mais c’est comme si je m’arrachais à moi-même des déterminations passées pour en trouver de nouvelles. Il y a cependant à mes yeux deux types de radicalité, l’une que j’ai toujours cherchée, celle du nouveau, l’autre, que je cherche désormais, la trajectoire. Plus une musique exprime singulièrement son temps plus elle a des chances de devenir un classique, alors que si l’on a la moindre visée classicisante, on fabrique un pseudo style qui n’a aucune chance de survie. »


Né le 28 septembre 1943 à Lyon, où il a fait ses études secondaires et universitaires, obtenant l’Agrégation de philosophie en 1967, Hugues Dufourt a étudié le piano à Genève auprès de Louis Hiltbrand de 1961 à 1968, et la composition avec Jacques Guyonnet jusqu’en 1970. Hugues Dufourt fut, à Lyon, l’élève de François Dagognet et de Gilles Deleuze. Il participe à Paris aux séminaires de Georges Canguilhem et de Suzanne Bachelard. Il prend part aux concerts du groupe Musique du Temps à Lyon, et devient, en 1968, responsable de la programmation musicale au Théâtre de la Cité à Villeurbanne, sous la direction de Roger Planchon, tout en enseignant la philosophie à l’Université de Lyon II (1968-1971), puis à l’Université Jean-Moulin - Lyon III (1971-1979), en qualité d’assistant, puis de maître-assistant. La philosophie est pour lui un mode d’expression verbal, et il dit avoir toujours voulu être musicien. La philosophie l’a aidé à “ débrouiller ” ses idées en musique, en esthétique, en technique musicale, si bien qu’il juge malgré tout que la pensée philosophique est un outil plus puissant que celui que reçoivent les compositeurs au Conservatoire de Paris. Participant dès 1975 aux activités du groupe de compositeurs ayant constitué deux ans plus tôt l’Itinéraire, dont il est co-responsable jusqu’en 1981, côtoyant ainsi le mouvement dit spectral animé par Gérard Grisey, Roger Tessier, Tristan Murail et Michael Levinas, dont il est l’un des proches ne serait-ce qu’en raison de son travail sur la profondeur du son. En 1977, il fonde le Collectif de Recherche Instrumentale et de Synthèse sonore (Criss) avec Alain Bancquart et Tristan Murail, et préside le groupe Forum, à Lyon, de 1985 à 1989. Chargé de recherche (1973-1985), puis directeur de recherche au CNRS jusqu’en 1998, Hugues Dufourt a créé en 1982 le Centre d’Information et de Documentation / Recherche Musicale (CID-RM), qu’il a dirigé jusqu'en 1995. Il préside l’Ensemble Forum de 1985 à 1989, et fonde le Séminaire d’histoire sociale de la musique en 1984. Directeur de recherche de 1982 à 1998 au CNRS, où il était entré en 1973, fondateur et animateur de la formation doctorale “Musique et Musicologie du XXe siècle” à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et l’Université Paris IV-Sorbonne avec le concours de l’Ecole Normale Supérieure, du CNRS et de l’Ircam, Hugues Dufourt a focalisé ses travaux sur l’histoire sociale de la musique en prenant en compte le rôle important de l’innovation technologique depuis la “révolution électrique” qui a permis au traitement du son d’échapper aux contraintes mécaniques.


Hugues Dufourt. Photo : (c) Ensemble Intercontemporain, DR
L’une des sources les plus prégnantes de la musique d’Hugues Dufourt est la peinture. Quantité de ses partitions puisent leur inspiration chez les grands peintres de tous les temps. De Bruegel à Pollock, en passant par Rembrandt, Guardi, Poussin, Frank Stella, Donald Judd, Larry Bell, etc. « Ma découverte de la peinture fut précoce et décisive, reconnaît le compositeur. Mon père avait un frère et une sœur qui ont peint toute leur vie. Ma petite enfance s’est donc déroulée, pour partie, dans un contexte d’atelier, avec des odeurs de peinture et de pots à couleurs. De plus, étant vénitien d’origine, je fréquente depuis toujours l’école vénitienne, “coloriste”, par opposition à la tradition toscane, plus rigoureuse, plus géométrique, plus articulée aux concepts et au dessin, à la représentation ordonnée des choses et à leur maîtrise rationnelle. Au contraire, le monde vénitien, celui de Bellini par exemple, l’un de ses fondateurs, est plus proche de la peinture flamande. A Venise, il existe une tradition complexe, centrée sur l’intensification de l’apparence. Et le monde de la peinture vénitienne cherche non pas à maîtriser le monde sensible, mais à capter l’apparence, la valeur éphémère, la singularité d’un instant. La couleur comporte une charge, sinon une valeur expressive propre, et une spatialité spécifique. » « Ce qui me retient dans une peinture, poursuit Dufourt, c’est sa “sonorité intérieure”, selon le mot de Kandinsky, mais aussi, et plus particulièrement dans la peinture ancienne, sa constitution temporelle, comme si la peinture des mondes anciens avait capté la singularité d’une époque, comme si cette singularité et la façon de vivre l’écoulement du temps étaient encloses dans chaque tableau, et comme si j’avais peut-être pour fonction d’ouvrir cette boîte de Pandore, de libérer ces temporalités encloses, concentrées en quelque sorte, dans un écrin. […] La peinture me paraît être jusqu’à une époque récente un moyen infiniment privilégié, par rapport aux autres formes d’art, en tout cas à la musique, laquelle, quel que soit son raffinement, est un art qui, historiquement, n’a pas tous les moyens d’équivaloir à la peinture. »


« Le quatrième de mes Hivers, la Gondole sur la lagune équivaut à la Lugubre gondole de Liszt. Je voulais reprendre cette thématique qui est aussi une méditation sur l’histoire comme crépuscule puisque nous sommes apparemment tous des postmodernes, sauf moi. Je vous trouve chez tous les compositeurs d’aujourd’hui, y compris chez les modernes, des indulgences coupables. Actuellement, que vous soyez modernes ou postmodernes, vous pratiquez tous une politique du mélange, le syncrétisme. Je me distingue de ceux que je considère comme les nouveaux syncrétistes. C’est le nouveau ton de la musique, tout le monde est joli, bon et gentil, ce qui aboutit à une musique certes œcuménique mais sans radicalité. Or, je pense que l’on peut être radical sans pour autant s’engouffrer dans des mots d’ordre avant-gardistes. Il faut dissocier ce qui me paraît caduc dans la position radicale, le mot d’ordre avant-gardiste qui, finalement, rabat toujours une dimension de la composition musicale sur un paramètre représentatif. On vous explique que la musique est ceci ou cela, ce sont les nouveaux systèmes, il faut introduire des systèmes experts, et que sais-je encore… Le radicalisme est d’abord l’accomplissement personnel dans sa radicalité, ensuite l’œuvre, c’est-à-dire son parcours historique personnel. Une trajectoire qui ne se radicalise pas est une trajectoire qui au fond est compromise. Ne pas se radicaliser pour un compositeur c’est se compromettre et entrer dans les compromis. La sanction est la perte d’identité de celui qui préfère sa carrière à l’œuvre. Or, les compositeurs que j’estime sont ceux qui préfèrent l’œuvre à leur carrière. Parmi les compositeurs de ma génération qui, sans rien apporter de nouveau, ont suivi des démarches exemplaires dans leur trajectoire, se trouvent Ferneyhough, Nunes, Grisey, dont la trajectoire a été tragiquement interrompue, mais elle a été si radicale qu’il en a peut-être payée le prix de sa vie. Il y en a beaucoup d’autres. Notamment Heinz Holliger dont trajectoire et œuvre s’approfondissent mutuellement, Kurtag, Ligeti, Dutilleux. La trajectoire est ce qu’il y a de plus déterminant dans le profil d’un compositeur, plus encore que l’une ou l’autre de ses œuvres ou de ses périodes, parce qu’il peut y avoir d’excellentes périodes, d’autres un peu moins, mais l’on ne sait jamais ce qui peut ressortir d’une période moins bonne, qui peut être annonciatrice d’une refonte complète.  Si bien que je jette énormément, quand je compose. Je n’ai jamais écrit au fil de la plume. J’ai eu moi-même des tournants, des moments décisifs qui ont correspondu à certaines œuvres dans lesquelles j’ai su reformuler les conditions de ma propre production. Tel a été le cas d’Erewhon, de Surgir, du Philosophe, de La Maison du Sourd. Je peux également reconnaître que j’ai eu des périodes de transition qui ont correspondu très certainement à des crises dont je n’étais pas vraiment conscient. Ces moments m’ont néanmoins conduit à explorer certaines idées, donc à écrire des œuvres un peu plus resserrées. Toujours avec l’objectif implicite de me reformuler, et il est vrai que pour accomplir cet effort, j’ai toujours très mal négocié mes tournants, aussi bien dans ma vie personnelle que dans la vie spirituelle, dans la mesure où cela ne s’est jamais fait sans casse, personnelle, symbolique, artistique considérable. Ce qui se traduit par une maladie grave ou un accident sérieux. Je vis donc intensément mes instants. Mais, même si je ne suis vraiment pas suicidaire, je dois reconnaître que toutes mes reformulations artistiques ont été payées par une très mauvaise négociation, donc des ruptures qui étaient, au fond, trop violentes, inutiles, comme si je m’arrachais à moi-même des déterminations passées pour en trouver de nouvelles. Maintenant j’ai une conscience un peu plus affirmée, parce que je n’aurais pas pu formuler cela voilà quelques années encore, et au fond maintenant il y a deux formes de radicalité, il y a la radicalité du nouveau, mais il y a une autre forme de radicalité que je cherche aujourd’hui qui est celle de la ligne, du discours, de la trajectoire, une radicalité d’intégration, c’est-à-dire qu’il ne suffit pas de faire du nouveau, il faut aussi y mettre sa vie affective c’est-à-dire ce qui reste de cohérent avec soi-même Je suis satisfait d’une œuvre que je suis sur le point de conclure dans la mesure où je me suis toujours appliqué à mettre la totalité de mes forces dans ce que je fais, j’ai donc une sorte de sentiment de ce que j’ai fait. Si bien que, une fois achevée, je considère l’œuvre comme terminée parce que j’y ai mis la totalité de mes forces du moment. »

Quoi que de santé fragile, Hugues Dufourt est l’auteur d’une musique pleine de santé. « Ce en quoi je considère finalement la maladie comme intersection quasi nécessaire entre la vie personnelle et la vie de l’esprit, constate-il. Avec la maladie c’est la forme que prend pour Thomas Mann l’activité artistique. D’une certaine façon c’est vrai, mais je l’ai hélas un peu trop inscrite dans ma trajectoire vitale pour retrouver les conditions de la santé. Je l’ai fait plus ou moins, mais pas de façon thomas-manienne, je lis mes rétablissements sur le plan de santé aux formulations au sens artistique. C’est une seule et même chose pour moi que de recouvrer une santé et de travailler. Cela ne se fait pas sur la base d’un programme, c’est toujours dans le tâtonnement.

Lorsque l’on constate devant lui que Debussy et l’Ecole de Vienne sont les deux grands courants de la musique du XXe siècle, et que, alors que la seconde a essayé de forger des héritiers, le premier n’en a eu que faire. Nombre de compositeurs s’en réclament pourtant, au point que Debussy fait même l’unanimité aujourd’hui, alors que la « Trinité » viennoise est l’objet d’un rejet de plus en plus marqué, Hugues Dufourt reconnaît : « Tout le monde s’en réclame en effet. Personnellement je n’éprouve pas le besoin de choisir. Ce que je sais, c’est que je ne m’intéresse guère à la conception kaléidoscopique du phénomène sonore ou musical, et j’éprouve un réel attrait pour la longue durée, c’est-à-dire une durée qui engendre, condense, ramasse son expérience tout au long de sa course. C’est une idée que l’on ne peut assimiler à la conception du style classique, de Haydn à Beethoven, que l’on ne peut pas non plus assimiler à la conception romantique, pas davantage au XXe siècle. Peut-être exprimerais-je par là une sorte de bergsonisme latent. Car c’est bien Bergson qui a dit que le temps – ce qui vaut aussi pour la musique – n’est pas seulement une refondation instantanée, mais aussi un cours, et le cours du temps ce n’est pas simplement la considération du possible. Or, il me semble que l’œuvre musicale du XXe siècle s’est constituée sous la seule considération du possible et qu’elle s’est peu préoccupée de récapituler son propre passé, autrement dit de se condenser. »

A la question la musique du XXe siècle se serait-elle axée sur le possible, alors que le grand public reproche à cette musique d’être impossible à écouter, Hugues Dufourt répond : « Je pense que, bien que ce soit sous des formes tout à fait inappropriées qui vont jusqu’au rétro ou postmodernisme, le public, dans son rejet partiel des formes modernes, exprime un certain dissentiment à l’égard de cet art, qui est trop clivé, uniquement tourné vers l’avenir, refusant le passé, y compris le sien. Il me semble que ce que le public rejette ou conteste dans l’œuvre du XXe siècle c’est son refus de la condensation temporelle, de ce que l’on peut qualifier de la dynamique, son refus non pas d’une continuité, parce qu’il n’y en a pas, mais d’une viscosité du temps musical. La musique contemporaine a fait le pari d’un temps des possibles et non pas d’un temps substantiel. Et je pense que, si par exemple on continue de faire un sort aussi favorable à Strauss ou à Wagner, c’est parce qu’ils ont maintenu l’idée d’un temps substantiel. Non pas une substance dense, mais une substance qui emporte, autrement dit ce qui fait la force de cette musique c’est son côté élémentaire, alors que ce que le public reproche à l’œuvre contemporaine c’est l’élimination des conditions primordiales de la durée musicale. Ce que l’on attend de la musique c’est qu’elle formule les conditions de la temporalité d’une époque dans laquelle toutes les existences se retrouvent. Ce que l’on demande à l’art c’est de formuler, car nos existences sont concassées, brisées. Je ne pense pas que la musique ne soit que le reflet d’une époque. Le rôle de l’art est de définir, de normer, de proposer des conditions de cohérence. Je ne vois pas pourquoi nous serions les pures victimes et complices de notre éclatement. »

Parmi les particularités de la musique de Dufourt, le grand format, un orchestre riche, un piano qui résonne à l’envi, une écriture qui tend constamment au symphonique. « On peut dire si on est méchant que j’ai une tendance inflationniste, si on est très méchant que je suis un petit paranoïde, que j’ai un penchant pour l’expansion maniaque, s’amuse Dufourt. Tout cela a sa part de vérité, mais c’est une vérité qui n’est que d’ordre psychologique et qui, finalement, n’a pas beaucoup de vérité musicale. Alors si j’admets toutes ces déterminations psychologiques, il reste à voir pourquoi j’ai choisi les grands formats dans l’art musical. Ici encore je ne suis pas tellement en accord avec mon époque que j’estime être plutôt analytique. L’inventivité du fait musical, son innovation est plutôt coulée dans des formes analytiques et dissociatives du phénomène sonore, ce qui a produit d’ailleurs des phénomènes nouveaux parce que sélectifs, parce que radicalement novateurs, se logeant toujours dans les interstices des représentations convenues, donc dérangeantes. La musique est un art très dérangeant. Ce n’est pas un art que je mésestime ou sous-estime, au contraire, c’est un art dont le potentiel de nouveauté, grâce à ses techniques analytiques de pensée, a été prodigieux. Je pense néanmoins qu’il y a une non-honnêteté professionnelle, à savoir ce que l’on aime, ce que l’on veut, ce que l’on entend formuler. Je ne me suis jamais reconnu dans les techniques analytiques que pour autant je ne discrédite nullement. Si je n’avais été qu’un analyste, je n’aurais jamais éprouvé le besoin d’écrire une note de musique. C’est parce que j’ai tout le bagage professionnel, la formation, les validations, les tampons et tout ce que vous voulez pour faire du travail d’analyste que je suis au CNRS. Donc, si je fais de la musique c’est qu’au fond j’étais profondément insatisfait de cette part de moi-même qui était validée et que ce n’était pas ma vérité. Il m’a fallu la chercher, sinon je serais resté dans mon métier premier, bien tranquille. Et si j’ai éprouvé le besoin de faire de la musique c’est parce que je lui assignais une dimension essentiellement synthétique. Tout mon travail a donc été de faire de la synthèse en musique, et qui dit synthèse dit grand format, condensation, totalisation, intériorisation. La musique, à la différence des tendances les plus marquantes de notre époque, reste une tâche de totalisation, mais totaliser ce n’est pas systématiser c’est aussi trancher, sélectionner, intérioriser. Or, ce qui m’intéresse dans la musique ce sont les phénomènes d’intériorisation, ce qui va conduire à l’homme intérieur, à la détermination du sens interne, donc à l’exploration de la psyché profonde. La musique doit savoir exprimer les caractères fondamentaux d’une époque, c’est-à-dire son psychisme. Qu’est-ce qui par exemple nous intéresse dans l’histoire de la peinture romaine ? Pas les techniques de représentation mais la singularité d’une psyché, comment les gens sentaient, voyaient le monde, quelles étaient leurs couleurs. Ce qui est inouï, parce que ce sont des couleurs irréductibles à toute autre époque. De même pour toutes les périodes artistiques, ce qui finalement va constituer une période dans ce qu’elle a d’artistique, d’esthétique, de fondamentale et qui fait qu’on la garde dans l’histoire c’est la singularité. Et la singularité ne se fait pas avec des déterminations analytiques. 

La pensée humaine, surtout celle de la gente masculine n’étant pas hermétiquement compartimentée, la part du philosophe imprègne bien évidemment celle du compositeur. « Lorsque je compose, dit-il, non seulement j’exprime ma propre psyché, mais je tiens compte de celle du public. Néanmoins, je n’assimile pas cela à un travail programmatique ou conscient, mais à un travail plus global de détermination de soi, des choix que l’on fait, mais ces choix expriment toute une société, et ce n’est pas pour rien qu’une société s’y reconnaît, parce que ce qu’elle va reconnaître ce n’est pas la subjectivité de Dufourt, c’est elle-même. Elle-même en tant qu’elle est symbolisée. Ce qui est important c’est dans quelle mesure une œuvre va symboliser une époque qui va elle-même s’y reconnaître. Plus vous exprimez singulièrement votre temps dans son caractère irréductible à tous les autres, plus l’œuvre ainsi singularisée a des chances de devenir un classique. En revanche si vous avez la moindre visée classicisante, vous fabriquez une norme de représentation, un pseudo style, comme les postmodernes, qui n’ont aucune chance d’entrer dans l’histoire, ce qui d’ailleurs n’est pas leur propos. »

 
 François-Frédéric Guy. Photo : DR


Pour rendre hommage à Hugues Dufourt, le Festival d’Automne, qui suit fidèlement le compositeur depuis toujours et la Cité de la Musique en association avec l’Ensemble Intercontemporain, ont choisi de mettre en regard quelques-unes de ses grandes œuvres avec un certain nombre de pages de Claude Debussy. C’est à François-Frédéric Guy (1), qui ressent profondément la musique de Dufourt comme peu de musiciens, qu’est revenu le soin d’illustrer la partie pianistique de la création du créateur lyonnais. Il a choisi la partition qui lui est dédiée, le diabolique Erlkönig, qu’il a créé au Musée d’Orsay à Paris le 18 octobre 2006 dans le cadre du Festival d’Automne. A l’instar du célèbre lied de Franz Schubert, à qui Dufourt rend ici hommage, l’Erlkönig d’Hugues Dufourt illustre le fameux poème éponyme de Goethe qui évoque « le royaume des esprits qui s’étend de la façon la plus sinistre sur le monde des forêts » (Dufourt). La force épique de cette extraordinaire partition fait penser à la Sonate pour piano de Liszt, non seulement par sa durée mais aussi par sa structure, la diversité de ses climats, l’ampleur de son souffle, la maîtrise du temps et de l’espace, résonant tel un immense poème symphonique pour piano seul de plus d’une demie heure. Commençant dans le silence d’où émerge peu à peu le matériau thématique et sonore, l’œuvre se structure peu à peu, hésitant tout d’abord à avancer, semblant regarder en elle-même, revenir sur ses pas. Jusqu’à ce que soudain, le temps se resserre, s’arc-boute, l’énergie contenue et cumulée se relâchant soudain pour se libérer avec une puissance diabolique. François-Frédéric Guy joue cette musique comme si elle était sienne, avec un naturel et une aisance confondante, les doigts courant sur le clavier sans même le toucher, à la façon d’un prestidigitateur, exaltant l’air de rien une palette infinie de couleurs et d’atmosphères en une symphonie de timbres qui pénètrent le corps de l’auditeur, saisi par le phénomène sonore qui l’enveloppe. 


 François-Frédéric Guy. Photo : (c) François-Frédéric Guy, DR

Pour la seconde partie de son récital, François-Frédéric Guy a porté son dévolu sur le Livre II des Préludes de Debussy. Moins couru que le premier, ce second recueil n’en contient pas moins autant de chefs-d’œuvre que le Livre I. Il est vrai qu’il est plus dépouillé et plus abstrait, mais la diversité des plans sonores n’en est que plus magistrale. François-Frédéric Guy en a donné une lecture sans concession, jamais vaporeuse ou éthérée, mais franche, virile, souvent ferme mais jamais froide, plongeant dans l’univers debussyste de façon décidée, évitant l’exotisme dans lequel trop de ses confrères sombrent avec condescendance (la Terrasse des audiences au clair de lune), y mettant de l’humour quand il le faut, mais sans insistance (General Lavine - eccentric, Hommage à S. Pickwick Esq. P.P.M.P.C.), tout en laissant une part de mystère à des pages comme Canope ou de magie (les Fées sont d’exquises danseuses, Ondine), et imposant sa technique d’airain (les Tierces alternées). Un Debussy plus concret que ce qu’il est souvent donné à entendre mais qui ne cesse de surprendre et de convaincre. 


Un programme et un interprète passionnants qui méritait une audience bien plus large que celle qui n’a rempli l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique qu’aux trois-quarts. Heureusement, les micros de France Musique étaient là pour une diffusion à une date indéterminée.

Bruno Serrou

1) Prochain concert de François-Frédéric Guy, au Théâtre des Champs-Elysées le 28 janvier 2014, dans un programme Beethoven (Sonates « Pastorale », « Clair de lune » et « Hammerklavier »)