dimanche 18 août 2013

Le classicisme ardent du Quatuor Ebène envoûte le cloitre de l’abbaye de Silvacane

Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon, Abbaye de Silvacane (La Roque d’Anthéron), samedi 17 août 2013
 
Festival de Quatuors à cordes du Luberon. Quatuor Ebène, abbaye de Silvacane (La Roque d'Anthéron). Photo : (c) Bruno Serrou
 
Pour le troisième de ses quinze concerts, le Festival de Quatuors à cordes du Luberon a investi samedi le cloître de l’abbaye de Silvacane, lieu somptueux que la manifestation partage avec le Festival de piano de La Roque d’Anthéron (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/08/olivier-cave-et-les-surs-katia-et.html et http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/08/iddo-bar-shai-hannes-minnaar-et-joseph.html). Ce lieu intimiste à la chaude et homogène acoustique à la mesure des récitals consacré au répertoire baroque avec clavecin ou piano, est parfaitement adapté au concert de quatuor à cordes, la polyphonie résonnant clairement tandis que les contrastes sonores acquièrent un relief particulier, tant le lieu amplifie la présence des instruments, qu’ils soient à cordes pincées, frappées ou frottées.

Connu pour la polyvalence de son répertoire, qui court du classicisme à la création contemporaine et ne craint pas la polyvalence en abordant la musique populaire que son violoncelliste se plait à arranger (jazz, pop’, rock) selon les circonstances, constitué de Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (violons), Mathieu Herzog (alto) et Raphaël Merlin (violoncelle), en résidence à la Fondation Singer Polignac, le Quatuor Ebène est d’un bois aussi solide que précieux, tant il transcende sa polyvalence en s’engageant sans compter dans des œuvres exigeantes et complexes qu’ils interprètent de façon éblouissante de jeunesse et de vigueur.

Pour son second concert de l’édition 2013 du Festival du Luberon, après un premier programme présenté en ouverture en l’église de Cabrières d’Avignon le 15 août avec un programme Haydn, Mendelssohn, Bartók, le Quatuor Ebène a conquis plus de deux cents personnes en choisissant trois maîtres du classicisme qui leur ont permis de mettre en perspective deux partitions de jeunesse et une œuvre de grande maturité qui demeure insurpassée. Précédé du plus achevé des trois Divertimenti pour quatuor à cordes de Mozart, celui en fa majeur KV. 138 composé par un jeune-homme de 16 ans, interprété avec flamme, le Quatuor en la mineur op. 13 de Félix Mendelssohn-Bartholdy, partition d’une fraîcheur et d’une spontanéité admirablement servie par les Ebène, a été interprété avec empressement sous la conduite d’un premier violon étincelant et voluptueux, tenu une fois n’est pas coutume par Gabriel Le Magadure, habituellement au poste de second, qui a exalté la fièvre et l’ivresse juvénile d’un Mendelssohn déjà maître du temps empli de son admiration pour le classicisme viennois, tandis que ses trois partenaires lui ont emboîté le pas avec une fougue singulièrement communicative.

Le morceau de roi a empli la seconde partie entière, les Ebène se refusant à tout bis après l’exécution du chef-d’œuvre qu’ils avaient retenu pour l’occasion. Le Quatuor à cordes n° 15 en la mineur op. 132 de Ludwig van Beethoven, puisque c’est de lui qu’il s’agit, reste malgré ses cent quatre vingt neuf ans, l’une des partitions les plus aventureuses et novatrices de l’histoire de la musique. Il est au quatuor à cordes ce que la Sonate en si bémol majeur op. 106 « Hammerklavier » du même Beethoven est au piano : un véritable Himalaya de la musique. Leur mouvement lent respectif, tous deux placés en troisième position - sur cinq mouvements pour le quatuor et quatre pour la sonate -, sont comparables en de nombreux points, et pas seulement par la durée, mais aussi le climat, la portée… Et l’on peut appliquer à l’opus 132 ce que Ferruccio Busoni disait de l’opus 106, affirmant que « la vie d’un homme est malheureusement beaucoup trop courte pour l’apprendre ». Créé au Prater de Vienne par le Quatuor Schuppanzigh le 9 septembre 1825, ce quinzième quatuor est dédié au prince Galitzine, tout comme les quatuors opus 127 et 130. La genèse parallèle des treizième et quinzième quatuors fait que l’on retrouve dans les deux œuvres un matériau et une atmosphère communs, tandis que le mouvement initial du quinzième se place dans le prolongement de la Grande Fugue qui concluait le treizième dans sa forme originelle avant d’en être détachée en 1827 comme opus 133, que le Quatuor Tetraktys a donné vendredi (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/08/au-coeur-du-luberon-au-sein-dun.html). Dans la continuité également de l’opus 130 divisé en six mouvements, l’opus 133 en compte cinq, le premier étant relativement court (deux cent soixante mesures d’Allegro précédées d’une introduction lente), tandis que le scherzo qui le suit est plus développé. Celui-ci introduit le troisième mouvement, immense Molto adagio d’une vingtaine de minutes qui se présente comme un « chant de grâce d’un convalescent à la divinité » dans lequel le compositeur célèbre son rétablissement après une grave inflammation intestinale, si bien que Beethoven utilise le mode lydien de la liturgie romaine sur un rythme dansant qui trahit la joie du convalescent. Deux derniers mouvements vifs s’enchaînent ensuite, l’Allegro appassionato final étant précédé d’un bref Alla marcia. Le souffle conquérant de l’approche des Ebène, la noblesse altière, la puissance conquérante et fébrile, le classicisme de leur conception qui évite toute romantisation de leur interprétation, la sensibilité enivrante de leur jeu dans l’Adagio, la magie de l’alliage instrumental ont supérieurement servi ce somptueux chef-d’œuvre de trois quarts d’heure, le premier violon surmontant sans anicroches les montées chromatiques piégeuses que lui réserve Beethoven, tandis que ses sonorités se sont avérées plus charnues et rondes que lumineuses et sensuelles.

Bruno Serrou

samedi 17 août 2013

Au coeur du Luberon, au sein d’un programme dense et remarquablement conçu, le Quatuor Tetraktys excelle dans Aperghis et Chostakovitch

Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon, Eglise de Goult, vendredi 16 août 2013

Festival international de Quatuors à cordes du Luberon, le Quatuor Tetraktys en l'église de Goult. Photo : (c) Bruno Serrou
 
Voilà 37 ans naissait le Festival de Quatuors à cordes du Luberon. Depuis sa fondation, en 1976, cette manifestation a reçu les quatuors à cordes les plus fameux de leurs générations. Des plus réputés aux plus prometteurs issus des derniers concours internationaux en date, tous s’y sont produits ou y seront invités un jour. Car, malgré la crise économique mondiale et une crise financière interne, le Festival, présidé depuis deux ans par Hélène Salmona, se maintient parmi les rendez-vous majeurs d’un genre réputé difficile, le quatuor à cordes. Le tout dans des cadres patrimoniaux qui fleurissent sur les deux rives de la basse Durance, de l’avignonnais au pays d’Aix-en-Provence. Conformément aux précédentes éditions, le festival provençal accueille cette année huit quatuors à cordes qui donnent chacun deux concerts dans le Luberon avec autant de programmes différents. Intégré à l’opération Marseille Capitale européenne de la Culture, il a invité des ensembles du bassin méditerranéen jouant des œuvres de compositeurs originaires de cette même région du globe.

Ainsi, en moins de quarante ans, ce festival à forte ambition artistique a-t-il formé un public de connaisseurs résidentiels et estivants mêlés capable d’accepter toute sorte de répertoire, du plus courant au plus alambiqué. Il suffit de le voir concentré, écoutant les yeux fermés, notamment deux jeunes femmes et leur mère, des pages de Georges Aperghis et de Dimitri Chostakovitch, ou des Contrepoints et des fugues de Jean-Sébastien Bach et de Ludwig van Beethoven.

C’est ce programme particulièrement exigeant que deux cents mélomanes de tous âges, réunis en la charmante église du village de Goult, ont pu entendre vendredi interprété par le Quatuor Tetraktys. Cette formation qui compte trois Grecs et un Turc fondée à Athènes en 2008 dont les membres subissent de plein la crise économique particulièrement virulente de leur pays, puisque le second violon, Kostas Panagiotidis, a été jusqu’à sa dissolution sans préavis par le gouvernement grec membre de l’Orchestre symphonique national de la Radio-Télévision grecque, tandis que son frère Giorgos Panagiotilis (premier violon) et Ali Basegmezler (alto) sont à la Camerata d’Athènes et Dimitris Travlos (violoncelle) à l’Orchestre d’Etat d’Athènes. « Aujourd’hui, dit Kostas Panagiotidis, l’orchestre n’a pas été réintégré au plan de redémarrage de la Radio-Télévision. Nous maintenons néanmoins le cap, en nous réunissant pour donner nos concerts, que nous jouons gratuitement. Mais cela ne peut durer qu’un temps, car la situation est intenable, même lorsqu’il s’agit de porter la musique à un peuple qui souffre et a donc besoin d’art pour traverser cette période de crise. »

C’est avec une œuvre d’un compositeur grec vivant en France, Georges Aperghis (né en 1945), que le Quatuor Tetraktys a ouvert son concert. Créé en 2009 par le Quatuor Arditti, le Mouvement de quatuor « se présente comme un ″corps harmonique″ dans lequel les musiciens ne possèdent pas de véritable individualité. Ils sont étroitement liés entre eux, comme les branches d’un même tronc, précise Aperghis. On s’aperçoit vite à l’écoute que la pièce se compose uniquement d’une suite d’harmonies, un accord succédant à l’autre. Ces accords sont autant d'″objets trouvés″… » Tout en regrettant de n’avoir jamais eu l’occasion de rencontrer le compositeur, ce qu’ils espèrent pouvoir rapidement réparer, les Tetraktys ont donné de cette page de sept minutes une interprétation précise et fluide, dynamique et sereine à la fois, démontrant ainsi combien ils ont su l’assimiler.

Noblesse et grandeur, telles sont les impressions ressenties à l’écoute de la sélection des quatre pages qu’ils ont sélectionnées dans l’Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), les Contrepoint 1, Fugue double 2, Contrepoint 4 et Fugue double 1, qui ont résonné dans l’acoustique de la petite église avec une transparence et une fluidité extrême. A l’instar de la Grande fugue en si bémol majeur op. 133 de Ludwig van Beethoven (1770-1827), enlevée avec une énergie conquérante, où seules les sonorités légèrement aigres et l’archet un peu lourd du premier violon a imperceptiblement gêné l’écoute. Ce qui n’a pas été le cas dans le Quatuor à cordes n° 3 en fa majeur op. 73 de Dimitri Chostakovitch (1906-1975), que les Tetraktys ont exécuté avec une précision, une force implacable et un onirisme puissant, imposant de la sorte de palpables affinités avec la création du compositeur russe. Pour conclure, les musiciens ont offert en bis un extrait de toute beauté de l’un des quatre quatuors à cordes de leur compatriote Nikos Skalkottas (1904-1949), l’un des disciples d’Arnold Schönberg, dont il fut l’élève à Berlin.

Le public parisien devrait avoir l’occasion d’écouter le Quatuor Tetraktys dans le cadre du prochain Festival ManiFeste de l’IRCAM, en juin 2014, où il est invité à jouer entre autres un quatuor de Philippe Manoury.

Bruno Serrou

mardi 13 août 2013

Daniel Barenboïm et son orchestre de jeunes israélo-palestiniens West-Eastern Divan ont fait l’événement du Festival de La Roque d’Anthéron

XXXIIIe Festival de La Roque d’Anthéron, parc du Château de Florans, lundi 12 août 2013
 
Daniel Barenboïm et le West-Eastern Divan Orchestra. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

Grande première hier soir pour le Festival de La Roque d’Anthéron qui a reçu pour la première depuis sa création Daniel Barenboïm. Contrairement à ce que l’on pouvait attendre d’un festival de piano, ce n’est pas le pianiste qui est venu mais le chef d’orchestre engagé dans son temps, autant comme pédagogue que par conviction humaniste et comme militant pacifiste. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que circule depuis trois ans une pétition sur les réseaux sociaux pour la « nobélisation » du musicien argentino-israélo-espagnolo-palestinien.
 
Daniel Barenboïm. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
La venue de Daniel Barenboïm à la tête de la formation symphonique réunissant des jeunes musiciens israéliens, palestiniens et originaires de tout le Moyen-Orient - il est quasi impossible de distinguer de visu au sein de l’orchestre les musiciens israéliens des musiciens palestiniens - qu’il a fondée en 1999 avec son ami Edward Saïd, intellectuel palestino-américain aujourd’hui disparu, a attiré les foules des grands jours, hier soir, dans l’enceinte du parc du château de Florans, malgré l’exigence d’un programme que le patron de l’Opéra d’Etat de Berlin, de l’Orchestre de la Staatskapelle de Berlin et de celui de la Scala de Milan, a comme de coutume savamment élaboré en tissant les liens entre les compositeurs et les œuvres. Une foule au sein de laquelle on a pu distinguer la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, qui a fait le déplacement depuis sa résidence de vacances alors qu’on a rarement l’occasion de la croiser dans une salle de concert de musique classique et moins encore dans les hommages rendus aux grands musiciens disparus, le directeur de la Salle Pleyel, de la Cité de la musique et de la Philharmonie de Paris Laurent Bayle, et la directrice fondatrice de l’Ensemble Accentus Laurence Equilbey.
 
Daniel Barenboïm et le West-Eastern Divan Orchestra. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Pour la tournée 2013 de sa formation plus ou moins renouvelée chaque saison, Barenboïm a choisi pour axe Richard Wagner, dont est célébré cette année le deux-centième anniversaire de la naissance. L’on sait combien le chef d’orchestre pianiste s’escrime depuis plusieurs années à imposer en Israël la musique de son cher Wagner, compositeur où il excelle, à l’instar de l’œuvre d’Anton Bruckner. Au risque de se voir menacé de mort et de batailles rangées, d’injures et de jets de tomates pendant les concerts dans lesquels il programme des pages du maître de Bayreuth. Ce dont Barenboïm n’a cure, enfonçant le clou et persistant à diriger quoiqu’il advienne cette musique qu’il vénère sur la terre de ses ancêtres (voir l’article qu’il a publié en anglais, http://www.nybooks.com/articles/archives/2013/jun/20/wagner-and-jews/?pagination=false, et qu’il conclut ainsi : « Ce comportement est indigne d’auditeurs juifs. Ils devraient plutôt être influencés par de grands penseurs juifs comme Spinoza, Maïmonide et Martin Buber que par les dogmes bancals »).
 
Daniel Barenboïm. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
C’est donc avec Wagner que Daniel Barenboïm a ouvert le concert, comme il le fera pour conclure. Il est allé jusqu’à choisir le prélude de l’ultime partition achevée de Wagner, le « festival scénique sacré » Parsifal, ouvrage à la symbolique néo-chrétienne qui constitue le sommet de la création wagnérienne, unique œuvre conçue pour le Festspielhaus de Bayreuth. Ainsi, Barenboïm a-t-il réuni les trois confessions monothéistes en une même communion autour d’une quatrième, celle vouée au culte de Wagner. La beauté des cordes, la clarté des cuivres, le moelleux des bois, l’humanité à fleur de peau qui ont émané de l’orchestre ont suscité la plus vive émotion, au point de faire oublier les légers décalages (ce concert se situait il est vrai en début de tournée qui s’achèvera à Berlin début septembre) qui ont pu poindre incidemment au détour de phrases aux respirations il est vrai infinies. A la fin de l’exécution de cette page grandiose, je n’ai pour ma part pu contenir les larmes qui me submergeaient imperceptiblement…
 
Karim Saïd. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Barenboïm est, avec ses amis Claudio Abbado et Pierre Boulez, l’un des rares chefs de renom à pouvoir et oser imposer des chefs-d’œuvre difficiles, à la fois pour les interprètes et pour les auditeurs, des œuvres qui font encore fuir trop de mélomanes. Quantité de fidèles de La Roque d’Anthéron se sont pour la première fois mesurés à une partition d’Alban Berg, sans doute la page la plus complexe et ésotérique du plus lyrique des élèves d’Arnold Schönberg, qui, avec son maître et son condisciple Anton Webern, forme la trinité de la Seconde Ecole de Vienne. Quoiqu’écrit en 1923-1925, le Kammerkonzert pour violon, piano et treize instruments à vent, puisque c’est de lui qu’il s’agit, reste d’une modernité et d’une inventivité extrême qui le rendent encore difficilement assimilable par les oreilles peu aguerries à l’inouï. Beaucoup, hier soir, le découvraient, et ont avoué leur saisissement, tout en se félicitant de l’avoir écouté jusqu’à bout et en remerciant Barenboïm de l’avoir inscrit à son programme, car ainsi ont-ils pu « découvrir une œuvre extraordinaire à réécouter au disque »… Il s’est néanmoins trouvé des râleurs, qui ont exprimé assez fort pour que leurs voisins les entendent combien ils se sont ennuyés « comme des rats morts », et maugréant des commentaires hors sujet. Que de chemin à parcourir encore, quand on sait que le Kammerkonzert a été conçu voilà exactement quatre-vingt-dix ans…
 
Michael Barenboïm. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Parmi les deux solistes, placé à l’avant-scène, Michael Barenboïm, fils de Daniel Barenboïm également premier violon du West-Eastern Divan Orchestra, qui a fait un sans-faute, si ce n’était un archet un peu lourd à la corde ce qui a fait sonner la partie violon un peu « gras », mais dont les couleurs se sont superbement fondues à celles du piano avec qui le violon concerte dans le seul Rondo final. Un piano excellemment tenu par le jeune jordanien Karim Saïd (qui jouait sur un Steingraeber & Söhne fabriqué à Bayreuth), également membre permanent du Divan Orchestra et qui se produit sur les plus grandes scènes du monde ainsi qu’au festival Piano aux Jacobins à Toulouse. Derrière lui, l’ensemble de treize instrumentistes à vent a exalté des sonorités de braise, donnant aux solistes une réplique idoine et un soutien particulièrement coloré, fondant ses timbres à ceux du violon et du piano et leur donnant un relief remarquablement approprié.

La seconde partie du concert était consacrée à la Symphonie n° 7 en la majeur op. 92 de Beethoven, sans doute la partition d’orchestre la plus accomplie du maître de Bonn et que Richard Wagner qualifiait d’« apothéose de la danse ». Et c’est précisément le tour que Daniel Barenboïm a donné à son interprétation. Le chef a en effet proposé une lecture virevoltante, portant l’œuvre à l’état de lave en fusion, enchaînant les mouvements sans pause, tout en incitant son orchestre à respirer en lui laissant souvent la bride sur le cou pour mieux l’encourager au chant, allant jusqu’à toucher souvent à l’extase, particulièrement la flûte et le hautbois solo, ce dernier d’une souveraine beauté. Une Septième conquérante, d’une fraîcheur et  d’un élan suprême qui a saisi le parc de Florans entier d’où pas un son autre qu’instrumental n’a été émis trente minutes durant.

Hors programme mais néanmoins prévu, Daniel Barenboïm, rictus aux lèvres mais le visage contracté et la stature altière, a conclu le concert sur un bis consacré à une page symphonique de l’enchanteur de Bayreuth, le Prélude du IIIe acte des « Maîtres Chanteurs de Nuremberg » si somptueusement joué par le Divan que l’on n’a pu que ressentir de la frustration tant on eut aimé partir pour les deux heures d’écoute de l’acte final de cette œuvre grandiose… Il a pourtant fallu mettre un terme à cette soirée que chacun espérait retenir à l’infini…

Bruno Serrou

lundi 12 août 2013

Iddo Bar-Shaï, Hannes Minnaar et Joseph Moog ont captivé le Festival de La Roque d’Anthéron

XXXIIIe Festival de La Roque d’Anthéron, Abbaye de Silvacane et parc du Château de Florans, dimanche 11 août 2013
 
                      Iddo Bar-Shaï. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Gremiot

C’est avec grand plaisir que je retrouvais hier dans le cloître de l’abbaye de Silvacane l’enchanteur Iddo Bar-Shaï dans un programme monographique consacré à François Couperin. Joué sur un Steinway puissant et coloré au médium charnu et lumineux, le pianiste israélien a présenté une sélection de seize des quatre livres de Pièces pour clavecin du compositeur de Saint-Gervais qu’il considère à juste titre comme l’un des musiciens majeurs de l’histoire de la musique. « Couperin est un vrai musicien-poète, m’a-t-il confié. Son œuvre est d’une force évocatrice incroyable, et lorsque je la lis, l’écoute et la joue je vois une infinité d’atmosphères, de paysages et de couleurs qui sont le reflet de l’humanité entière. »
Iddo Bar-Shaï. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Gremiot
Comme toujours avec Bar-Shaï, c’est en véritable conteur que le pianiste a construit son programme, partant de la pièce la plus sombre, extraite du quatrième ordre, qu’il a ouvert son récital, pour « inciter l’auditeur à l’introspection ». Et il y réussit à la perfection, une écoute quasi-religieuse s’instaurant sur le champ pas même distraite lorsque, poussé par la chaleur étouffante, il décida de se défaire de sa veste pour jouer en bras de chemise. Associant et alternant tonalités, climats, couleurs, tempi dans un désordre logique les ordres et les pièces d’où il les a extraites, le musicien israélien a fait de chacune des pages à la fois une œuvre à part entière et un chapitre d’un livre de poésie merveilleusement évocateur, suscitant un cahier d’images toutes plus expressives les unes que les autres, de Les Ombres errantes et La Mistérieuse extraites du 25e Ordre à La Couperin et Le Tic-Toc-Choc, ou Les Maillotins tirées des 21e et 18e Ordres, en passant par Les Moissonneurs et Les Langueurs Tendres (6e Ordre), Les Tambourins (20e Ordre), Les Barricades Mistérieuses (6e Ordre), La Logivière (5e Ordre), le délicieux Le Dodo, ou l’Amour au Berceau (15e Ordre), Les Rozeaux et L’Ame-en-peine (13e Ordre), Sœur Monique (18e Ordre), Les Fauvétes Plaintives (14e Ordre) et Le Turbulent (18e Ordre). En bis, un merveilleux Le Rossignol en Amour (14e Ordre) complétait ce délicieux voyage à travers les paysages de France du tournant des XVIIe et XVIIIe siècles suivi, après un semblant d’hésitation, par le finale d’une sonate de Joseph Haydn, autre compositeur fétiche de Bar-Shaï.
Hannes Minnaar. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Leslie Verdet
Ceux qui enchaînaient ce beau récital avec le concert avec orchestre qui le suivaient ont dû se précipiter vers leurs voitures pour retrouver à temps leurs sièges dans les gradins du parc du Château de Florans. Les attendaient en effet deux jeunes pianistes lauréats de concours les plus réputés venus respectivement de Hollande et d’Allemagne, Hannes Minnaar et Joseph Moog, tous deux âgés d’à peine plus de 25 ans. Accompagnés par un Sinfonia Varsovia plutôt pesant, comme l’a montré sans attendre la Symphonie « Classique » de Serge Prokofiev sans fluidité ni grâce, fermement tenu par Fayçal Karoui, Minnaar a interprété un onirique Concerto n° 5 pour piano et orchestre en fa majeur « Egyptien » op. 103 de Camille Saint-Saëns, tandis que Moog a joué de ses doigts d’airain les deux concertos de Liszt, donnant du premier une lecture virtuose mais distancée, et du second une interprétation d’une parfaite homogénéité, le rattachant à la belle série des poèmes symphoniques dont Liszt est l’inventeur, donnant unité, densité, variété et inventivité à cette œuvre qui, sous ses doigts, s’est avérée précurseur du Concerto en ré majeur pour la main gauche de Maurice Ravel.  
Joseph Moog. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Gremiot
A noter que la sobriété et la contenance naturelle du jeu des deux pianistes, dont la concentration extrême a permis à la musique de s’exprimer à plein. Si Minnaar s’est abstenu de tout bis, fait rare à La Roque d’Anthéron pour être noté, Moog a offert au public la deuxième des trois Images oubliées (Souvenir du Louvre) de Claude Debussy d’une ensorcelante retenue. Dommage que le public ait été si peu nombreux à ce second concert, après s'être bousculé au premier...
Bruno Serrou

dimanche 11 août 2013

Olivier Cavé et les sœurs Katia et Marielle Labèque, grandeur et décadence du pianiste

XXXIIIe Festival de La Roque d’Anthéron, Abbaye de Silvacane et parc du Château de Florans, samedi  10 août 2013

Olivier Cavé. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Il est des jours où le hasard amalgame félicité et désillusion. Ce fut le cas samedi avec les deux concerts proposés par le Festival de La Roque d’Anthéron à trois heures de distance en deux lieux différents. Commençons par le meilleur… à l’instar de la chronologie de la soirée.
 
A l’orée d’une carrière qui s’annonce prometteuse, le jeune pianiste suisse Olivier Cavé a présenté un programme remarquablement pensé autour de concertos pour clavier de Jean-Sébastien Bach inspirés du modèle vénitien, plus particulièrement d’Antonio Vivaldi.

Les promesses d’Olivier Cavé dans des Bach souverains

Né à Martigny (Valais) en 1977, Olivier Cavé a commencé le piano à l’âge de six ans au conservatoire de Sion, avant d’intégrer celui de Lausanne puis de celui de Genève. Mais c’est la rencontre avec la pianiste napolitaine Maria Tipo dont il est devenu l’élève tout en étudiant avec Aldo Ciccolini qui s’est avérée déterminante pour son entrée dans la carrière de pianiste et dans ses choix artistiques. C’est en effet à la musique du tournant des XVIIIe et XIXe siècles qu’il se consacre aujourd’hui, de Jean-Sébastien Bach et Domenico Scarlatti à Joseph Haydn et Muzio Clementi, mais aussi Beethoven et Schubert. Il s’intéresse également à la musique contemporaine italienne, particulièrement Luciano Berio et Salvatore Sciarrino.

Olivier Cavé. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Lorsqu’on lui demande s’il ne craint pas de jouer le répertoire baroque sur piano moderne, il assume ses choix sans hésiter. « J’aime cette musique, et je l’assume comme pianiste. Après tout, qui dit baroque dit forme, couleurs, donc l’usage d’un nuancier. Le piano est de ce fait parfaitement adapté à ce répertoire. Je travaille beaucoup avec les musiciens baroques, notamment les clavecinistes, car j’entends respecter la plénitude de cette musique. Mais c’est une erreur absolue que de chercher à imiter le clavecin au piano. Il suffit de choisir l’instrument idoine. » Et d’instruments, il avait largement de quoi choisir, à La Roque d’Anthéron. Après avoir essayé plusieurs Steinway - il possède personnellement un Bösendorfer -, il a porté son dévolu sur un instrument d’un facteur de Bayreuth, Steingraeber & Söhne, parfaitement adapté aux dimensions du cloître de l’abbaye de Silvacane où s’est tenu le récital, à l’aigu clair et brillant et au médium chaleureux mais au grave aux résonnances trop amples et brouillées, comme le démontrera la Paraphrase sur Rigoletto de Verdi de Franz Liszt que le pianiste donnera en bis, pour répondre aux rappels trop insistants du public.

Ayant de toute évidence la fibre pédagogique, suivant en cela les recommandations d’une amie psychologue qui lui conseilla d’agir ainsi pour atténuer son trac, Olivier Cavé a présenté la globalité de son programme avant de faire de même pour chacune des œuvre avant leur exécution, avec un sens du « timing » digne de l’horlogerie suisse, en disant ni trop ni pas assez. Inspiré en 1711 du Concerto pour violon en ré majeur de Vivaldi, le Concerto en fa majeur BWV 978 a atteint sous les doigts de Calvé une vivacité, un élan et une ductilité saisissants, tandis que, puisé dans un concerto pour hautbois d’Alessandro Marcello le Concerto en ré mineur BWV 974 s’est avéré d’une luminosité extrême dans les mouvements vifs tandis que l’adagio central a chanté comme si le clavier était devenu une voix humaine. Le populaire Concerto italien en fa majeur BWV 971 a été un moment de grâce qui s’est conclu sur un Presto superbe de générosité et de maîtrise. Œuvre de jeunesse (Bach avait une douzaine d’années lorsqu’il le composa) de portée autobiographique, puisque le futur Cantor de Leipzig y chantait la tristesse et les espoirs que suscitait en lui le départ de son frère aîné du domicile familial, le Capriccio sopra la lontananza del fratello dilettantissimo en si bémol majeur BWV 992 s’est conclu sur une fugue flamboyante en « imitation du cor de postillon » que Calvé a enlevée en un souffle vertigineux empli de poésie. Puisé dans les concertos pour violon de Vivaldi, le Concerto en sol majeur BWV 973 a conclu le concert sur un onirisme flamboyant. Avant la Paraphrase sur Rigoletto de Liszt qui s’est avérée superfétatoire au terme de ce programme, Olivier Cavé a proposé la courte (trois lignes) mais accomplie Sonate K 32 de Domenico Scarlatti, pièce qu’il a enregistrée dans un recueil de sonates du compositeur italien paru chez Aeon.
 
Katia et Marielle Labèque. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Katia et Marielle Labèque au Pays basque
 
La seconde partie de soirée ne s’est pas située sur les mêmes cimes, loin s’en faut. Pourtant, contrairement à la veille pour la soirée pour piano et violoncelle, les gradins du Parc du Château de Florans affichaient complet. Le public est en effet venu en nombre attiré par la présence des sœur Katia et Marielle Labèque. Ces dernières semblent être définitivement tombées dans la facilité et le trivial, et ne doivent leur succès qu’aux souvenirs qu’elles laissent dans les mémoires des mélomanes, autant grand public qu’avertis. Nous sommes loin du temps où elles se produisaient en duo ou avec les percussionnistes Jean-Pierre Drouet et Sylvio Gualda dans des programmes originaux et téméraires, et de celui où, comme en 1973, elles donnaient au Festival de musique contemporaine de Royan le Concerto de Luciano Berio et créaient quelques années plus tard son Linea, ainsi que le Concerto pour deux pianos de Philippe Boesmans…
 
Katia et Marielle Labèque et le Trio Kalakan. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot
 
Aujourd’hui, Katia et Marielle Labèque se contentent des mêmes sempiternels Préludes pour deux pianos de George Gershwin qu’elles frappent plus qu’elles jouent, Katia faisant des mimiques impossibles, se jetant sur le clavier, bondissant de son siège comme un cabri, tapant bruyamment la mesure de son talon-échasse attaché à son pied gauche, tandis que Marielle a la tête plongée dans le clavier cachée de ses longs cheveux noirs ondulés. Les Quatre Mouvements pour deux pianos de Philip Glass sont interminables et sans intérêt en regard des compositeurs contemporains qu’elles défendaient jadis. La seconde partie nous avait déjà piégés voilà deux ans au Festival de Montpellier, où les sœurs Labèque avaient invité un groupe folklorique basque à se joindre à elles pour interpréter le Boléro de Ravel, se souvenant que ce dernier était né à Ciboure dans une maison faisant face à Saint-Jean-de-Luz… Ainsi, le Trio Kalakan a joué de la percussion et chanté quatre chansons basques, dont une charmante chanson mariale, avant d’être rejoint par Katia et Marielle Labèque dans une fastidieuse interprétation du Boléro, la caisse claire installée de profil entre les deux pianistes, les deux autres percussionnistes jouant grosse caisse, établi, cloche de vache et tambours de basque les pieds équipés de bottes à clochettes. Une relecture accablante du gag que Ravel a transformé en chef-d’œuvre universel. Mais un musicien a-t-il le droit de massacrer ainsi une telle œuvre, qui saura heureusement s’en remettre après en avoir vu beaucoup d’autres, et un pareil concert a-t-il vraiment sa place dans un festival de la réputation de La Roque d’Anthéron, qui a certes ainsi attiré les foules avec ce programme mais était-ce une raison suffisante ?...

Bruno Serrou

samedi 10 août 2013

Christian Ivaldi, Philippe Muller et leurs élèves à La Roque d’Anthéron

XXXIIIe Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, Château de Florans, vendredi 9 août 2013

Marie-Josèphe Jude et Emmanuelle Bertrand. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

Une fois n’est pas coutume, voué au piano, le festival de la Roque d’Anthéron a offert hier une place de choix au plus humain des instruments à cordes, le violoncelle. Sous l’intitulé « Nuit du piano : carte blanche à l’école française », le concert en trois parties a réuni seize des anciens élèves du pianiste Christian Ivaldi et du violoncelliste Philippe Muller au Conservatoire de Paris qui constituent l’une des « Ecoles » les plus célébrées dans le monde.
 
Philippe Muller et Edgar Moreau. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, , Christophe Grémiot

Quant au programme, à de rares exceptions près, il comptait peu de représentants de l’école française de composition, et surtout pas de contemporains. Comme de coutume à La Roque, la « Nuit du piano » se découpait en trois épisodes de plus d’une heure chacun séparés d’entractes suffisamment longs pour que le public puisse se restaurer et se rafraîchir, et les musiciens se poser et s’échauffer. Ce qui a conduit public et interprètes jusqu’à près d’une heure du matin, terme d’une soirée commencée à dix-neuf heures…
 
Frank Braley et Yan Levionnois. Photo (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

Autre hiatus lorsqu’il s’agit de réunir dix-huit instrumentistes jouant du solo au quatuor, le « saucissonnage » des œuvres, ce qui n’est pas sans conséquences à l’encontre de la musique. Lorsqu’il s’agit de pièces secondaires, pas de problème, puisque cela permet souvent leur découverte à travers les passages les plus significatifs. Mais lorsque les chefs-d’œuvre sont touchés, réduits à un mouvement, voilà qui est fort contestable. Sans doute eut-il en ce cas été préférable de tenter de partager une œuvre entre plusieurs interprètes, qui un mouvement initial, qui un adagio, qui un finale d’une même partition…
 
Vincent Coq et Edgar Moreau. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

Cette « Nuit » a donc davantage constitué un assemblage de morceaux de bravoure destiné au grand public qu’une grande soirée de musique. Apparemment décontenancé par la présence de neuf violoncellistes auxquels allait s’ajouter en Guest star Anne Gastinel, le public ne s’est pas bousculé à cette soirée pourtant bien agréable à la fraîcheur d’un petit mistral. Histoire de se mettre en bouche, les deux maîtres, Philippe Muller et Christian Ivaldi, ont ouvert les feux avec une pièce pour quasi-débutants, la Romance sans paroles pour violoncelle et orchestre en ré majeur op. 9 simple et aimable mais qui a révélé un Ivaldi étonnamment détaché, comme las. Ce qu’a confirmé un autre duo pour violoncelle et piano, cette fois de Beethoven, les Variations sur « Bei Männen, welche Liebe fühlen » de « la Flûte enchantée » WoO 46, où les deux musiciens semblaient comme indifférents. Plus convaincu et convainquant, le duo constitué de Jérôme Pernoo et Jonas Vitaud dans l’admirable Sonate n° 1 pour violoncelle et piano en ré majeur de Debussy heureusement donnée dans son intégralité dans laquelle le beau chant de Pernoo a pu s’épancher voluptueusement. Après une page anecdotique pompeusement intitulée Requiem du Tchèque David Popper (1843-1913) associant Ophélie Gaillard, Yan Levionnois, Jérôme Pernoo et Jonas Vitaud, Raphaël Pidoux, chaleureux, et Emmanuel Strosser, à l’écoute de son partenaire, ont donné le seul Allegro con spirito de la pourtant remarquable Sonate pour violoncelle et piano de Zoltan Kodaly, suscitant ainsi une première frustration de la soirée. Pour conclure cette première partie, Emmanuel Strosser, excellent dans ses élans suscitant des sonorités pleines et liquides, et Christian Ivaldi, plus distancié, ont exécuté le troisième mouvement de la Faust-Symphonie, Méphistophélès, de Franz Liszt dans une version pour deux pianos de la main du compositeur.
 
Frank Braley et Henri Demarquette. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

La deuxième partie de la « Nuit » s’est ouverte sur la Sonate n° 5 pour violoncelle e piano en ré majeur op. 102/2 de Beethoven interprétée par deux musiciens à l’entente parfaite, Xavier Philips à son meilleur chantant de concert avec un excellent beethovenien, François-Frédéric Guy, autant à l’écoute de son partenaire que conduisant le dialogue avec tact et sensibilité. Déception en revanche avec de froides et roides Phatasiestücke pour violoncelle et piano op. 73 de Schumann jouées sans engagement par Ophélie Gaillard, dont la gestique exagérée et les mimiques ampoulées vont à l’encontre de son interprétation, qui vont à l’encontre de la musique, tandis que Claire-Marie Le Guay n’a pu que rester à l’extérieur de ce que faisait sa comparse. Après la « scie » qu’est Le Cygne du Carnaval des animaux de Saint-Saëns joué par le jeune Edgar Moreau, au vibrato excessif, François-Frédéric Guy se joignait à Christian Ivaldi, plus concerné que dans les pièces précédentes, pour l’Introduction et Rondo alla Burlesca pour deux pianos op. 23/1 de Britten, avant de laisser la place à Raphaël Pidoux, Xavier Philips, Henri Demarquette et Emmanuelle Bertrand dans un Quatuor pour quatre violoncelles n° 5 en ré majeur de Jean-Baptiste Bréval (1753-1823) peu inspiré, si ce n’est par le modèle du quatuor à cordes transposé au seul violoncelle.
 
Anne Gastinel et, de gauche à droite, Vincent Coq, Emmanuel Strosser, Jonas Vitaud et Marie-Josèphe Jude. Photo : (c) Festival de La Roque d'Anthéron, Christophe Grémiot

Mais la plus grande frustration s’est avérée dans la troisième partie. Cela dès le début, avec le remarquable duo constitué par Emmanuelle Bertrand et Marie-Josèphe Jude, qui ont donné de l’Allegro initial de la Sonate n° 1 pour violoncelle et piano en mi mineur op. 38 de Brahms une interprétation poétique et sensible, avant de s’interrompre prestement pour laisser place à la seconde « scie » de la soirée, la fameuse Elégie pour violoncelle et piano op. 24 de Fauré, confiée à Edgar Moreau et Vincent Coq, le premier resserrant son large vibrato mais sans le contenir vraiment, le second confortant son talent de chambriste. Edgar Moreau était rejoint par Philippe Muller dont on a pu distinguer un léger sourire, ce qui est fort rare chez ce musicien, lorsque son élève récupéra prestement la partition du maître emportée par le vent dans le Duo pour deux violoncelles en mi majeur op. 54 d’Offenbach réduit aux seuls deuxième et troisième mouvements. Frustrante encore, l’exécution limitée au premier Allegro de la Sonate pour arpeggione D. 821 de Schubert, qu’Henri Demarquette a jouée avec son engagement coutumier, mais en restant au dehors de l’œuvre, tandis que Frank Bradley lui donnait une réplique plus carnée que la sienne. Braley que l’on retrouvait au meilleur au côté de l’excellent Yan Levionnois dans la belle Sonate pour violoncelle et piano en ut majeur op. 65 que Britten composa en 1961 pour le duo qu’il constituait avec son ami Mstislav Rostropovitch. Dommage que le festival provençal, qui célébrait ainsi le centenaire de la naissance du compositeur britannique, n’ait porté son dévolu que sur les premier, quatrième et cinquième mouvements. Pour conclure, quatre piano ont été alignés en quinconce les uns à côté des autres pour Marie-Josèphe Jude, Vincent Coq, Emmanuel Strosser et Jonas Vitaud qui ont conclu de façon festive ce long concert avec le Concerto pour quatre claviers en la mineur BWV 1065 de Bach. Mais, avant cette œuvre ultime, Anne Gastinel est apparue pour jouer une trop courte page de Sonate pour violoncelle seul du Cantor.

Bruno Serrou

Mort de la cantatrice Regina Resnik

Regina Resnik (1922-2013). Photo : DR
 
La cantatrice états-unienne Regina Resnik est morte jeudi 8 août. Elle allait avoir 91 ans.

Née le 30 août 1922 dans le Bronx, d’abord soprano puis mezzo-soprano, sur la suggestion de Clemens Krauss qui venait le diriger en Sieglinde au Festival de Bayreuth, elle était également professeur de chant, metteur en scène, productrice de télévision et de radio, domaines où elle s’exprima à partir de 1971.
Photo : DR

Voix puissante et colorée, personnalité énergique, elle avait commencé très tôt sa carrière, en 1942, dès la fin de ses études au Hunter College, faisant ses débuts au New York Center Opera dans le rôle de Santuzza, puis, en décembre de la même année, en Lady Macbeth sous la direction de Fritz Busch à la New Opera Company. Dans la décennie qui suivit, elle chante Donna Elvira et Donna Anna (Don Giovanni), Leonore (Fidelio), Sieglinde (Die Walküre), Gutrune (Götterdämmerung), Chrysothémis (Elektra) Rosalinda et Eboli (Don Carlos), Aïda, Alice Ford (Falstaff), Tosca, Madame Butterfly, Musetta (la Bohème). Elle est la première Ellen Orford de Peter Grimes de Britten au Met, le tout sous la direction de chef comme Otto Klemperer, George Szell, Bruno Walter, Fritz Reiner et Erich Leinsdorf.

Invitée en 1953 au Festival de Bayreuth dans Sieglinde de Die Walküre dirigée par Clemens Krauss et mise en scène par Wieland Wagner, elle devint dans les années 1960 l’une des cantatrices dramatiques les plus cotées dans les rôles comme Amneris, Carmen, Clytemnestre, Hänsel, Mrs Quickly… Elle était parmi les artistes favorites de Metropolitan Opera de New York, où elle s’était produite plus de trois cents fois. Parallèlement, il était l’invitée de la Scala de Milan, de l’Opéra de Paris, où elle chanta une mémorable Carmen, Salzbourg, Vienne, Naples, Madrid, Lisbonne, Buenos Aires, Berlin, Bruxelles, Marseille, Stuttgart, Hambourg…

De nombreux disques témoignent de la présence de Regina Resnik, particulièrement sa Carmen dirigée par Thomas Schippers, sa Klytemnestra dans l’Elektra gravée par Georg Solti, Mrs Quickly avec Leonard Bernstein, le prince Orlovski dans la Chauve-Souris avec Herbert von Karajan, la Comtesse de la Dame de Pique avec Mstislav Rostropovitch, et sa Sieglinde de Bayreuth avec Clemens Krauss.

Elle était l'épouse du peintre sculpteur d’origine lituanienne Arbit Blatas (1908-1999), qui réalisa pour elle plusieurs scénographies.

Bruno Serrou