mercredi 12 juin 2013

Optina, chœur d’hommes du monastère Optina Poustyne a empli de ses voix cosmiques l’église Notre-Dame d’Auvers-sur-Oise

Festival d’Auvers-sur-Oise, église Notre-Dame, dimanche 9 juin 2013

Optina, choeur d'hommes du monastère Optina Poustyne en l'église Notre-Dame d'Auvers-sur-Oise. Photo : (c) Bruno Serrou

En 1980, Pascal Escande fondait le Festival d’Auvers-sur-Oise, agglomération du Vexin français sur la rive droite de l’Oise qui doit sa renommée internationale aux peintres paysagistes de l’école de Barbizon et, surtout, aux impressionnistes, Charles-François Daubigny, Paul Cézanne, Jean-Baptiste Corot, Camille Pissarro et Vincent Van Gogh, qui y ont puisé leur inspiration. Ils en ont immortalisé la plupart des sites, heureusement sauvegardés, qui font aujourd’hui le bonheur des amateurs et des touristes. Van Gogh y a peint soixante-dix de ses toiles au cours des derniers mois de sa vie. « Ici, écrivait-il à son frère Théo en mai 1890, on est loin assez de Paris pour que ce soit la vraie campagne, mais combien néanmoins changé depuis Daubigny. Mais non pas changé d’une façon déplaisante, il y a beaucoup de villas et habitations diverses, modernes et bourgeoises, très souriantes, ensoleillées, et fleuries. Cela dans une campagne presque grasse, juste à ce moment-ci du développement d’une société nouvelle dans la vieille, n’a rien de désagréable ; il y a beaucoup de bien-être dans l’air. Un calme à la Puvis de Chavannes j'y vois ou y crois voir, pas d’usines, mais de la belle verdure en abondance et en bon ordre. »

Eglise Notre-Dame d'Auvers-sur-Oise. Photo : (c) Bruno Serrou

Edifiée au XIIe siècle, rendue célèbre dans le monde entier pour avoir été l’un des grands sujets de Van Gogh, qui l’a peinte à plusieurs reprises, la vieille église trapue de style gothique plantée sur la partie culminante du village, est le haut lieu du festival, qui y organise l’essentiel de ses concerts, qu’ils soient sacrés ou profanes, de musique vocale ou instrumentale.

Choeur de l'église Notre-Dame d'Auvers-sur-Oise. Photo : (c) Bruno Serrou

Dimanche, ce sont les voix d’un ensemble vocal russe qui ont résonné sous les voûtes de Notre-Dame, dont l’acoustique est à la fois chaleureuse et limpide. Venu de Saint-Pétersbourg, le Chœur d’hommes du monastère Optina Poustyne est constitué pour l’essentiel de membres de la troupe du Théâtre Mariinsky. Le monastère dont il tire son nom est un haut lieu de la spiritualité orthodoxe, connu non seulement pour ses sages (starets) mais aussi pour son rôle dans la culture russe du XIXe siècle. A l'époque du philosophe Nikolaï Badiaev, du poète Vladimir Soloviev et de l’écrivain Fiodor Dostoïevski, les pèlerins se massaient autour de l’ermitage, le saint-des-saints du monastère. C’est là que la famille Karamazov, dans le roman du célèbre écrivain russe, vient consulter le starets Zosime, vieux moine qui lit dans les âmes. Après la révolution, ce monastère est transformé en ferme, puis, successivement en maison de repos, en hôpital militaire, en camp de prisonniers, enfin en lycée agricole. Comme pratiquement tous les monastères russes, Optina avait été fermé en janvier 1918, et ses moines chassés. Aujourd’hui, quatorze ans après sa réouverture en 1989, cent-dix frères y vivent contre près de trois cents en 1917. 

Monastère Optina Poustyne. Photo : DR

Fondé en 1996, le Chœur d’hommes Optina s’est donné pour mission de ressusciter le chant choral monastique de l’Eglise russe, tout en explorant la musique sacrée des autres Eglises chrétiennes. Chantant exclusivement a capella, l’ensemble est dirigé par Alexandre Semenov, qui chante au milieu du groupe, entouré de deux contre-ténors, deux ténors à sa droite, de deux barytons et de deux basses à sa gauche. Les neuf hommes ont ainsi présenté dans une église comble un programme de dix-neuf chants liturgiques, en majorité, et profanes en seconde partie, traditionnels et savant, d’auteurs anonymes ou identifiés. 

Le concert s’est ouvert sur un Hymne des chérubins et un chant de vieille tradition bulgare, Toi qui es habillé de lumière, qui ont précédé un chant liturgique de Kiev, Il est digne en vérité, hymne impérieux en bourdon de basse. Chant demestvenny (1) du XVIIe siècle, Heureux l’homme qui ne suit pas le conseil des impies / Psaume I avec baryton solo - brillant Boris Petrov, qui excellera également dans Conseil éternel de Pavel Tchesnokov (1877-1944) - est une pièce jubilatoire où solistes et tuttistes jouent d’ornementations fleuries. Il est digne de vérité vient de l’Eglise de Kiev sur un manuscrit du XVIIIe siècle du monastère Saint-Cyrille de Belozersk. Sa mélodie est douce et lumineuse. Harmonisé par Popov Platonov (1876-1942), le superbe chant bulgare La joie des affligés permet aux voix de se détacher et de rebondir les unes sur les autres, sollicitant autant l’aigu que le grave des registres de chacun des protagonistes. Tout en vagues tendres et en rythmes joyeux, Le Seigneur des forces célestes, chant znamenny (2), a précédé Venez, adorons Dieu le Verbe, page de Gueorgui Sviridov (1915-1998) au large ambitus vocal tout en délicatesse et en ardeur contenue. Autre pièce de Pavel Tchesnokov, Mon Seigneur, sauve Ton peuple, a permis de goûter la voix d’un velours, d’une profondeur abyssale et d’une plénitude vertigineuse de Vladimir Miller, « Artiste émérite de Russie » réputé doté de l’une des voix les plus profondes au monde. Un second Hymne des chérubins, cette fois harmonisé par Vassili Kalinnikov (1870-1927), plein d’entrain et de bonhommie, a préludé à une seconde pièce de Sviridov, Saint Amour, occasion d’entendre une première intervention du contre-ténor Alexandre Gorbatenko, à qui les trois ténors ont répondu en écho avant que leurs comparses les rejoignent pour conclure ce chant remarquablement harmonisé. 

Auvers-sur-Oise, église Notre-Dame. Photo : (c) Bruno Serrou

A l’instar du jubilatoire et profane arrangement pour huit voix du Vol du bourdon de Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) qu’a transcrit Alexandre Semenov. Confié au ténor Evgueni Mikheev soutenu par un léger tissu du tutti, Je prends la route seul sur un texte de Mikhaïl Lermontov (1814-1841), a conduit au touchant chant populaire russe En sortant sur le grand large arrangé par Alexandre Semenov, qui a permis de retrouver l’impressionnant Vladimir Miller, avant que le groupe en son entier le rejoigne pour enlever gaiement le réjouissant Dans une forêt noire qu’il a soutenu d’espiègles boum-boum-boum. Le concert s’est conclu sur un dernier chant populaire russe, Une clochette sonne monotone, conduit par le contre-ténor Alexandre Gorbatenko dont la voix trahit une sensibilité et une spiritualité prégnante.

A noter que le Festival d'Auvers-sur-Oise se poursuit jusqu'au 5 juillet (www.festival-auvers.com)

Bruno Serrou

1) Chant appartenant principalement au répertoire des offices solennels des jours de fête religieuse voués au culte marial marqués par sa complexité rythmique et de sa forme mélodique libre. Les hymnes du chant demestvenny n’ont pas suivi le système de huit tons qu’ont utilisé un certain nombre de compositeurs de la fin du XIXe siècle, comme Nikolaï Kompaneisky (1848-1910), qui ont appliqué le terme demestvenny à des œuvres destinées au concert.


2) De « znamia » (neumes), il s’agit d’un chant traditionnel de l’Eglise orthodoxe russe, dont il constitua la totalité du répertoire musical entre les xiie et xviie siècles.

mardi 11 juin 2013

Novembre en juin à Paris, un temps pour le War Requiem de Britten et la Messa da Requiem de Verdi. Deux soirées exceptionnelles du Théâtre des Champs-Elysées et de l’Opéra-Bastille

Paris, Théâtre des Champs-Elysées et Opéra de Paris-Bastille, samedi 8 juin et lundi 10 juin 2013

La cathédrale Saint-Michel de Coventry où a été créé le War Requiem de Benjamin Britten en 1962. Photo : DR

Impressionnant voire terrifiant, grandiose mais aussi humain et empli d’espérance, le rituel latin de la messe des morts inspire depuis le moyen-âge les compositeurs de toutes les confessions. Parmi eux, deux grands musiciens dont on célèbre cette année bicentenaire et centenaire de la naissance, le premier italien, Giuseppe Verdi (1813-1901), le second britannique, Benjamin Britten (1913-1976). La partition du cadet est souvent comparée à celle de l’aîné, mais les similitudes, évidentes quoique superficielles, ne font que souligner leurs profondes disparités de style et de langage, même lorsque l’atmosphère et les motifs permettent d’établir des parallèles, comme dans la séquence du Dies irae.

Néanmoins, bien que tous deux imprégnés d’un puissant parfum profane, l’objet de ces ouvrages, nés de l’imagination de compositeurs à la verve lyrique particulièrement développée, diffère fondamentalement. Le premier, rend hommage dans sa Messa da Requiem à un ami, le poète Alessandro Manzoni (1785-1873), à travers une messe des morts plus dramatique que liturgique ; le second, pacifiste convaincu, érige dans son War Requiem op. 66 un mémorial pour la paix en évoquant les horreurs de la guerre, et mêlant le texte latin de la Missa pro Defunctis et des poèmes de Wilfred Owen (1893-1918), mort une semaine avant l’armistice du 11 novembre 1918, dont Britten reprend sur la page-titre de sa partition :

« Mon sujet est la Guerre, et la pitié engendrée par la Guerre. / La poésie est dans la pitié… / La seule chose qu’un poète puisse faire aujourd’hui, c’est mettre en garde. »

Andris Nelsons. Photo : DR

Benjamin Britten, War Requiem op. 66

Ainsi apparaît-il clairement que pour Britten, l’art se doit d’être utile, et ne pas se limiter à des finalités d’ordre exclusivement esthétique. Ce qui explique pourquoi sa musique semble s’adresser au plus grand nombre, ce qui lui a valu l’ire de nombre de ses contemporains, alors même qu’elle est fondamentalement originale, caractéristique d’un homme empli de doutes, autant sur les plans personnels, philosophiques, politiques de pacifiste objecteur de conscience, et comme créateur. Dans le War Requiem, le compositeur attire l’attention de son auditoire sur l’incompatibilité entre les passions humaines et les rites religieux officiels, ce qui pourrait contribuer à l’anéantissement des êtres les plus faibles. Ainsi, le War Requiem n’est pas une simple commémoration des victimes de la guerre, mais aussi l’expression de l’intime conviction de son auteur que la guerre, tout en suscitant la répulsion, peut engendrer des sentiments fort éloignés de ceux que peuvent créer les rites consacrés et trop souvent répétés de la pratique religieuse.

Benjamin Britten (1913-1976). Photo : DR

Il ne s’agit pas néanmoins pour Britten de s’en prendre ici de façon plus ou moins déclarée à l’Eglise en l’accusant d’accepter l’existence et l’utilisation de forces armées, mais d’exprimer la délicate symbiose entre les sentiments de ceux à qui l’on a demandé de sacrifier leur vie et de ceux qui choisissent de les pleurer par le biais d’une célébration religieuse. Ainsi, cette œuvre est-elle clairement avant tout une réparation pour les morts plutôt qu’une consolation pour les vivants.  

Alors qu’il composait son War Requiem en vue des festivités organisées autour de l’inauguration de la nouvelle cathédrale Saint-Michel de Coventry le 25 mai 1962 - l’ancienne avait été détruite le 14 novembre 1940 par la Luftwaffe -, où la partition sera créée cinq jours plus tard, Britten a en tête les menaces que fait peser la Guerre froide sur le monde (l’affaire de la baie des Cochons se déroule durant la genèse de l’œuvre, le 17 avril 1961). En composant son requiem, Britten a visé à l’universalité et aux contrastes. Les plus fondamentaux de ces derniers sont, d’une part les chanteurs solistes à qui le compositeur pensait en l’écrivant, trois représentants de pays belligérants, l'un Britannique, son compagnon, le ténor Peter Pears, l'autre Allemand, le baryton le plus célèbre de l’époque, Dietrich Fischer-Dieskau, le troisième Russe, la soprano Galina Vichnevskaïa, épouse de son ami violoncelliste et partenaire de musique de chambre Mstislav Rostropovitch que les autorités soviétiques empêcheront de participer à la création de l’œuvre en ne lui délivrant pas le visa nécessaire. D’autre part, Britten utilise deux langues, le latin et l’anglais, deux types de textes, liturgique et poétique, deux groupes d’exécutants. Le texte latin est chanté par la soprano solo, le chœur mixte et le chœur d’enfants accompagnés par le grand orchestre et l’orgue, tandis que les poèmes d’Owen sont confiés au ténor et au baryton solos soutenus par un orchestre de douze musiciens. 

Wilfred Owen (1893-1918). Photo : DR

Le tout est remarquablement unifié par une mise en relation éblouissante des divers composants de l’œuvre, dont les processus musicaux se reflètent les uns dans les autres et portent la tension et l’ambiguïté sonore à un très haut degré d’exigence et de perception, cette dernière sollicitée d’entrée par la sonnerie de cloches en intervalle de triton exposé à l’orchestre et au chœur et qui submerge l’œuvre  entière, instaurant un sentiment d’instabilité. Cette impression submerge l’auditeur plus particulièrement dans les interventions chorales qui concluent le Requiem aeternam, le Dies irae, le Libera me, et l’Agnus Dei. L’un des moments les plus marquants de l’inspiration de Britten est l’effet singulier qu’il obtient en utilisant le chœur pour accompagner le chant de la soprano, formant ainsi un contraste extraordinairement poignant avec les textes d’Owen confiés au ténor et au baryton, en particulier la juxtaposition du Lacrimosa de la soprano avec le Move him to the sun du ténor qui crée une impression ineffable de deux déploration, l’une intemporelle, l’autre immanente. Mais le moment le plus intensément bouleversant, est le Libera me final où il davantage question pour Britten non pas de libération de l’âme de la mort éternelle mais de l’humanité de la pérennité de la guerre et de la haine. Britten a choisi le poème Strange meeting dans lequel Owen imagine la rencontre d’un soldat rescapé avec le fantôme d’un autre soldat avec qui il fraternise. Le mort se relève et lui révèle, sans haine, « Mon ami, je suis l’ennemi que tu as tué ». Les voix du ténor et du baryton se rejoignent dès lors dans cette phase ultime qui porte l’émotion à son summum en chantant « Let us sleep now » dans une atmosphère d’une douceur éthérée, tandis que l’orgue, les voix d’enfants invisibles, le chœur mixte, la soprano et l’orchestre enveloppent leur dernière phrase dans un climat apaisé, mais un glas résonne dans le lointain qui suspend l’œuvre dans un noir pessimisme.

Photo : DR

Donné dans le cadre de son propre centenaire, le Théâtre des Champs-Elysées a confié samedi dernier le War Requiem de Britten à l’une des grandes phalanges britanniques, le City of Birmingham Symphony Orchestra (CBSO) dirigé par son directeur musical, Andris Nelsons, et son chœur qui, à l’instar de celui de l’Orchestre de Paris, est constitué d’amateurs. Compte tenu de sa relative exiguïté, ce théâtre à l’italienne n’ayant rien de l’architecture d’une cathédrale, la répartition des effectifs dans l’espace n’avait pas bien sûr l’amplitude requise. Pour s’approcher le plus possible de la perspective idoine, le chœur d’enfants et l’orgue étaient placés en fond de corbeille, au premier étage du théâtre, le ténor et le baryton à droite du chef, devant l’orchestre de chambre, dont les cordes solistes entouraient le chef et étaient placés devant les premiers pupitres de leurs instruments respectifs du grand orchestre, la soprano était au milieu des premiers et seconds violons, et le grand chœur en fond de scène.

Le City of Birmingham Symphony Orchestra et son Choeur dirigés par Andris Nelsons. Photo : (c) CBSO, DR

Tout fraichement nommé directeur musical du Boston Symphony Orchestra, Andris Nelsons, actuel directeur musical du CBSO où il a succédé à Simon Rattle en 2008, a donné avec sa formation une interprétation d’une grandeur et d’une humanité exceptionnelle. Malgré l’étroitesse des volumes du lieu, le jeune chef letton a su trouver le parfait équilibre des masses, clairement définies dans l’espace, tirant un merveilleux parti de l’acoustique du théâtre qui s’est avérée d’une chaleur et d’une présence peu ordinaire. Le trio de soliste était d’une homogénéité et d’un engagement tels que l’émotion a tétanisé la salle quatre-vingt minutes durant. La voix lumineuse et brûlante d’Erin Wall a donné à chacune de ses interventions un côté surnaturel, le ténor Mark Padmore a bouleversé du début à la fin, vivant littéralement les poèmes d’Owen, tel un Evangéliste, et le baryton Hanno Müller-Brachmann lui donnant une réplique idoine. Les deux voix mêlées dans le finale resteront gravées dans la mémoire du public qui a eu la chance d’assister à ce concert. Ainsi que le Chœur du CBSO, d’une beauté stupéfiante, qui confirme combien les formations chorales amateurs anglaises sont parmi les meilleures au monde, et n’ont strictement rien à envier aux professionnelles. Fort bien préparée par Sofi Jeanin, la Maîtrise de Radio France a largement participé à la réussite de ce concert - dommage qu’il n’y ait pas davantage de voix de garçon, qui auraient amplifié par leur fragilité, le surnaturel des interventions des voix d’enfants. Bref un moment de grâce pure.

L'église San Marco de Milan où la Messa da Requiem de Verdi a été créée en 1874. Photo : DR

Giuseppe Verdi, Messa da Requiem

La Messa da Requiem de Giuseppe Verdi est beaucoup plus souvent donnée que le War Requiem de Benjamin Britten. Elle n’en est pas moins admirable, et chaque exécution constitue un événement en soi. Son attrait ne se dément pas, au point que l’Opéra de Paris a doublé le concert, pourtant donné dans l’enceinte de l’Opéra-Bastille, tandis que cette même semaine, l’Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti la programme à son tour. Il faut dire que cette partition tient davantage de l’opéra que de la spiritualité, « un mélodrame en habit d’ecclésiastique », selon le chef d’orchestre allemand Hans von Bülow, ennemi juré de Verdi. Il est vrai que Verdi entretenait avec l’Eglise catholique et la foi des relations conflictuelles. Mais il n’était pas le premier, puisque Berlioz, entre autres, l’a devancé dans la dramatisation, particulièrement dans la séquence du Dies irae, à l’instar de Mozart dans son Requiem.

Philippe Jordan. Photo : Opéra de Paris, DR

Composée sous le choc de la mort de l’écrivain Alessandro Manzoni le 22 mai 1873, la messe de requiem reprend le Libera me que Verdi avait conçu dès 1869 pour la mort de Gioacchino Rossini et qu’il intègre comme finale de sa partition définitive. L’œuvre est créée dans son intégralité en l’église San Marco de Milan le jour du premier anniversaire de la mort du dédicataire, sous la direction de Verdi, qui la dirige de nouveau trois jours plus tard sur la scène de la Scala de Milan. Le retentissement de la Messa da Requiem est tel qu’elle est donnée à Paris et l’Opéra-Comique dès le mois de juin 1874. A l’exception des mesures initiales de l’Introït et du terrifiant Dies irae, il ne se trouve aucune redite entre les mouvements, mais une communauté thématique et d’atmosphère, tandis que l’écriture chorale tend souvent à l’archaïsme.  L’œuvre est pourtant d’une grande unité spirituelle et structurelle, mais les contrastes de nuances sont souvent violents, les élans dramatiques conditionnés par le texte de la liturgie latine des morts. La nature lyrique de Verdi est confiée aux quatre voix solistes. La partie la plus développée de l’œuvre est la séquence du Dies irae qui ne compte pas moins de six sections imbriquées les unes dans les autres, Dies irae, Tuba mirum, Mors stupedit, Liber scriptus, Quid sum miser, Rex tremendae majestatis, Recordare, Ingenisco, Confutatis et Lacrymosa, l’ensemble évoquant la solitude de l’homme face à la mort et sa pensée qui fluctue entre l’espérance et l’effroi, la supplication et la résignation. Quant au Libera me de 1869 qui conclut le Requiem, dont il est une sorte de synthèse, il se présente tel une cantate dans laquelle la soprano a la place centrale, concluant sur un murmure de prière dédiée aux morts exprimée sous forme de récitatif.

Giuseppe Verdi (1813-1901). Photo : DR

L’Orchestre de l’Opéra de Paris a brillé dans cette œuvre au lyrisme exacerbé, se montrant sûr et d’une grande cohésion - dommage que l’une des trompettes supplémentaires du Dies irae ait failli -, ainsi que le Chœur de l’Opéra, dirigé avec flamme par Philippe Jordan. Ce dernier a donné une vision globale de la partition fougueuse et ardente, d'un onirisme chatoyant dans les passages les plus lyriques, ce qui incite à regretter des baisses de tension et de lyrisme au milieu de l’œuvre (Offertorio et Sanctus). Violeta Urmana et surtout Kristin Lewis, dont le Libera me a saisi l’auditoire à l’instar d’une Leontyne Price, Piotr Beczala, à la voix claire, et Ildar Abdrazakov, basse bien chantante, ont amplement participé à la réussite de la soirée. La nouvelle coque enveloppant désormais le plateau de Bastille pour les concerts inaugurée le mois dernier donne davantage de présence et de précision à l'Orchestre et aux Choeurs de l'Opéra qui n'ont jamais aussi bien sonné en ce lieu où jusqu'à présent tout apparaissait lointain et enserré dans un brouillard. 

Alessandro Manzoni (1785-1873). Photo : DR

Un mot sur le public, pour finir, qui s’avère toujours plus mufle à l’égard des œuvres et des interprètes. Tandis que les chefs essaient de rester sur la grandeur et le recueillement des œuvres qu’ils viennent de diriger, cherchant à retenir le temps pour les laisser résonner dans les oreilles et pénétrer le cœur des musiciens et du public, une partie de ce dernier interrompt la magie à loisir, qui pressé d’en finir et d’aller dîner en ville, qui pour montrer à ses voisins que lui « au moins, il connaît », et se lèvent sans attendre pour une « ovation debout » alors même que le chef lui tourne encore le dos, comme s’il s’agissait d’un match de football ou de tennis (il se peut d’ailleurs que certains sortaient tout juste de deux semaines de Roland Garros)… Mais à côté de cela, il convient aussi de se féliciter de l’ouverture au grand public qu’offre le vaisseau Bastille, qui peut accueillir un auditoire peu aguerri à qui il est offert le pouvoir de s’enchanter, comme l’atteste ce qui a été entendu hier à l’issue du Requiem de Verdi : « C’est magnifique, n’est-ce pas.  J’en ai le souffle coupé ! J’avais écouté cette œuvre deux ou trois fois au disque, mais c’est la première fois que je l’entends en concert. Ça n’a rien à voir. J’y reviendrai ! »

Bruno Serrou




lundi 10 juin 2013

L'Opéra national de Lorraine et l'Orchestre Symphonique et lyrique de Nancy recrutent leur directeur musical

Photo : DR

L'Opéra national de Lorraine, l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy et leur directeur, Laurent Spielman, recrutent leur nouveau Directeur musical. Le poste est à pourvoir à compter du lundi 1er septembre 2014, ou à convenir.

La date limite de dépôt des candidatures est fixée au vendredi 20 septembre 2013

La sélection des candidatures se fera sur dossier.

Pour ce faire, les candidats doivent envoyer curriculum vitae et lettre de motivation à :

M. le Directeur de
l'Opéra national de Lorraine
1, rue Sainte Catherine
54 000 NANCY



The Opéra national de Lorraine, direction Laurent Spielmann, recruits a musical director

Position vacant from the 1st September 2014 (negotiable)

Application deadline: 20 September 2013 (Selection of applications on file). Send curriculum vitae and letter of application to :
Mr. Director of the
Opéra national de Lorraine
1, rue Sainte Catherine
54000 Nancy (France)

samedi 8 juin 2013

Deux créations pour orchestre, de Cella et Schœller, à l’aune de deux grands référents, Dutilleux et Lutoslawski

Paris, Salle Pleyel, vendredi 7 juin 2013

Jukka-Pekka Saraste. Photo : DR

Toujours plus esquivé par les compositeurs depuis Arnold Schönberg et son opus 9 de 1906-1907, l’orchestre symphonique, après l’opéra, retrouve peu à peu son attrait. Il faut dire que les grandes phalanges internationales ont d'elles-mêmes ressenti le danger d’une mort plus ou moins rapide si elles ne suscitaient  des œuvres nouvelles, le répertoire se faisant toujours plus limité s’il n’était pas renouvelé…

La seconde moitié du XXe aura vu naître peu de partitions symphoniques, considérant la quantité d’œuvres nouvelles créées de par le monde. Seuls quelques téméraires s’y sont risqués, mais fort peu se sont aventurés à attribuer le titre « symphonie » à leurs créations dédiées à l’orchestre. Ce qui reste d’ailleurs toujours le cas.

Dédié à Henri Dutilleux, qui aura maintenu à un haut niveau la création orchestrale française dans le monde, le concert donné hier Salle Pleyel par l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par l’excellent chef finlandais Jukka-Pekka Saraste, dans le cadre du festival ManiFeste de l’Ircam, a mis en regard deux œuvres données en création mondiale et deux pages de grands symphonistes du XXe-XXIe siècle.

Ce qui est à remarquer dès l’abord de façon saisissante est la compacité parfois assourdissante de l’orchestration des compositeurs vivants par rapport à la finesse, à la subtilité des coloris, au jeu délectable des répons entre les instruments, la transparence et la fluidité de l’instrumentation de leurs deux aînés. Les plus jeunes semblent avoir oublié la magie de la mélodie de timbres si brillamment illustrée par Arnold Schönberg et son école ainsi que par leurs successeurs, qu’ils se réclament ou non de l’expérience de la Seconde Ecole de Vienne, particulièrement l’Ecole spectrale. Ce que nous avons entendu hier en première partie de concert est en effet fort éloigné des riches propositions des Grisey, Dufourt, Murail ou Levinas en matière orchestrale, pour rester dans le domaine de la musique en France.

Carmine Emanuele Cella (né en 1976)

Reflets de l’ombre de Carmine Emanuele Cella

Les deux créations étaient données en première partie de programme. En ouverture, Reflets de l’ombre pour grand orchestre et électronique en temps réel de Carmine Emanuele Cella. Né le 4 mai 1976 à Urbino, ce compositeur italien est aussi scientifique et philosophe, et travaille plus particulièrement sur les relations entre mathématiques et musique. Membre de l’équipe Analyse et synthèse des sons de l’Ircam en 2007-2008, il y réalise en 2011-2012 l’informatique de l’opéra Limbus-Limbo que son compatriote Stefano Gervasoni compose pour les cinquante ans des Percussions de Strasbourg qui créent l’ouvrage dans le cadre du festival Musica 2012 (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/09/le-30e-musica-de-strasbourg-festival.html). L’Ircam le met la même année en résidence pour y concevoir une première pièce d’orchestre en formation Mozart créée dans le cadre de ManiFeste 2012, qui lui commande dans la foulée Reflets de l’ombre pour un orchestre mahlérien, avec bois par trois, cuivres par quatre, tuba, deux harpes, piano, célesta, quatre percussionnistes, timbales et cordes en proportion, masse à laquelle a été associée l’électronique en temps réel. C’est ce dernier élément qui s’avère le plus intéressant, dans la pièce de Cella. Personnage-clef dans l’univers de l’informatique, Cella est reconnu pour ses « nuages de sons » qui ne sont plus seulement le traitement en temps réel d’un son préexistant mais une virtualité sonore. Ainsi, au lieu de transformer ou de prolonger des traits des instruments acoustiques, Cella les simule, comme il simule des ombres qui pourraient être indifféremment tempête, mer, cascade ou souffle métaphysique, tandis que l’orchestre, continuellement en tutti et grondant tel la houle, stagne vingt minutes durant (et non pas quinze comme indiqué dans le programme de salle) dans un nuancier fort étroit, confiné entre ff et ffff, au point de saturer souvent l’audition. Malgré sa quête technologique, L'auteur ne parvient pas à aller au-delà de ce que l’Ircam produit depuis qu’il existe, ce qui résulte de son travail restant dans les conventions de l’informatique musicale.

Philippe Schoeller (né en 1957). Photo : DR

Songs from Esstal, I, II et III de Philippe Schœller

La seconde création du jour était signée Philippe Schœller (né en 1957), dont l’une des œuvres les plus représentatives, Totem composé en 2000, est déjà destinée au grand orchestre. Treize ans après cette remarquable partition, Schœller retrouve l’orchestre auquel il associe, sur ses propres textes en anglais où il glisse des sonnets de William Shakespeare, la voix de soprano, pour un cycle de trois arie dans lesquelles l’héroïne, la reine Esstal, chante ses visions. D’où le titre Songs from Esstal, I, II et III. Ces trois pièces sont extraites d’un opéra en devenir, mais le compositeur les présente comme une œuvre à part entière, un triptyque de musique « pure » au « lyrisme libre » qui narre « une scène imaginaire ». 

Barbara Hannigan. Photo : (c) Elmer de Haas, DR

Tendue et dramatique, l’œuvre met en jeu un orchestre luxuriant trop systématiquement monolithique et visant presque à la saturation sonore, s’avérant extrêmement cuivré, avec un nuancier poussé dans les fff au point que la voix lumineuse et limpide de la magnifique Barbara Hannigan, à qui Song I est dédié, a dû être sonorisée à l’aide d’un micro discrètement posé sur elle pour que sa voix d’une beauté et d’une émotion saisissante se fasse entendre dans les passages les plus puissamment orchestrés. Ce qui a suscité des déséquilibres dans les atmosphères sonores en colorant artificiellement le timbre pourtant étincelant de la cantatrice canadienne. Il apparaît dommageable de pousser à ce point une voix aussi belle que celle-là, bien qu’elle soit habituée à la haute voltige comme merveilleuse interprète de la musique d’aujourd’hui, que Barbara Hannigan se plaît également à diriger.

Witold Lutoslawski (1913-1994). Photo : DR

Symphonie n° 3 de Witold Lutoslawski

La seconde partie du concert était consacrée à deux chefs-d’œuvre de compositeurs européens fruits de commandes de deux des « big five » nord-américains. Sans doute le plus grand compositeur polonais de l’histoire - Chopin était à moitié Français et passa l’essentiel de sa vie créatrice à Paris, tandis que Szymanowski s’avère moins constant -, aimant particulièrement la France et ses poètes, Witold Lutoslawski est depuis sa mort en 1994 par trop négligé par musiciens et institutions de l’hexagone. Il est pourtant assurément le plus grand des compositeurs polonais de l’histoire - si l’on considère Chopin comme autant Polonais que Français et qu’il se consacra quasi exclusivement au piano -, et l’un des plus inventifs et originaux de sa génération, tandis que sa création ne compte aucune faiblesse. Quatre mois après une remarquable exécution de son Concerto pour violoncelle et orchestre par Miklós Perényi et l’Orchestre Philharmonique de Berlin dirigé par Simon Rattle (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/02/simon-rattle-et-le-berliner.html), l’Orchestre Philharmonique de Radio France a porté hier son dévolu sur la troisième de ses quatre symphonie. Composée en 1981-1983 à la suite d’une commande de l’Orchestre Symphonique de Chicago et son directeur musical Sir Georg Solti qui l’on créée le 29 septembre 1983, construite en deux mouvements enchâssés l’un dans l’autre, la Symphonie n° 3 est une œuvre charnière dans la création du maître polonais. Elle conclut en effet la phase aléatoire amorcée en 1961 avec Jeux vénitiens et culminant en 1976 dans Mi-parti, et celle, plus synthétique et mélodique, qui conduira notamment à l’extraordinaire Concerto pour piano de 1988. Quinze ans après la révolutionnaire Symphonie n° 2, la troisième en prolonge la quête architecturale, tout en donnant à l’aléatoire un caractère plus contrôlé, tandis que l’écriture s’avère plus fouillée encore dans la magnificence sonore et l’exploitation des timbres, les instruments intervenant souvent en solistes au point de donner à l’œuvre le tour d’un concerto pour orchestre, ainsi que dans le lyrisme halluciné, déjà présent dans le magistral Concerto pour violoncelle de 1970. En regard des deux œuvres données en création, cette grande page d’un peu plus d’une demi-heure reste malgré ses trente ans d’une inventivité, d’une variété d’intonation, d’une diversité sonore, d’une fluidité et d’une maîtrise extraordinaire, au point qu’elle ne cesse de surprendre au détour de chaque page, porteuse d’un trésor inépuisable d’intentions, de champs d’investigations et de solutions dans lequel devraient se plonger les compositeurs, qui, aujourd’hui, semblent trop souvent se frapper la tête contre les murs… 

Henri Dutilleux (1916-2013). Photo : DR

Hommage à Henri Dutilleux

Pour saluer la mémoire d'Henri Dutilleux, disparu le 22 mai dernier (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/05/le-grand-compositeur-francais-henri.html), l'Orchestre Philharmonique de Radio France a ajouté au programme initialement prévu Métaboles, l'une des oeuvres les plus célèbres du compositeur français. Composées en 1964, les cinq pièces qui s’imbriquent les unes dans les autres pour constituer cette partition pour grand orchestre avec bois et cuivres par quatre, à l’instar de la Symphonie n° 3 de Lutoslawski, sont le fruit d’une commande de George Szell pour le cinquantième anniversaire de l’Orchestre de Cleveland, qui en a donné la création le 14 janvier 1965. La partition est conçue à la façon d’un concerto pour orchestre, chacune des parties, dont la formule initiale subit une succession de métamorphoses, privilégiant une famille spécifique d’instruments, bois, cordes, percussion, cuivres, avant qu’ils soient tous réunis dans le finale. 

Dirigé avec un allant extraordinaire et une conviction particulièrement communicative par un Jukka-Pekka Saraste en grande condition physique, l’Orchestre Philharmonique de Radio France s’est avéré en très grande forme, se donnant sans réserve apparente dans les pages données en création, et se livrant avec un plaisir non feint dans les deux immenses chefs-d’œuvre de la fin du XXe siècle, les pupitres se faisant vaillamment concurrence en virtuosité et en timbres, donnant des Métaboles une interprétation infaillible plus idiomatique encore que celle des berlinois.

Bruno Serrou

vendredi 7 juin 2013

Avec "Tutti", Yann Maresz a offert au public de ManiFeste une œuvre passionnante après sept ans de maturation

Paris, Centre Pompidou, Grande salle, jeudi 6 juin 2013

Ensemble musikFabrik. Photo : DR

Concert en deux partie, hier, dans la grande salle archi-comble du Centre Pompidou, curieusement intitulé « Portrait Maresz I », alors que la musique de cet excellent compositeur n’occupait qu’à peine plus du tiers de la soirée. Il faut dire qu’il s’agissait d’une création mondiale particulièrement attendue, tant les œuvres nouvelles de Yan Maresz (né en 1966) sont rares - le second volet du « portrait », qui sera proposé le 19 juin par l’Ensemble Court-Circuit, présentera deux partitions des années 1994-2004 entourées d’œuvres nouvelles de deux autres compositeurs.

Sébastien Gaxie (né en 1977). Photo : DR

La première partie était entièrement assurée par le seul pianiste français d’origine états-unienne David Lively, à qui ManiFeste a confié la création mondiale d’une œuvre pour piano et électronique en temps réel, Continuous Snapshots, d’un ancien stagiaire du Cursus de composition de l’Ircam, Sébastien Gaxie (né en 1977). Si l’on se réfère à ce qui est écrit dans la brochure-programme et à l’écoute de cette pièce, l’on ne peut que regretter que ce compositeur de 35 ans soit « de ces artistes qui n’ont de cesse de s’attaquer à d’autres arts que le leur. » Et, comme le constate plus loin le même texte, ce Continuous Snapshots « participe indéniablement de ce tropisme (sic) », il est indéniable que cet artiste ferait mieux de se concentrer sur ce sur quoi il entend se consacrer, la composition. Cette partition est en effet pauvre en inspiration et en invention, la partie piano étant pour le moins d’une linéarité monotone et la partie électronique univoque et terne. 

David Lively. Photo : DR

David Lively a ensuite enchaîné trois pièces pour piano de Magnus Lindberg (né en 1958), la première de 1988, les deux autres des années 2000. Intitulée Twine, la première est vive et riche en timbre et en résonances, à l’instar des préoccupations de cette période où le compositeur finlandais la composa alors qu’il entendait confronter les écoles sérielle et spectrale. Les deux autres pièces, deux Etudes pour piano, ont été respectivement conçues en 2001 et 2004, l’une ayant été créée par Jay Gottlieb au Havre dans le cadre du festival Octobre en Normandie 2001, l’autre par Paul Crossley au Wigmore Hall de Londres en 2004. Ces pages concises et virtuoses pensées par un compositeur pianiste se situent dans la lignée des pièces du genre de Chopin, Liszt, Debussy et Ligeti, mais moins complexes et originales que celles du Hongrois, Lindberg se tournant vers le néoromantisme. David Lively a donné de ces Etudes une lecture souple et aérée, d’une adresse naturelle, sans fioriture ni distanciation excessive.

Magnus Lindberg (né en 1958). Photo : DR

La seconde partie de la soirée était assurée par le magnifique ensemble rhénan musikFabrik dirigé par Peter Rundel. Elle s’est ouverte sur une autre partition de Magnus Lindberg, Coyote Blues, composée en 1993 pour flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, percussion, piano, quintette de cordes sans électronique. Créée à Stockholm le 25 mars 1993 par le KammarensembleN dans le cadre du festival New Music, cette œuvre concentrée est ludique et enjouée, mue par un foisonnement de rythmes et de glissandi des plus réjouissants. Brillamment interprétée par musikFabrik, Cette pièce a préludé avec bonheur à la création attendue de la nouvelle œuvre de Yan Maresz, Tutti, la première depuis 2006. 

Yan Maresz (né en 1966). Photo : DR

Formé par l’un des plus grands guitaristes de l’histoire, le Britannique John McLaughlin, pianiste, percussionniste, arrangeur de jazz fort couru - il côtoya un temps Miles Davis -, Maresz est l’une des figures emblématiques de l’Ircam depuis 1995, année où il y élabora Metallics pour trompette et électronique en temps réel, avant d’y travailler sur des projets chorégraphiques avec François Raffinot, et d’y enseigner dans le cadre du Cursus. Après sept ans de réflexion et de maturation, la nouvelle partition de Maresz, dédiée à Françoise et Jean-Philippe Billarant, ses commanditaires avec les Kunststiftung NRW et Ensemble musikFabrik, se présente comme une rupture avec ce qui l’a précédée. 

Peter Rundel. Photo : DR

Dès les premières mesures, l’on reçoit cette musique comme un coup de poing, avec ces musiciens en tutti qui exposent une phrase d’une violence inouïe qui se conclut sur une longue tenue se perpétuant par la seule électronique qui apparaît l’air de rien tant les sons diffusés par les haut-parleurs semblent être émis par les musiciens, qui, en outre, posent discrètement leurs instruments. Ecrite pour quinze instruments (flûte/piccolo, hautbois, clarinette/clarinette contrebasse, basson, cor, trompette, trombone ténor/basse, tuba, percussion, piano clavier MIDI, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse et électronique, cette œuvre est particulièrement prenante. Le climat instauré par l’impressionnante introduction perdure vingt-cinq minutes durant, l’œuvre ne comptant que fort peu de solos, conformément à ce que le titre Tutti indique, à l’exception de la section lente, qui devrait peut-être être plus ramassée. Regrettons aussi qu’un bug informatique ait incidemment perturbé l’exécution de l’œuvre, supérieurement jouée par musikFabrik, ensemble qui sonne comme un seul instrument doué d’une prodigalité de coloris phénoménale, dirigé hier soir d’un geste large et clair par Peter Rundel.


Bruno Serrou

mercredi 5 juin 2013

CD : Marie Vermeulin interprète Préludes, Regards & Esquisses d’Olivier Messiaen


Lauréate du Concours Messiaen 2007, Marie Vermeulin est à 29 ans une rayonnante musicienne douée d’une riche personnalité. Passionnée de musique de son temps, elle excelle autant dans Messiaen que dans Boulez, comme j’ai pu le constater à La Grave en 2010 durant le Festival Messiaen au Pays de la Meije. Bien qu’elle n’ait personnellement connu ni Olivier Messiaen ni son épouse, Yvonne Loriod, Marie Vermeulin entretient une intimité musicale singulière avec l’œuvre du compositeur qu’elle a travaillée au Conservatoire de Paris avec l’un des plus proches disciples du Maître, le pianiste Roger Muraro, tout en se perfectionnant à Florence auprès de Lazar Berman, éminent lisztien.

Après deux premiers disques consacrés à la musique de chambre de Messiaen, l’un de mélodies, avec Nathalie Manfrino, l’autre de violon et piano, avec Daniel Hope (1), Marie Vermeulin présente son premier enregistrement soliste. C’est en la petite église à l’acoustique somptueuse de clarté et de présence de La Grave, au pied du sommet de La Meije, qu’elle a choisi de le réaliser. Au sein de l’impressionnant catalogue pianistique de Messiaen, elle a sélectionné des œuvres couvrant les trois grandes époques de la création du compositeur, depuis les Huit Préludes de 1928-1929 signés d’un Messiaen de vingt ans, jusqu’aux Six Petites Esquisses d’Oiseaux conçues entre 1985 et 1987, en passant par deux des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus, les cinquième et dixième, de 1944. Les premières pages sont placées sous l’influence de Debussy, tandis que les suivantes, sous le signe du mystère divin dont Messiaen fut l’un des grands chantres du XXe siècle, sont un jaillissement permanent de rythmes et de résonances, alors que les troisièmes présentent un festival de couleurs et d’exotisme dans lequel le compositeur célèbre à la fois les volatiles et sa seconde compagne qui l’ont inspiré sa vie durant.

Douée d’un nuancier d’une diversité peu ordinaire, capable de colorisations infinies, Marie Vermeulin met subtilement en relief l’impressionnisme des Préludes par son toucher arachnéen, tandis qu’elle met somptueusement en exergue le lyrisme et la spiritualité véhémente du Regard du Fils sur le Fils et du Regard de l’Esprit de Joie. Du second de ces Regards, elle magnifie la grande diversité de couleurs et de timbres suscitée par l’écriture de Messiaen qui n’est pas sans évoquer Franz Liszt. La musicalité à fleur de peau et la palette sonore d’une richesse inouïe de la jeune pianiste exaltent les rutilances harmoniques des Six Petites Esquisses d’Oiseaux, dont Marie Vermeulin fait de véritables saynètes ornithologiques en donnant vie à tout un monde magique qui, sous ses doigts ensorceleurs, prend véritablement chair. Ce qui émane de ce disque est des grands artistes dont Marie de Vermeulin possède indubitablement toutes les vertus.

Bruno Serrou

1 CD Paraty 612118 (distribution Codaex). Durée : 64mn17s.

1) 2 CD Universal Classics

dimanche 2 juin 2013

Somptueux récital de Jean-Frédéric Neuburger à l’IRCAM plaçant en perspective la musique germanique d’aujourd’hui, Holliger et Platz, avec un grand romantique allemand, Schumann

Paris, IRCAM, Espace de projection, samedi 1er juin 2013

Jean-Frédéric Neuburger. Photo : DR

Pianiste parmi les plus doués de la jeune génération, lui-même compositeur, Jean-Frédéric Neuburger a peu l’occasion de se produire en public dans des programmes de musique contemporaine. C’est pourquoi la soirée d’hier aura constitué un véritable événement. Le deuxième concert de ManiFeste s’est déroulé dans l’enceinte de l’organisateur du festival, l’IRCAM. Il était dévolu au seul piano, et mettait en regard un compositeur emblématique du romantisme allemand, Robert Schumann, et deux de ses confrères d’aujourd’hui, le Suisse alémanique Heinz Holliger et l’Allemand Robert HP Platz.

Heinz Holliger (né en 1939). Photo : DR

Pour Heinz Holliger (né en 1939), le piano est un compagnon de jeunesse. Il aborda l’instrument dès sa prime enfance, à l’âge de 4 ans, avec sa mère comme premier professeur. Au Conservatoire de Paris, tout en étudiant le hautbois avec Pierre Pierlot, il devient à 19 ans l’élève d’Yvonne Lefébure, qui lui apprend qu’à l’instar du hautbois, le piano possède les aptitudes à la transcendance, pouvant être tout autant une voix, un chœur, ce qui le réjouit en tant qu’amoureux du chant qu’il pratique depuis son enfance au sein d’une maîtrise paroissiale de Berne, un cor, un violoncelle, un orchestre entier, ce qui le conforte dans son art de chef d’orchestre. Pourtant, en tant que compositeur, il n’a guère dédié de partitions à son premier instrument. Une Sonatine en 1958, les trois nocturnes réunis sous le titre Elis en 1969, les Chinderliecht (Kinderleicht - Kinderlicht) pour deux et quatre mains en 1993-1995, une Partita en 1999 et un Feuerwerklein « pour le Quatorze juillet » en 2012…

Dans la Partita pour piano, grande pièce de trente-deux minutes adossée aux grandes formes exaltées par Jean-Sébastien Bach, chaconne et fugue côtoient csardas et barcarolle. L’on n’y relève guère d’effets proprement pianistiques, abstraction faite d’un choral qui naît dans la résonance des fulgurances du Prélude - le chœur imaginaire en « Innere Stimme » est une sorte de fantôme de société disparue. Le clavier renvoie à l’exigence d’une musique non ornementale qui polarise son expression dans les relations des voix contrapuntiques. Dédiée à András Schiff, un proche de Holliger qui l’a créée à Berlin le 12 septembre 2001, cette partition repose sur le nom du pianiste hongrois dont les lettres apparaissent dans la triple fugue à trois voix, et agrège des éléments biographiques dont on décèle des bribes par l’intégration d’une Petite Csardas obstinée renvoyant à la nationalité de l’interprète, tandis que le titre et l’ensemble, Partita, évoque les œuvres de Jean-Sébastien Bach dont András Schiff est un interprète privilégié. Le lyrisme de la Barcarola qui suit le Prélude évoque gondoles et autres bateaux dont le nom allemand Schiff est la traduction, avec ses ondoiements caractéristiques, tandis que s’y glisse la figure chère à Holliger de Friedrich Hölderlin (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/05/un-pregnant-chef-duvre-de-la-fin-du-xxe.html) à travers l’hymne Mnémosyne (1803) et d’Arthur Rimbaud et son Bateau ivre (1871). Le premier des deux Intermezzi portant le titre Sphynxes pour Sch I et II, hommages à Robert Schumann, compositeur fétiche de Holliger, est emplie d’une musique fantomatique que l’interprète caresse littéralement en touchant les cordes du piano. La Petite Csardas obstinée s’adosse sur une ligne de basse inlassablement répétée usant des notes du nom de Schiff et sur laquelle la main droite dessine des rythmes asymétriques de danse diabolique dont les accents décalés rappellent Franz Liszt. 

Bien que le compositeur convienne de quelques longueurs à cette partition, il s’avère regrettable que Jean-Frédéric Neuburger n’ait pas donné l’intégralité de la Partita qui seule aurait permis de juger de la singularité de cette œuvre dont la durée est comparable aux grands pages pour clavier de Bach, aux sonates de Beethoven, Liszt et Boulez, voire aux Tableaux d’une Exposition de Moussorgski. Il a en effet manqué le second Intermezzo, hommage au Carnaval de Schumann, et, surtout, la monumentale Chaconne d’une grandeur dramatique qui conclut l’œuvre. Regrets d’autant plus prégnants que le jeune pianiste français a donné des quatre mouvements sélectionnés une interprétation d’une fluidité et d’une tenue exemplaires, instillant à ces pages noblesse, sensibilité et rigueur saisissantes.

Robert HP Platz (né en 1951). Photo : DR

Seconde œuvre contemporaine, commande de l’IRCAM et du Festival ECLAT de Stuttgart, les Branenwelten 6 (les Mondes des branes n° 6) de Robert HP Platz, œuvre pour piano et électronique composée en 2011-2012, créée à Stuttgart le 12 février 2012 et donnée hier en première audition française. Compositeur chef d’orchestre né à Baden-Baden en 1951, élève de Wolfgang Fortner à Fribourg-en-Brisgau, disciple de Karlheinz Stockhausen, ancien stagiaire du Cursus IRCAM en 1980, Platz a fondé en 1983 l’Ensemble Köln qu’il a dirigé jusqu’en 2001. Principalement axée sur la musique de chambre, d’ensembles ou pour la scène avec ou sans électronique, sa création compte également plusieurs partions dédiées au piano. Il envisage ses pièces comme les composants d’une même œuvre où prédomine un travail sur la spatialisation et une écriture fondée sur ce qu’il présente comme une « polyphonie de forme ». Branenwelten 6 embrasse tout un univers apparemment infini, dont l’onirisme envoûtant est galvanisé par une électronique discrète mais qui élargit considérablement le spectre sonore du piano et lui donne une résonance mystérieuse qui instille à l’œuvre une atmosphère fantastique ponctuée de moments d’une rare fébrilité et des sonorités surnaturelles au piano, avec effets percussifs, de timbres à peine perceptibles qui conduisent ces pages jusqu’à leur terme, en s’effaçant dans l’immensité de l’univers.

Jean-Frédéric Neuburger, authentique magicien des sons qui n’a pas l’air de toucher à son clavier tant il reste maître imperturbable de son jeu, le corps comme détaché du monde, entre jusqu’au plus secret du timbre, donnant à la partition de Platz une unité et une ampleur qui lui procurent le tour d’un véritable poème pour piano qui saisit le corps et l’esprit de l’auditeur pour un voyage en apesanteur d’un trop court quart d’heure.

Robert Schumann (1810-1856) et, au piano, son épouse Clara Schumann-Wieck (1819-1896)

Encadrant ces partitions d’aujourd’hui, deux cycles des plus représentatifs de Robert Schumann (1810-1856), les treize tendres et juvéniles saynètes auxquelles Schumann n’a donné les titres qu’à postériori de leur composition et qui constituent les Kinderszenen op. 15 de 1838. Au-delà du simple échauffement, Jean-Frédéric Neuburger a donné à ces pages d’une apparente facilité la quiétude rayonnante, les jouant avec une spontanéité toute naturelle dans l’esprit exact de l’offrande de Schumann à celle qu’il attendait désespérément, Clara Wieck, à qui il écrivait : « Tu prendras plaisir à les jouer, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose. » Le second recueil, avec lequel Neuburger a conclu son récital, suit dans la chronologie schumanienne les Scènes d’enfant. L’univers des deux cycles pianistiques est pourtant fort distinct. Constitués de huit pièces, les Kreisleriana op. 16, autant pour le déploiement et la virtuosité, que pour la sensibilité et la gravité du propos, suscitent une grande variété de dynamiques, de couleurs et d’émotions. Inspiré de textes d’E.T.A. Hoffmann publiés de 1810 à 1814 sous la signature de Johannes Kreisler, maître de chapelle et compositeur de fiction à l’humeur changeante dont la créativité n’a d’égale que l’émotivité outrée, ce cycle aux volets de formes et de durées dissemblables est à l’image de Schumann, nettement romantique et dualiste. Ainsi, les deux facettes de la personnalité du compositeur, tour à tour Florestan et Eusebius, l’un impulsif l’autre rêveur, trouvent-elles ici à s’exprimer sans retenue, tout en gardant de façon peu ordinaire une unité rare grâce à son matériau thématique qui gouverne l’œuvre entière. Jean-Frédéric Neuburger a donné de ces pages une lecture bouleversante et limpide, tendue tel un arc, donnant à chaque étape du recueil l’ampleur et l’élan d’une vie humaine, le piano respirant au rythme de la pensée, de l’âme et du cœur de l’interprète devenu à la fois Kreisler et Schumann, tandis que l’auditeur se faisait davantage qu’un témoin, véritable acteur du conte d’Hoffmann vécu à livre ouvert.

Claude Debussy (1862-1918). Photo : DR

Comme s’il voulait retenir le temps, encouragé par la magie de l’écoute d’un auditoire plus ouvert et réceptif qu’à l’ordinaire des salles de concerts où il a l’habitude de se produire, Jean-Frédéric Neuburger a fait l’offrande au public de ManiFeste de deux des douze Etudes que Claude Debussy composa en 1915. Il les a jouées avec une poésie exaltée par un toucher à la fois délicat, aérien, virtuose et une musicalité qui ont alloué une liquidité merveilleusement épanouie à ces pages trop souvent exécutées avec plus de brio que de lyrisme.


Bruno Serrou