mercredi 13 mars 2013

Eblouissant Falstaff d’Ambrosio Maestri à l’Opéra de Paris malgré une direction et une mise en scène trop apathiques

Paris, Opéra national de Paris Bastille, mardi 12 mars 2013


A l’instar des Noces de Figaro de Mozart ou du Chevalier à la rose de Strauss, Falstaff est un opéra d’ensembles. D’autant plus que les airs sont fort brefs, le vieux Verdi, pour son chant du cygne, s’attachant avant tout au théâtre. Les chanteurs n’ont qu’une aria ou une scène pour s’illustrer seuls. Conçue par un compositeur âgé de 80 ans qui, avec l’aide d’un librettiste génial, Arrigo Boïto, retrouvait pour la troisième fois des personnages puisés chez Shakespeare, l’œuvre elle-même est d’une vivacité et d’une énergie époustouflantes, action et partition se présentant comme de véritables tourbillons tel un feu follet continu.  


Ambrogio Maestri (Sir John Falstaff). Photo : (c) Mirco Magliocca/Opéra de Paris


Créée en 1999 à l’Opéra Bastille, scène surdimensionnée en regard de la proximité théâtrale que l’ouvrage exige, reprise en 2003, la production de Falstaff de Dominique Pitoiset que l’Opéra de Paris reprend en ce moment dans cette même salle est la seule œuvre cette saison du bicentenaire de Giuseppe Verdi proposée par la « Grande Boutique » (terme utilisé par Verdi pour désigner l’Opéra de Paris), qui proposera la prochaine saison deux de ses ouvrages, ouvrant sur une Aïda confiée à Philippe Jordan et Olivier Py et concluant sur une Traviata mise en scène par Benoît Jacquot et dirigée par le même Daniel Oren que dans le présent Falstaff

 Gaëlle Arquez (Mrs Meg Page), Marie-Nicole Lemieux (Mrs Quickly), Elena Tsallago (Nanetta) et Svetla Vassileva (Mrs Alice Ford). Falstaff, Acte I, scène 2. Photo : (c) Mirco Magliocca/Opéra de Paris

Moins de cinq ans après la production dans un théâtre plus à sa mesure, le Théâtre des Champs-Elysées dirigé par Alain Altinoglu, il est clair que la salle de Bastille est beaucoup trop vaste pour Falstaff, autant la fosse que le plateau. Côté fosse, le chef israélien Daniel Oren, qui excelle pourtant dans Verdi, est ici sans esprit, imprécis jusqu’au brouillon, empêtré dans un orchestre qui n’attaque jamais, tant et si bien que l’œuvre traîne et s’essouffle. L’orchestre sonne bien, comme toujours, mais n’est jamais poussé à mettre en relief la diversité de l’invention verdienne dans le domaine des couleurs, des rythmes et d’une orchestration qui va du très grand orchestre à la musique de chambre. L’on ne trouve pas la vigueur, l’allant, le tranchant, et finalement le ton de la comédie qui découlent pourtant de cette œuvre pleine de verve. C’est prudent, linéaire, sans engagement, et peu stimulant pour les chanteurs. Ces derniers sont scéniquement livrés à eux-mêmes, comme perdus dans l’immense vaisseau Bastille. 

 Ambrogio Maestri (Sir John Falstaff), Svetla Vassileva (Mrs Alice Ford). Falstaff, Acte II, scène 2. Photo : (c) Mirco Magliocca/Opéra de Paris

Côté mise en scène, c’est un peu la même chose. Dominique Pitoiset situe l’action au début du XXème siècle derrière les docks qui longent la Tamise. Faisant glisser le décor d’Alexandre Belaiev, il place ses protagonistes dans une rue qui devient terrasse de l’auberge de la Jarretière puis cour, le tout continuellement adossé à une façade d’immeubles en briques glissant vers cour ou jardin selon les tableaux, qui du coup ne changent guère l’atmosphère, y compris dans la scène finale sensée se passer au cœur de la forêt de Windsor, réduite ici à la projection d’un chêne multiséculaire sur ledit mur. Si bien que la féerie nocturne et sylvestre de ce dernier tableau est totalement gommée, et l’on finit frustré par le manque de densité de ce spectacle qui ne met en exergue ni les aspects festifs ni les implications sociétales de cette merveilleuse comédie de mœurs inspirée de Shakespeare et remarquablement campée par Arrigo Boïto. 

Falstaff, Acte II, scène 2. Photo : (c) Mirco Magliocca/Opéra de Paris

Néanmoins, sur le plan vocal, le plaisir est certain, tant la distribution est brillante et homogène. Dans le rôle-titre, Ambrogio Maestri s’impose brillamment. Même s’il accuse parfois la fatigue, sa projection vocale et son style de chant compense la côté conformiste du personnage imposé par le metteur en scène, mais ce qu’il perd en pittoresque, son John Falstaff le gagne en tempérence et en noblesse, évitant subtilement toute tentation caricaturale. Les personnages de commedia dell’arte souffrent le plus de cette vision globale plutôt amorphe. Ainsi, surtout dans le premier acte où leurs railleries tombent à plat, le trio Bardolfo-Pistola-Cajus manque de caractère, même si Raúl Giménez s’avère un vaillant Docteur Cajus, tandis que les compères (Bruno Lazzaretti et Mario Luperi) sont comme égarés, tandis que l’aubergiste manque de conviction. Paolo Fanale, qui excellait  en Fenton au Théâtre des Champs-Elysées, est apparu vocalement moins à l’aise, contraint de pousser sa voix pour se faire entendre, mais son indéniable présence scénique a largement compensé cette carence. Chanté d’une voix magnifique, le Ford d’Artur Rucinski manque de puissance pour Bastille. 

 Falstaff, Acte III, scène 2. Photo : (c) Mirco Magliocca/Opéra de Paris

Chez les dames, ce sont Marie-Nicole Lemieux et Elena Tsallagova qui ont imposé leur marque. L’abattage, la truculence de la première en Mrs Quickly on conforté la richesse harmonique de son timbre et le côté abyssal de son grave. Voix fraîche et limpide, la seconde excelle en séduction en Nanetta, rôle quasi impossible il est vrai à dénaturer tant il est suprêmement ciselé par le vieux Verdi pour les timbres juvéniles, ce qui ne manque assurément pas à la soprano russe. Impressionnante de puissance et de souffle, Svetla Vassileva est une Mrs Alice Ford guère malicieuse mais elle domine les ensembles sans avoir à se forcer. Voix froide et raide, la Mrs Meg Page de Gaëlle Arquez constitue le maillon faible de la distribution, malgré une présence scénique indubitable. 

Mais il était difficile hier soir d’entrer complètement dans le spectacle présenté, tant les caméras disséminées dans la salle pour les besoins d’une diffusion en direct dans les salle de cinéma du réseau UGC ont gêné par la puissance de la luminosité de leurs viseurs.  

Bruno Serrou

mardi 12 mars 2013

CD : Elisa Weilerstein et Daniel Barenboïm proposent de superbes interprétations des concertos pour violoncelle et orchestre d’Elliott Carter et Edward Elgar




Composé en 2000 par un artiste âgé de 92 ans, créé l’année suivante par Yo-Yo Ma sous la direction de Daniel Barenboïm, le Concerto pour violoncelle et orchestre d’Elliott Carter (1908-2012) est une œuvre extraordinairement inventive, fruit de l’été indien de cet créateur singulier qui constitue peut-être une tangible exception dans l’histoire de la musique tant il ne cessait de s’améliorer au fil du temps, s’avérant toujours plus jeune et inventif les années passant. Cette fraîcheur créatrice, la jeune violoncelliste américaine Alisa Weilerstein la communique et la transcende par la vigueur et l’exubérance de son jeu et de son approche qui sied particulièrement à cette musique polychrome et changeante qu’elle joue sans faillir avec une spontanéité lumineuse. Son interprétation généreusement expressive, ses sonorités luxuriantes, son onirisme brûlant donnent à cette pièce complexe mais éloquente toute sa délicatesse et sa sensibilité qui plongent jusqu’au plus secret des conflits et des doutes de l’âme humaine. Son lyrisme et ses flamboiements soudains, sa dimension spirituelle voire méditative, le tour impétueux du dialogue entre le soliste et l’orchestre - ici un somptueux Staatskapelle de Berlin - font de cette partition remarquablement interprétée l’un des grands concertos pour violoncelle de l’histoire de la musique.


Elliott Carter (1908-2012). Photo : DR


Mettre cette œuvre de Carter en regard du Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 d’Edward Elgar constitue assurément une excellente idée. D’autant que c’est avec cette œuvre composée en 1919 par un musicien encore sous le choc des horreurs de la Première Guerre mondiale, que le grand public mélomane sera attiré vers ce disque. La discographie de l’œuvre est pourtant riche en enregistrements qui ont fait date. Néanmoins, la partition est à jamais marquée par l’emprunte d’une interprète unique, l’immense et bouleversante Jacqueline du Pré, inoubliable virtuose britannique trop tôt disparue qui l’enregistra en 1965 une première fois sous la direction de Sir John Barbirolli (CD EMI) – la version qu’elle grava sous la direction de Daniel Barenboïm est (très) légèrement en-deçà. Ce disque de Du Pré et Barbirolli, la jeune Alisa Weilerstein, fille du violoniste fondateur du Quatuor de Cleveland, Donald Weilerstein, le connaît par cœur jusqu’en son moindre détail pour l’avoir écouté « quasi quotidiennement » tout au long de son enfance. « Son interprétation était si convaincante, si forte, que j’ai dû me forcer à trouver ma propre voie », reconnaît la jeune femme. Aussi, lorsque, en 2009 à Carnegie Hall, elle rencontre pour la première fois Daniel Barenboïm, qui fut l’époux de Jacqueline du Pré, elle n’hésite pas à lui demander la permission de lui jouer ce concerto d’Elgar. « Nous l’avons fait du début à la fin sans nous arrêter, se souvient-elle, puis il m’a demandé si je voudrais le jouer avec lui à Berlin. » Elle mettra un certain temps pour comprendre ce qui lui arrivait... Ses interprétations du concerto d'Edward Elgar avec Daniel Barenboïm dirigeant soit le Philharmonique de Berlin (DVD DG) soit celui de la Staatskapelle de Berlin (comme dans ce CD), sont, convient-elle, des moments-phares de sa carrière qui lui ont assuré sa renommée internationale.


Photo : DR

  
Alisa Weilerstein imprègne chaque phrase du concerto d’Elgar d’une beauté sombre, portant l’œuvre avec un lyrisme grave, gorgé de passion, ce qui n’empêche pas la violoncelliste de se faire parfois facétieuse, notamment dans les descentes rapides du début du quatrième mouvement, et ferme, dans ses coups d’archet. Daniel Barenboïm conforte sa soliste dans ses choix, soulignant ce qu’Elgar doit au romantisme allemand, particulièrement à Richard Wagner. Moins spontanée et ardente que celle de Jacqueline du Pré, l’interprétation d’Alisa Weilerstein s’avère incandescente et suprêmement lyrique. 

En complément de programme, Alisa Weilerstein et Daniel Barenboïm donnent du Kol Nidrei op. 47 de Max Bruch inspiré de la prière du Yom Kippour une lecture brillante et chaleureuse, mais les élans et les contours de ces pages n’ont rien à voir avec les deux œuvres qui précèdent… Il convient donc d’écouter cette pièce d’une dizaine de minutes indépendamment des deux concertos.

Bruno Serrou

1 CD Decca 478 2735 (Universal Music Classics)

lundi 11 mars 2013

Orimita de Claire Renard d’après le roman de Janine Matillon présenté à l’Opéra de Reims peu convainquant



Reims, Opéra de Reims, vendredi 8 mars 2013

Delphine Rudasigwa (Orimita I). Photo : (c) Florent Mayonot

C’est un projet ambitieux, sensible, plein de tact etd’humanité qu’ont présenté vendredi à l’Opéra de Reims la compositrice Claire Renard, la romancière Janine Matillon et le metteur en scène Gustavo Frigerio. Mais la mayonnaise n’a pas pris, le spectateur n’ayant pas été conquis par le spectacle qui en est résulté, essentiellement pour deux raisons : la musique, qui n’évolue guère et ne se colore jamais ; la mise en scène, qui laisse en chemin les protagonistes un peu perdus sur un vaste plateau gorgé d’accessoires, certains s’avérant à la limite du danger pour ces derniers.


Née à Paris le 10 décembre 1944, Claire Renard, qui se présente elle-même comme « compositrice, plasticienne et artiste multimédia », a étudié la littérature et le droit à l’Université Paul Sabatier de Toulouse et le piano et la composition au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris où elle est notamment l’élève de Pierre Schaeffer et où elle obtient ses premiers prix en 1973. Ses études terminées, elle a travaillé comme professeur de piano et compose des œuvres sur instrumentarium acoustique et électroacoustique pour des installations sonores. En 1997, elle crée l’association PIMC (Pédagogie Informatique Musicale et Création). Elle a été compositeur en résidence au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines de 1994 à 1996, de la Ville d'Epinal en 1998, du Conservatoire de Grenoble en 1999, du Théâtre Athénor de Saint-Nazaire en 2000, de la Villa Gamberaia en Italie en 2001-2002, du rendez-vous européen Objectif 1 Objectif 1 = Art = Autriche en 2001, du Parc et la Grande Halle de la Villette, du Grame / Centre National de Création Musicale de Lyon en 2005 et du Sally et Don Lucas Artistes programmes du Montalvo Art Center en Californie, en 2006. Elle a également obtenu le Prix Villa Medicis Hors les Murs en 1990, de la Fondation Beaumarchais pour l’audiovisuel en 1990 et pour l’opéra en 2002. Claire Renard compose des pièces électroacoustiques pour des spectacles musicaux et des installations sonores. Elle s’investit dans des genres variés, composant pour le théâtre, la danse et le cinéma, et reçoit des commandes d’État et d’ensembles musicaux. Ses œuvres ont été installées et jouées en France, Suisse, Belgique, Italie, Autriche, Finlande et Grèce. Elle mène en parallèle des recherches sur le rôle de la création dans l’apprentissage musical dans différentes structures comme le GRM, de 1973 à 1977, le CERM de Metz, de 1978 à 1981, l’IRCAM, en 1983, le Centre Pompidou, de 1983 à 1991, et forme les adultes à cette démarche au Centre Pompidou, à la Cité de la Musique, au CFMI, à la Fondation Gulbenkian, à l’Académie Sibelius d’Helsinki, etc. Elle a publié sur ce sujet Le geste musical et Le temps de l’espace aux Editions Van de Velde.


Son nouvel opus, Orimita, qui a été créé vendredi à l’Opéra de Reims, librement adapté par Janine Matillon de son propre roman Les deux fins d’orimita Karabegovic publié en 1996 aux Editions Maurice Nadeau, a pour ambition de présenter « une forme contemporaine inédite » qui joue sur le rapport de la musique composée par Claire Renard avec divers disciplines artistiques, en réunissant texte, récit, chant, théâtre, vidéo et électroacoustique pour conter le tragique destin d’une femme à partir des rapports entre la culture et la barbarie. Personnage emblématique de la souffrance des populations civiles et de la torture des femmes broyées par les guerres de purification ethnique qui broient l’humanité de tous les temps, Orimita est absorbée par le drame en s’abandonnant à son tour à la violence. 


Dans la tourmente de cette guerre ethnique que fut la tragédie bosniaque dans les années quatre vingt dix, l’héroïne est ballottée entre culture et barbarie. Traversée autant qu’elle traverse les images et les sons virtuels diffusés à travers l’espace, elle questionne sur l’oubli de la souffrance réelle des corps et des âmes au profit d’un monde technologique omniprésent, et interpelle notre rapport à la violence d’un monde de plus en plus déshumanisé et radical. Détenue dans un camp d'« ensemencement », Orimita subit la torture physique, le viol autant que la torture psychique du discours rationnel et érudit d’un « professeur » d’université faisant une « expérience de purification ethnique ». Elle parvient à s’échapper de ce camp, mais, profondément meurtrie dans sa chair et dans son esprit, elle se dissocie toujours davantage d’elle-même à mesure de son errance dramatique entre les forces combattantes et celles du Nouvel Ordre Mondial, supposées chargées de la protéger à coup de mensonges médiatiques. Fuyant vers une destination qui se précise petit à petit dans son esprit, elle décidera plus ou moins délibérément de se venger en devenant meurtrière à son tour. Depuis le camp où elle est prisonnière de la première partie, l’errance où elle affronte le chaos des foules déplacées, l’hypocrisie des forces internationales, l’intolérance des combattants de tous les bords dans la deuxième partie, jusqu'au meurtre final, cette femme pétrie de culture et d’humanité, progressivement se dédouble et se regarde agir comme les monstres froids qui l’ont rendue ainsi. Stéphane Mallarmé l’accompagne dans son destin jusqu’à lui être fatal, puisque c’est précisément sa culture qui lui vaut sa « sélection » comme objet d’expérimentation, jugée digne par le « professeur » d'être ensemencée. 


« Considérant le thème de la confrontation des cultures, convient Claire Renard, il m’a semblé évident et nécessaire de me confronter musicalement à des cultures différentes. Ainsi fut entrepris en préalable à toute écriture un travail de rencontres avec des musiciens d’origines instrumentales diverses, classiques et ethniques, aux fins de découvertes réciproques de façons de faire et de modes de jeux (kanun jordanien, lyra crétoise, duduk arménien, luth, viole de gambe, etc.). A la suite de ces échanges organisés autour d’improvisations, il fut fait une série d’enregistrements dont la composition sur bande constitue le fondement de l’œuvre, donnant une couleur particulière à la sonorité de celle-ci. » D’une durée d’environ quatre-vingt minutes, Orimita se compose d’un prologue et de trois parties, respectivement intitulées « Assassinat de la culture, Assassinat de la vie et Assassinat de l’âme, subdivisées successivement en six, quatre et trois épisodes. Sur le plateau, une femme, Orimita, dédoublée en comédienne et cantatrice ainsi qu’un joueur de lyra crétoise, une gambiste, une bande enregistrée et un dispositif de diffusion visuel et sonore. Cette œuvre lyrique utilise en effet le numérique qui permet de confronter la réalité de la souffrance du corps à l’univers médiatique, omniprésent, de questionner le rapport entre la culture et la barbarie. Grâce à ces outils et au système de diffusion et de spatialisation, le public peut suivre le parcours d’Orimita en passant d’une situation de très grande proximité, une intimité quasi charnelle , à une immersion sonore et visuelle dans un espace où les repères se diluent. Le choix du duo chant lyrique / récit est directement issu du roman dans lequel l’héroïne se voit progressivement se dédoubler. La bande magnétique est composée des improvisations rassemblant les musiciens de traditions différentes, d’enregistrements de la voix chantée ainsi que de sons de diverses sources, instrumentales et concrètes. En complément de la musique, la temporalité de la transformation de l’héroïne se manifeste dans l’occupation de l’espace.

Passionnant sur le papier, ce projet déçoit une fois sur le plateau. La partition est monochrome et statique, la bande magnétique ne fait que créer une atmosphère sombre sans relief et la narration musicale est comme figée, l’écriture vocale s'avérant uniforme et atone, la mise en scène laisse la bride sur le cou aux protagonistes. Et si la comédienne réussit à convaincre le spectateur qui compatit volontiers à son drame et adhère à ses doutes et au cheminement de sa pensée, grâce à la performance impressionnante de Delphine Rudasigwa, on se lasse vite de la sonorisation outrancière dont elle est victime, d'autant plus que sa voix, au lieu d’être portée par la spatialisation promise, provient continuellement des mêmes sources, celles de haut-parleurs placés autour du cadre de scène, tant et si bien que, quoi qu’elle fasse et où qu’elle se trouve, la comédienne semble en permanence s’exprimer du même endroit, depuis le milieu du plateau, à l’avant-scène… La mezzo-soprano qui la dédouble, Marie-George Monet, est sous-employée, tant vocalement - elle psalmodie plutôt qu’elle chante, et toujours sur le même mode, la voix, plus naturelle que celle de son double de comédie car discrètement sonorisée -, que scéniquement - le metteur en scène la plantant tel un chou, ne sachant où se mettre ni comment se mouvoir, elle reste continûment figée. Les deux musiciens (la gambiste Emmanuelle Guigues et le joueur de lyra Stelios Petrakis) déplacent leur chaise de chez Ikea en fonction des besoins de la scénographie, mais dans un seul sens, vers le fond du plateau… Projetant des images noir et blanc, notamment de belles diapositives de forêt, la vidéo d’Emilie Aussel campe le décor sans être envahissante. 

Reste à souhaiter à cette Orimita d'être retravaillée dans la perspective de sa reprise en 2014 au Théâtre de la Bastille à Paris… 

Bruno Serrou

Nouvelle promotion de pensionnaires à l’Académie de France à Rome – Villa Médicis


Onze nouveaux pensionnaires entameront une résidence de douze ou dix-huit mois à compter d’avril 2013


Rome, l'entrée de la Villa Médicis. Photo : (c) BS


Les lignes ci-dessous font suite au compte-rendu du Festival Controtempo de la Villa Médicis à Rome publié ici-même le 16 février 2013 (http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/02/le-4e-festival-controtempo-vient-de.html). A noter qu'un seul compositeur, Laurent Durupt, s'est vu attribuer cette année une bourse de pensionnaire de la Villa Médicis

Agnès Chekroun
scénographe, metteur en scène et chorégraphe

Chorégraphe née en 1971, Agnès Chekroun a abordé la danse par l’écriture grâce à une recherche universitaire consacrée aux rapports entre danse et politique qui l'a conduite à travailler en Allemagne auprès de William Forsythe. Très vite, cette expérience se double d’une aventure collective de plus de dix ans avec l’artiste américain et les interprètes de sa compagnie grâce à qui, glissant d’un champ à l’autre, elle crée sa première chorégraphie : Remote Versions. Suivent, toujours à Francfort, Double B(l)ind et Hostis, trois pièces accueillies dans de nombreux festivals européens. Depuis 2009, date à laquelle elle renvient à Paris, elle poursuit ses recherches artistiques en indépendante, travaillant tant les fragments (Les Simples, — I, n°1284) que les objets chorégraphiques (d’eux).

A propos de son projet  pour la Villa Médicis, Agnès Chekroun déclare :
« A l’origine, l’évidence d’une matière chorégraphique, soit deux femmes étrangères l’une à l’autre, deux figures arrachées à leur texte, éveilleuses de possibles : Gradiva, “celle-qui-marche-en-avant” ; sainte Cécile, “celle-qui-gît”.
« Reliées par un mouvement de chute comme d’élévation, ces deux œuvres - le bas-relief des Aglaurides et la sculpture de Stefano Maderno - se trouvent à Rome (Musée Chiaramonti ; Eglise Sainte-Cécile du Trastevere). Dans un premier temps, il s’agira donc d’en organiser la confrontation, le face à face, afin d’inventer et de révéler deux états de corps. Dans un deuxième temps, il s’agira de faire de la ville de Rome notre théâtre des opérations et poser la figure de Gradiva comme point de départ pour une archéologie vivante du corps dansant et par là rechercher, guetter, reconnaître ses traces et ses métamorphoses passées présentes, autant de textures, de motifs chorégraphiques à identifier et accueillir, à explorer et transposer, à mettre en jeu comme en espace. »


Laurent Durupt 
compositeur

Laurent Durupt est diplômé du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en piano, musique de chambre, analyse, contrepoint de la Renaissance, improvisation et composition. Il a remporté plusieurs concours internationaux de piano, dont les et Pordenone en Italie, de musique de chambre, à Cracovie et à Paris, et de composition, le Tenso Young Composer Award. Parmi ses professeurs, Hugues Leclère, Bruno Rigutto, Pascal Devoyon et Henri Barda pour le piano, Frédéric Durieux, Allain Gaussin et Philippe Leroux pour la composition.
Laurent Durupt termine actuellement le cursus 2 à l'IRCAM, se produit en solo ou en duo avec son frère Rémi, percussionniste avec qui il forme le Duo Links, enseigne le piano au Conservatoire du XIVe arrondissement de Paris. Ses
œuvres sont jouées à Paris, Lyon, Strasbourg, Londres, Valencia, Bogota, Vitoria, Chelsea, Manchester, Saint-Pétersbourg, Vancouver, Dallas, San Antonio, New York...

À propos de sa résidence à la Villa Médicis, Laurent Durupt déclare :
« Mon projet de résidence est la réalisation d'un cycle de trois partitions pour chœur a capella, dans lequel je désire explorer les possibilités expressives de la voix, avec, d'une partition à l'autre, des variations sur le degré de mécanicité, notion centrale dans mon travail. Les textes sont de poètes européens (Paul Celan, René Char et Giuseppe Ungaretti), et induisent des traitements musicaux variés, tandis que la thématique centrale du cycle sera celle du souffle.
« Le contenu des textes interfèreront avec les esthétiques respectives de trois artistes qui m'inspirent quotidiennement: Gerhard Richter, Mark Rothko et Giuseppe Penone. Ce qui m'importe est la résonance que chacune apporte au texte qui lui correspondra, ainsi que les images afférentes que leur univers ajoute à la perception de la musique, et réciproquement.»

Pour en savoir davantage : http://www.laurentdurupt.com


Chiara Malta 
cinéaste

Née à Rome en 1977, Chiara Malta poursuit des études de lettres et de cinéma avant de s'installer à Paris et de tourner ses premiers films. Armando e la politica ouvre la section Lo Stato delle Cose au 26e Torino Film Festival avant sa diffusion sur La Lucarne Arte/ZDF.
Ses court-métrages sont diffusés sur France2, Canal+ et sont primés dans de nombreux festivals (Clermont-Ferrand, Aix-en-Provence, États généraux de Lussas, FIF Rome, Nuovo Cinema di Pesaro, Las Palmas, Rio de Janeiro, FFM Montréal...).

Dans le cadre de sa résidence à la Villa Médicis, elle travaillera sur l'écriture d'un film né de sa rencontre avec l'actrice Elina Löwensohn. Après Armando e la politica, elle continue à s'interroger sur le statut de vérité au cinéma et raconte ici l'histoire d'un duo réalisatrice/actrice, d'une romaine et d'une roumaine. Le récit d'une « filmeuse » qui s'égare. Une comédie cruelle et enjouée sur les dangers de la projection dans le rapport à l'autre.


Nora Martirosyan  
cinéaste

Nora Martirosyan, artiste et cinéaste arménienne, a fait ses études à l'Académie des Beaux-arts d'Erevan, d'où elle sort diplômée en 1996, de la Gerriet Rietveld Academie ainsi que du Fresnoy et la Rijksakademie van Beeldende Kunsten d'Amsterdam.
Ses films ont été présentés et primés dans de nombreux festivals internationaux.
Enseignante en écoles de beaux-arts et membre de nombreux jurys, elle travaille sur son premier long métrage de fiction, Territoria, qui sera tourné au Haut-Karabagh,.

Sa résidence à la Villa Médicis sera consacrée à l’écriture de ce film.

Pour en savoir en savoir davantage : http://heolfilms.fr/


Théo Mercier
plasticien

Artiste autodidacte, Théo Mercier revendique une grande liberté formelle. Il s’emploie à déconstruire les mécanismes puis à les remonter dans d’harmonieuses contradictions. Renonçant au confort visuel et intellectuel, il impose paradoxe, bizarrerie et humour comme point de vue plastique. En résultent des sculptures et des collages, cadavres exquis où s’affrontent des images, des univers et des clichés, condition sine qua non à la réalisation d’une œuvre « parasite ». Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) de Paris en 2005, Théo Mercier se destinait au design de portières. Passé par l’atelier de Matthew Barney en 2008, il se voit décerner l’année suivante le Prix coup de cœur du Jury du Prix HSBC pour la photographie. Il a participé à de nombreuses expositions collectives et a récemment bénéficié d’une exposition personnelle au Musée de la Chasse à Paris.
Il est représenté par la Galerie Gabrielle Maubrie à Paris.

Sa résidence à la Villa Médicis sera pour lui une année de collaboration avec des artistes, musiciens, comédiens, une année consacrée véritablement au travail d'atelier.


Malik Nejmi 
photographe

Né en France en 1973  Malik Nejmi est un artiste d’origine franco-marocaine. L’histoire de son père, les liens affectifs avec sa famille, et l'enfance vécue entre deux pays nourrissent son travail de photographie et d'écriture. L'immigration, l'entre-deux territoires deviennent les thèmes de ses œuvres tout comme les diversités culturelles, qui s'inscrivent dans son champs de travail . 

Son projet pour la Villa Médicis se propose de suivre les mouvements antifascistes des vendeurs ambulants sénégalais de Florence et Rome suite à l'assassinat de Samb et Diop, en décembre 2011, par un extrémiste du groupe politique Casapound en Italie. Malik Nejmi va par ailleurs réaliser un important travail d'atelier au sein duquel, par le truchement de l'image et de la reconstitution, se posera la question de la double-culture... L'ensemble de ses recherches est regroupé sous le titre « Migrante est ma demeure », inspiré de la poésie nomade ...


Emmanuelle Pagano  
écrivain

Née en septembre 1969 à Rodez, Emmanuelle Pagano a suivi des études en esthétique du cinéma et en arts plastiques. Elle a déjà publié cinq romans, un récit et un recueil de nouvelles, essentiellement chez POL, et des textes en revues et collectifs.
Collaborant  avec des artistes d'autres disciplines (danse, cinéma, photographie, arts plastiques), elle vit et travaille sur le plateau ardéchois.

Son projet pour la Villa Médicis consiste en l'criture d'un roman à partir des transformations du paysage de l'Idroscalo à Ostie, cité balnéaire située à l'embouchure du Tibre,  quelques kilomètres de Rome (notamment la construction du nouveau port touristique ).
 

Felipe Ribon 
designer

Né en 1981 à Bogota, en Colombie, Felipe Ribon a  étudié l’ingénierie de l’environnement à l’Ecole des Mines, avant d’intégrer l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) de Paris dont il est sorti diplômé en 2008 avec les félicitations du jury. Il a obtenu le Grand Prix Design de la Ville de Paris en 2009, ainsi que le prix du public à la Villa Noailles avec son projet « Une autre salle de bain ». En 2012, il a été le lauréat du prix Audi talent Awards qui lui a permis de développer un projet sur les objets de l'hypnose. Designer, il est photographe et commissaire d'exposition.
 
Pendant sa résidence à La villa Médicis, Felipe Ribon va tenter de développer un projet de recherche sur le genre des objets.

Pour en savoir plus  www.felipe-ribon.com <
http://www.felipe-ribon.com>


Till Roaskens 
plasticien

Amateur de géographie appliquée, Till Roeskens appartient à la famille des artistes-explorateurs. Son travail se développe dans la rencontre avec un territoire donné et ceux qui tentent d'y tracer leurs chemins. Ce qu'il ramène de ses errances, que ce soit sous la forme d'un livre, d'un film vidéo, d'une conférence-diaporama ou autres formes légères, ne se voudrait jamais un simple rapport, mais une invitation à l'exercice du regard, un questionnement permanent sur ce qu'il est possible de saisir de l'infinie complexité du monde. Ses «tentatives de s'orienter» s'élaborent avec le souci récurrent de toucher un public non averti et de rendre les personnes rencontrées coauteurs de l'œuvre.

A la Villa Médicis, il se consacrera à la recherche d'une forme permettant de démêler et de tisser ensemble différents fils qui parcourent sa vie et son œuvre.


Pascale Roumégoux 
restauratrice

Restauratrice de sculptures, Pascale Roumégoux travaille depuis une dizaine d'années auprès des Musées nationaux et des Monuments historiques. Spécialisée entre autres dans les problèmes de structure des œuvres de diverses époques, elle intervient sur différents matériaux tels que le plâtre, la pierre, le bois etc... Parallèlement formée aux travaux aériens sur cordes, cette spécialité lui permet également d'intervenir sur des sculptures difficiles d'accès.

En résidence d'un an à la Villa Médicis, elle portera son travail sur l'étude technique et sanitaire de la collection des moulages de la Villa Médicis, et fera des interventions de restauration d'urgence. Cette mission a pour but d'approfondir sa connaissance des divers procédés de moulage et de confronter ces données techniques avec son expérience jusque-là acquise sur les collections françaises de moulages du Musée du Louvre à Paris, et à Montpellier...


David Sanson 
historien de l’art (histoire de la musique)
 
La présence à l'Académie de France à Rome de David Sanson suscite quelque interrogation... Après avoir exercé pendant quinze ans le métier de journaliste, à la rédaction en chef de la revue Classica, puis de Mouvement, ainsi que sur France Musique, David Sanson, poursuit à 43 ans un triple parcours d'auteur, de musicien et de conseiller artistique du festival Santarcangelo dei Teatri puis au Collège des Bernardins, à Paris. Dans la collection Classica des éditions Actes Sud, il a fait traduire et préfacé le premier livre en français consacré au compositeur néo-religieux new-age Arvo Pärt, et fait paraître un essai biographique consacré à Maurice Ravel. Il a également participé, chez Robert Laffont, aux ouvrages collectifs Tout Bach et Tout Mozart, ainsi qu'à la réédition en cours du Dictionnaire du rock de Michka Assayas. Il a signé plusieurs textes, notamment de fiction, pour des catalogues de plasticiens (Marie-Jeanne Hoffner, Julien Sirjacq, Rainier Lericolais). Parallèlement, il poursuit son activité de musicien avec son projet That Summer
 
Dans son projet de recherche pour la Villa Médicis, à la lumière de son expérience de programmateur et de chroniqueur, mais aussi à la lumière des polémiques ayant entouré l'admission à la Villa Médicis, en 2010, des musiciens Claire Diterzi et Magic Malik, David Sanson compte s'interroger sur les raisons de la désaffection dont fait aujourd'hui l'objet la musique dite « contemporaine », en particulier en France. Cet essai, qui tient davantage de la chronique littéraire que de la démonstration musicologique, ne compte produire un constat - au confluent de l'histoire de la musique, de l'esthétique et de la sociologie des institutions culturelles - que pour mieux réfléchir aux possibilités de le dépasser.




Pour connaître les conditions d’admission des pensionnaires de la Villa Médicis-  Académie de France à Rome :
http://www.villamedici.it/fr/pensionnaires/candidature/être-pensionnaire-à-la-villa-médicis

Source : communiqué de presse de l'Académie de France à Rome