vendredi 11 janvier 2013

Ouverture de saison de concerts parisiens contrastée pour l’Ensemble 2e2m, qui a mis cette année en résidence Saed Haddad




Paris, Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, Auditorium Marcel Landowski, jeudi 10 janvier 2013


Pierre Roullier. Photo : (c) E. Kongs/2e2m, DR


A nouvelle saison de l’Ensemble 2e2m, nouvelle figure emblématique de la diversité de la création musicale contemporaine, avec la mise en résidence du Jordanien Saed Haddad, qui succède ainsi au Tchèque Ondřej Adámek, qui succédait lui-même au Basque espagnol Ramon Lazkano, successeur du Russe Dimitri Kourliandski précédé de l’Allemand Enno Poppe… 


Saed Haddad (né en 1972). Photo : DR



Né à Zarka le 14 décembre 1972, résident actuellement en Allemagne, de confession catholique, polyglotte (il parle couramment l’arabe, l’hébreu, le français, l’anglais et l’allemand), à la tête d’un catalogue qui compte à ce jour vingt-cinq partitions, Saed Haddad a étudié la philosophie à l’Université de Beit-Jala et à l’Université catholique de Louvain, puis la composition à Amman et à Jérusalem, enfin à Londres avec George Benjamin, au King’s College. Il s’est également perfectionné auprès des Français Allain Gaussin et Pascal Dusapin, du Hollandais Louis Andriessen et de l’Allemand Helmut Lachenmann. Il a par ailleurs été pensionnaire de la Villa Médicis de 2008 à 2010. Avec un tel bagage culturel et artistique, ce compositeur ne pouvait que concilier dans sa propre musique les richesses musicales, sonores et intellectuelles de l’Orient et de l’Occident. Pour ce qui le concerne, Haddad « estime que le ‘’progrès’’ doit dépendre uniquement de la force de la musique résultant d’un équilibre entre le physique (beauté, magie, énergie, tension et virtuosité) et de la métaphysique (existentialisme, transcendantalisme et intellectualisme) », écrit-il sur le portail de son site Internet, avant d’ajouter : « Irréalisme, contradiction et impérialisme culturel sont des stimuli supplémentaires à (son) travail. »


Yousef Zayed (oud). Photo : DR


Pour le premier concert de sa résidence 2e2m, Haddad a révisé une œuvre d’une douzaine de minutes remontant à 2005, La Mémoire et l’Inconnu, dont la version initiale a été créée en février 2008 à Stockholm par le KammerensembleN dirigé par Frank Ollu. Ce concerto pour oud solo et quinze instrumentistes (piccolo/flûte alto, hautbois/cor anglais, clarinette/clarinette basse, contrebasson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse) permet à deux types d’instruments appartenant à autant d’univers a priori éloignés les uns des autres de concerter en bonne intelligence, l’oud arabe, instrument caractéristique particulièrement chantant et généralement cantonné aux mêmes ritournelles, du moins pour une oreille peu exercée à la musique arabe - et qui a droit ici à une cadence toute classique - dialoguant sous les doigts experts de Yousef Zayed avec ductilité et un naturel étonnant avec l’ensemble d’instruments de l’orchestre occidental exploité dans des sonorités parfaitement contemporaines, bruits blancs inclus.


Ensemble Amedyez. Photo : DR


Enchaînant les œuvres, du moins autant que le permettent les changements de plateaux, le concert présentait en guise d’introduction à la pièce de Haddad une Nouba maghrébo-andalouse dans le tab’ zidane et sbayn interprétée par quatre des membres de l'Ensemble Amedyez placé sous la direction de Rachid Brahim-Djelloul (violon-alto et chant), entouré de Noureddine Aliane (oud), Sofia Djemai (mandoline) et Dahmane Khalfa (târ et derbouka). Pendant plus d’un quart d’heure, une grosse partie du public constitué de nombreux enfants et adolescents, s’est mise à danser dans les fauteuils et à fredonner une musique qui lui parlait de toute évidence au cœur. 


Vykintas Baltakas (né en 1972). Photo : (c) Universal Edition, DR


Tous avaient précédemment écouté stoïquement une assez longue pièce du Lituanien Vykintas Baltakas (né en 1972), Lift to Dubaï, créée par l’Ensemble Modern de Francfort en 2009. Dans ces pages écrites pour flûte, hautbois, deux clarinettes, basson, cor, deux trompettes, trombone, percussion, piano, sampler, violon, alto, violoncelle, contrebasse et électronique en temps réel, ce compositeur formé auprès de Wolfgang Rihm, Emmanuel Nunes et Péter Eötvös, qui a également suivi le Cursus de l’IRCAM, décrit les impressions ressenties lorsqu’il visita la capitale de l’émirat du même nom, d’où des sons et des atmosphères de ville qui évoquent plus ou moins Amériques (1918-1924) de Varèse, mais en moins coloré, puissant et, surtout, inventif, malgré la présence de l’électronique. Dirigé avec prévenance par son directeur musical, Pierre Roullier, l’Ensemble 2e2m a donné des deux œuvres qui lui étaient réservées une interprétation irréprochable. 

Bruno Serrou

jeudi 10 janvier 2013

Valeri Gergiev et l’Orchestre du Théâtre Mariinski ont donné à Pleyel les premiers feux de leur intégrale des symphonies et concertos de Chostakovitch


Paris, Salle Pleyel, mardi 9 janvier 2013

Valeri Gergiev. Photo : DR

C’est devant une salle archicomble qu’a été donné le second concert en deux jours de la première vague des symphonies et concertos de Dimitri Chostakovitch dont la Salle Pleyel a confié l’intégrale à l’Orchestre du Théâtre Mariinski et à son directeur musical Valeri Gergiev et qui s’échelonnera jusqu’en février 2014. Certes, le Mariinski, ex-Kirov, qui a créé les opéras de Chostakovitch, n’est pas le Philharmonique de Saint-Pétersbourg, ex-Leningrad, qui a créé pour sa part plusieurs symphonies du compositeur sous la direction de son légendaire directeur, Evgeni Mravinski... Quelques semaines après le London Symphony Orchestra pour l'intégrale des symphonies du Polonais Szymanowski et de l'Allemand Brahms, Gergiev a donc retrouvé Pleyel avec l'Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg pour illustrer la musique de son compatriote Dimitri Chostakovitch.

Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Photo : DR
   
Mais avant d’évoquer ce concert, manifestons notre agacement provoqué par l’incapacité du public parisien à se concentrer sur l’écoute des œuvres qui lui sont proposées, surtout dans les moments les plus intimistes, ne craignant pas de rompre l’enchantement des mesures finales d’une œuvre concluant le concert entier annihilé de ce fait par des grattements de gorge bruyants, des toux non-contenues tandis que l'orchestre s’éteint dans de célestes pianississimi

Dimitri Chostakovitch (1906-1975). Photo : DR
 
Le concert de mardi s’est ouvert sur la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 20 « Le Premier Mai ». Composée en 1929, cette partition d’une trentaine de minutes est l’une des plus pompières et académiques de Chostakovitch, et son nuancier est circonscrit du début à la fin entre mezzo forte et fortississimo, tandis que le chœur mixte chante un hymne belliqueux et niais glorifiant la révolution des travailleurs... Il apparaît de ce fait aisément compréhensible que Staline ait pu aimer cette musique et attendait tant de Chostakovitch par la suite… et combien il ne pouvait être que déçu en découvrant la Quatrième Symphonie et Lady Macbeth du district de Mtsensk... Homogénéité et puissance (excessive) de l’orchestre, qui a effectué un sans faute, ont néanmoins maintenu l’intérêt.  S’en est ensuivi le Concerto n° 2 pour violoncelle et orchestre op. 126 que Chostakovitch a composé en 1966 pour son ami Mstislav Rostropovitch, qui en a donné la création à Moscou le 25 septembre de la même année avec l’Orchestre Symphonique de l’URSS dirigé par Evgeni Svetlanov. 

Mario Brunello. Photo : DR

De forme cyclique, les mêmes mesures ouvrant et concluant l’œuvre, ce concerto touche par la profondeur qui émane de l’instrument soliste, qui évoque la solitude du compositeur, malgré les honneurs et la gloire qui entourent Chostakovitch au moment où il conçoit son concerto et qui émane de l’orchestre. Le violoncelliste italien Mario Brunello, vainqueur du Concours Tchaïkovski 1986  qui joue aujourd’hui sur le Maggini du XVIIe siècle qui a appartenu à Franco Rossi, violoncelliste du Quartetto Italiano, en a donné une lecture intense, jouant avec une aisance et dextérité telle qu’il en a restitué l’intensité humaine, après un début pas très juste, lorsque l’on sait combien le micro intervalle était loin de l'univers de Chostakovitch. Le soliste a donné en bis un émouvant chant hébraïque harmonisé par Chostakovitch pour violoncelle solo et deux violoncelles jouant cordes à vide en bourdon suivi de l’introduction du Concerto pour violoncelle.

 Evgeni Evtouchenko (né en 1933). Photo : DR

Après avoir dirigé cette première partie de concert sans baguette, Gergiev retrouvait son fameux « cure-dent » pour le « plat de résistance », la Symphonie n° 13 pour basse, chœur de basses et orchestre en si bémol mineur op. 113 « Babi Yar ». Cette grande partition d’une heure qui dénonce le fléau qu'est l’antisémitisme, créée à Moscou le 18 décembre 1962 par Vitali Gromadski, le Chœur d’hommes de l’Etat soviétique, le Chœur de l’Institut Gnessin, l’Orchestre Philharmonique de Moscou dirigés par Kirill Kondrachine, dans des conditions rocambolesques (les deux basses contactées successivement - le second le jour-même - ayant été priées de ne pas l'interpréter et Evgeni Mravinski, pourtant proche du compositeur, ayant refusé de la diriger, cédant aux pressions politiques. Le régime soviétique trouvait les poèmes d'Evgeni Evtouchenko (né en 1933) choisis par Chostakovitch trop crus et trop « juifs », au point de demander une révision de la symphonie à Chostakovitch. La partition originale a été mise à l’index jusqu’à la mort du compositeur mais une version « autocensurée » par Evtouchenko a néanmoins été enregistrée par Kondrachine en 1967 à Moscou pour le compte de Melodya (1). Cette œuvre tient en fait davantage de la cantate que de la symphonie puisque chacun de ses mouvements fait appel à la voix, omniprésente, et illustre sur cinq poèmes d’Evgeni Evtouchenko (né en 1933), qui a été l’un des premiers humanistes à s’être élevés en Union Soviétique contre le système pour la défense de la liberté d’expression, tandis qu’il continue à se battre aujourd’hui contre les exactions russes en Tchétchénie. 

Le ravin de Babi Yar (Kiev), en 1944. Photo : DR

Chostakovitch s’est attaché tout d’abord à son poème Babi Yar publié en 1961 dans la Literatournaïa Gazeta où le poète dénonce les atrocités nazies de Babi Yar (2). Ce poème ouvre la symphonie et lui donne son titre, et les quatre mouvements suivants se fondent sur autant de sonnets d’Evtouchenko, le caustique Humour, la louange aux femmes russes le Magasin, les Terreurs quotidiennes suscitées par les totalitarismes et l’apologie du courage de ceux qui crient et persistent dans l’expression de leurs opinions, dans la Carrière. Ces cinq parties forment un véritable cycle unifiées qu'elles sont par un même matériau thématique et traitant de l’histoire, du quotidien et de la mentalité soviétiques. Valeri Gergiev en a donné une interprétation magistrale. Impressionnante de grandeur et de retenue, humble et sensible, avec un orchestre assez magique. Gergiev tout en nuances et profondeur, marquant chaque intonation, suscitant au cordeau le moindre départ, démultipliant sa battue et ses regards en direction des divers pupitres de sa phalange pétersbourgeoise, du Chœur du Théâtre Mariinski, majestueux, debout sans podium derrière les percussions, et de la basse, le solide Mikhail Petrenko, membre du Théâtre Mariinski, placé devant les seconds violons, côté cour. Tension, émotion du finale qui s'éteint sur une douce mélopée du violon solo dialoguant délicatement avec son alter ego des altos, ont hélas été gâché par les raclements de gorge de goujats disséminés dans la salle.

Bruno Serrou

1) La commémoration juive de Babi Yar a été interdite en URSS jusqu’en 1987, et l’enregistrement de la création de la Symphonie n° 13 de Chostakovitch n’a été publié au disque pour la première fois qu’en 1997. 

2) Le massacre de Babi Yar est la plus grande tuerie de la Shoah par balles menée par les Einsatzgruppen nazis en Ukraine : 33.771 personnes, principalement des Juifs, mais aussi des prisonniers de guerre soviétiques, des communistes, des Roms, des nationalistes ukrainiens et des otages civils, ont été assassinées par les nazis et leurs collaborateurs locaux, principalement les 29 et 30 septembre 1941, aux abords du ravin de Babi Yar dans la proche banlieue de Kiev.



mardi 8 janvier 2013

CD : « KDGhZ2SA, a Six-Letter Sufi Word » impose un véritable maître de la couleur et du temps, Jean-Luc Fafchamps


Pianiste impressionnant d’habileté et de panache, pilier du remarquable ensemble belge de musique contemporaine Ictus dont il est l’un des membres fondateurs, Jean-Luc Fafchamps est l’un des compositeurs belges les plus représentatifs. Né à Bruxelles en 1960, professeur d’analyse musicale au Conservatoire royal de Mons, il a consacré ses premières œuvres aux petits ensembles le piano tient une place centrale, avant de se tourner vers des formations plus larges lui permettant de déployer son intérêt pour les harmonies non tempérées et les polyphonies de timbres. Il s’attache désormais aux grandes formations dans lesquelles son goût pour les constructions paradoxales et son sens de la synthèse peuvent s’épanouir.

Depuis 1999, Jean-Luc Fafchamps travaille sur un vaste cycle « ouvert » qui puise son inspiration dans la symbolique mystique des vingt-huit lettres de l’alphabet Soufi et de l’incantation de la Da’Wah. Le compositeur en est aujourd’hui à treize lettres. Il lui en reste donc quinze, comme il se plaît à en convenir… Conformément à la charte soufie qui attribue des caractéristiques propres aux différentes lettres, Fafchamps est en train de réaliser une véritable ode à chacune des composantes de l’alphabet arabe. Le compositeur, lors d’exécutions de ses pièces en concert, les agence de façon aléatoire avec pour finalité la formation d'un mot. Ce « work in progress » a déjà donné lieu à un certain nombre de concerts, et six de ces pièces font l’objet du présent disque. Etrange univers où se tissent d’incroyables jeux de correspondances et de rébus… Cet enregistrement réalisé au cours d’un concert donné le 16 mars 2006 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles lors du Festival Ars Musica réunit six lettres arrangées pour former le mot KDGhZ2SA. « J’ai abordé les lettres comme des oracles ouverts », convient Fafchamps, qui a conçu un oracle tel des paramètres symboliques propres aux lettres


K (Kàf) et A, qui ouvrent et concluent respectivement le disque sont les premières pièces pour grand orchestre écrites par Fafchamps, qui atteste d’entrée d’un incontestable talent de symphoniste. Loin de tout sectarisme intellectuel et musical comme de toute complaisance néo-tonale, à l’instar de l’ensemble dont il est membre qui le conduit à fréquenter assidûment toute la musique de notre temps, Fafchamps démontre une puissance d’inspiration et une maîtrise des masses instrumentales extraordinaires, un souffle épique mêlé d’un raffinement de timbres et d’harmonies stupéfiant. K (2005-2006) est une pièce d’une douzaine de minutes au mouvement luxuriant, aux sonorités opulentes, denses et nacrées, ponctuée de gestes orchestraux décalés, inattendus, porteuse d’une sensualité exubérante. Créé en mars 2006 dans le cadre du Festival Ars Musica de Bruxelles, A associe Ictus et l’Orchestre National de Lille en un enchaînement de péripéties rutilantes qui conduit à une singulière cadence métronomique des cordes de l’orchestre sur fond de solo de caisse claire. Créé dans le cadre du Festival Musica de Bruxelles en mars 2006, Z2 (Z2Dàd) est un virevoltant concerto de huit minutes pour hautbois et ensemble (flûte, clarinette, piano, percussion et quintette à cordes) se présentant tel un intermède au milieu de ses voisines plus graves ou plus imposantes. Chaque pièce impose une ambiance propre, les pages pour ensemble faisant alterner des atmosphères très tranchées, du répétitif D (Dàl) pour clarinette, percussion, piano et trio à cordes (2002) à la force envoûtante de S (2000) en passant par le lent et obsédant Gh (Ghain) pour flûte, hautbois, clarinette, saxophone, cor, deux percussions et quintette à cordes, page la plus développée du CD (16mn) créée en 2004.

Tandis que ces deux œuvres gorgées d’inventions plus spectaculaires les unes que les autres qui les placent dans la continuité de Varèse et de Xenakis sont habilement interprétées par l’Orchestre National de Lille dirigé avec vigueur et conviction par Peter Rundel, les quatre autres pages, pour effectifs plus concis, sont magistralement défendues par l’Ensemble Ictus, actuellement en résidence à Lille. 


Soixante-dix minutes de pure joie musicale, avec six merveilles sonores et d'onirisme agrégeant frénésie symphonique et intimité chambriste qui imposent un maître du temps et du timbre digne d’un peintre magnifiant une palette infinie et luxuriante qu’il agence avec un art singulier dont seul est capable un artiste de haut rang. 

Bruno Serrou
Jean-Luc Fafchamps,  KDGhZ2SA, a Six-Letter Sufi Word. 1 CD Sub rosa SR 313

Photos : DR