lundi 10 décembre 2012

Le grand pianiste et musicologue américain Charles Rosen est mort dimanche 9 décembre 2012 à 85 ans




Charles Rosen (1927-2012) au piano travaillant chez Elliott Carter (1908-2012), debout à droite. Photo : (c) Charles Rosen, DR


Né à New York le 5 mai 1927, entré à 7 ans à la Juilliard School, où il étudia de 1934 à 1938, Charles Rosen devint en 1938 l’élève de Moritz Rosenthal, un disciple de Franz Liszt. Diplômé de littérature française de l’Université de Princeton dans le New Jersey - il est titulaire d’un Ph.D sur Jean de La Fontaine -, il avait fait ses débuts comme pianiste à New York en 1951. Il a enseigné à New York et à Berkeley, en Californie. Son œuvre musicologique exerce une grande influence, autant par la qualité de ses analyses que par sa profonde compréhension des styles, du classicisme viennois jusqu’à la Seconde Ecole de Vienne en passant par le romantisme. 

Excellent pianiste, son art reste peu connu en France, malgré sa riche discographie, qui compte notamment des enregistrements des dernières Sonates et des Variations Diabelli de Beethoven et de l’Art de la Fugue de Jean-Sébastien Bach. Mais c’est à la musique du XXe siècle que le pianiste Rosen s’est consacré avec le plus de succès, comme en témoignent ses disques consacrés aux Etudes de Claude Debussy, à Igor Stravinski et à Pierre Boulez, avec qui il a participé à la première intégrale Anton Webern publiée chez CBS/Sony. En outre, son nom est intimement lié à celui d'Elliott Carter dont il a créé plusieurs pièces et enregistré l’intégrale de l’œuvre pour piano, et à qui il a dédié son livre le plus célèbre, Le style classique, Haydn, Mozart, Beethoven (1).

Photo : (c) Philippe Provensal/Cité de la Musique

Que ce soit comme musicologue ou comme pianiste, Rosen se considérait avant tout comme un interprète, autant sur le plan de la geste musicale que de la réflexion. « Théoricien dilettante » rétif à toute forme « d’industrie académique » de l’analyse, la singularité de sa situation tient à son absence de formation universitaire musicologique et à son intérêt pour l’Histoire, la sociologie et les arts en général qui sert de soubassement à l’ensemble de ses analyses et ce qui en fait la force et l’originalité, ce qui n’a pas empêché ses très nombreux textes et ouvrages, jamais doctes mais écrits dans un style d’essence littéraire, d’être appréciés et érigés en références par les docteurs ès-musicologie du monde entier. Dans Le style classique, Rosen reconsidère la notion controversée de style musical classique apparue vers 1775 et éteinte avec la mort de Beethoven, en 1827. A partir des symphonies et quatuors à cordes de Haydn, des concertos, quintettes et opéras de Mozart, et des sonates pour piano de Beethoven, il démontre qu’une même tension dramatique est au cœur de toutes ces œuvres et en tire la définition du style classique comme « la résolution symétrique de forces opposées ». 

Autre ouvrage important, sans doute le plus accompli, La génération romantique, Chopin, Schumann, Liszt et leurs contemporains (2). Rosen y fait revivre le bouillonnement du romantisme à travers ses analyses clairvoyantes et détaillées d’œuvres de Bellini, Berlioz, Chopin, Liszt, Mendelssohn-Bartholdy, Schubert et Schumann. Tout en démontrant son propos dans les œuvres qu’il a lui-même enregistrées pour un CD que l’éditeur a inclus dans le livre, Rosen montre comment ces compositeurs, réagissant aux nouveaux courants de pensée venus des sciences, des arts plastiques, de la littérature, de la philosophie, inventent une multitude de solutions personnelles, souvent contradictoires. Parmi ses autres ouvrages, le touchant petit livre très dense Schoenberg paru dans les années 1970 (3) où il évoque le maître de la Seconde Ecole de Vienne à travers l’analyse du monodrame Erwartung, et Formes sonate (4), dans lequel il étudie la genèse dans la première moitié du XVIIIe siècle, à travers l’aria d’opéra et la forme concertante. 

Bruno Serrou

Bibliographie :

1) Editions Gallimard collection « Tel », 676 pages, publié 1971, 1972, 1978, 1997, 2000, 2011

2) Editions Gallimard « NRF », 896 pages + CD, publié 1995 pour l’édition anglaise et 2002 pour la traduction française

3) Les Editions de Minuit, collection « Critique », 112 pages, publié en 1979 et réédité en 1990

4) Editions Actes Sud, 443 pages, 1993

Le Concerto pour piano de Gérard Pesson par Alexandre Tharaud et le Radio-Sinfonie-Orchester Frankfurt crée l’événement lors du dernier concert du Festival d’Automne à Paris 2012



Paris, Cité de la musique, Grande Salle, samedi 8 décembre 2012


Radio-Sinfonie-Orchester Frankfurt. Photo : DR


L’ultime concert du Festival d’Automne à Paris 2012 aura sans doute constitué le rendez-vous majeur de cette édition. Tout d’abord par la présence de l’une des grandes phalanges des radios allemandes, l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort, mais aussi par la qualité du programme, la présence de l’un des grands pianistes de la jeune génération, le français Alexandre Tharaud, et, surtout, la création française attendue d’une œuvre concertante de l’un des compositeurs les plus raffinés de la riche génération de 1958, Gérard Pesson. Autres merveilles, deux courtes pièces de Maurice Ravel, dont l’une orchestrée par l’un de ses plus fidèles admirateurs et interprètes, Pierre Boulez.


Gérard Pesson (né en 1958). Photo : (c) Daguet/Editions Henry Lemoine. DR

 
Intitulé Future is a faded song (le Futur est une chanson fanée), fruit d’une commande de l’Orchestre de la Tonnhalle de Zurich, qui en a donné la création mondiale le 9 novembre 2012 à Zurich sous la direction de Pierre-André Valade, avec Alexandre Tharaud en soliste, de l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort et du Festival d’Automne à Paris, le concerto pour piano et orchestre de Gérard Pesson est remarquable de délicatesse, d’élégance, de bruissements, d’alliages de timbres d’une beauté exaltante. Trois notes exposées par l’instrument soliste d’une seule main (sol, mi, ré) ouvrent et gouvernent les vingt-cinq minutes de la partition entière. Cette formule tout d’abord maintes fois répétée se propage à travers l’orchestre et ses multiples solistes qui jouent avec le piano sur des résonances dont les timbres de chaque pupitre deviennent ceux du piano qui deviennent aussi ceux de l’orchestre de solistes où les tutti sont rarissimes et extrêmement brefs. Ainsi le piano se fait hyper-piano à travers la trompette, qui se fait à son tour piano, à l’instar des autres pupitres, basson, clarinette, violon, cor, trombone, tuba, contrebasse, flûte, clarinette, la percussion (jusqu’au « cri du lion » !), et ainsi de suite. Construite en un mouvement unique, l’œuvre se présente néanmoins clairement en trois parties enchaînant vif-lent-vif. Le geste est aussi au cœur du propos de Pesson, depuis le jeu muet du pianiste auquel l’orchestre fait merveilleusement écho jusqu’à la fin avec ce mouvement théâtral du soliste qui claque violemment le couvercle du piano avant de le marteler avec les points puis de jouer avec les pieds la seule résonance des cordes à partir du pédalier. Autres sonorités impressionnantes, les clusters. Un passage du mouvement lent plonge chez Maurice Ravel, dont il cite le beau motif central du Frontispice entendu à l’orchestre cinquante-cinq minutes plus tôt, au tout début du concert. Gérard Pesson obtient avec les seuls moyens acoustiques des sonorités et des répons comparables à ceux de l’électronique en temps réel, diversifiant à l’infini les effets et l’espace en démultipliant le piano, notamment dans le piano « double » dissimulé au sein de l’orchestre. 


Alexandre Tharaud. Photo : DR


Alexandre Tharaud rayonnant devant son clavier, joue certes avec partition mais maîtrisant le propos comme s’il était lui-même à la source de l’œuvre, tant il semble avoir revêtu avec cette partition un costume taillé sur mesure, ce que confirme le compositeur qui écrit que « cette musique est conçue (…) à partir du son et du geste si particuliers d’Alexandre Tharaud que j’ai étudiés pour former un timbre, une matière, et peut-être même un esprit qui nous soient communs ». Le tout a été suprêmement restitué, bien sûr par le soliste, mais aussi par l’orchestre de la Hesse, finement dirigé par le jeune chef milanais Tito Ceccherini, les pupitres jouant avec la même minutieuse précision que l’écriture de Pesson, bourdonnant avec ductilité, suscitant un plaisir de l’écoute continu. Cette grande partition est pure merveille. 


Tito Ceccherini. Photo : DR

 
Autres purs joyaux, les deux courtes pièces de Maurice Ravel avec lesquelles l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort a introduit chacune des parties du concert. Ici aussi, maintes perles instrumentales ornent ces miniatures, notamment dans les quinze mesures du Frontispice pour deux pianos (cinq mains) d’après le poème Sonate pour un jet d’eau de Ricciotto Canudo orchestrées par Pierre Boulez, d’abord pour ensemble en 1987 puis pour orchestre en 2007, qui, à l’instar de Ravel dans la seconde pièce, la Fanfare pour l’Eventail de Jeanne, joue de sonorités ductiles et scintillantes qui bondissent et se propagent à travers un orchestre fourni, comme autant d’instruments solistes qui se font écho.

Mais de joyaux, il en a été question la soirée entière, chacune des œuvres programmées en étant emplies. A commencer par les deux grandes et rares œuvres d’Igor Stravinski, en premier lieu la musique pour le ballet sans intrigue Agon composée pour George Balanchine, qui l’a créée le 17 juin 1957 à Los Angeles. Une œuvre dans la mouvance de Webern et de la technique dodécaphonique impressionnante de virtuosité qu’a excellemment servi l’orchestre. Mais aussi le poème symphonique de 1917 le Chant du Rossignol tiré de l’opéra Rossignol empli de réminiscences de Petrouchka et du Sacre du printemps qui a permis de goûter un orchestre d’une homogénéité, d’une diversité de timbres et de couleurs sans limites. Seul Im Sommerwind (Dans le vent d’été) d’Anton Webern s’est avéré un peu sec et manquant d’expressivité, Tito Ceccherini faisant de ce poème symphonique composé en 1904 empreint de Gustav Mahler et de Richard Strauss une œuvre d’essence plus pré-webernienne que postromantique. 

Donné devant une salle comble extrêmement concentrée, à l’exception de quelques bavards invétérés toussotant qui plus est, ce concert restera le plus accompli du Festival d’Automne à Paris 2012 auxquels j’ai assisté cette année.

Bruno Serrou

dimanche 9 décembre 2012

Musiques Nouvelles, doyen des ensembles voués à la musique contemporaine, a célébré avec faste ses 50 ans à Bruxelles


Bruxelles, Centre Flagey, jeudi 6 décembre 2012

 Ensemble Musiques Nouvelles et Jean-Paul Dessy

Alors que malgré la grisaille et les menaces de neige, Bruxelles scintillait de milliers de couleurs en ce jour de saint Nicolas de Myre ou Sinterklaas, qui débarque chaque  année sur un cheval blanc d'un bateau en provenance d’Espagne chargé de cadeaux pour les enfants, un anniversaire attirait en nombre les mélomanes belges épris de création Centre Flagey. Couramment dénommé le Paquebot, ce lieu est le siège historique de la Radio Télévision belge (RTBF/VRT) construit en 1935-1938 par l’architecte Joseph Diongre, fort heureusement sauvegardé en devenant centre culturel en 1974, avant d'être entièrement rénové en 2008. C’est en effet là que, à l’occasion d’un concert organisé par l’Institut national de la radiodiffusion belge (ancêtre de la RTBF) dans le célèbre Studio 1, salle de bois en forme de boîte à chaussure à l’acoustique exceptionnelle, que le 6 décembre 1962 l’ensemble Musiques Nouvelles a donné son premier concert, sous l’impulsion de deux compositeurs, Henri Pousseur (1929-2009) et Pierre Bartholomée, alors respectivement âgés de 33 et 25 ans. Quelques musiciens parmi lesquels les frères Kuijken, Robert Kohnen et Francette Bartholomée, se rassemblèrent pour l’occasion autour de Pierre Bartholomée, marquant ainsi les débuts d’une grande aventure musicale. Au programme du concert inaugural, Répons de Pousseur et la Sonate n° 2 pour piano de Pierre Boulez. Aujourd’hui âgé de 75 ans, Bartholomée est, avec Philippe Boesmans et Bernard Foccroulle, l’une des figures majeures de la musique belge contemporaine. C’est d’ailleurs lui qui a ouvert la soirée-jubilée, en évoquant un brin de nostalgie dans la voix le contexte de la fondation de Musiques Nouvelles et brossant un bref historique de l’ensemble et de son action en faveur de la musique contemporaine, rappelant quelques moments phares avant de conclure en souhaitant aux musiciens, au public et à lui-même une soirée plus belle encore pour les soixante ans… 

 Le Centre Flagey, Bruxelles

Fondé voilà un demi-siècle, Musiques Nouvelles est ainsi le doyen des ensembles en activité, précédent de quelques mois la naissance à Paris de l’Ensemble Ars Nova de Marius Constant, tandis que le grand aîné, le Domaine musical, fondé par Pierre Boulez en 1954 allait être dissout par Gilbert Amy en 1973. Après Bruxelles, puis Liège et de nouveau Bruxelles, l’ensemble est désormais implanté à Mons, au sein du Centre Culturel Transfrontalier « Le Manège Mons » dont il est depuis 2002 pôle de création et de production musicale. Ouvert sur les compositeurs du monde, Musiques Nouvelles se consacre principalement à ceux de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’une diversité insoupçonnée vus de France. A ce titre, l’ensemble organise la diffusion de concerts et manifestations artistiques en Belgique et dans le monde, et accueille en résidence des compositeurs étrangers ainsi que des vidéastes dans le cadre de projets pluridisciplinaires. Virtuoses et inventifs, ses musiciens sont en effet soucieux d’investir la musique d’une présence riche de sens  et participent au développement du répertoire de notre temps. Présentant des compositeurs qui n’appartiennent pas toujours aux courants dominants de la musique contemporaine, l’ensemble invente une forme de concert qui tend à renouveler les pratiques d’écoute. Musiques Nouvelles donne chaque saison une cinquantaine de concerts et de performances transdisciplinaires (vidéo, danse, littérature, arts électroniques, installations, extensions du corps sonores, conférences…), dont une vingtaine d’œuvres nouvelles, et publie plusieurs disques ainsi qu’une revue périodique.

 Pierre Bartholomée (né en 1937)

Cinq chefs se sont succédé à sa tête en cinquante ans, Pierre Bartholomée de 1962 à 1978, Georges-Elie Octors de 1976 à 1988 (aujourd’hui chef de l’ensemble Ictus), Jean-Pierre Peuvion de 1989 à 1993, Patrick Davin de 1993 à 1997, et, depuis quinze ans, le compositeur violoncelliste Jean-Paul Dessy. Ce dernier est en outre l’initiateur du European Contemporary Orchestra ou EOC dont les musiciens sont issus de trois ensembles contemporains, l’Ensemble Télémaque de Marseille, dirigé par Raoul Lay, l’Orkest De Ereprijs d’Apeldoorn aux Pays-Bas, dirigé par Wim Boerman, et Musiques Nouvelles. Trente-trois musiciens qui se sont réunis pour former un outil de dimension et d’audience européennes. Exclusivement voué à la création contemporaine, l’ECO « propose un nouveau standard musical qui combine dimension symphonique et nouvelles technologies, voix et lutherie électronique, force de frappe d’un orchestre et ductilité d'un ensemble ».  Cette formation dont chaque ensemble fournit un tiers des effectifs, s’affranchit de la tradition symphonique et chambriste avec dix instruments à vent, une percussion fournie, deux guitares amplifiées, des performeurs son et les cordes en proportion. 

 Jean-Paul Dessy

Donné devant un parterre de compositeurs, de musiciens, de critiques et d'auditeurs fidèles, le concert a réuni ces deux formations, dont les prestations se sont succédées l’une après l’autre. Jean-Paul Dessy a entièrement dirigé celui de Musiques Nouvelles, qui, en toute logique, a ouvert la soirée qui lui était en fait consacrée. A tout seigneur tout honneur, c’est une œuvre du fondateur de l’ensemble qui a introduit le programme, Opus 60 de Pierre Batholomée (né en 1937).  Commande de Musiques Nouvelles pour ses cinquante ans, cette partition compte trois parties respectivement intitulées Glockenspiel, Tambour à cordes et Sigh (Soupir), qui constituent autant de mouvements de concerto grosso (chaconne, scherzo e trio, ostinato). Les dix instruments requis donnent à chacune des parties sa couleur propre, la résonance métallique (glockenspiel), la friction (tambour à corde ou « cri du lion ») et le souffle. Opus 60, précise son auteur, évoque la naissance naturelle de l’écrit et l’énigme de l’unité. Ces concepts abstraits n’empêchent pas cette pièce d’exhaler énergie et mystère, atmosphères et couleurs chatoyantes, polychromies mordantes et oniriques. Autre fidèle de Musiques Nouvelles, Philippe Boesmans (né en 1936), dont Chambres d’à côté a conclu ce premier concert. Cette œuvre créée le 11 septembre 2010 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles par Musiques Nouvelles est caractéristique du Boesmans de ces dernières années, à la fois théâtrale, emplie de clins d’œil au passé et d’une inventivité luxuriante, ce qui suscite un vrai plaisir pour les oreilles et pour le corps - cette œuvre appelle indubitablement une chorégraphie -, qui jouent à décrypter la source du son projeté par des instruments purement acoustiques comme s’il s’agissait d’une musique avec informatique en temps réel.

 Henri Pousseur (1929-2009)

Entre ces deux œuvres de deux proches de l’ensemble wallon, une partition collective en vingt parties intitulée 20 Créations éclairs, 50 Secondes pour 50 Ans. Cette œuvre-anniversaire a réuni autour de Jean-Paul Dessy dix-neuf compositeurs belges ayant plus ou moins franchi le cap de la cinquantaine. Excellente opportunité pour eux de concevoir des alla breve pouvant déboucher sur des œuvres de plus large envergure. Chacun des compositeurs a contribué avec talent à ce projet, faisant preuve d’originalité et de singularité, avec un effectif constant réunissant flûte, clarinette, cor, trompette, trombone, trois percussionnistes, piano, clavier électronique, deux guitares amplifiées et quintette à cordes avec contrebasse. La pièce la plus impressionnante a été Ex Abrupto de Jean-Luc Fafchamps, par ailleurs membre de l’autre remarquable ensemble belge Ictus, actuellement en résidence à l’Opéra de Lille, œuvre d’une mobilité et d’une puissance ensorcelante supérieurement orchestrée. Les autres contributions ont été tout aussi instructives quant à la dynamique et à l’excellente santé de la création musicale belge, de Denis Bosse, dont l’humoristique HBTY ouvre l’œuvre, à Hao-Fu Zhang, qui concluait avec 5 Bougies pour 50 Ans, bougies allumées et soufflées par Jean-Paul Dessy, en passant par Fabrizio Cassol (String Quartet), Pascal Charpentier (I was born in 1962), Stéphane Collin (Musique Nouvelle), Jean-Yves Colmant (L - cinquante en chiffre romain), Beaudoin de Jaer (Doux comme le hautbois, vert comme les prairies), Renaud De Potter (Jet Lag, page la moins significative du lot), Jean-Paul Dessy (Chronique Chromatique), Jean-Paul Deleuze (Sonance), Jean-Luc Fafchamps déjà cité, Michel Fourgon (L’Orée à l’aube), Gilles Gobert (Pièce pour piano sur des accords répétés d’une densité conquérante), Gaëlle Hyernaux, dont le violent Moloch, Whose Breast is a Cannibal Dynamo constitue l’un des volets d’un cycle de courtes pièces consacrées au dieu Moloch auquel les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants premiers nés, Victor Kissine (Si en Sy), Claude Ledoux (Les Oubliés), Anne Martin (L’Air de Rien), Benoît Meunier (Cependant), Jean-Marie Rens (Zouf) et André Eistic (Environ50). Un bon moment de musique pour un bel hommage à ce remarquable ensemble, homogène, virtuose, précis, aux sonorités envoûtantes, ce qui en fait assurément l’une des meilleures formations d’Europe vouées à la musique contemporaine. 

 Raoul Lay

Moins convainquant en revanche a été le concert de l’European Contemporary Orchestra codirigé par Jean-Paul Dessy et Raoul Lay. Non pas à cause de l’orchestre, où j’ai eu plaisir à retrouver Nicolas Miribel au poste de premier violon, mais à cause des œuvres de sept à huit minutes données en création mondiale défendues certes dans d’excellentes conditions par des interprètes aguerris, mais sans intérêt réel quant au fond intitulé Orchestral Manœuvre in the Sound. A l’exception de Raison d’être du Belge Benoît Chantry, œuvre onirique appelant la danse, et du burlesque Hop du Hollandais Martijn Padding, les autres pièces (signées du Belge Gwenaël Grisi, de l’Etats-unien Ted Haerne, du Roumain Alin Gherman, de la Brésilienne Tatiana Catanzano et du Français François Narboni) sont apparues vides de substance, sans contrastes puisque s’enchaînant les unes aux autres comme s’il s’agissait d’une même pièce répétée par autant de compositeurs à l’imaginaire stratifié par un même instrumentarium classique associé à deux saxophones, deux pianos, accordéon, guitare électrique (mal utilisée par les compositeurs) et trois voix de femmes chantant continument la même mélopée sur les mêmes voyelles, tandis qu’un dj nommé Gauthier Keyaerts répétait indéfiniment le même geste en guise d’interlude entre chaque morceau, jouant de ses platines à force de contorsions et de grimaces, donnant à l’ensemble un tour d’jeun’s totalement incongrus. Est-ce vraiment ainsi que l’on espère attirer le jeune public à la musique contemporaine au sein de l’Union Européenne ? Est-ce pour répondre aux attentes des pouvoirs publics ? Est-ce le fruit de la volonté des institutions de musique contemporaine ? Est-ce en mélangeant les genres que l’on entend élargir l’audience de la création musicale savante ?... 

 Pochette du coffret anniversaire de 6CD paru chez Cyprès

Ce premier demi siècle de Musiques Nouvelles est également l’occasion pour la belle maison belge de disques Cyprès de la publication d’un élégant coffret anniversaire de six CD (1) présentant un large éventail du travail accompli par l’ensemble en cinquante ans d’existence, avec des œuvres qui ont marqué l’histoire de la musique des années 1960 à nos jours. Sont en effet réunies des partitions de Pierre Bartholomée, Philippe Boesmans, avec Chambres d’à côté donné dans le cadre du concert de jeudi, Denis Bosse, Stéphane Collin, Jean-Pierre Deleuze, Baudouin de Jaer, Renaud De Putter, Jean-Paul Dessy, Jean-Luc Fafchamps, Bernard Foccroulle, Jacqueline Fontyn, Michel Fourgon, Gilles Gobert, Victor Kissine, Claude Ledoux, Jacques Leduc, Philippe Libois, Anne Martin, Benoît Mernier, Paul-Benoît Michel, Denis Pousseur, Jean-Marie Rens, Todor Todoroff, Hao-Fu Zhang et Henri Pousseur, à qui un cd entier est consacré. 


Organisant régulièrement des rencontres consacrées aux enjeux musicaux d’aujourd’hui, Musiques Nouvelles a profité de l’occasion que lui offrait cette journée-anniversaire pour accueillir le 6 décembre le rendez-vous annuel du réseau français de création musicale Futurs Composés fondé en 2009. Le thème choisi a été la mutualisation des moyens, l’échange des pratiques et des stratégies, le partage des expertises au sein de réseaux permettant le lobbying auprès des institutions européennes et la mise en commun des outils nécessaires à la création et à la diffusion en Europe et dans le monde. Deux tables rondes ont été organisées. La première, intitulée Les réseaux face aux nouveaux enjeux économiques et artistiques, s’est avérée plus théorique et institutionnelle que pratique et concrète, avec le réseau Ulysse émanant de l’IRCAM, l’European Music Office basé à Bruxelles, et l’IEFM créé en Italie en 1981. Une table ronde sans débat et peu claire quant à la finalité des objectifs, avec des propos plus ou moins soporifiques car exposés sur un ton monocorde et de façon entendue, chacun restant sur son quant-à-soi. La seconde table ronde, 50 ans pour un ensemble... qu'impliquent toutes ces années d'existence ?, s’est avérée plus intéressante, car plus concrète et pragmatique, même si elle n’a donné lieu à aucun débat, chacun y allant à tour de rôle de son expérience sans que personne n’intervienne, en dehors de l’animateur. Après une courte intervention de Jean-Paul Dessy pour Musiques Nouvelles et de Raoul Lay pour l’Ensemble Télémaque de Marseille, tout deux pressés par les répétitions du concert du soir, sont intervenus un représentant du jeune ensemble belge Sturm und Klang qui couvre un large répertoire, du XVIIIe siècle à nos jours, l’ensemble français L’Instant Donné, qui célèbre ses vingt ans et dont la particularité est de travailler de façon suivie avec les compositeurs et de se produire sans chef (voir ce même blog en date du 5  juin 2012), la secrétaire générale de la Févis, association qui réunit les ensembles français indépendants couvrant dix siècles de répertoire, dont le ton vindicatif a jeté un froid dans l’assistance vite réchauffée par les propos plus consensuels qu’annoncé, et une représentante du ministère français de la Culture, qui a insisté sur l’activité de groupes de réflexions réunis sous l’égide du ministère pour tenter de pérenniser l’avenir de la musique savante. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les organisateurs de cette journée pourtant ordonnancée à Bruxelles dans le cadre du cinquantenaire d’un ensemble wallon n’avaient pas songé à inviter le moindre représentant des pouvoirs publics belges. Fort heureusement, le Directeur des affaires culturelles de la Communauté francophone belge était présent dans la salle. Alors qu’il intervenait à la fin depuis un fauteuil au milieu du public, il a fini par être convié à se rendre sur le plateau afin de s’exprimer face à l’auditoire. Il a expliqué que la Belgique a au fond « la chance » d’avoir six ministres de la Culture, car cela permet aux artistes de contacter les uns et les autres sitôt qu’ils reçoivent une fin de non-recevoir ou pour cumuler les subsides, la proximité des pouvoirs publics permettant plus de dialogues qu’en France. Il a également fait le triste constat d’une Union Européenne qui n’est pas encore compétente en matière culturelle, tout en convenant que penser la création de façon univoque est « un regard du XIXe siècle ».


Bruno Serrou

1) Coffret Cyprès de 6 CD « 2012 50 ans Musiques Nouvelles » 5CYP4650

Photos : DR