dimanche 9 décembre 2012

Musiques Nouvelles, doyen des ensembles voués à la musique contemporaine, a célébré avec faste ses 50 ans à Bruxelles


Bruxelles, Centre Flagey, jeudi 6 décembre 2012

 Ensemble Musiques Nouvelles et Jean-Paul Dessy

Alors que malgré la grisaille et les menaces de neige, Bruxelles scintillait de milliers de couleurs en ce jour de saint Nicolas de Myre ou Sinterklaas, qui débarque chaque  année sur un cheval blanc d'un bateau en provenance d’Espagne chargé de cadeaux pour les enfants, un anniversaire attirait en nombre les mélomanes belges épris de création Centre Flagey. Couramment dénommé le Paquebot, ce lieu est le siège historique de la Radio Télévision belge (RTBF/VRT) construit en 1935-1938 par l’architecte Joseph Diongre, fort heureusement sauvegardé en devenant centre culturel en 1974, avant d'être entièrement rénové en 2008. C’est en effet là que, à l’occasion d’un concert organisé par l’Institut national de la radiodiffusion belge (ancêtre de la RTBF) dans le célèbre Studio 1, salle de bois en forme de boîte à chaussure à l’acoustique exceptionnelle, que le 6 décembre 1962 l’ensemble Musiques Nouvelles a donné son premier concert, sous l’impulsion de deux compositeurs, Henri Pousseur (1929-2009) et Pierre Bartholomée, alors respectivement âgés de 33 et 25 ans. Quelques musiciens parmi lesquels les frères Kuijken, Robert Kohnen et Francette Bartholomée, se rassemblèrent pour l’occasion autour de Pierre Bartholomée, marquant ainsi les débuts d’une grande aventure musicale. Au programme du concert inaugural, Répons de Pousseur et la Sonate n° 2 pour piano de Pierre Boulez. Aujourd’hui âgé de 75 ans, Bartholomée est, avec Philippe Boesmans et Bernard Foccroulle, l’une des figures majeures de la musique belge contemporaine. C’est d’ailleurs lui qui a ouvert la soirée-jubilée, en évoquant un brin de nostalgie dans la voix le contexte de la fondation de Musiques Nouvelles et brossant un bref historique de l’ensemble et de son action en faveur de la musique contemporaine, rappelant quelques moments phares avant de conclure en souhaitant aux musiciens, au public et à lui-même une soirée plus belle encore pour les soixante ans… 

 Le Centre Flagey, Bruxelles

Fondé voilà un demi-siècle, Musiques Nouvelles est ainsi le doyen des ensembles en activité, précédent de quelques mois la naissance à Paris de l’Ensemble Ars Nova de Marius Constant, tandis que le grand aîné, le Domaine musical, fondé par Pierre Boulez en 1954 allait être dissout par Gilbert Amy en 1973. Après Bruxelles, puis Liège et de nouveau Bruxelles, l’ensemble est désormais implanté à Mons, au sein du Centre Culturel Transfrontalier « Le Manège Mons » dont il est depuis 2002 pôle de création et de production musicale. Ouvert sur les compositeurs du monde, Musiques Nouvelles se consacre principalement à ceux de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’une diversité insoupçonnée vus de France. A ce titre, l’ensemble organise la diffusion de concerts et manifestations artistiques en Belgique et dans le monde, et accueille en résidence des compositeurs étrangers ainsi que des vidéastes dans le cadre de projets pluridisciplinaires. Virtuoses et inventifs, ses musiciens sont en effet soucieux d’investir la musique d’une présence riche de sens  et participent au développement du répertoire de notre temps. Présentant des compositeurs qui n’appartiennent pas toujours aux courants dominants de la musique contemporaine, l’ensemble invente une forme de concert qui tend à renouveler les pratiques d’écoute. Musiques Nouvelles donne chaque saison une cinquantaine de concerts et de performances transdisciplinaires (vidéo, danse, littérature, arts électroniques, installations, extensions du corps sonores, conférences…), dont une vingtaine d’œuvres nouvelles, et publie plusieurs disques ainsi qu’une revue périodique.

 Pierre Bartholomée (né en 1937)

Cinq chefs se sont succédé à sa tête en cinquante ans, Pierre Bartholomée de 1962 à 1978, Georges-Elie Octors de 1976 à 1988 (aujourd’hui chef de l’ensemble Ictus), Jean-Pierre Peuvion de 1989 à 1993, Patrick Davin de 1993 à 1997, et, depuis quinze ans, le compositeur violoncelliste Jean-Paul Dessy. Ce dernier est en outre l’initiateur du European Contemporary Orchestra ou EOC dont les musiciens sont issus de trois ensembles contemporains, l’Ensemble Télémaque de Marseille, dirigé par Raoul Lay, l’Orkest De Ereprijs d’Apeldoorn aux Pays-Bas, dirigé par Wim Boerman, et Musiques Nouvelles. Trente-trois musiciens qui se sont réunis pour former un outil de dimension et d’audience européennes. Exclusivement voué à la création contemporaine, l’ECO « propose un nouveau standard musical qui combine dimension symphonique et nouvelles technologies, voix et lutherie électronique, force de frappe d’un orchestre et ductilité d'un ensemble ».  Cette formation dont chaque ensemble fournit un tiers des effectifs, s’affranchit de la tradition symphonique et chambriste avec dix instruments à vent, une percussion fournie, deux guitares amplifiées, des performeurs son et les cordes en proportion. 

 Jean-Paul Dessy

Donné devant un parterre de compositeurs, de musiciens, de critiques et d'auditeurs fidèles, le concert a réuni ces deux formations, dont les prestations se sont succédées l’une après l’autre. Jean-Paul Dessy a entièrement dirigé celui de Musiques Nouvelles, qui, en toute logique, a ouvert la soirée qui lui était en fait consacrée. A tout seigneur tout honneur, c’est une œuvre du fondateur de l’ensemble qui a introduit le programme, Opus 60 de Pierre Batholomée (né en 1937).  Commande de Musiques Nouvelles pour ses cinquante ans, cette partition compte trois parties respectivement intitulées Glockenspiel, Tambour à cordes et Sigh (Soupir), qui constituent autant de mouvements de concerto grosso (chaconne, scherzo e trio, ostinato). Les dix instruments requis donnent à chacune des parties sa couleur propre, la résonance métallique (glockenspiel), la friction (tambour à corde ou « cri du lion ») et le souffle. Opus 60, précise son auteur, évoque la naissance naturelle de l’écrit et l’énigme de l’unité. Ces concepts abstraits n’empêchent pas cette pièce d’exhaler énergie et mystère, atmosphères et couleurs chatoyantes, polychromies mordantes et oniriques. Autre fidèle de Musiques Nouvelles, Philippe Boesmans (né en 1936), dont Chambres d’à côté a conclu ce premier concert. Cette œuvre créée le 11 septembre 2010 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles par Musiques Nouvelles est caractéristique du Boesmans de ces dernières années, à la fois théâtrale, emplie de clins d’œil au passé et d’une inventivité luxuriante, ce qui suscite un vrai plaisir pour les oreilles et pour le corps - cette œuvre appelle indubitablement une chorégraphie -, qui jouent à décrypter la source du son projeté par des instruments purement acoustiques comme s’il s’agissait d’une musique avec informatique en temps réel.

 Henri Pousseur (1929-2009)

Entre ces deux œuvres de deux proches de l’ensemble wallon, une partition collective en vingt parties intitulée 20 Créations éclairs, 50 Secondes pour 50 Ans. Cette œuvre-anniversaire a réuni autour de Jean-Paul Dessy dix-neuf compositeurs belges ayant plus ou moins franchi le cap de la cinquantaine. Excellente opportunité pour eux de concevoir des alla breve pouvant déboucher sur des œuvres de plus large envergure. Chacun des compositeurs a contribué avec talent à ce projet, faisant preuve d’originalité et de singularité, avec un effectif constant réunissant flûte, clarinette, cor, trompette, trombone, trois percussionnistes, piano, clavier électronique, deux guitares amplifiées et quintette à cordes avec contrebasse. La pièce la plus impressionnante a été Ex Abrupto de Jean-Luc Fafchamps, par ailleurs membre de l’autre remarquable ensemble belge Ictus, actuellement en résidence à l’Opéra de Lille, œuvre d’une mobilité et d’une puissance ensorcelante supérieurement orchestrée. Les autres contributions ont été tout aussi instructives quant à la dynamique et à l’excellente santé de la création musicale belge, de Denis Bosse, dont l’humoristique HBTY ouvre l’œuvre, à Hao-Fu Zhang, qui concluait avec 5 Bougies pour 50 Ans, bougies allumées et soufflées par Jean-Paul Dessy, en passant par Fabrizio Cassol (String Quartet), Pascal Charpentier (I was born in 1962), Stéphane Collin (Musique Nouvelle), Jean-Yves Colmant (L - cinquante en chiffre romain), Beaudoin de Jaer (Doux comme le hautbois, vert comme les prairies), Renaud De Potter (Jet Lag, page la moins significative du lot), Jean-Paul Dessy (Chronique Chromatique), Jean-Paul Deleuze (Sonance), Jean-Luc Fafchamps déjà cité, Michel Fourgon (L’Orée à l’aube), Gilles Gobert (Pièce pour piano sur des accords répétés d’une densité conquérante), Gaëlle Hyernaux, dont le violent Moloch, Whose Breast is a Cannibal Dynamo constitue l’un des volets d’un cycle de courtes pièces consacrées au dieu Moloch auquel les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants premiers nés, Victor Kissine (Si en Sy), Claude Ledoux (Les Oubliés), Anne Martin (L’Air de Rien), Benoît Meunier (Cependant), Jean-Marie Rens (Zouf) et André Eistic (Environ50). Un bon moment de musique pour un bel hommage à ce remarquable ensemble, homogène, virtuose, précis, aux sonorités envoûtantes, ce qui en fait assurément l’une des meilleures formations d’Europe vouées à la musique contemporaine. 

 Raoul Lay

Moins convainquant en revanche a été le concert de l’European Contemporary Orchestra codirigé par Jean-Paul Dessy et Raoul Lay. Non pas à cause de l’orchestre, où j’ai eu plaisir à retrouver Nicolas Miribel au poste de premier violon, mais à cause des œuvres de sept à huit minutes données en création mondiale défendues certes dans d’excellentes conditions par des interprètes aguerris, mais sans intérêt réel quant au fond intitulé Orchestral Manœuvre in the Sound. A l’exception de Raison d’être du Belge Benoît Chantry, œuvre onirique appelant la danse, et du burlesque Hop du Hollandais Martijn Padding, les autres pièces (signées du Belge Gwenaël Grisi, de l’Etats-unien Ted Haerne, du Roumain Alin Gherman, de la Brésilienne Tatiana Catanzano et du Français François Narboni) sont apparues vides de substance, sans contrastes puisque s’enchaînant les unes aux autres comme s’il s’agissait d’une même pièce répétée par autant de compositeurs à l’imaginaire stratifié par un même instrumentarium classique associé à deux saxophones, deux pianos, accordéon, guitare électrique (mal utilisée par les compositeurs) et trois voix de femmes chantant continument la même mélopée sur les mêmes voyelles, tandis qu’un dj nommé Gauthier Keyaerts répétait indéfiniment le même geste en guise d’interlude entre chaque morceau, jouant de ses platines à force de contorsions et de grimaces, donnant à l’ensemble un tour d’jeun’s totalement incongrus. Est-ce vraiment ainsi que l’on espère attirer le jeune public à la musique contemporaine au sein de l’Union Européenne ? Est-ce pour répondre aux attentes des pouvoirs publics ? Est-ce le fruit de la volonté des institutions de musique contemporaine ? Est-ce en mélangeant les genres que l’on entend élargir l’audience de la création musicale savante ?... 

 Pochette du coffret anniversaire de 6CD paru chez Cyprès

Ce premier demi siècle de Musiques Nouvelles est également l’occasion pour la belle maison belge de disques Cyprès de la publication d’un élégant coffret anniversaire de six CD (1) présentant un large éventail du travail accompli par l’ensemble en cinquante ans d’existence, avec des œuvres qui ont marqué l’histoire de la musique des années 1960 à nos jours. Sont en effet réunies des partitions de Pierre Bartholomée, Philippe Boesmans, avec Chambres d’à côté donné dans le cadre du concert de jeudi, Denis Bosse, Stéphane Collin, Jean-Pierre Deleuze, Baudouin de Jaer, Renaud De Putter, Jean-Paul Dessy, Jean-Luc Fafchamps, Bernard Foccroulle, Jacqueline Fontyn, Michel Fourgon, Gilles Gobert, Victor Kissine, Claude Ledoux, Jacques Leduc, Philippe Libois, Anne Martin, Benoît Mernier, Paul-Benoît Michel, Denis Pousseur, Jean-Marie Rens, Todor Todoroff, Hao-Fu Zhang et Henri Pousseur, à qui un cd entier est consacré. 


Organisant régulièrement des rencontres consacrées aux enjeux musicaux d’aujourd’hui, Musiques Nouvelles a profité de l’occasion que lui offrait cette journée-anniversaire pour accueillir le 6 décembre le rendez-vous annuel du réseau français de création musicale Futurs Composés fondé en 2009. Le thème choisi a été la mutualisation des moyens, l’échange des pratiques et des stratégies, le partage des expertises au sein de réseaux permettant le lobbying auprès des institutions européennes et la mise en commun des outils nécessaires à la création et à la diffusion en Europe et dans le monde. Deux tables rondes ont été organisées. La première, intitulée Les réseaux face aux nouveaux enjeux économiques et artistiques, s’est avérée plus théorique et institutionnelle que pratique et concrète, avec le réseau Ulysse émanant de l’IRCAM, l’European Music Office basé à Bruxelles, et l’IEFM créé en Italie en 1981. Une table ronde sans débat et peu claire quant à la finalité des objectifs, avec des propos plus ou moins soporifiques car exposés sur un ton monocorde et de façon entendue, chacun restant sur son quant-à-soi. La seconde table ronde, 50 ans pour un ensemble... qu'impliquent toutes ces années d'existence ?, s’est avérée plus intéressante, car plus concrète et pragmatique, même si elle n’a donné lieu à aucun débat, chacun y allant à tour de rôle de son expérience sans que personne n’intervienne, en dehors de l’animateur. Après une courte intervention de Jean-Paul Dessy pour Musiques Nouvelles et de Raoul Lay pour l’Ensemble Télémaque de Marseille, tout deux pressés par les répétitions du concert du soir, sont intervenus un représentant du jeune ensemble belge Sturm und Klang qui couvre un large répertoire, du XVIIIe siècle à nos jours, l’ensemble français L’Instant Donné, qui célèbre ses vingt ans et dont la particularité est de travailler de façon suivie avec les compositeurs et de se produire sans chef (voir ce même blog en date du 5  juin 2012), la secrétaire générale de la Févis, association qui réunit les ensembles français indépendants couvrant dix siècles de répertoire, dont le ton vindicatif a jeté un froid dans l’assistance vite réchauffée par les propos plus consensuels qu’annoncé, et une représentante du ministère français de la Culture, qui a insisté sur l’activité de groupes de réflexions réunis sous l’égide du ministère pour tenter de pérenniser l’avenir de la musique savante. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les organisateurs de cette journée pourtant ordonnancée à Bruxelles dans le cadre du cinquantenaire d’un ensemble wallon n’avaient pas songé à inviter le moindre représentant des pouvoirs publics belges. Fort heureusement, le Directeur des affaires culturelles de la Communauté francophone belge était présent dans la salle. Alors qu’il intervenait à la fin depuis un fauteuil au milieu du public, il a fini par être convié à se rendre sur le plateau afin de s’exprimer face à l’auditoire. Il a expliqué que la Belgique a au fond « la chance » d’avoir six ministres de la Culture, car cela permet aux artistes de contacter les uns et les autres sitôt qu’ils reçoivent une fin de non-recevoir ou pour cumuler les subsides, la proximité des pouvoirs publics permettant plus de dialogues qu’en France. Il a également fait le triste constat d’une Union Européenne qui n’est pas encore compétente en matière culturelle, tout en convenant que penser la création de façon univoque est « un regard du XIXe siècle ».


Bruno Serrou

1) Coffret Cyprès de 6 CD « 2012 50 ans Musiques Nouvelles » 5CYP4650

Photos : DR

mercredi 5 décembre 2012

Le compositeur Jonathan Harvey est retourné à Dieu après l'avoir chanté sa vie durant




Jonathan Harvey (3 mai 1939 - 5 décembre 2012)


Sous le choc de la triste nouvelle de la mort de Jonathan Harvey intervenue ce mercredi 5 décembre, à l'âge de 73 ans, pressé par l'émotion, je ne me sens pas la force d'écrire une nécrologie. Mais, tenant à saluer le départ de l'un des compositeurs qui m'ont le plus marqué ces trente dernières années, j'ai choisi de reprendre un portrait que j'avais écrit de lui pour le quotidien La Croix en 2006 à l'occasion de la reprise parisienne de son opéra Wagner Dream créé à Luxembourg par l'Ensemble Intercontemporain. Homme de foi et de conviction, humaniste, ce musicien exigeant et particulièrement inventif restera comme l'une des plus belles rencontres de ma vie, et les occasions de le voir ont été trop rares. Mais je savais que nos chemins se croiseraient de nouveau... Ce ne sera malheureusement plus possible... Il me manque déjà

« Je crois que Jésus a été plus ou moins marqué par Bouddha, me déclarait  Jonathan Harvey tandis qu'il travaillait sur un opéra réunissant les deux démiurges. Leurs pensées, poursuivait-il, sont proches, les différences essentielles étant que le second n’évoque pas son père et ne se réfère pas à Dieu. Pourtant, Etre parfait ayant renoncé au monde, endurant la souffrance des hommes, il voit Dieu et les anges, mais n’en parle que par allusions. » Homme de foi et de sagesse, l’un des compositeurs les plus fins d’Angleterre, Jonathan Harvey fondait l’essentiel de sa musique sur la spiritualité et la mystique, à l’instar de Schönberg, Messiaen ou Gustav Holst, son compatriote qui, comme lui, était autant imprégné de christianisme que de bouddhisme, et, surtout, Karlheinz Stockhausen, à qui il consacra plusieurs essais. 

Né le 3 mai 1939 à Sutton Coldfield dans le Warwickshire dans une famille protestante, choriste au Collège Saint Michaël de Tenbury dès 1948, puis à Repton, Harvey ne voyait pas de contradiction entre sa foi chrétienne et son adhésion au bouddhisme, les célébrant tout deux dans un même élan musical, notamment dans ses trois opéras, le premier, Passion and Resurrection, créé lors des fêtes pascales 1981 de la cathédrale de Westminster, le deuxième, Inquest of Love, en 1992 à l’English National Opera, étant axé sur la vie après la mort. Le troisième, Wagner Dream, sera créé en avril 2007 au Grand Théâtre de Luxembourg et repris deux mois plus tard à Paris dans le cadre du Festival Agora de l’Ircam, où le compositeur travaille actuellement la partie électronique. C’est dans ce cadre qu’a été donnée samedi la création du grand duo d’amour central encadré des deux interludes associant 22 musiciens à l’informatique en temps réel. Commencé voilà six ans et encore en écriture, cet opéra de cent cinq minutes pour sept chanteurs et trois comédiens est écrit sur un livret de Jean-Claude Carrière, auteur d’entretiens avec le Dalaï-Lama. Comme son titre l’indique, l’ouvrage reprend l’ultime projet d’opéra sur lequel Richard Wagner travaillait à Venise au moment de sa mort, les Vainqueurs. D’inspiration bouddhiste, l’esquisse remonte à 1856, parallèlement à Tristan, dont Harvey reprend l’accord initial qui irrigue son propre opéra. « J’ai une attitude ambiguë face à Wagner, convient pourtant Harvey. Je n’aime pas l’homme, mais sa complexité me fascine, et, même dans sa musique, je perçois un égotisme que je rejette. J’ai voulu voir dans son projet les liens qui m’unissent à lui à travers les conflits entre le romantisme et l’après Stravinsky et John Cage, dont la pensée est toute emprunte de Bouddha. »

En 1993, il s'était vu attribuer le prestigieux prix Britten de composition. En 2007, il recevait le Prix Giga-Hertz pour l’ensemble de ses œuvres de musique électronique, tandis que Speaking était couronné par le prix Prince Pierre de Monaco. Il a été le premier compositeur britannique à recevoir le Grand prix du Disque de l'Académie Charles Cros. Entre mai 2009 et mai 2010, l’œuvre de Jonathan Harvey a été célébrée dans le monde entier dans le cadre de concerts et de festivals qui lui ont été entièrement dédiés, par de nouveaux enregistrements et des portraits. Le BBC Symphony Orchestra lui a consacré sa série Total Immersion en janvier 2012.

Au cœur d'une création d'une singulière humanité qui compte 150 opus, le dernier en date composé cette année même, une pièce pour clarinette seule intitulée Cirrus Light, nombre de chefs-d’œuvre dont les magnifiques Speakings pour grand orchestre et électronique, Death of Light / Light of Death pour hautbois, harpe et trio à cordes, l'opéra Wagner Dream, trois partitions heureusement disponibles en CD (voir "A écouter") et l'extraordinaire The Summer cloud's awakening conçu au CIRM de Nice à la suite d'une commande du New London Chamber Choir qui en a donné la création le 3 novembre 2002 dans le cadre du Festival MANCA de Nice, grande page d'une demie heure dont le matériau musical se fonde sur le motif du Désir de Tristan und Isolde de Richard Wagner.

Bruno Serrou

A écouter :

Speakings pour grand orchestre et électronique (2007-2008), Jubilus pour alto et ensemble (2002), Scena pour violon et ensemble (1992). Elizabeth Layton (violon), Scott Dickinson (alto), BBC Scottish Symphony Orchestra. Direction : Ilan Volkov. 1 CD AEon 1090

Wheel of Emptiness pour seize musiciens et électronique (1997), Tombeau de Messiaen pour piano et bande (1994), Ricercare una Melodia pour hautbois et électronique et pour trompette et électronique (1984), Advaya pour violoncelle, clavier et électronique (1994), Death of Light / Light of Death pour hautbois, harpe et trio à cordes (1998). Ensemble Ictus. Direction : George-Elie Octors. 1 CD Cyprès CYP5604

Wagner Dream, opéra pour six chanteurs, cinq comédiens, ensemble instrumental et électronique. Claire Booth (Cosima), Gordon Gietz (Wagner), etc. Ensemble Ictus. Direction : Martyn Brabbins. 2 CD Cyprès CYP5624

Tombeau pour Messiaen (+ œuvres de Cage, Jodlowski, Ferrari, Nono). Wilhem Latchoumia (piano). 1CD Sysyphe SYSYPHE013

Chu pour soprano, clarinette et violoncelle (+ œuvres de Guerrero, Pesson, Pauset). Ensemble Accroche Note. 1CD L'Empreinte digitale ED13229

Photo : DR

Carmen de Bizet brisée à l’Opéra de Paris, avec, dans les rôles principaux, Ana Caterina Antonacci effacée et Nikolai Schukoff en méforme



Paris, Opéra national de Paris Bastille, mardi 4 décembre 2012


Nikolai Schukoff (Don José) et Anna Caterina Antonacci (Carmen)


Aussi surprenant que cela puisse paraître, Carmen n’était plus apparue à l’Opéra de Paris depuis dix ans, avec la reprise en 2002 de la production d’Alfredo Arias créée cinq ans plus tôt. Pour ce qui s’annonçait comme le grand retour du plus populaire des opéras français, puisqu’il s’agissait de l’une des très rares productions nouvelles de la saison 2012-2013 de l’Opéra de Paris, Nicolas Joël, directeur de la « Grande Boutique » (G. Verdi), avait mis sur le papier les petits plats dans les grands, faisant appel à Yves Beaunesne, qui s’était distingué en 2006 à la Comédie Française avec le Partage de Midi et Théâtre de la Coline en 2007 avec l’Echange, deux pièces de Paul Claudel, au directeur musical de la maison, Philippe Jordan, dont la captation vidéo en 2002 dans ce même ouvrage au Festival de Glyndebourne mis en scène par David McVicar (1) présageait d’une véritable vision musicale, et, dans le rôle-titre, l’une des grandes Carmen actuelle, Anna Caterina Antonacci (2). 


Nikolai Schukoff (Don José) et Genia Kühmeier (Micaëla)


Or, hier soir, le public a vite… déchanté. A tous les niveaux, le spectacle est apparu terne, les protagonistes démotivés, tout tombant à plat, musique, mise en scène, distribution. Le tout a été perceptible dès les premières mesures de l’ouverture, qui s’est déployée sans conviction, ni relief, ni énergie. Le lever de rideau a révélé un vaste hangar en construction ou en délabrement avancé qui allait s’avérer comme le cadre unique de l’action entière dans lequel la première intervention des chœurs n’a guère été convaincante ni convaincue, comme flottante. Un décor unique où deux wagonnets de la SNCF tirés par des machinistes et quantité de vélos flambant neufs circulent, de si vastes proportions qu’il renvoie mal les voix qui, du dix-septième rang où je me trouvais, passaient difficilement la rampe, arrivant comme dans un halo lointain, ce qui annihile tout sentiment de proximité, aggravant ainsi les aléas de la gigantesque scène du vaisseau Bastille inadaptée à un ouvrage conçu à l’origine pour la Salle Favart. Mais l’ouvrage de Bizet attirant les foules, il est bien difficile en ces temps de disette budgétaire contraignant à la rentabilité au détriment de l’artistique, de résister aux capacités d’accueil de l’Opéra Bastille plutôt qu’aux ors de l’Opéra Garnier. 


Anna Caterina Antonacci (Carmen)


La proposition du metteur en scène renvoie non pas à l’Espagne rêvée de Mérimée et Bizet mais à celle du cinéaste Pedro Almodóvar. Du coup, Carmen est affublée de la même perruque blonde que celle de Pénélope Cruz dans Etreintes brisées (Los Abrazos rotos) sorti sur les écrans en 2009, où la comédienne renvoyait il est vrai à Marilyn Monroe. De là à proposer une Marilyn Monroe-Carmen tombant amoureuse de la rock star Elvis Presley-Escamillo (ou plutôt de l’hexagonal Dick Rivers-Escamillo), il n’y avait qu’un pas que Beaunesne a clairement franchi. Dans l’action  ultime de l’acte final, après un défilé de jongleurs et de quadrilles évoquant davantage le cirque qu’une feria sévillane, le metteur en scène fait appel à Freud, Don José étranglant Carmen avec la robe de mariée de sa mère, qui vient de mourir, tandis que derrière le couple le plancher du plateau s’enfonce, laissant croire à un ultime geste désespéré de l’amant assassin, qui choisirait de se jeter dans les abysses avec le corps torturé de la bohémienne. Mais finalement, rien ne se passe, si bien que l’on se demande quelle est l’utilité de cet effet… Pour le reste, Yves Beaunesne a le rythme apathique, l’esthétique flétrie et impersonnelle, les scènes de foule sont en déshérence, et les scènes plus intimistes, qui se déroulent trop souvent en fond de scène, vues l’endroit où je me trouvais, sont inhabitées. En outre, l’emploi de la version Guiraud avec dialogues parlés, qui ne peuvent passer la rampe de Bastille sans être amplifiés - ce qui pose quelques problèmes car, dans les scènes de foule, l’on a du mal à repérer d’où est projetée la voix qui s’exprime. On la croit à cour, elle est à jardin, on la pressent à jardin, et elle est au centre -, ne favorise guère les chanteurs étrangers, malgré le travail indéniable de la répétitrice linguistique Muriel Corradini.  

 

Avec une direction musicale qui se contraint à la nuance, il ne se passe plus rien dans la fosse. Le propos n’avance plus, tout devient plat, terne, statique, long. Qu’est devenu le Philippe Jordan tranchant, précis, énergique, contrasté de Glyndebourne d’il y a dix ans ?... Aujourd’hui, le chef suisse apparaît détaché, comme s’il se regardait diriger tel Narcisse, retenant son remarquable orchestre comme pour admirer le voluptueux rendu sonore qu’il en tire, se focalisant ainsi sur la qualité plastique plutôt que sur l’élan dramatique de la partition, plaquant les numéros les uns à côté des autres sans progression dramaturgique, le tout s'enchaînant sans élan, marche et chœur d’enfants, habanera, chansons de Carmen et de Don José, couplets d’Escamillo, ensembles et finals s’enchaînant les uns aux autres de façon indifférenciée. Seul l’air de Micaëla au troisième acte éveille un tantinet l’intérêt. 




Ludovic Tézier (Escamillo)


En l’absence de direction d’acteur visible depuis la place que j’occupais (j’enviais mon voisin qui avait eu l’idée de s’équiper d’une paire de jumelles de théâtre), les protagonistes semblent livrés à eux mêmes, au milieu de la foule, où l’inévitable travesti faux seins à l’air en fait naturellement des tonnes, comme dans les scènes les plus intimes. Anna Caterina Antonacci campe une Carmen désincarnée, à la voix trop discrète et manquant de chair, au point de s’effacer au profit de son comparse Don José, tenu par Nikolai Schukoff, qui avait brossé un touchant Don José en mai 2007 au Théâtre du Châtelet mis en scène par Martin Kusej et dirigé par Marc Minkowski, et qui a enthousiasmé en Parsifal à l’Opéra de Lyon (voir plus haut dans ce blog l’article publié le 10 mars 2012) jouant juste l’homme humilié victime expiatoire, mais, en raison d’un refroidissement dont il n’a pas souhaité informer le public, il est resté sur son quant-à-soi et sa voix au timbre radieux n’a pu s’épanouir avant de s’éteindre finalement au quatrième acte. En revanche, les deux prétendants au cœur des personnages centraux se sont imposés. Genia Kühmeier, est une touchante Micaëla à la musicalité épanouie, mais son élocution française altère sa prestation, et Ludovic Tézier, Escamillo solide, imposant et flagorneur. Les seconds rôles sont bien tenus, particulièrement Frasquita et Mercedes confiées à deux jeunes cantatrices issues de l’Atelier d’Art lyrique de l’Opéra de Paris, Olivia Doray et Louise Callinan, et, pour les personnages masculins, le Dancaïre (Edwin-Crossley Mercer), le Remendado (François Piolino), Zuniga (François Lis) et Morales (Alexandre Duhamel). Considérant l’importance de la foule et de la diversité des personnages qui le constituent dans l’opéra de Bizet, le chœur de l’Opéra de Paris s’est montré en phase avec le spectacle entier, mou, désincarné, indifférent, victime en outre de décalages. 


Anna Caterina Antonacci (Carmen)


Mais, tout compte fait, à quoi bon ce lynchage, autant dans la salle, avec ces huées pour le moins excessives, que sur le plateau et dans la fosse, d’une œuvre pourtant si justement célébrée ?...

Bruno Serrou

1) 1 DVD Opus Arte
2) Deux témoignages de la cantatrice italienne dans ce rôle sont disponibles en DVD, l’un avec Jonas Kaufmann capté en 2007 à Covent Garden (1 DVD Decca), l’autre Salle Favart en 2009 sous la direction de Sir John Eliot Gardiner (2 DVD Fra Musica/Opéra Comique)