jeudi 29 novembre 2012

James Conlon, le Chœur et l’Orchestre de Paris dans un Requiem de Dvořák d’une humanité pénétrante



Paris, Salle Pleyel, mercredi 28 novembre 2012

James Conlon. Photo : DR


La Symphonie du « Nouveau Monde » et, à un moindre degré, le Quatuor à cordes « Américain », sont dans la création d’Antonín Dvořák (1841-1904) deux arbres imposants qui cachent une forêt foisonnante. Symphonies, poèmes symphoniques, musique de chambre en tout genre, pièces diverses pour piano, mélodies, oratorios et opéras abondent, tous plus admirables les uns que les autres. Une part non négligeable du catalogue du compositeur tchèque est consacrée à la musique d’inspiration religieuse. Fervent catholique, soprano dans la maîtrise paroissiale de son village natal, Dvořák côtoya la musique religieuse dès l’enfance, avant de devenir organiste de l’église Saint-Aldebert de Prague. Il signa sa première messe alors qu’il était étudiant au conservatoire, puis renonça un temps au genre en raison du jugement sévère de son maître. Il n’y retourna qu’à la fin des années 1870. C’est à cette époque qu’est né le Stabat Mater op. 58, œuvre immense composée sur le coup de la mort des trois aînés de ses quatre enfants qui propulsa son nom sur le devant de la scène internationale. Puis ce furent le Psaume 149 op. 79, et Sainte Ludmila op. 71. La Messe en ré majeur op. 86 précède le Requiem en si bémol mineur op. 89 que l’Orchestre de Paris a programmé cette semaine pour la seconde fois de son histoire, onze ans après que Vladimir Fedoseyev l’eût dirigé…

Antonín Dvořák (1841-1904)

C’est à la demande du Festival triennal de Birmingham où fut donnée la première de son Stabat Mater en 1885 que Dvořák compose son Requiem. Il termine l’ébauche de l’œuvre le 18 juillet 1890, six mois après l’avoir commencée, et achève la partition en octobre, un an avant d’en diriger lui-même la création le 9 octobre 1891 à la tête du Chœur et de l’Orchestre du Festival de Birmingham. A l’instar des Requiem de Berlioz (1837) et de Verdi (1868-1874), celui de Dvořák est de vaste dimension, l’exécution de ses treize numéros distribués en deux sections demandant plus d’une heure trente. Celles-ci sont disposées avec une certaine liberté, Dvořák insérant notamment entre le Sanctus et l’Agnus Dei un lyrique Pie Jesu fondé sur le même texte que celui qui conclut le Dies Irae. Les séquences se présentent ainsi : Section I : 1. Introitus : Requiem aeternam 2. Graduale: Requiem aeternam 3. Sequentia : Dies irae - Tuba Mirum - Quid sum miser - Recordare, Jesu pie - Confutatis maledictis - Lacrimosa. Section II : 4. Offertorium : Domine Jesu ChristeHostias 5. Sanctus - Pie Jesu 6. Agnus Dei. Pourtant, le propos est plus humaniste et onirique que tragique et majestueux, dans l’esprit du Requiem allemand de son mentor Johannes Brahms (1868). 

Cette œuvre austère d’où émerge de rares moments de ce chaud lyrisme qui coule d’abondance dans les veines de Dvořák est écrite pour quatre solistes (soprano, contralto, ténor, basse), chœur mixte et orchestre avec flûte piccolo (1), deux flûtes, deux hautbois, cor anglais, deux clarinettes, clarinette basse, deux bassons, contrebasson, quatre cors, quatre trompettes (deux seulement hier), trois trombones, tuba basse, timbales, tam-tam, cloches-tubes, harpe, orgue et cordes (18-16-14-11-9). Les instruments sont surtout exploités dans leur registre grave, tandis que se détachent cor anglais, clarinette basse, contrebasson et les cors, les troisième et quatrième souvent utilisés avec sourdine. Dès les premières mesures s’impose un thème de cinq notes qui hantera tel un leitmotiv l’œuvre entière « comme un fantôme sinistre et malveillant » (Claire Delamarche) jusqu’à la coda finale où se désagrègent les divers motifs tels des spectres. Le Requiem se termine sur ce leitmotiv sombre et menaçant qui laisse l’âme de l’auditeur suspendue dans un climat d’angoisse qui dit combien le compositeur était loin d’être réconcilié avec la mort… 

Le Choeur et l'Orchestre de Paris. Photo : Orchestre de Paris, DR


Dirigeant par cœur, James Conlon, que l’on retrouvait à Paris avec plaisir, lui-même fervent catholique à l’instar du compositeur, a donné du Requiem de Dvořák une interprétation brûlante, d’une humanité et d’une générosité pénétrantes, faisant chanter l’Orchestre de Paris avec la sensualité tendrement nostalgique caractéristique au compositeur, se fondant dans la partition pour en exalter les couleurs, jouissant à plein de la flexibilité de la phalange parisienne qui s’est imposée hier par ses sonorités rutilantes. Le Chœur de l’Orchestre de Paris a participé avec panache à la réussite de cette extraordinaire exécution, s’avérant flexible, précis, coloré et homogène, après avoir rapidement pris ses marques faisant ainsi vite oublier les décalages dans ses deux premières interventions. Le quatuor vocal était en parfaite harmonie avec la vision du chef et la prestation de l’orchestre et du chœur, avec un duo féminin dont les timbres se sont avérés en parfaite corrélation, la soprano polonaise Aga Mikolaj et la mezzo-soprano russe Ekaterina Semenchuk au grave de bronze, complété par le solide ténor russe Sergey Semishkur et l’impressionnant basse allemand Georg Zeppenfeld. Une soirée à marquer d’une pierre blanche…

Bruno Serrou

1) Après un malaise de la titulaire survenu dans la minute qui a suivi le début du concert, la musicienne devant être portée hors du plateau par un régisseur, l’exécution du Requiem de Dvořák s’est faite mercredi sans flûte piccolo. Le chef et l’orchestre ont en effet continué sans manifester de trouble apparent, conformément à la tradition des artistes qui veut que, quoiqu’il advienne, « le spectacle continue »

mercredi 28 novembre 2012

Les Enfants terribles de Jean Cocteau robotisés par Philip Glass vivifiés par la mise en scène et la direction d'acteur de Stéphane Vérité



Paris, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, mardi 27 novembre 2012 


Philip Glass, les Enfants terribles. De gauche à droite : Olivier Dumait (Gérard et Narrateur), Chloé Briot (Elisabeth), Guillaume Andrieux (Paul) et Amaya Dominguez (Agathe). Photo : DR


Après la mort de leur mère, Elisabeth et Paul, frère et sœur orphelins livrés à eux-mêmes et liés par une affection exclusive, vivent ensemble dans leur grand appartement parisien. Ils se sont construit un univers chimérique régi par de sibyllins symboles. Leur chambre est un véritable sanctuaire où trône un « trésor » chargé d’une signification connue d’eux seuls. Cependant, Elisabeth rencontre Michaël et l’épouse, mais il meurt le lendemain des noces dans un accident de la route sans que leur mariage ait été consommé. Elle hérite de la fortune de Michaël, dont un grand hôtel particulier où Paul la rejoint avec leur trésor. Gérard, un camarade de Paul, et son amie Agathe, qui ressemble étrangement au mauvais garçon Dargelos que Paul idolâtre, viennent bientôt habiter avec eux. Mais lorsqu’Elisabeth comprend que l’amour est en train de naître entre son frère et Agathe, elle tisse un piège perfide pour que son frère ne puisse pas lui échapper. Comme dans la tragédie antique, l’issue ne peut être que fatale. Telle est la trame du roman que Jean Cocteau publia en 1929 après l’avoir écrit d’une traite durant une cure de désintoxication avant d’en tirer vingt ans plus tard un scénario pour le film éponyme de Jean-Pierre Melville. Une histoire apparemment banale qui cache en fait une tragédie fondée sur le désir morbide, résurgence de l’inéluctable fin de l’adolescence, de ses mythes, de sa grâce, de ses illusions. 


Chloé Briot (Elisabeth) et Guillaume Andrieux (Paul). Photo : DR


A l’instar de nombre de ses aînés qui ont côtoyé Jean Cocteau, l’Etatsunien Philip Glass (né en 1937), connu pour son Einstein on the Beach né en 1976 au Festival d’Avignon de sa collaboration avec Robert Wilson, se plaît à mettre en musique les grands textes du poète français dont il a tiré dans les années 1990 trois opéras, Orphée (1993), la Belle et la Bête (1994) et les Enfants terribles (1996). Ce dernier ouvrage se fonde sur un livret du compositeur et de Susan Marshall qui s’avère dramatiquement efficace. Mais la musique, répétitive et minimaliste, est réduite à un squelette sans attrait, et pourrait illustrer n’importe quelle histoire. Les séquences sont plaquées les unes à la suite des autres, sèchement, sans la moindre transition, fondées sur un matériau banal et quasi invariable, lancinant et soporifique, ce qui constitue en fait le seul lien avec les idées qui obsèdent les personnages de l’opéra détachés du monde comme sous l’empire de l’opium, drogue dure dont Cocteau se désintoxiquait alors qu’il écrivait son roman. La structure minimaliste transforme rapidement la musique en un fond sonore hypnotique, tandis que l’écriture vocale se cantonne au récitatif et met l’accent sur la prosodie, ce qui met le texte en avant, si bien que l’on finit par ne plus s’intéresser qu’à ce dernier et au jeu des chanteurs-acteurs. Cette non-musique assénée en boucle jusqu’à l’abrutissement est d’autant plus anémiée que « l’orchestration » est réduite à trois pianos quart de queue réunis dans la fosse dextrement tenus ici par trois musiciens infaillibles, Anne-Céline Barrère, Nicolaï Maslenko et Emmanuel Olivier, directeur musical du spectacle présenté à l’Athénée. 


Guillaume Andrieux (Paul). Photo : DR


En effet, trois ans après en avoir donné la création française de l’ouvrage dans une production de Paul Desveaux, le Théâtre de l’Athénée reprend en ce moment les Enfants terribles de Philip Glass, cette fois dans une mise en scène de Stéphane Vérité conçue voilà un an pour l’Opéra de Bordeaux en coproduction avec le Teatro Arriaga de Bilbao avec une distribution de jeunes chanteurs ayant l’âge des rôles. Stéphane Vérité signe une mise en scène retenue et concise qui souligne les troubles et tensions sentimentaux des personnages. A la façon d’un huis-clos, les mouvements sont réduits au strict minimum, mais suffisamment déterminés pour suggérer le cadre des diverses scènes, ce qui permet au metteur en scène de jouer sur le geste et l’intimité expressive du cinéma, impression plus prégnante encore avec la promiscuité que permettent les volumes réduits du Théâtre de l’Athénée. L’action se déploie au cœur d’un décor unique conçu et éclairé par Stéphane Vérité fait d’un puis de deux lits et de chaises diversement répartis sur un tapis au pied d’un écran qui occupe toute la largeur du fond de scène où sont diffusées de belles et glaciales images numériques réalisées par Romain Sosso. 


Chloé Briot (Elisabeth). Photo : DR

Constituée de quatre jeunes chanteurs en début de carrière, la distribution est homogène et en phase avec le sujet. Frère et sœur sont parfaitement campés par Chloé Briot (Elisabeth) et Guillaume Andrieux (Paul), tant sur la plan vocal que physique. Leurs deux partenaires sont un peu moins convaincants, Amaya Dominguez (Agathe) en raison d’une diction défaillante, Olivier Dumait (Gérard et le narrateur) à cause d’une ligne de chant mal dominée dans l’aigu - mais il est vrai qu’il lui faut constamment passer du chant au parler. Néanmoins, les quatre protagonistes sont tous excellents comédiens, servant de façon irréprochable le texte de Jean Cocteau si efficacement condensé par Philip Glass et Susan Marshall que l’on fait rapidement abstraction de la musique robotisée du premier… 




Bruno Serrou

mardi 27 novembre 2012

Les 50 ans des Percussions de Strasbourg, l’ensemble qui a fait entrer la percussion dans l’univers de la musique de chambre, attire les foules à la création par la théâtralité de ses concerts et participe à la réputation mondiale de la ville de Strasbourg



 Photo : Percussions de Strasbourg, DR
Voilà cinquante ans, six percussionnistes, tous musiciens d’orchestre formés à l’aune des conservatoires, Bernard Balet, Jean Batigne, Lucien Droeller, Jean-Paul Finkbeiner, Claude Ricou et Georges Van Gucht, chacun étant membre de phalanges strasbourgeoises (Orchestre Municipal et Orchestre de l’ORTF), fondaient à Strasbourg un ensemble inédit jusqu’alors auquel ils attribuèrent un nom associant leur instrument commun et le lieu où ils travaillaient, les Percussions de Strasbourg. Très vite, la légende se forgea, les compositeurs qui découvraient alors, à l’instar d’un certain nombre de leurs aînés, les aptitudes solistes et chambristes de la percussion, permirent à l’ensemble de devenir rapidement une formation de chambre comme une autre mais unique en son genre car dotée d’une palette inouïe de timbres et de couleurs.

C’est sous le signe d’Edgar Varèse et le parrainage de Pierre Boulez que se sont formées les Percussions de Strasbourg, alors qu’aucun répertoire n’existait encore pour un tel effectif de musiciens dont la volonté inédite et surréaliste à l’époque était de faire de la musique de chambre avec des instruments à percussion. Devant immédiatement songer à se constituer un catalogue, les six percussionnistes prirent contact avec les compositeurs. La proximité de l’Allemagne, terre de création musicale par excellence avec notamment les festivals de Darmstadt et de Donaueschingen et la présence de Pierre Boulez à Baden-Baden, allait marquer de façon déterminante les débuts des Percussions de Strasbourg. Olivier Messiaen, Iannis Xenakis, Karlheinz Stockhausen, Kazimierz Serocki, Georges Aperghis, Claude Ballif, John Cage, Miloslav Kabelac, Maurice Ohana, François-Bernard Mâche, Hugues Dufourt, Franco Donatoni leur dédient immédiatement des partitions, et, en 1967, les musiciens interprètent, avec l’accord de Varèse, Ionisation, alors que la partition requiert à l’origine la participation de treize instrumentistes. 

Photo : Percussions de Strasbourg, DR

C’est en 1980 que les membres les plus anciens ont commencé à passer la main afin d’assurer leur succession, pensant à la pérennité de l’ensemble. « Le terme “formation” est important, constate aujourd’hui Jean-Paul Bernard, actuel directeur artistique de l’ensemble, parce que, lorsque nous étions étudiants, les conservatoires ne formaient pas à la musique contemporaine, à de rares exceptions près, et nous n’apprenions pas plus la musique d’ensembles que celle de notre temps, les percussionnistes étant alors façonnés avant tout pour l’orchestre. J’ai eu la chance de travailler avec Georges Van Gucht, si bien que, dès le conservatoire de Toulon où je suis entré à vingt ans, j’ai été sensibilisé à la musique de notre temps. Auparavant, je m’intéressais plutôt à la batterie jazz, avant de commencer à accompagner des amis étudiants du conservatoire. Mais j’ai croisé Gucht... Cette rencontre a eu sur moi l’effet d’un véritable coup de foudre pour la percussion. Ainsi, après quatre années d’études, je me suis retrouvé aux Percussions de Strasbourg. » Les fondateurs avaient donné une telle dynamique, le succès ne cessant de croître, la quantité de concerts et de créations étant toujours plus considérable, qu’ils avaient été conduits à instaurer un système de co-solistes, avec les jeunes qu’ils engageaient pour partager les concerts avec l’un ou l'autre des membres fondateurs. Ce système a perduré jusqu’en 1986. « Plusieurs jeunes se sont succédé, se souvient Jean-Paul Bernard, ce qui explique pourquoi le passage de relais entre les anciens et les nouveaux ne s’est pas fait sans heurts. Les fondateurs étaient des amis qui avaient eu une longue histoire commune, alors que leurs successeurs venaient d’un peu partout. Or, le travail des Percussions de Strasbourg implique des relations humaines solides, qui ont été longues à se forger. C’est du plein temps et c’est un peu la vie d’un quatuor à cordes, car nous faisons de la musique de chambre à six. Par ailleurs, les anciens ont eu du mal à couper le cordon. C’est ainsi qu’il nous a fallu dix ans, entre 1986 et 1996, pour assumer le changement. »


Hugues Dufourt (né en 1943). Photo : DR



Erewhon (1972-1976) d'Hugues Dufourt

« J’ai connu les Percussions de Strasbourg peu après leur création, rappelle Hugues Dufourt qui allait écrire pour le groupe l’œuvre référence du genre, Erewhon, symphonie pour orchestre de cent cinquante percussions composée entre 1972 et 1976. Ma première pièce pour instruments à percussion m’a été commandée par le compositeur suisse Jacques Guyonnet, mon professeur, et le Studio de musique contemporaine de Genève en 1968. Une œuvre pour piano, percussion conforme à la configuration des Percussions de Strasbourg, et instruments à vent, en fait mon opus 1. Après cette création, Jean Baigne, membre fondateur des Percussions de Strasbourg également timbalier du Philharmonique de Strasbourg, me commanda Brisants, puis ce sera Mura della Citta, di ditte (1968-1969) où j’utilise quantité de percussions. A l’époque, voulant assurer ma percée musicale, j’entendais travailler sur les instruments les plus aventureux tout en montant dans leur échelle sociale. Ainsi, après la percussion, j’ai fait l’inventaire des instruments de musique pop’ dans Saturne, et ce n’est que plus tard que je comprenais que les bois étaient mes instruments par excellence. Aussi, à l’époque, lorsque cette commande m’a été proposée, je me suis empressé de l’accepter. Ainsi, peu à peu, j’ai appris à écrire pour la percussion. En fait, j’apprenais vite, et j’avais beaucoup lu sur le sujet, mais le travail proprement expérimental, je ne l’ai engagé qu’après, avec les Percussions de Strasbourg. J’ai demandé au groupe de travailler à fond avec eux, et c’est ainsi qu’est né Erewhon. J’ai beaucoup inventé dans cette œuvre, mais pas tout, car je me rendais dans les locaux des Percussions de Strasbourg avec un magnétophone pour enregistrer des sons, mais il était impossible de déployer un tel matériel. J’ai donc dû faire appel à mon imaginaire et l’extrapoler sur cent cinquante instruments. Cette partition marque la rupture avec mes œuvres de jeunesse, car je me suis lancé dans une pièce un peu utopique et sans limitation ni de durée ni d’instruments, refusant la castration de la musique contemporaine. La genèse d’Erewhon s’est étendue sur quatre ans, et a représenté un effort surhumain. Bien que j’aie écrit par la suite d’autres pages avec percussion, notamment pour Thierry Miroglio, je ne suis jamais revenu à la seule percussion. Je me suis trop brûlé les ailes avec Erewhon, et j’ai du mal à m’y remettre, car j’y ai mis toutes mes forces et mes réserves. » 

Les liens qui unissent Hugues Dufourt aux Percussions de Strasbourg s’avèrent donc indélébiles, depuis Erewhon. « Ce groupe représente un aspect essentiel de ma vie et de mon œuvre, autant avec les anciens qu’avec leurs successeurs, reconnaît volontiers le compositeur. Mon expérience avec ces derniers, lors de la reprise et de l’enregistrement d’Erewhon en 1999 a été fantastique. Nos relations ont un caractère affectueux, presque familial, et pour la première fois les rapports d’âge ont été inversés, puisque j’étais le plus âgé, alors qu’auparavant j’étais le jeune qui irritait. Cette fois, le rapport était confiant, inscrit dans l’ordre de la transmission. D’un point de vue musical, la nouvelle équipe a apporté à Erewhon une aisance cristalline, précise, déterminée jusqu’au moindre détail dans un jeu collectif souple, félin qui démontre l’évolution du niveau technique collectif comparable à celle des skieurs ces vingt-cinq dernières années, évolution spectaculaire que l’on n’enregistre pas dans le violon ou le piano. Le médium percussion et son écriture sont ainsi de plus en plus raffinés et spatialisés. Ce qui m’intéresse ce sont l’expression, l’expressivité, non les sonorités et les timbres. » Quoi qu’il en dise, Hugues Dufourt reste fondamentalement attaché à la percussion, cette section représentant dans sa création pour orchestre une part fondamentale de son assise harmonique. Dufourt reconnaît en effet qu’il s’agit bien pour lui d’une sorte d’instrument primordial, tout comme pour Brahms. « La timbale est pour moi le grand frisson, le “Grund” allemand, les abysses, mon assiette harmonique fondamentale. C’est de la timbale que s’élève le son. Chez moi, cet instrument représente ce que le XVIIIe siècle désignait comme le corps sonore, et c’est à travers lui, ainsi que le vibraphone, que j’ai pu approfondir de nouvelles perspectives côté instruments à percussion après Erewhon. »


Jean-Paul Bernard, directeur des Percussions de Strasbourg jusqu'en juin 2012. Photo : Percussions de Strasbourg, DR



1996, le renouveau

En 1996 une nouvelle histoire commençait pour les Percussions de Strasbourg. Prenaient en effet le relais six jeunes musiciens formés à l’aune de leurs aînés, Jean-Paul Bernard, Claude Ferrier, Bernard Lesage, Keiko Nakamura, François Papirer et Olaf Tzschoppe, qui, non seulement reprenaient le répertoire constitué en trente-cinq ans, mais s’ouvraient en outre sur leur temps, invitant les compositeurs de leur génération pour leur seul talent, passant outre les styles et les écoles. La pluralité et l’éclectisme des choix de collaborations leur ont permis d’élargir le champ artistique et de se placer dans des situations inhabituelles, comme les échanges avec d’autres ensembles, le croisement avec le théâtre, la danse. Riches de plus de sept cents instruments appartenant aux quatre grandes familles de la percussion, peaux, bois, métaux et instruments traditionnels ou rituels liturgique, les Percussions de Strasbourg ont pu développer le côté attractif de la percussion, « instruments » que tout un chacun peut jouer depuis la première enfance en tapant sur tout type d’ustensiles. Il faut y ajouter le côté spectaculaire, scénographique, ludique, particularités qui sont un moyen sans doute efficace d’attirer un large public à la musique contemporaine. « La percussion est très visuelle, convient Jean-Paul Bernard. Le fait de jouer sans chef nous oblige à adopter des attitudes corporelles plus marquées pour arriver à “sentir” la musique entre nous. Je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas travailler avec toutes les techniques modernes existantes. Nous souhaitons que le public identifie les Percussions de Strasbourg avec le visuel, particulièrement les lumières, au même titre que le son. Nous travaillons toujours pour trouver une scénographie qui nous est propre. C’est aussi dans le choix des compositeurs avec qui nous travaillons et qui nous font réfléchir sur ce sujet. Travailler avec des compositeurs comme Heiner Gœbbels nous oblige à réfléchir sur notre façon d’être. Ce qui nous intéresse est remettre en cause la forme et le fonds des concerts, programmation thématique ou scénographie. Le reste est question de moyens. »

A chaque œuvre nouvelle, l’un des six percussionnistes se voit confier la responsabilité artistique, tel un chef d’orchestre. Il analyse la partition, réfléchit sur la façon dont le groupe va la travailler, le tout en relation directe avec le compositeur. Chaque musicien travaille ensuite la partie qui lui revient, et sitôt que les répétitions commencent, tous se « soumettent » aux directives du percussionniste responsable. Tel un ensemble de cordes, l’essentiel du travail se porte sur les instruments, leur implantation. Les commandes sont passées selon les désirs de chacun de travailler avec tels ou tels compositeurs. Une commande est le fruit soit d’un souhait collégial soit du désir d’un musicien du groupe, qui en parle aux autres, mais au moment où le choix se porte sur quelqu’un, il n’est pas définitif, et ce n’est qu’après que l’ensemble ait reçu le compositeur dans ses ateliers où chacun peur l’observer dans ses réactions face à la découverte des instruments, que la décision se cristallise. « Nous ne disons jamais “nous aimerions que vous écriviez pour nous”, dit Jean-Paul Bernard, mais nous invitons le compositeur à nous découvrir. Il s’agit donc tout d’abord d’un contact. Nous apprenons à nous connaître, et nous voyons si nous pouvons ou non aboutir à un projet. Les compositeurs d’aujourd’hui maîtrisent la percussion et n’ont pas trop de problème avec, mais ils ont besoin de connaître les Percussions de Strasbourg. Notre parc d’instruments étant important, il leur est nécessaire de venir chez nous les voir, les toucher, les essayer. » 

 Photo : Percussions de Strasbourg, DR

Quelques trois cents créations

A l’origine de quelques trois cents créations en cinquante ans, les Percussions de Strasbourg n’entendent pas en rester là, car aujourd’hui, conviennent-ils, seule une trentaine d’œuvres qu’ils ont suscitées peuvent prétendre se maintenir au répertoire. L’enrichissement de leur catalogue est d’autant plus assuré que l’ensemble n’a pas besoin de se démener pour obtenir d’un compositeur une œuvre nouvelle. Nombreux en effet sont ceux qui souhaitent écrire pour lui, et il n’est pas si évident d’y parvenir pour les postulants, tant demandes et propositions affluent. Mais c’est surtout au gré des rencontres qu’est initié ou non un travail commun. Les Percussions de Strasbourg ont pour ambition d’être un lieu de recherche, bien qu’elles n’en aient pas toujours les moyens. Mais elles collaborent avec danseurs, metteurs en scène, chanteurs, comédiens, jeunes compositeurs, mettant en corrélation la musique avec les autres modes d’expression artistique, danse, théâtre, arts plastiques. Ainsi, pour sa première œuvre pour les Percussions de Strasbourg, Ton That Tiêt a écrit en 1999 La Danse du Temps, fruit de la coopération de trois artistes venus d’horizons différents, le compositeur Tiêt, le sculpteur Andy Goldworthy et la chorégraphe Régine Chopineau. 

Pour la grande pièce de Heiner Goebbels créée en 2000, les Percussions de Strasbourg ont reçu tout d’abord le compositeur allemand dans ses locaux accompagné de son preneur de son et de son éclairagiste. Les six instrumentistes ont mené avec lui nombre d’expériences, la partition encore en projet, « ce qui, rappelle Jean-Paul Bernard, nous a permis de porter un regard neuf sur l’aspect musique de chambre et la théâtralité. Mais, sur le plan instrumental, Goebbels n’avait nul besoin de nous, car il allait de lui-même fouiller dans nos tiroirs en quête d’objets que nous avions mis complètement de côté, allant même jusqu’à trouver de nouveau modes de jeux, par exemple jouer avec une balle rebondissant sur une grosse-caisse. »


Avec les jeunes compositeurs, les Percussions de Strasbourg entretiennent des contacts réguliers, « Nous leur jouons des extraits de leurs œuvres, dit Jean-Paul Bernard, ils voient comment cela se passe, ce qui leur permet de retravailler leurs partitions si nécessaire. MarK André a été l’un des tout premiers compositeurs avec qui nous avons fait ce type de travail. J’ai rencontré D’Adamo à Royaumont, je l’ai invité à Strasbourg, où nous avons longuement parlé avec lui, prenant le temps de dialoguer. Il est revenu avec une première partie de son œuvre, que nous lui avons jouée ; il l’a enregistrée, l’a retravaillée, et lorsque nous l’avons créée à Rome à la Villa Médicis, elle a sonné telle qu’il le souhaitait. » Ces échanges privilégiés avec les compositeurs, les Percussions de Strasbourg ne peuvent les entretenir autant qu’ils le souhaitent, faute de moyens et de structure adéquate pour offrir des résidences, l’idéal étant d’inviter le compositeur deux semaines à travailler avec eux dans leurs locaux.


Philippe Leroux (né en 1958). Photo : DR



Philippe Leroux

Parmi les compositeurs peu familiers de la percussion chambriste avant 2000, Philippe Leroux. S’il a découvert enfant les Percussions de Strasbourg en écoutant les disques de ses parents, il a attendu 2001 pour assister à la création de sa première pièce écrite pour l’ensemble, De la vitesse, dans le cadre du Festival Musica de Strasbourg. Leroux n’avait écrit auparavant qu’une seule fois pour cette famille d’instruments traitée en soliste, M pour deux percussions, deux pianos et dispositif électronique réalisé à l’Ircam et créé en 1997 à Donaueschingen, ainsi qu’un un trio pour le Concours international de percussion de Luxembourg. « Il m’a fallu trois ans pour écrire De la vitesse, convient Philippe Leroux. J’ai dû accumuler les renseignements, les instruments que me présentait ma femme, qui travaille sur les objets sonores. J’en ai plein mon atelier ! Je me suis aussi rendu dans les studios des Percussions de Strasbourg avant de commencer à travailler sur ma partition, puis en cours d’écriture pour faire des essais. Ce qui m’attire, dans la percussion, c’est la liberté, à la fois dans le choix de l’instrumentarium, qui est infini, et de la part des musiciens, qui sont des gens extrêmement ouverts, tant sur le plan humain que des musiques et des musicalités qu’ils ne connaissent ni ne soupçonnent, tant et si bien qu’il est très agréable de travailler avec eux. En fait, l’instrumentarium permet tout. Avec lui, on s’extrait du strict traitement des hauteurs, ce qui oblige à découvrir d’autres critères musicaux qu’harmonique, mélodique. Quant au timbre, il ne sert à rien de créer une succession de timbres, aussi inouïs soient-ils ; il faut les organiser de façon solide. J’apprécie le fait que l’on travaille ici sur des phénomènes, des matières, avec l’idée de rugosité du son, le côté presque tactile du son me motive énormément. Il y a aussi l’infini possible offert par la diversité des instruments à percussion, tout pouvant être musique, scie, râpe en bois, lime, bouteille de vin, et jusqu’à la perceuse électrique… La percussion est un monde illimité, que l’on peut non seulement percuter, mais aussi caresser, déclencher, frotter... »


Pochette du coffret de 15CD Accord/Universal. Photo : DR



Enrichissement de l’instrumentarium percussif

Quoique riches de plus de sept cents instruments, et outre les œuvres originales qu’ils initient et leur quête de compositeurs nouveaux, les Percussions de Strasbourg continuent leur quête d’instruments inconnus, qu’ils dénichent partout dans le monde durant leurs tournées et leurs voyages, toutes sortes de gongs, cloches de vaches, marimbas, doum-doums, tambour en bois, et autres. « Aujourd’hui, tous les compositeurs connaissent les gongs thaïlandais, les gongs balinais, se félicite Jean-Paul Bernard, mais certains gongs chinois sont encore ignorés. Notre travail est de les présenter aux compositeurs. Il y a quarante ou cinquante ans aucun d’eux n’écrivait pour les gongs thaïlandais parce qu’ils étaient méconnus. Nous possédons quantité d’instruments que nous achetons chaque année, et notre but est de les faire découvrir aux compositeurs pour qu’ils deviennent des instruments courants. “Découvrir” est un bien grand mot, car il s’agit le plus souvent d’instruments traditionnels utilisés depuis des millénaires, mais il faut aller les chercher, les trouver et les révéler. Lorsque nous faisons des tournées, par exemple en Afrique, nous pouvons ramener jusque près d’une tonne de matériel, notamment des tambours de bois. Tout le monde les connaît, mais il s’agit de versions contemporaines fabriquées en Europe, les authentiques étant peu répandus. Lorsque nous sommes allés à Taipei, nous avons ramené de nouveaux instruments. Même s’ils sont petits, ils élargissent notre collection et, surtout, conduisent à trouver de nouvelles sources sonores. » Plus proche de nous, les nouvelles technologies représentent une source toujours plus vaste du champ acoustique. Les objets quotidiens, telle l’humble cuillère, sont utilisés pour leur résonance particulière et offrent un réel potentiel musical. Et, cela ne suffisant pas, les Percussions de Strasbourg suscitent la création d’instruments nouveaux. Ainsi, outre le sixxen de Iannis Xenakis, qui inventa pour eux cet instrument original riche de cent neuf sons métalliques distincts, l’ensemble est à l’origine de la mise au point du pipitu de Giorgio Battistelli, famille de six instruments de tailles différentes s’inspirant des tambours à friction. Cette quête permanente d’instruments inouïs est l’une des principales préoccupations des Percussions de Strasbourg constamment à la recherche de sources sonores nouvelles.

Le coffret Universal du demi-siècle

Pour leur cinquantième anniversaire, les Percussions de Strasbourg ont commandé plusieurs œuvres, dont l’opéra Limbus-Limbo de Stefano Gervasoni créé à Strasbourg en septembre dernier dans le cadre du Festival Musica (voir ce blog en date du 24 septembre 2012), qui est repris à Vernon le 29 novembre, Paris (Opéra-Comique) le 3 décembre, Reims le 15 décembre, Herrenhausen le 6 juin, Marseille le 9 juillet, etc. Un coffret réunissant en quinze CD plus d’une quarantaine de leurs créations d’autant de compositeurs d’œuvres commandées par leurs soins en un demi siècle d’existence, dont un certain nombre de chefs-d’œuvre des XXe et XXIe siècles est édité pour l’occasion chez Universal/Accord (1), une somme indispensable pour qui entend découvrir et faire amplement connaissance avec l’instrument moderne par excellence, la percussion.

Bruno Serrou

 

1) Œuvres de Amy, Aperghis, Boucourechliev, Boulez, Cage, Campion,  Chavez, D'Adamo, Denisov, Drouet, Dufourt, Grisey, Haubenstock-Ramati, Hurel, Jarrell, Kabelac, Lauba, Leroux, Levinas, Louvier, Manoury, Matalon, Messiaen, Monnet, Ohana, Pampin, Paris, Pesson, Puig, Racot, Romitelli, Schat, Scherchen, Serocki, Shinohara, Silvestrov, Singier, Stibili, Taïra, Varèse, Xenakis. 15 CD Universal/Accord 480 6512