mardi 20 novembre 2012

Aujourd’hui Musiques de Perpignan, un festival de création musicale peu ordinaire qui célèbre ses vingt ans



Perpignan, Théâtre de l’Archipel, samedi 17 et dimanche 18 novembre 2012


Perpignan, le théâtre de l'Archipel de Jean Nouvel. Photo : (c) Bruno Serrou


La 21e édition du Festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan, manifestation désormais placée sous la direction artistique de Jackie Surjus-Collet qui succède au compositeur Daniel Tosi, son fondateur, s’est ouverte samedi pour une semaine de découvertes, d’audace et d’innovation musicales sous toutes les formes, du concert au spectacle multimédia en passant par la performance, le théâtre musical, les installations, la danse et la médiation culturelle. 


Perpignan, le Théâtre de l'Archipel. Photo : (c) Bruno Serrou


La première soirée a attiré plus de quatre cents spectateurs dans la grande salle du Théâtre de l’Archipel pour un spectacle multimédia avec pour héros le philosophe transcendantal allemand Emmanuel Kant (1724-1804) campé par un très grand percussionniste français, Jean Geoffroy. Conçu et composé par Bertrand Dubedout (né en 1958), Endless Eleven (Onze à l’infini) est une action musicale placée sous le signe de l’humour, ce qui constitue une véritable gageure lorsque l’on sait qu’elle illustre des textes de l’un des philosophes les plus hermétiques de l’Histoire. Le chiffre onze, qui n’a pas de diviseur mais une infinité de multiples, commande l’ensemble des composants de l’œuvre : onze propositions musicales, autant de textes de Kant dont la première lettre du nom est la onzième de l’alphabet, onze chats de Schrödinger (physique quantique), onze instruments à percussion joués par un seul homme... Ce spectacle multimédia qui exploite les technologies les plus avancées se subdivise donc en onze séquences scénographiques et vidéographiques imaginées et réglées par Christophe Bergson, qui joue sur les illusions optiques du meilleur effet avec les masques en relief du visage de  l’interprète qu’il fait murmurer avec les seules consonnes tirées de phrases kantiennes au début du spectacle ou l’effet magique de sa main pulvérisant les images de la vidéo en une constellation polychrome, le tout conduisant à une coda d’une durée totale de 5324 secondes, soit onze fois quarante-quatre fois onze. Le tout présente la pensée kantienne à travers des extraits de textes du philosophe ponctués et illustrés d’hommages à des musiques traditionnelles et à des compositeurs tels Hugo Wolf, Pierre Schaeffer et John Coltrane. La volonté du compositeur est « de déborder » à la fois le statut de musicien/interprète et le cadre du concept-même de l’œuvre. Cette dernière n’est considérée achevée qu’après épuisement de toutes les combinaisons entre toutes ces variables et leurs propres combinaisons c’est-à-dire jamais Endless Eleven


Endless Eleven de Bertrand Dubedout. Au centre, Jean Geoffroy (percussion). Photo : (c) Michel Grefferat


L’action se déploie donc en onze scènes ou portes, Bertrand Dubedout et son interprète, Jean Geoffroy, semblant à chaque fois ouvrir un sas qui débouche sur une facette de la personnalité de Kant, à l’instar de Béla Bartók dans son Château de Barbe-Bleue. Après une dissertation latine du philosophe, une première séquence titrée « Solfège » sur un autre texte de Kant évoque les principes métaphysiques fondamentaux des sciences de la nature. La séquence suivante, « In memoriam Pierre Schaeffer », est un hommage au promoteur de la musique concrète en France. Intitulée « Squash », le troisième épisode illustre un texte tiré de la Critique de la raison pure de Kant. Dans le quatrième, « Yes We Kant » (Oui nous ne le pouvons pas), le compositeur précise vouloir « faire mémoire d’un grand philosophe et d’un lied d’Hugo Wolf ». Au centre de la pièce, « Onze-Eleven » fait entendre « battre le cœur du chiffre onze » et débouche sur le « Gagaku » d’une page où Kant devise des « rêves d’un homme qui voit des esprits expliqués par des rêves de la métaphysiques ». Dans « Gefühl » (Sentiment), Dubedout illustre sur une autre page de Kant, Anthropologie d’un point de vue pragmatique. Pour la huitième séquence, « Koltrane », il emprunte le thème Countdown du saxophoniste de jazz John Coltrane (1926-1967) dont il fond le nom à celui de Kant. Il s’agit ici incontestablement du passage le plus divertissant du spectacle, le personnage de la vidéo type western essayant de trouver le prénom de Coltrane, et, faute d’y parvenir, finissant par recevoir une balle entre les yeux. La neuvième, « Criticisme », se fonde sur un autre extrait de la Critique de la raison pure. La suivante fait allusion au Blaue Reiter (Cavalier bleu), groupe d’artistes expressionnistes que présida le peintre russe Vassily Kandinsky. Enfin, la onzième et ultime séquence cite un fragment de la Philosophie secrète propre à expliquer le commerce avec le monde des esprits de Kant. Une courte coda conclut l’œuvre tel un postlude. Malgré quelques longueurs et un hermétisme certain, Endless Eleven est un spectacle réjouissant qui permet à Jean Geoffroy de déployer son talent polymorphe, exécutant sans faiblir la masse de tâches qu’il lui faut accomplir pendant une heure quinze d’une production expressément conçue pour lui par Bertrand Dubedout.


A demi-endormi déjà de Célia Houdart, François Oslislaeger et Art Zoyd. Photo : (c) Michel Grefferat

Deux spectacles ont été proposés dimanche après-midi. Le premier pour tout public, A demi-endormi déjà, illustrait un film d’animation projeté sur un écran entouré de deux musiciennes, Yukari Bertocchi Hamada et Nadia Ratsimandresy, jouant de claviers électroniques dialoguant avec deux compositeurs aux manettes de l’électronique « live ». La narration était confiée à des comédiens dont les voix off illustrent les dessins de François Oslislaeger conçus en fonction du conte de fée métaphysique et musical imaginé par Célia Houdart pour Art Zoyd, dont le leader, Gérard Hourbette, signe la musique, avec Sébastien Roux. Créé en février 2011 au Phénix, scène nationale de Valenciennes, ce spectacle est né de la première impression ressentie par Célia Houdart à son arrivée dans cette métropole du Nord, une montagne noire surgissant tel un gigantesque mamelon au milieu de la plaine, reflet du travail séculaire des mineurs. Cette vision a renvoyé l’écrivain à la vie souterraine et à l’étrange végétation qui se développe désormais sur ces tumulus. Le riche imaginaire de la dramaturge issue du théâtre expérimental fait de ce conte une œuvre d’art total, associant littérature, musique, dessin et vidéo. Ces impressions premières ont forgé le canevas de A demi-endormi déjà. Le jeune Matisse arrive dans une ville du Nord qui lui est inconnue mais où il vient d’être embauché dans une entreprise de vente par correspondance. Il est rapidement fasciné par le terril qu’il aperçoit de sa fenêtre. Un dimanche, tandis qu’il fait son jogging, il trébuche et s’enfonce dans la terre noire d’une montagne. Un étrange joggeur le sauve. Le jeune homme rentre chez lui. Il s’allonge et dort. Le lendemain, au bureau, chez sa logeuse, au café, rien n’est comme avant. La ville est peuplée de petits personnages vêtus de couleurs vives. Les entrepôts sont le théâtre d’étranges phénomènes sonores et lumineux. Surgit un monde musical entre rêve et sommeil, comme ensorcelé. 

Le propos intègre des éléments puisés dans le quotidien du nord de la France, ainsi que de décors empruntés à divers univers artistiques, tableau de Matisse, installation d’Olafur Eliasson, texte de Baudelaire, poème d’Umberto Saba. Sorte de rêve éveillé touchant au surnaturel, A demi endormi déjà est un conte onirique séduisant qui aurait dû inspirer une musique plus riche et évocatrice que celle proposée par Art Zoyd, d’une pauvreté qui frise parfois l’indigence.

 Le Chant de la matière, un feed-drum mis au point par le Centro Ricerce Musicali di Roma. Photo : (c) Bruno Serrou

Le second spectacle de dimanche a pour titre Le Chant de la Matière. Philippe Spiesser en est le héros, interprétant des pages pour percussion de deux compositeurs italiens, Michelangelo Lupone (né en 1953) et Laura Bianchini (née en 1954). Percussionniste polymorphe, professeur attirant des étudiants de l’Europe entière, autant au Conservatoire de Perpignan qu’à celui de Genève et dans les nombreuses master-classes qu’il dispense jusqu’en Asie, en quête permanente d’inédit et de rencontres avec des créateurs de toutes origines, Philippe Spiesser est un musicien atypique qui aime à se projeter dans l’inouï. Pour ce spectacle, il s’est tourné vers une percussion acoustique transformée par l’électronique, le feed-drum et les SkinActs. Il s’agit dans les deux cas de grosses caisses où les technologies acoustiques et électroniques s’entremêlent pour créer des champs sonores nouveaux et des modes d’interprétation inédits. Philippe Spiesser explore ainsi les secrets des membranes, porte les vibrations de la matière à leur limite extrême, transforme les sons d’impulsions en sons résonants  à partir d’œuvres des deux concepteurs du feed-drum (grosse-caisse dotée d’un système électronique qui actionne sa peau par le biais de pressions acoustiques) mis au point en 2002 au sein du Centro Ricerce Musicali (Centre de Recherche Musicale) de Rome qu’ils ont fondé en 1988. 

Le feed-drum est une grosse caisse symphonique à plusieurs parties « vibratoires » dotée d’un résonateur et d’un haut-parleur. Fondé sur le principe du feed-back (retour du signal sonore sur lui-même), il permet au musicien de sélectionner et de contrôler, avec des techniques appropriées, les modes de vibration complexes de la membrane de l’instrument. L’interprète produit un son par pression ou par frottement et peut ainsi sélectionner sur la peau un ou plusieurs nœuds - à l’instar des instruments à cordes -, pour produire autant de timbres et de hauteurs qu’il souhaite. A la différence du fonctionnement des instruments à cordes qui peuvent être considérés comme unidimensionnels, les modalités vibrationnelles de la peau varient selon deux dimensions, nécessitant ainsi de nouvelles techniques d’exécution puisque les relations entre les fréquences émises ne sont pas harmoniques mais suivent une loi non linéaire. Autre particularité du feed-drum, le fait que les notes émises par l’instrument peuvent varier en intensité et être maintenues indéfiniment par le musicien.


Le Chant de la matière, trois SkinActs mis au point par le Centro Ricerce Musicali di Roma. Philippe Spiesser à la trompette. Photo : (c) Michel Grefferat


Sur scène, quatre grands tambours avec fûts métalliques et, sur la membrane de chacun, une lumière qui souligne le dessin des modes de vibration de chaque instrument. L’entrelacs dynamique des lignes, des diamètres et des circonférences, projeté sur un écran reflète la variété et l’enchantement de la vibration de la matière. L’émission sonore est symphonique et pour le moins impressionnante. Philippe Spiesser, gestes précis et tranchés, explore les membranes, porte les vibrations de la matière à leurs limites extrêmes et transforme les sons d’impulsions en résonances, jusqu’à un chant croisé de voix qui, tel un flux continu, migre entre les différents moments expressifs des œuvres de Laura Bianchini et Michelangelo Lupone. 

C’est la pièce donnée en création, Terra de Laura Bianchini, qui s’est avérée la plus dense et variée, d’autant plus que la gestique de Spiesser était magnifiée par deux caméras qui suivaient ses mouvements projetés sur grand écran, ce qui donne autant à entendre qu’à voir, instillant à la performance un aspect chorégraphique bienvenu. Fit pour percussion et électronique (2003) de Michelangelo Lupone est plus conventionnel et moins riche en timbres malgré un instrumentarium associant peaux et métaux, tandis que Spazio Curvo pour trois SkinActs du même Lupone présenté en première audition française s’est révélé un peu long avec ses trente cinq minutes qui ont aussi permis de goûter les talents de trompettiste de Philippe Spiesser, qui tenait l’instrument en contre jour façon Miles Davis. A l’issue du spectacle, nombreux ont été les spectateurs à s’approcher des instruments et à noyer l’interprète sous un flot de questions auxquelles il a pris un évident plaisir à répondre.

Le festival Aujourd’hui Musiques se poursuit à Perpignan jusqu’au 24 novembre.

Bruno Serrou

Ce texte reprend en partie ceux rédigés par mes soins pour les programmes de ces spectacles

vendredi 16 novembre 2012

Les MANCA de Nice dirigées par François Paris se sont ouvertes sur Metropolis de Martin Matalon et sur deux créations mondiales joués par l’Ensemble Orchestral Contemporain




Nice, Théâtre National de Nice, Salle Pierre Brasseur, mardi 13 novembre 2012


Metropolis de Fritz Lang et Martin Matalon par l'EOC et Marc Foster au TNN. Photo : (c) Jean-Luc Thibault
  
C’est sur une journée marathon que s’est ouverte mardi la 45eme édition des MANCA de Nice, la quatorzième programmée par le compositeur François Paris, qui dirige ainsi le plus ancien festival de musique contemporaine de France en activité. De 15h à minuit et demi, une série de quatre rendez-vous était proposée en guise de hors-d’œuvre à la décade de création musicale offerte par le CIRM (Centre international de recherche musicale) organisateur du festival aux Niçois invités à ouvrir leur oreille sur la création musicale contemporaine. La volonté clairement  affichée de François Paris est de faire entrer de plain-pied la musique dans la pluridisciplinarité en ouvrant les genres et en posant davantage de questions que de réponses, et en investissant davantage dans le cinéma, médium à la popularité partagée. Ainsi, quatre ans après la Symphonie diagonale d’Alexandros Markéas, les MANCA ont choisi de réunir de nouveau musique et image, cette fois non pas sur une pellicule conçue en fonction de la musique mais sur une musique pensée en fonction de l’un des grands chefs-d’œuvre du cinéma mondial.




Tramway niçois aux couleurs des MANCA. Photo : (c) Bruno Serrou


Mais avant cette projection-concert, la journée s’est ouverte sur une conférence de François Paris consacrée aux « Enjeux de la Musique Classique d’Aujourd’hui » présentée dans le cadre du cycle de conférences du musicologue niçois Dany Larché sur l’histoire de la musique dans le cadre de l’Université du troisième âge de Nice. Devant un public nombreux et passionné, dominé par les cheveux blancs ponctués de quelques jeunes chevelures, François Paris a tissé le lien entre passé et présent convainquant les plus récalcitrants par sa spontanéité et sa clairvoyance dignes du pédagogue qui l’anime, même si les illustrations sonores, venues des archives du CIRM et des MANCA, étaient un plus centrées sur le son et le timbre que sur la dynamique et le rythme. 


Performance des étudiants de la Villa Arson sur le parvis du TNN. Photo : (c) Jean-Luc Thibault


Après le troisième âge, c’était au tour de la jeunesse, avec une performance sur le parvis du Théâtre National de Nice d’étudiants de la Villa Arson, Ecole supérieure d’art de Nice, dont la proposition née d’une « démarche expérimentale » s’est avérée pour le moins proche des expériences du Pink Floyd au tournant des années 1960-1970, celui d’Ummagumma et d’Atom Heart Mother de 1969-1970, tandis que les jeunes gens bidouillaient amplificateurs et matériels électroniques avec un sérieux monastique et que les instrumentistes se montraient distants et introvertis. Mais l’essentiel était à suivre…

Le TNN. Photo : (c) Bruno Serrou


… Et il se trouvait dans la Salle Pasteur du TNN, avec deux concerts de l’Ensemble Orchestral Contemporain (EOC) qui allaient maintenir le public sur les lieux plus de cinq heures de rang. Tout deux dirigés par Marc Foster, ces concerts ont présenté des œuvres de quatre compositeurs vivants, dont deux créations mondiales, placés sous la figure tutélaire du Romain Giacinto Scelsi (1905-1988). Le début de soirée s’ouvrait en effet sur Prânam II de ce dernier composé en 1973 et dont le titre renvoie au salut qui s’accomplit au début et à la fin des séances de méditation et des réunions chez les hindous. Cette œuvre de moins d’une dizaine de minutes pour neuf instruments qui s’écoule en un temps suspendu mais vivement intériorisée sonne remarquablement, tant Scelsi est parvenu à la faire sonner comme s’il en avait confié l’exécution à un orchestre symphonique au grand complet. La première création était signée de l’Italien Nicola Sani. Né à Ferrara en 1961, actuel directeur de l’Opéra de Bologne, Sani a étudié auprès de Karlheinz Stockhausen. Il préside depuis 2004 la Fondation Isabella Scelsi dédiée à l’étude et à la diffusion de l’œuvre de Giacinto Scelsi. Commande de l’EOC, Deux, le contraire de un pour dix-sept musiciens est une œuvre d’une vingtaine de minutes dont le titre s’inspire d’un texte de l’écrivain italien Erri De Luca qui présente le chiffre deux comme le contraire et non le double de un… Ainsi, construite en deux parties, la pièce de Sani alterne mouvement vif et mouvement mélancolique, l’un fondé sur les principes spectraux, fragmentaire et contrasté, l’autre sur la dynamique théâtrale et le dialogue entre un soliste, le piano, et les tuttistes. Il en résulte une partition plus inventive et personnelle dans la seconde partie, tandis que la première maintient l’auditeur dans le climat instauré par la pièce de Scelsi. Seconde création de la soirée, commande du CIRM où elle a été réalisée, le Double Concerto pour clarinette, violon et électronique de Mario Mary. Né en 1961 à Buenos Aires, le compositeur argentin a réalisé cette pièce mixte de deux instruments acoustiques concertant non pas avec un orchestre classique mais avec un orchestre virtuel, à la fois complémentaire et autonome et qui trahissent un créateur maître de l’outil informatique et sachant en exploiter le potentiel musical. Cette pièce conçue au CIRM a été interprétée avec maestria par Hervé Cligniez et Gaël Rassaert, deux musiciens de l’EOC, qui en ont souligné la plastique sonore. Dernière œuvre de cette première partie de soirée, Settembre pour seize instruments de l’hôte du festival, François Paris. Né lui aussi en 1961, mais à Valenciennes, élève d’Ivo Malec, Betsy Jolas et Gérard Grisey au Conservatoire de Paris, ex-pensionnaire de la Villa Médicis, François Paris s’est forgé à la pédagogie à Sarcelles comme directeur de la musique où il a fédéré tous les publics, du classique au rap, sans pour autant céder à la facilité. Directeur du CIRM depuis douze ans, il enseigne la composition aux Conservatoires de Shanghai, Moscou et Américain de Fontainebleau. Avec ou sans électronique, couvrant tous les répertoires - il travaille actuellement sur un opéra adapté de Maria Republica d’Augustin Gomez-Arcos -, sa musique se situe dans l’héritage de l’école spectrale mais douée d’une énergie fort communicative. Settembre (2010) pour seize musiciens en est la parfaite illustration : vive, dynamique, riche en timbre et en rythmes, l’œuvre emporte l’auditeur par la main pour ne plus le lâcher pendant dix-sept minutes qui paraissent bien courtes. 

Metropolis de Fritz Lang et Martin Matalon, avec l'EOC dirigé par Marc Foster. Photo : (c) Jean-Luc Thibault

La dernière partie de soirée en était en fait le plat de résistance… Il s’agissait en effet de la projection dans sa version intégrale et restaurée de l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, Metropolis de Fritz Lang projeté avec une musique jouée « live » de Martin Matalon (né en 1958). Subdivisé en trois parties (Prélude, Interlude, Furioso), ce film muet expressionniste que le célèbre cinéaste allemand a tourné en 1927 conte l’histoire d’une mégapole futuriste où l’élite vit au sommet de gigantesques gratte-ciels alors que les ouvriers s’entassent dans une ville souterraine. Sorte de Siegfried sorti des Nibelungen du même Lang, Freder, fils du maître de Metropolis - ce dernier ressemblant comme deux goutes d’eau à Maurice Ravel -, tombe amoureux de Maria, une jeune femme aux allures de sainte qui prêche l’amour, la patience et la paix à ceux d’en bas. Rotwang, sorte de Mime fou, kidnappe Maria et donne son apparence au robot qu’il a construit pour satisfaire le maître de Metropolis qui espère ainsi exercer un contrôle sur les ouvriers grâce a ce subterfuge. Le robot incite les ouvriers à faire une révolution et à détériorer les machines qui permettent à la ville et aux nantis de vivre, mais tout finit bien car Freder et Maria parviennent ensemble à sauver la cité. En regard du noir et blanc de la pellicule, la musique polychrome du compositeur argentin instille un foisonnement de couleurs qui amplifie le propos noir et blanc du cinéaste allemand.  Se substituant à la musique originelle post romantique de Gottfried Huppertz largement inspirée de Richard Wagner et de Richard Strauss, la musique du compositeur argentin, très personnelle, enluminée, singulièrement expressive et toujours renouvelée, ne fait jamais redondance avec ce qui est donné à voir mais met efficacement en relief la monochromie de la pellicule et du propos du cinéaste allemand, dont l’intégralité du film et du scénario a été retrouvée en Argentine à la fin des années deux mille et restaurée en 2010. D’une longueur peu commune pour une partition instrumentale contemporaine, avec pas moins de cent quarante neuf minutes de musique, l’œuvre de Matalon est née en 1995 à la suite d’une commande de l’IRCAM, quinze ans avant d’être entièrement revue et enrichie pour s’adapter au format de la nouvelle version du film de Lang dotée des deux scènes totalement inconnues retrouvées au Musée du cinéma de Buenos Aires. Cette nouvelle réalisation pour flûte, clarinette, basson, saxophone, deux trompettes, trombone, quatre percussionnistes, guitare électrique, basse fretless, harpe, violoncelle, contrebasse et électronique en temps réel qui a été créée en 2011, a été présentée mardi au public niçois par l’Ensemble Orchestral Contemporain avec la technologie du CIRM sous la direction de Marc Foster. Une exécution en direct qui a nécessité un nombre important de répétitions à Lyon, mais d’une hardiesse et d’une virtuosité telles maintenue en outre près de deux heures trente de rang, qu’il est difficile voire impossible pour les musiciens d’être continuellement au sommet de leur technique et réglés au cordeau sur l’image. Pourtant, c’est avec délectation que l’on écoute les beautés sonores des instrumentistes de l’EOC mises au service de l’œuvre subtilement bigarrée et expressive de Matalon, confirmant ainsi combien cet ensemble excelle dans le répertoire pour lequel l’a brillamment formé son fondateur, Daniel Kawka, qui en a fait l’un des meilleurs ensembles de musique contemporaine d’Europe. 

Bruno Serrou

Les MANCA se poursuivent jusqu’au 23 novembre. http://www.cirm-manca.org