vendredi 2 novembre 2012

CD : Yann Robin, "Vulcano" - "Art of Metal I" et "III"




Construit autour de la fusion et des timbres métalliques, le disque monographique consacré au jeune et talentueux compositeur français Yann Robin (né en 1974) par l’un des grands éditeurs phonographiques de musique de notre temps, le viennois Kairos (1), invite à retrouver le plaisir instrumental, du jeu, du son que seuls les jazzmen possèdent mais adopté cette fois par les instrumentistes de formation classique. Il faut dire que les trois œuvres réunies ici sont d’un créateur épris de jazz, dont il émane, ayant exercé pendant huit ans le métier de pianiste de jazz, qu’il a également enseigné après l’avoir étudié au Conservatoire de Marseille, parallèlement à la composition dans la classe de Georges Bœuf. Elève de Frédéric Durieux et de Michael Levinas au Conservatoire de Paris, il s’est ensuite perfectionné auprès de Jonathan Harvey, tout en recevant sa première commande d’Etat en 2003. 

Comme son titre l’indique, la première des trois pièces proposées par ce disque qui est aussi la dernière des trois à avoir été composée, Vulcano évoque naturellement la divinité Vulcain, nom romain du dieu grec Héphaïstos, et les volcans, leurs forces enfouies et jaillissantes. Les différentes strates de l’activité volcanique, des lames de lave jusqu’aux tremblements de terre, ont stimulé l’imagination de Yann Robin. Pièce brûlante commandée par l’Ensemble Intercontemporain auquel elle est dédiée et qui l’a créée le 8 octobre 2010 dans le cadre du Festival Musica, Vulcano pour vingt-neuf musiciens (deux flûtes/flûtes piccolo/ flûte en sol/flûtes basses, deux hautbois/cors anglais, trois clarinettes (2 clarinettes en si bémol, 1 clarinette en mi bémol, 3 clarinettes basses, 3 clarinettes contrebasses), deux bassons/contrebassons, deux cors, deux trompettes, deux trombones basses, tuba, trois percussionnistes, piano, harpe, trois violons, deux altos, deux violoncelles, contrebasse) est particulièrement impressionnante et magistralement élaborée. Cette partition d’une quarantaine de minutes commence dans les profondeurs sonores abyssales de trois contrebassons et de trois clarinettes contrebasses pour se conclure avec les six mêmes instruments. Vulcano se présente comme un véritable poème symphonique dans la tradition liszto-straussienne aux aspérités moins saillantes que le Poème du Feu de Scriabine, mais tout aussi efficace : grandiose, menaçant, terrifiant lorsque Vulcain en personne s’exprime, explosif, scintillant, stagnant, grondant, se pétrifiant comme la lave en fusion, avant de se rendormir... Une œuvre somptueuse, génialement construite !

Art of Metal I et Art of Metal III sont deux des trois volets d’un cycle consacré à la clarinette contrebasse métal. Ce cycle a pour fil conducteur une approche allégorique du métal, substance qui évoque la force, la puissance, la solidité, l’énergie, la brillance… Moments explosifs et phrases d’un panache frénétique déterminent le ton de ces deux pièces. Le triptyque Art of Metal est étroitement lié à Alain Billard, clarinettiste de l’Ensemble Intercontemporain et de l’Ensemble Multilatérale, et à la clarinette contrebasse métal. Composé pour l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka qui l’a créé à Lyon, Chapelle de la Trinité, le 28 janvier 2007 sous la direction de Dominique My, Art of Metal I se présente comme un concerto pour clarinette contrebasse et ensemble de dix-sept musiciens. L’instrument soliste est immergé dès l’introduction dans une masse de sons extraordinairement puissante qui conduit à une saturation de l’espace sonore d’où jaillit comme par miracle le soliste, qui est traitée de diverses manières tout au long de l’œuvre. L’ensemble instrumental découle des particularités acoustiques de la clarinette, lutte avec elle, évolue dans un espace sonore qui s’oppose au sien. Au cœur de l’œuvre, deux clarinettes basses interviennent, portant l’oreille de l’auditeur à la confusion des sources sonores. Créé le 7 juin 2008 à l’Ircam dans le cadre du festival Agora par l’Ensemble Intercontemporain dirigé par Susanna Mälkki, Art of Metal III pour clarinette contrebasse métal, ensemble et électronique puise son matériau dans les deux volets qui le précédent, Art of Metal I et Art of Metal II, cette dernière pièce étant pour clarinette contrebasse métal et électronique en temps réel. Ce troisième volet du triptyque s’ouvre sur des cris sauvages ahurissants, puis se déploie sans rémission en un véritable rituel qui conduit vers un feu d’artifice qui emporte le tout dans un tournoiement vertigineux, après une courte pause d’une plénitude paradisiaque. 

Ces trois œuvres d’une phénoménale virtuosité, tant pour le soliste, ici Alain Billard, inspirateur et dédicataire des Art of Metal, que pour les musiciens d’orchestre traités en solistes, sont interprétées avec une redoutable efficacité par l’Ensemble Intercontemporain dirigé avec précision et conviction par sa directrice musicale, Susanna Mälkki. 

Bruno Serrou

1) CD Kairos 0013262KAI

mercredi 31 octobre 2012

Philippe Manoury, Le livre de la Musique du temps réel aux Editions MF




Comme elles l’ont fait pour de nombreux compositeurs depuis plus de quinze ans dans une collection au graphisme élégant et au format fonctionnel, entre le poche et le livre standard, les Editions MF (ex-Musica falsa), publient un livre d’entretiens de Philippe Manoury menés avec à-propos par deux journalistes musicaux, Omer Corlaix, directeur-fondateur de la maison d’édition, et Jean-Guillaume Lebrun (1). Il s’agit en fait du second ouvrage du genre que MF consacre au compositeur, après Va-et-vient recueilli par Daniela Langer. Occasion de faire le point sur la musique d’aujourd’hui et son devenir au milieu du consumérisme frénétique ambiant avec un créateur en quête perpétuelle d’inouï et singulièrement exigeant envers lui-même qui célèbre cette année ses soixante ans.

Philippe Manoury est l’un des plus grands compositeurs vivants. Il est aussi, après Pierre Boulez, son fondateur, la figure de proue de l’IRCAM (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique) où il travaille depuis plus de trente ans. Né à Tulle le 19 juin 1952, aujourd’hui à la tête d’un catalogue qui compte plus de quatre-vingts œuvres couvrant tous les répertoires, de la musique soliste à l’opéra, Philippe Manoury a rejoint en 1981 l’institut fondé cinq ans plus tôt par Boulez et s’y est attaché à la recherche dans l’interaction en temps réel entre instruments acoustiques et informatique. Professeur de composition et de musique électronique au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon (1987-1997), il a été compositeur en résidence à l’Orchestre de Paris (1995-2001) et responsable de l’Académie Européenne de Musique du Festival d’Aix-en-Provence (1998-2000). De 2004 à 2012, il a partagé son temps entre l’Europe et les Etats-Unis, où il a enseigné la computer music (musique informatique) à l’Université de Californie à San Diego. Après la Californie, Manoury s'installe à Strasbourg où il vient d’être nommé compositeur en résidence de l’Orchestre Philharmonique et Musica, et professeur de composition au Conservatoire et à l'Université de Strasbourg. 

Philippe Manoury, pour qui la « musique est de tous les arts le seul à exercer une véritable maîtrise du temps, et même un art des temps hétérogènes », est le plus habilité des compositeurs français pour s’exprimer sur la musique du temps réel développée au sein de l’IRCAM dont il est l’un des pionniers, puisqu’il est l’un des tout premiers à l’avoir pensé, conçu et fait évoluer à grands pas. Depuis 1979, il travaille et compose une musique dite mixte, associant intimement l’acoustique et l’informatique, tant instrumentales que vocales, participant activement aux progrès des nouvelles technologies du temps réel, mettant au point plusieurs logiciels, particulièrement le Max-Msp fort répandu aujourd’hui, jusque dans l’univers des musiques dites « actuelles ». 

Il était donc naturel que MF, qui s’est donné pour belle mission de s’attacher à porter à la connaissance du public le plus large possible la musique et les compositeurs d’aujourd’hui, ait choisi Manoury pour aborder l’histoire, des origines à nos jours, et l’avenir de la musique avec et sans technologie informatique. « Les gens sont lourdement conditionnés par certains types de sons, d’harmonies, de rythmes, de mélodies, et cela est un facteur de première importance, convient Manoury, plus ou moins fataliste. Ne pas le prendre en compte relève d’une flagrante absence de jugement. On ne peut probablement plus faire grand-chose contre cet état de fait, si ce n’est tenter de transformer, voire de révolutionner ou complètement refonder l’éducation. Une vraie éducation en matière de musique, d’écoute, de perception auditive permettrait aux gens d’aiguiser leur sens critique, de ne pas se laisser anesthésier par ce qu’on leur impose à longueur de journées et de nuits. »

Le plus fâcheux néanmoins pour Philippe Manoury tient aux musiciens eux-mêmes, qui, pour complaire à un public qu’ils croient élargir, mélangent les genres : « On assiste depuis des années à des postures caricaturales avec la mise en place d’un nouveau type de répertoire qui fait office d’ersatz de la musique classique : je pense en particulier à la musique de film. Aux Etats-Unis, la musique de Star Wars de John Williams ou celle de Harry Potter sont régulièrement jouées en concert comme s’il s’agissait de symphonies de Brahms ou de Bruckner, avec le même apparat, avec le même rituel social, avec des gens habillés pour la circonstance. » 

Convenant qu’il faut un certain degré d’abstraction pour créer quelque chose de complexe et qu’il faut de ce fait faire des choix, Manoury est loin de vouloir céder à la démagogie qui tend à emporter le monde de la musique contemporaine qui se laisse tenter à caresser le grand public dans le sens du poil en lui faisant croire que tout égale tout, que la musique de divertissement vaut largement la musique sérieuse, que tout est dans tout. « La musique contemporaine, comme n’importe quelle autre forme d’art ou comme l’apprentissage d’une langue, demande une préparation minimum, (sinon) il est difficile de briser la glace, insiste Manoury. Il y a des œuvres et même des chefs-d’œuvre qui se donnent instantanément, et d’autres qui résistent. Il m’a fallu plusieurs années pour apprécier Debussy ou Webern comme je le fais aujourd’hui. »

Le livre aborde des sujets et des notions complexes, comme le Wave Field Synthesis, les ordinateurs quantiques, les notions de temps réel et de temps différé, de partitions virtuelles, de suivi de partition par ordinateur, d’indéterminisme, de notation, qui est toujours plus précise et surchargée d’indications depuis les neumes du grégorien jusqu’aux temps complexes et chargés de la musique d’aujourd’hui, les prospections sur l’évolution de la technologie vers la liberté du musicien et l’aléatoire de son jeu et de son geste en constante mutation là où la machine ne peut encore prévoir et inventer sur le champ, etc. Mais tout ce qui est abordé dans ces pages est toujours exprimé de façon claire, pédagogique, sans pour autant céder à la vulgarisation condescendante et obséquieuse. Tant et si bien que le lecteur se sent à la fois intelligent et en parfaite connivence avec le compositeur et ses intervieweurs, qui s’attardent également sur les différences entre les Etats-Unis et l’Europe entre les compositeurs, leur inventivité, leur créativité et l’exercice de leur activité, les enseignements et la diffusion de la musique contemporaine. 

Un livre qui se lit avec bonheur, riche en idées, qui donne envie de creuser le débat et d’aller plus avant dans la découverte de cet artiste intransigeant qu’est Philippe Manoury. Au-delà de ce livre, je ne peux que recommander de lire l’ouvrage précédent évoqué au début de cet article chez le même éditeur, et, pour creuser davantage l’œuvre et la pensée du compositeur, de se rendre sur son site Internet (2) sur lequel il présente non seulement ses propres partitions mais exprime aussi en toute liberté ses impressions artistiques, ses coups de cœur et coups de gueule.

Bruno Serrou

1) Philippe Manoury, la Musique du temps réel. Entretiens avec Omer Corlaix et Jean-Guillaume Lebrun. Editions MF, 164 pages (avec index des noms). 13 euros

2) http://www.philippemanoury.com. Lire aussi l’interview qu’il m’a accordée en juin dernier sur ce site en date du 3 juin 2012 : http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/06/entretien-avec-le-compositeur-philippe.html

lundi 29 octobre 2012

Superbe « Enigma V » de Beat Furrer pour chœur a capella en création au Louvre par Les Cris de Paris en prélude au cycle « De l’Allemagne 1800-1939 »

Paris, Auditorium du Musée de Louvre, vendredi 26 octobre 2012

Les Cris de Paris, direction : Geoffroy Jourdain. Photo : DR - Les Cris de Paris

En préambule du cycle « De l’Allemagne, 1800-1939 » (1), les Cris de Paris ont exploré vendredi le versant sombre du romantisme allemand. L’ensemble vocal dirigé par Geoffroy Jourdain avait en effet programmé les crépusculaires Quatre chants op. 141, l’une des dernières œuvres composées par Robert Schumann avant de basculer dans la folie, et Friede auf Erden op. 7, une page d’Arnold Schönberg de 1907 qui repousse les limites du langage tonal traditionnel jusque dans ses ultimes limites. Le tout mis en résonance avec une œuvre nouvelle de Beat Furrer, Enigma V.


En ouverture de concert, une pièce d’un compositeur méconnu en France, Peter Cornelius (1824-1874), qui fut un proche de Richard Wagner et dont l’opéra-comique le Barbier de Bagdad que Franz Liszt dirigea en création à Weimar en 1858 a seul reçu quelque écho pour avoir valu à Liszt son poste de directeur musical de la Hofoper de la capitale du duché de Saxe-Weimar. Il est pourtant l’un des grands compositeurs de musique choral du romantisme allemand. Conçu en 1872, son Requiem en fa mineur pour chœur mixte à six voix d’une grande complexité harmonique, dynamique et technique, doit beaucoup aux maîtres de la polyphonie Renaissance, particulièrement à Lassus et Palestrina. Cette œuvre funèbre de moins d’une dizaine de minutes a la forme d’un motet sur un texte vernaculaire allemand du poète romantique Friedrich Hebbel (1813-1863), Seele, vergiss sie nicht (Âme, ne les oublie pas).

S’ensuivirent quatre des six Chœurs sacrés que Hugo Wolf composa en 1881 sur des textes de Josef von Eichendorff dans lesquels se font entendre les échos de la passion orageuse du compositeur pour la jeune Valentine (Wally) Franck, nièce d’un professeur au Collège de France, à qui il avait donné quelques leçons de piano, et, surtout, les vespéraux Quatre chants pour double chœur a capella op. 141, l’une des dernières œuvres de Schumann, qui la composa en 1849 sur des poèmes de Friedrich Rückert (An die SterneA l’étoile), Joseph Christian von Zedlitz (Ungewisses Licht - Lumière incertaine - et Zuversicht - Confiance) et Johann Wolfgang von Goethe (Talismane - Talismans). 


Beat Furrer - Photo : DR - Universal Edition


Mais le moment le plus attendu de ce concert assez court (une heure), mais d’une densité extrême, était la création mondiale d’une pièce pour chœur a capella de l’un des grands compositeurs de notre temps, l’Autrichien d’origine suisse Beat Furrer (né à Schaffhausen en 1954), fondateur de l’un des ensembles le plus fameux de musique contemporaine, Kalgforum Wien. Chez lui, à l’instar de la littérature et du jazz, les arts plastiques tiennent une place importante. Certaines de ses techniques compositionnelles s’y apparentent, comme la superposition de couches qui cernent progressivement un objet en reconsidérant une même structure, effets de clairs-obscurs, etc. La voix, du balbutiement bruité jusqu’au langage constitué, souvent proche du parlé, occupe une place cruciale dans sa création.

Le tout se retrouve dans Enigma V pour double chœur a capella composé en 2012 inspirée des prophéties énigmatiques de Léonard de Vinci (1452-1519) (2) à la suite d’une commande du musée du Louvre, des Cris de Paris et de l’Etat français, et donné vendredi en première audition française en présence du compositeur. En un peu moins de quinze minutes, Beat Furrer met en jeu tous les modes de chant, du cri au murmure, du susurré au bruité, du souffle à la mélodie. Trente-trois chanteuses et chanteurs (contre 37 pour les autres pièces) ont interprété avec une musicalité impressionnante un œuvre prenante, riche en effets et extraordinairement variée, jouant dextrement de l’ombre et de l’écho, déformant, comprimant ou prolongeant la narration, les mots et les voix. Furrer sort avec bonheur des sentiers battus, faisant de l’ensemble vocal une véritable fourmilière de sons et de timbres, la répétition (le mot Vedrassi constamment repris et transformé) transformant les voix en un orchestre polychrome résonnant sur les voyelles et les consonnes, accélérant ou resserrant le débit, laissant le verbe sur la résonance ou au contraire le rythmant sèchement, jusqu’à le saccader ou au contraire le rendant mélodieux. 

Pour conclure ce riche concert, les Cris de Paris ont proposé une flamboyante interprétation de Friede auf Erden (Paix sur la terre) op. 13, prière ardente et prémonitoire adressée par Arnold Schönberg en 1907, soit quatre ans avant le premier conflit mondial, œuvre tonale mais d’une extrême complexité contrapuntique et harmonique d’une beauté stupéfiante, fervente et généreuse.

Au total, un programme supérieurement pensé, commencé par un beau chant de douleur et de compassion, le méconnu Requiem de Cornelius qui dit combien l’Allemagne du XIXe siècle, dans l’héritage de Jean-Sébastien Bach, est une terre chorale d’élection, au-delà des Mendelssohn, Brahms et Liszt, et conclu sur une création contemporaine de Beat Furrer qui démontre qu’il en est encore ainsi aujourd’hui.

Bruno Serrou

1) Exposition, Hall Napoléon, du 28 mars au 24 juin 2013.
2) (de lombre qui se meut avec l'homme) Des formes et des figures dhommes et / danimaux les poursuivront où quils fuient / et le mouvement de lun sera analogue à / celui de lautre, mais semblera chose digne / détonnement à cause des différents / changements de leurs dimensions. 

samedi 27 octobre 2012

Hans Werner Henze, le compositeur allemand le plus fécond de sa génération, est mort à Dresde à l’âge de 86 ans




Hans Werner Henze. Photo : DR


Compositeur allemand dont le nom était plus connu en France que l'œuvre, souvent vilipendée par ses anciens compagnons de route de l’avant-garde, installé en Italie depuis plus d’un quart de siècle, Hans Werner Henze est mort à Dresde ce samedi 27 octobre 2012.

A l’exception de deux de ses seize opéras, Boulevard solitude donné au Théâtre du Châtelet en 1981, et Le Prince de Hombourg présenté à Paris en concert dès 1960 mais porté à la scène qu'en 1997, à Toulouse, il a fallu attendre 2004-2005 pour voir et entendre en France trois autres de ses ouvrages scéniques, l’Upupa ou le triomphe de l’amour filial à l’Opéra de Lyon, les Bessarides et Pollicino au Théâtre du Châtelet, ainsi que quelques pages instrumentales dans le cadre du Festival Présences de Radio France 2003. Seul le cinéma a porté son œuvre en France, avec les bandes son des films Muriel et l’Amour à mort d’Alain Resnais, ou de L'honneur perdu de Katarina Blum de Volker Schlöndorff. Compositeur éclectique et qui le revendiquait ouvertement, Henze est de la génération des années vingt qui reste dans l’histoire de la musique sous le label « Ecole de Darmstadt » à l’égard de laquelle il a rapidement pris ses distances. N’appartenant à aucune école, Henze s’appréciait lui-même comme un touche-à-tout particulièrement prolifique, s’épanchant sur tous les domaines qui l’inspiraient. « Je suis allé à Darmstadt trois fois dans ma vie, comme étudiant puis comme professeur, se souvenait-il lorsque je le rencontrais, en janvier 2003. Et j’ai compris que nous étions en train de créer une école, un style dont l’ambition était de dominer le monde. J’ai trouvé cela frustrant, parce que, ayant souffert dans ma jeunesse de la dictature, j’aspirais à la liberté de pensée et à l’indépendance créatrice. J’ai donc ressenti le besoin de m’isoler et de trouver mon propre chemin loin du centre officiel de la musique. Ce fut difficile, parce que l’on avait décidé que j’étais “un traditore”, puisque j’avais “tradito la causa” ! Ce qui ne m’était pas très agréable, tant cela me faisait douter de mon travail, de la justification de ma recherche stylistique. On m’accusait aussi d’être “un ladro”... » 


Hans Werner Henze. Photo : DR


Quoique contesté, Henze est indubitablement le compositeur allemand le plus prolifique de sa génération. Ouvert à tous les courants esthétiques, son langage polymorphe use avec constance de tous les modes d’écriture, mêlant expressivité postromantique, libre tonalité, sérialisme, folklore, jazz, musique populaire. Auteur entre autres de dix symphonies (il se refusait à une onzième), seize opéras (le dernier, Gisela!, date de 2010) et une dizaine de ballets, Henze s’intéressait aussi à la vie publique, au point de s’engager un temps aux côtés du Parti communiste - il a dédié son Requiem (sans parole) à la mémoire de Che Guevara, a enseigné, vécu et composé à Cuba -, de prendre une part active au mouvement de protestation étudiant de 1968, et de se consacrer à la pédagogie, enseignant plusieurs années dans les classes de composition du Mozarteum de Salzbourg et du Conservatoire de Cologne. Il a également créé en Italie la Cantiere Internazionale d’Arte à Montepulciano, fondation pour l’éducation artistique des jeunes défavorisés dont il a repris le concept en Allemagne, fondé le Festival de musique pour la jeunesse de Steiermark et la Biennale de Munich, festival dédié au théâtre musical depuis 1988, dont il a laissé les rennes à son confrère autrichien Peter Ruzicka.


Hans-Werner Henze. Photo : DR


Né le 5 juillet 1926 à Gütersloh (Westphalie), Hans-Werner Henze est l'aîné de six enfants. Tandis que son père professeur mourait sur le front de l’Est, il fut lui-même enrôlé de force dans l’armée allemande, après avoir fait ses classes de musicien comme chanteur dans un Chœur de Travailleurs, tout en étudiant au conservatoire de Braunschweig. Après la guerre, il est Répétiteur au Théâtre de Bielefelder, et se rend aux cours d’été de Darmstadt, où il côtoie entre autres Bruno Maderna, Luciano Berio, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen. A Heidelberg, il est l’élève de Wolfgang Fortner, qui l’introduit aux techniques d'Igor Stravinski, Béla Bartók et Paul Hindemith, étudie la musique religieuse avec Josef Rufer et la technique dodécaphonique avec René Leibowitz. Dès 1947, il compose sa première symphonie, cinquante ans avant la neuvième qu’il écrira à la mémoire de son père sur des extraits du roman antifasciste Das siebte Kreuz d’Anna Seghers. En 1948, il est à Weimar, et, en 1953, il se rend en Italie, s’installant à Naples jusqu’en 1960, puis à Rome en 1978.

S’appuyant sur des textes de grande qualité (Auden, Bachmann, Cervantès, Dostoïevski, Gozzi, Kleist, Morante, Rimbaud, Shelley, Whitman...), ses mélodies, cantates, oratorios, ballets, opéras, symphonies, et autres pièces instrumentales se présentent comme une succession d’autoportraits. Parmi les multiples facettes du compositeur, se distingue un goût pour l’opéra italien qui l’incite notamment à orchestrer en 1985 Le retour d'Ulysse dans sa patrie de Claudio Monteverdi. « Peut-être se trouve-t-il beaucoup d’italianita dans mon travail, mais je ne sais pas pourquoi, constatait-il. Un grand peintre français, Jean-Baptiste Corot, a passé sa vie à Rome à cause de la lumière. Il se peut que celle-ci ait aussi une grande signification pour moi. J’habite la campagne, dans les superbes Castelli romani, au sud de Rome. Sitôt que je me retrouve en Allemagne, il me faut à tout prix savoir quand part le prochain avion pour la ville éternelle. Mais si je n’aime pas ma terre natale, j’aime sa musique ! La littérature allemande m’est tout aussi vitale. Ce n’est pas un hasard si les créateurs les plus importants du concept moderne de liberté sont des Allemands. Peut-être que, comme il pleut presque toujours en Allemagne, nous avons beaucoup de temps pour penser, imaginer une vie autre. »

Bruno Serrou

La majeure partie de l’œuvre de Hans-Werner Henze est enregistrée, mais les disques sont peu diffusés en France. Ainsi, la série (symphonies, opéras, ballets) publiée en 2001 par DGG n’est-elle disponible qu’à l’étranger. En revanche, Wergo (distribution Harmonia Mundi) propose entre autres ses pièces pour guitare et celles pour piano, ses cinq quatuors à cordes, son opéra La chatte anglaise, et le vaudeville La Cubana. L’Upupa est disponible en DVD chez EuroArts (Matthias Goerne, Laura Alkin, Alfred Muff, Hanna Schwarz, dans la production du Festival de Salzbourg 2003). Les partitions sont chez Schott Music.