lundi 3 septembre 2012

Le plus grand des compositeurs portugais, Emmanuel Nunes, est mort à Paris le 2 septembre 2012


Paris, dimanche 2 septembre 2012
 Photo : DR
« La composition est un combat contre le silence, contre le non-sonore, écrivait Emmanuel Nunes en 1977. Le silence est tout ce que j’entends en moi et qui ne peut pourtant devenir musique. Et ce serait idéal si, par une parfaite ‘’capillarité’’ entre toutes les strates de ma conscience et de mon inconscient, l’acte de mon prélèvement était libre de la contingence de mon existence chronologique. (…) Quand je me mets à apprendre quelque chose, il y a toujours un moment où je le vis comme un saut, où je sais tout d’un coup plus que j’ai appris, comme si un monde d’idées s’ouvrait, sans que cela recouvre ce que je sais, et je dois retourner en arrière pour apprendre d’autres choses qui me manquent. Dans ce processus, ce serait plutôt une synthèse qui mènerait à l’analyse que le contraire. J’aime jouer à l’apprenti sorcier, à condition d’être sûr de devenir le maître avant que tout prenne feu. »
Le compositeur portugais Emmanuel Nunes, qui résidait en France depuis 1964, est décédé dimanche 2 septembre dans un hôpital parisien, a annoncé en fin de matinée de dimanche la Casa da Musica de Porto. Il venait d’avoir 71 ans. La Portugal tenait en lui le plus grand compositeur de son histoire. Bien que sa vie fût perturbée par une poliomyélite contractée dans son enfance, il aura continué ses activités grâce à un courage et à une volonté sans failles. C’est à Lisbonne qu’il est né le 31 août 1941 et où il commença l’étude de la musique, tout d’abord le piano, puis la théorie à l’Académie de musique de sa ville natale de 1959 à 1963, ainsi que la philologie allemande et grecque à l’Université de cette même ville.
Après avoir fui la dictature lazariste en 1964, il s’est installé à Paris où il a poursuivi ses études où il obtient en 1971 un Prix d’esthétique dans la classe de Marcel Beaufils au Conservatoire National Supérieur de Musique. Entre 1963 et 1965, il participe aux cours d’été de Darmstadt auprès de Pierre Boulez et d’Henri Pousseur, et, de 1965 à 1967, il fréquente les cours de la Rheinische Musikschule de Cologne où il travaille la composition avec Karlheinz Stockhausen, la musique électronique avec Jaap Spek et la phonétique avec Georg Heike tout en continuant à suivre l’enseignement de Pousseur. Boursier du ministère de l’Education nationale du Portugal en 1973-1974 et de la Fondation Calouste Gulbenkian en 1976-1977, il entreprend une thèse de musicologie à la Sorbonne sur Anton Webern. Il est invité par la DAAD (Deutscher Akademischer Austausch Dienst) de Berlin comme compositeur en résidence en 1978-1979, et obtient la bourse de la création du ministère français de la Culture en 1980. De 1986 à 1992, il vit à Fribourg-en-Brisgau, puis choisit de s'installer à Paris. L’analyse des Momente de Stockhausen par le compositeur est considérée par Nunes comme une étape capitale dans sa propre quête. A travers elle, il prend conscience des enjeux que représentent les nouvelles technologies dans le rapport entre la perception du son et la pensée musicale. Loin de renier son héritage, Nunes réalise une captivante synthèse entre Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen, la tradition grégorienne, la polyphonie de Monteverdi, Gesualdo et Vecchi, le classicisme de Bach et Beethoven, et le romantisme d’un Schubert ou d’un Mahler. « J’essaie d’approfondir le langage, à la fois le mien et celui qui a existé avant moi, confiait-il à la musicographe Brigitte Massin dans un entretien paru dans un programme du Festival d’Automne à Paris. Et j’espère qu’il y a de moins en moins de dichotomie entre ce que l’on peut appeler la rigueur - ou la virtuosité - et l’expressivité musicale. Pour ma part, je peux de moins en moins les séparer : si je me mets à composer avec des chiffres - que ce soit pour les rythmes ou pour les hauteurs -, je ne me sens nullement en dehors de mon expressivité. »
Photo : DR

La musique de Nunes s’est rapidement imposée par la rigueur de ses structures et par la force dramatique qui lui donne une impressionnante puissance expressive. Cela malgré ses aspects hiératiques et symboliques, à l’instar de plusieurs de ses œuvres dont les titres renvoient à la symbolique kabbalistique. « Ce qui tient peut-être du sacré dans ma façon de voir, disait-il en 1992 à Brigitte Massin, est que je crois infiniment aux œuvres. Je crois aux pièces en tant qu’organismes vivants, qui naissent, vivent et meurent. Et selon leur santé intérieure, ils vivent beaucoup, ou ils meurent très vite. Il y a une usure, mais aussi une résurrection des œuvres. Cela dépend de leur degré de perfection, de leur perfection au sens organique. »
L’exploration du rapport entre vitesse de propagation dans l’espace, rythme et timbre, plus particulièrement dans la série des Lichtung composée entre 1988 et 2007, renvoie à l’autre quête majeure de Nunes, celle du mystère d’un présent qui perdure parce qu’il contient à la fois son passé et son avenir. Il s’agit pour le compositeur de faire cohabiter par le truchement d’une « virtuosité temporelle » le temps de la conception, le temps de l’écriture et le temps de l’écoute. « Je considère ma vie de compositeur comme un parcours initiatique, reconnaissait-il. (…) Je ne puis avoir qu’une position intemporelle vis-à-vis de quelque musique que ce soit. J’écoute énormément de musique de toutes les époques, et je perçois constamment des courants souterrains au fil de l’histoire, qui ne sont jamais ou presque jamais ceux que l’on trouve dans les analyses. Ces courants me semblent effacer le temps historique. » En effet, l’œuvre d’Emanuel Nunes, âpre, farouche, d’une puissance quasi compulsive, emprunte à la phénoménologie du philosophe mathématicien allemand Edmund Husserl (1859-1938) entièrement élaborée sur deux socles constitutifs, le temps et l’espace. Son style, singulier, intransigeant et ardu tout en étant accessible est marqué par une esthétique spécifique de l’harmonie, sèche voire rugueuse, et du timbre, plutôt enserré, souvent fondés sur des nombres prédéterminés de notes ou des chiffres (comme le 4 dans Chessed, qui signifie grâce), et par un onirisme subtile et méditatif. « Les chiffres jouent un rôle à la fois inconscient et provoqué, disait-il à Brigitte Massin. Il y a des œuvres où un chiffre se retrouve à plusieurs niveaux : soit dans le nombre d’instruments, soit dans la façon de traiter certains rythmes. Musik der Frühe, Nachtmusik et Wandlungen sont liés, d’une manière chaque fois différente, au chiffre 5. Duktus se fonde sur le chiffre 7, tant pour l’harmonie que pour les groupes de timbre... Mais le nombre n’a jamais un caractère de totalité. Il ne s’agit pas d’une démarche sérialisante, au sens où elle n’est pas globalisante. Il soutient plutôt des aspects de l’œuvre. »
Toute emprunte de spatialité, qu’elle soit ou non enrichie par l’informatique en temps réel, se présentant tel un mégalithe au point que l’éclaircie de trouées fulgurantes dans l’espace serré de la texture à laquelle Frank Madlener en 1999 fait allusion dans le programme du Festival Ars Musica de Bruxelles dont il était alors le directeur, sonne comme un signe du lointain et un don de la distance. De le premier de ses grands cycles, La Création, initié en 1978 autour du concept de paire rythmique, à l’opéra Das Märchen, créé en 2008, en passant par la réflexion sur l’architecture acoustique de Quodlibet (1991), Nunes ne cesse d’habiter et de faire vivre l’espace. Espace physique où se déploie l’œuvre, mais aussi espace interne de sa genèse, un espace né du « contrepoint des paramètres », intérieur de l’imaginaire.
Depuis 1989, Nunes travaillait à l’Ircam, où il avait trouvé l’outil adéquat pour creuser le concept de spatialisation et de temps réel qui sont les fondements-mêmes de son écriture. Il a pu y explorer tous les moyens de dissémination du son, d’encerclement de l’auditeur, par l’implantation des instruments, le déplacement des musiciens dans l’espace et la diffusion du son assistée par ordinateur. Il aura utilisé avec une grande virtuosité les outils électroniques qui lui aura permis de réaliser une pensée musicale luxuriante. Des partitions comme Es webt (1974-1975 révisée en 1977), Tif’ereth (1978-1985), Wandlungen (1986) et Lichtung I (1990-1991) sont les fruits d’une recherche approfondie dans le domaine de la spatialisation.
Emmanuel Nunes restera également dans la mémoire comme l’un des grands pédagogues de notre temps. Chargé de cours à l’université de Pau dès 1976, il a enseigné par la suite à l’Université de Harvard, au Darmstädter Ferienkurse für Neue Musik à Darmstadt, et à l’ICONS de Novara. En 1981, il avait été nommé directeur des séminaires de composition à la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, et, de 1986 à 1992, de la Musikhochschule de Fribourg-en-Brisgau. De 1992 à 2006, il a été professeur de composition au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris.
Bruno Serrou
Sources
Péter Szendy, Emmanuel Nunes, Paris, L’Harmattan/Ircam-Centre Pompidou, coll. « Compositeurs d’aujourd’hui », 1998
Hélène Borel, Alain Bioteau et Eric Daubresse, Emmanuel Nunes Compositeur portugais XXe siècle, Présences Portugaises en France, Centre Culturel Calouste Gulbenkian, Paris 2001
Adriana Latino, Nunes, Emmanuel, Encyclopédie Grove, Oxford University Press
Brigitte Massin, programme des concerts du Festival d’Automne à Paris, 1999
Discographie
Musik der Frühe Esquisses, Quatuor Arditti, Ensemble Intercontemporain, Péter Eötvös, Erato, 1990
Quodlibet, Ensemble Modern, Orquestra Gulbenkian Lisboa, Kasper De Roo et Emilio Pomarico, Naïve, 1995 et 2001
Lichtung I et Lichtung II, Ensemble Intercontemporain, Jonathan Nott, Accord/Universal, 2003
Improvisation II - Portrait - La Main noire - Versus III, Christophe Desjardins, Aeon 2007
Litanies du Feu et de la Mer I et II (+ Rudolf Kelterborn), See Siang Wong, Guild 2008

jeudi 23 août 2012

La manne musicale d'Annecy, le Annecy Classic Festival


 Annecy, mardi 21 et mercredi 22 août 2012

Depuis trois ans, Annecy accueille les grands orchestres internationaux pour une décade musicale que seules les grandes capitales peuvent s’offrir
Voilà 43 ans, la pianiste Eliane Richepin fondait à Annecy une académie festival. Parmi ses élèves, Pascal Escande. « Cette femme redoutable était une merveilleuse pédagogue, se souvient-il. Mais elle n’avait pas la langue dans sa poche, et elle finit par se fâcher avec les édiles qui la subventionnaient. » Fort du succès du Festival d’Auvers-sur-Oise qu’il a fondé en 1981, Escande fut appelé par son maître qui lui proposa sa succession en 1997. Onze ans plus tard, économiquement exsangue, il faillit mettre la clef sous la porte. C’était sans compter sur le pianiste russe Denis Matsuev, à qui il avait offert à Auvers son premier récital en France, qui lui présenta son compatriote mécène, l’homme d’affaires  Andreï Cheglakov, qui, par le biais de sa Fondation AVC Charity, soutient les arts plastiques, l’édition et la musique. En 2010, la Fondation devient le principal support du festival, qui prend le nom d’Annecy Classic Festival qu’il dote de moyens financiers aptes à en faire un rendez-vous mondial. La ville d’Annecy et la Haute-Savoie se rallient au projet par une convention triennale reconductible. Souhaitant s’implanter durablement, le mécène a demandé aux élus l’érection d’un auditorium de 1000 places pour 2015. Si la pédagogie est présente, avec un atelier vocal dirigé par Patrick Marco et des classes de maîtres d’instruments, le festival, riche d’un budget de 1,4 million d’euros, atteint un niveau que les Annéciens espéraient sans y croire, avec des affiches réunissant stars et musiciens des générations montantes. « Nous nous adressons en priorité au public local, se flatte Escande. C’est pourquoi nous avons choisi la dernière décade d’août. Chaque soir un millier de mélomanes du cru assistent à nos concerts. » C’est dans l’église Sainte-Bernadette à l’acoustique adaptée aux concerts symphoniques avec son grand mur réflecteur de sons, que se produisent cet été le Royal Philharmonic de Londres et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg. 

Concert d'ouverture ce mardi soir du 3e Annecy Classic Festival en l'église Sainte-Bernadette avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres dirigé par Charles Dutoit. En soliste, le pianiste russe Denis Matsuev, co-directeur artistique du festival. Taillé comme un bûcheron, ce dernier joue Beethoven tel un bûcheron. Jeu puissant et sans nuances, sous ses doigts d’airain le sublime Concerto n° 3 du « Grand sourd » devient sous un concerto de Tchaïkovski, tandis que le mouvement lent est vide de sens. Dutoit doit pousser l’orchestre à une puissance immodérée pour se faire entendre, tout en s’avérant à l’écoute de son soliste. Ouverture de Berlioz bien servie par Dutoit dont on connaît les affinités avec le compositeur français. Enfin, une belle interprétation de la Symphonie « du Nouveau Monde » d’Antonin Dvorak, bien en place, ardente et vive, à laquelle il a juste manqué une petite touche de nostalgie. En bis, une séduisante Valse triste de Jean Sibelius. 

Tchaïkovski, tandis que le mouvement lent est vide de sens. Dutoit doit pousser l'orchestre à une puissance immodérée pour se faire entendre, tout en s'avérant à l'écoute de son soliste. Ouverture de Berlioz bien servi par Dutoit dont on connaît les affinités avec le compositeur français, enfin belle interprétation de la "Nouveau Monde" de Dvorak, bien en place, ardente et vive, mais défaite de toute nostalgie. En bis, une séduisante Valse triste de Sibelius.
Tchaïkovski, tandis que le mouvement lent est vide de sens. Dutoit doit pousser l'orchestre à une puissance immodérée pour se faire entendre, tout en s'avérant à l'écoute de son soliste. Ouverture de Berlioz bien servi par Dutoit dont on connaît les affinités avec le compositeur français, enfin belle interprétation de la "Nouveau Monde" de Dvorak, bien en place, ardente et vive, mais défaite de toute nostalgie. En bis, une séduisante Valse triste de Sibelius.
Tchaïkovski, tandis que le mouvement lent est vide de sens. Dutoit doit pousser l'orchestre à une puissance immodérée pour se faire entendre, tout en s'avérant à l'écoute de son soliste. Ouverture de Berlioz bien servi par Dutoit dont on connaît les affinités avec le compositeur français, enfin belle interprétation de la "Nouveau Monde" de Dvorak, bien en place, ardente et vive, mais défaite de toute nostalgie. En bis, une séduisante Valse triste de Sibelius.
Second concert à Annecy sous une chaleur suffocante du Royal Philharmonic Orchestra dirigé par Charles Dutoit. Hommage à Claude Debussy né voilà tout juste 150 ans ce 22 août avec une Mer de colorée, ivre de vi, pleine d'embruns et de fougue. Auparavant, Henri Demarquette a donné un Concerto pour violoncelle n° 1 de Camille Saint-Saëns poétique et chatoyant, suivi d'une tendre Sarabande de la Cinquième Suite pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach. Les Fontaines de Rome d’Ottorino Respighi n'ont pu rafraîchir l'église Sainte-Bernadette portée à ébullition. Ouverte sur les trop rares Danses de Galanta de Zoltan Kodaly, la soirée s'est conclue sur une tonitruante farandole extraite de l'Arlésienne de Bizet.
Bruno Serrou
1) Les concerts sont retransmis en direct sur http://fr.medici.tv

Photos : (c) Bruno Serrou

samedi 18 août 2012

Le Festival de Chaillol, carrefour alpestre de la création musicale

Chaillol, Chorges, Gap, Saint-Maurice-en-Valgaudemar, mercredi 25 et jeudi 26 juillet 2012


Depuis 15 ans, le Festival de Chaillol convie public et artistes invités à une itinérance musicale partant à la découverte de son magnifique patrimoine naturel, de ses églises et musées à la rencontre d’un pays et de ses habitants

« Une résidence dans une région de terroirs est une expérience unique, dit François Meïmoun. A l’écart des circuits traditionnels de la musique, le compositeur que je suis s’enrichit par les échanges avec un public passionné et passionnant qui a soif de création. Ce qui permet de rompre la solitude indispensable à la composition et de mettre ma musique au contact de gens qui n’ont pas d’a priori. » Pour sa seizième édition, le Festival de Chaillol a invité ce jeune compositeur angevin de 33 ans à créer deux œuvres nouvelles en relation directe avec son public, de la conception à la première exécution publique. Situé à flanc de montagne, à mille six cents mètres d’altitude avec une vue sur la vallée de Gap, Chaillol est une petite bourgade de sports d’hiver familiale qui devient dès janvier la base d’un festival original.

Eglise romane de  Saint-Maurice-en-Valgaudemard

La programmation de cette manifestation se déploie en effet non pas sur une ou deux semaines mais sur six mois et irrigue la totalité de la vallée du Champsaur. Avec soixante concerts par an, ce festival a en fait tout d'une institution musicale permanente, puisqu'elle fonctionne comme un lieu de dimension territoriale, dans toutes les acceptions du terme, géographiques, humaines et de créativité, le tout rayonnant dans tout le pays gapençais. « Notre programmation est polymorphe, remarque Michaël Dian, directeur fondateur du festival. Elle résulte d’un fin dosage entre création et tradition, écriture et oralité. D’origines et de cultures diverses, notre public se retrouve autour d’un projet commun. »

Concert Alfonso Pacin, Anne Le Corre, Eric Houdart et Sébastian Quezada "Les Boutières argentines" en l'église de Saint-Maurice-en-Valgaudemard

Pour toucher le plus grand nombre de publics, chaque programme est repris trois ou quatre fois en des endroits différents. Pas de grandes salles donc ni d’équipements vraiment adaptés, mais des jauges qui permettent la proximité, l’échange, le partage. « Le dessein de Michaël Dian est particulièrement porteur, se félicite François Meïmoun. Son désir de tisser des liens entre public autochtone et musiciens d’origines hétérogènes, de faire du territoire où il a implanté son festival un vrai partenaire est extraordinairement convainquant. D’autant plus que l’environnement et la beauté des sites sont en soi une invitation à la disponibilité. »

Sortie de concerrt, église romane de Saint-Maurice-en-Valgodemard

Autre particularité du Festival de Chaillol, le fait de réunir musiques du monde, jazz et classique, à l’instar de la création, qui associe innovation et tradition. « Nous développons les résidences de compositeurs de toutes origines que nous les invitons à élargir leur propre champ d’investigation, souligne Dian. Un geste de création peut se trouver en toute chose, sous toutes les formes. Enthousiaste, notre public en est convaincu. »

Bruno Serrou
(P/O La Croix)

Photos : (c) Bruno Serrou

L’éclat infini du chant médiéval magnifié par l’abbaye cistercienne du Thoronet

Lundi 23 et mardi 24 juillet 2012

Art exigeant et d’une expressivité évanescente, la musique médiévale est confondante de beauté et de mystère. Elle irradie chaque été depuis 21 ans l’abbaye du Thoronet.

Moins directement accessible que la musique baroque en raison de la complexité de ses structures Le Thoronnet, et la pureté de ses lignes, la musique du moyen-âge n’en suscite pas moins un engouement qui ne cesse de se conforter par la qualité de ses interprètes. Plus rare dans les salles de concert et dans les lieux les plus fréquentés par les mélomanes, elle tient depuis 20 ans un écrin idéal, l’abbaye cistercienne du Thoronet, dans le Var. Depuis 1991 y sont organisées les Rencontres internationales de Musique médiévale qui associent concerts et académie dirigés par Dominique Vellard, spécialiste incontestés de la musique de cette longue période de l’histoire qui court du dernier quart du IXe siècle jusqu’au début du XVe. « Ce festival a été conçu pour faire entendre la musique du moyen-âge dans son infinie diversité, rappelle Vellard, directeur-fondateur de l’Ensemble Gilles Binchois, formation-référence dans ce répertoire. Du grégorien à la chanson profane, le répertoire est infini. »

Dominique Vellard, directeur-fondateur de l'Ensemble Gilles Binchois et du Festival du Thoronet

Les ensembles voués aux musiques du moyen-âge se développent dans le monde, sans pour autant proliférer. Curieusement, constate Vellard, la France est surtout baroque, alors que ce sont les Français qui s’y sont attachés parmi les premiers, au milieu du XIXe siècle, alors que l’architecte Viollet-le-Duc et l’historien Prosper Mérimée relevaient églises romanes et gothiques. « Je ne veux programmer au Thoronet plus de 6 concerts par édition, dit Vellard, car il n’y a pas assez d’ensembles de haut niveau pour cette musique délicate et raffinée. » Pourtant, en 30 ans d’enseignement au Conservatoire de Lyon puis à la Schola Cantorum de Bâle depuis 1982, Vellard a formé plusieurs générations de chanteurs qui à leur tour transmettent l’art d’interpréter cette musique. Depuis 5 étés, l’académie du Thoronet réunit 15 jeunes musiciens professionnels qui s’y perfectionnent à un répertoire différent chaque année, cet été le grégorien et le prébaroque, sessions qui se concluent sur un concert public dans l’acoustique puissante de la magnifique abbaye cistercienne. « Après 5 ans de Renaissance, cette sixième édition met les stagiaires en adéquation avec ce lieu sublime autour de l’interprétation du répertoire auquel je me consacre depuis trente-cinq ans : le chant grégorien », relève Dominique Vellard. Le chanteur-pédagogue a appelé à ses côtés pour cette session la musicologue Marie-Noël Colette, spécialiste des répertoires liturgiques du Haut Moyen Age, et la chanteuse Anne Delafosse, professeur au CNSM de Lyon.


Concert de l'Ensemble Peregrina en l'abbaye du Thoronet

Ainsi en est-il des disciples de Vellard de l’ensemble Celadon entendu en l’église du Luc à l’acoustique précise et claire, formé du contre-ténor Paulin Bündgen et des sopranos Anne Delafosse et Clara Coutouly. Ils ont irradié de leurs voix lumineuses chants sacrés et profanes anglais de la Guerre de Cent ans, avec hymnes, motets, conduits, antiennes et carols tous plus beaux les uns que les autres (1). L'ensemble Peregrina a quant à lui voué son concert de l’abbatiale à la musique sacrée parisienne des XIIIe-XIVe siècles du temps pascal, musique pure d'une beauté ineffable.

Bruno Serrou
(P/o La Croix)
1) 1CD Aeon 1218 (Outhère)
Photos : (c) Bruno Serrou

vendredi 17 août 2012

Le Festival de Verbier, pépinière huppée pour jeunes musiciens d’orchestre de haut rang


Verbier (Suisse), Salle des Combins, église, places, samedi 21 et dimanche 22 juillet 2012 
 Photo : (c) Bruno Serrou
A Verbier, station huppée du Valais suisse, les hiatus sont nombreux. Le moindre n’est pas la diversité des générations : la jeunesse des musiciens est souligné par la moyenne d’âge du public qui atteint des sommets dignes des montagnes environnantes. Un public de femmes embijoutées et fourrurisées et d’hommes en smoking et cheveux blancs coupés de près roulant en limousines et 4x4 tous plus encombrants et polluants les uns que les autres. Les soirées d’après-concert sont organisées dans de fastueux chalets de riches mécènes, dont quelques français. Pourtant, dans ce lieu opulent mais au cadre enchanteur qui domine la haute vallée du Rhône, l’ambiance est au travail et à l’écoute. Les concerts ont lieu un peu partout dans le village, places, églises, hangars, à toute heure du jour, du matin au soir, les plus importants étant donnés sous un énorme chapiteau plus accessible qu’auparavant et à l’acoustique améliorée par rapport à ce qu’il en était voilà quatre ans. 
 Charles Dutoit (au centre) dirige une répétition de Pelléas et Mélisande de Debussy. A droite, Stéphane Degout (Pelléas)
Photo : (c) Bruno Serrou
« L’Orchestre du Festival de Verbier est une expérience incomparable, se félicitait le jeune violoncelliste français Bruno Delepelaire qui en était en juillet l’un des cent heureux élus. Après deux semaines de préparation aux divers programmes, nous travaillons  trois semaines durant avec des chefs et des solistes internationaux éminents avec qui nous nous produisons tous les trois jours. » Elève du CNSMD de Paris, se préparant à entrer en septembre dans l’Académie Karajan de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, Bruno Delepelaire, que je réentendrai trois semaines plus tard à l’Académie de musique de chambre de La Roque d’Anthéron, était à 22 ans pour la troisième et dernière fois de l’orchestre de Verbier. S’il souhaite continuer à côtoyer dans cette station du Valais suisse ses semblables et à se perfectionner aux métiers d’orchestre, il peut postuler au Verbier Festival Chamber Orchestra, formation d’exception qui travaille les répertoires baroque et classique. « Plus encore que le Gustav Mahler Jugendorchester avec lequel je me suis produit trois ans, Verbier est particulièrement formateur. Tandis que le premier se réunit par sessions sous la houlette d’un grand chef d’orchestre, le second est dirigé par différents maestros, plus réputés les uns que les autres. C’est pourquoi beaucoup de jeunes instrumentistes du premier se retrouvent ensuite dans le second. » Ainsi, pour animer la 19e session du VFO se sont succédés Charles Dutoit, son directeur musical, Jaap Van Zweden, Neeme et Paavo Järvi et Manfred Honeck qui ont dirigé ces jeunes de 17 à 29 ans sélectionnés parmi 1120 candidats du monde entier. Tandis que cette formation répétait Pelléas et Mélisande de Claude Debussy avec Dutoit, en présence de Simon Rattle venu accompagner sa femme Magdalena Kozena qui chantait Mélisande aux côtés de Stéphane Degout, et les vieux routiers José Van Dam (Golaud) et Willard White (Arkel), l’orchestre de chambre donnait en version semi-concertante les Noces de Figaro sous la direction de Paul McCreesh, qui a exigé cors et trompettes naturelles, instruments que découvraient les musiciens, à l’instar du chef britannique qui se mesurait pour la première fois à l’opéra de Mozart. L’un et les autres se sont pourtant distingués dans cette sublime partition par un dialogue pétillant avec une distribution de chanteurs aguerris pour la plupart ex-stagiaires de l’Académie de Verbier (Joshua Hopkins, Sylvia Schwartz, Emöke Barath, Ilker Arcayürek).
 Justin Hopkins, Catherine Wyn-Rogers, Sylvia Schwartz et Gabor Betz 
(de haut en bas et de gauche à droite) - Photo : (c) Aline Paley
Tandis que les musiciens des orchestres sont rémunérés, ceux de la Verbier Festival Academy (10 chanteurs et 32 instrumentistes) sont boursiers des Amis du Festival. « Nous découvrons le répertoire et les musiciens avec qui nous formons des quatuors, s’enthousiasmait Léa Hennino. Ainsi nous apprenons et nous enrichissons autant sur le plan artistique que sur le plan humain. » Elève du CNSMD de Paris, cette altiste de 21 ans travaillait le Trio pour violon, alto et piano de Brahms dont elle rêvait depuis toujours avec des maîtres aussi divers que Yuri Bashmet, Alfred Brendel, Thomas Quasthoff ou Ileana Cotrubas, chacun amenant sa pierre à la mise en place du trio. Trois semaines d’immersion totale avant de jouer en public l’œuvre travaillée avec des musiciens qui lui étaient jusqu’alors inconnus et avec qui elle aura tissé des liens professionnels, véritable tremplin de carrières futures. Pour l’édition 2013, sa vingtième, le festival accueillera en plus 300 musiciens de 15 à 17 ans qui recevront les conseils des plus grands artistes de notre temps. « Les inscriptions se font sur Internet, prévient Christian Thompson, directeur de l’académie. Les candidats doivent y placer des vidéos où ils jouent et se présentent en répondant à des questions qu’ils trouveront sur le site. »
Photo : DR

Mais Verbier, ce sont aussi récitals et concerts de musique de chambre. Ainsi, Elisabeth Leonskaja a-t-elle proposé un remarquable programme en l’église de Verbier réunissant une Sonate n° 12 de Mozart solide et poétique, des Papillons de Schumann délicatement évocateurs, une plus rare Sonate n° 2 de Tchaïkovski altière et colorée, avant de conclure sur un élégiaque Nocturne de Chopin. Autre concert en l’église de Verbier, cette fois au tour rare et grave, puisqu’il s’agissait d’un hommage aux musiciens morts dans les camps de concentration nazis, tous passés par le sinistre Terezin non loin de Prague avant de disparaître à Auschwitz dans les conditions que l’on sait. La soirée a été conçue par le violoniste Daniel Hope, qui a présenté le contexte de la genèse de chaque œuvre et le destin de son auteur avant de la jouer, entouré de ses partenaires tous plus prestigieux les uns que les autres, Sylvia Schwartz (soprano), Gabor Bretz (baryton), Thomas Quasthoff (narrateur), Nancy Wu (violon), Lars Anders Tomter et Matthieu Herzog (alto), Gautier Capuçon, Narek Hakhnazaryan et Raphaël Merlin (violoncelle), Claudio Rojas (guitare), Martin Fröst (clarinette), Leigh Mesh (contrebasse) et Alexandre Tharaud (piano), alternant ou se retrouvant dans des pages de Gedeon Klein (1919-1945), Hans Krasa (1899-1944), Erwin Schulhoff (1894-1942), Zikmund Schull (1916-1944), Carlo Siegmund Taube (1897-1944), Ilse Weber (1903-1944) et un certain nombre de pages signées d’auteurs inconnus. Riches et profondes, radieuses et douloureuses, les œuvres nées dans de terribles et tragiques conditions sont de  styles et d’humeurs variés, et si la légèreté n’est étonnamment pas absent de ces pièces, elles n’en sont pas moins bouleversantes tant la mort y est constamment sous-jacente tout en trahissant un amour de la vie phénoménal, notamment à travers l’exigence de la pensée et l’imagination qui en émane. Un concert inoubliable, qui s’est achevé sur un déchirant Wiegala d’Ilse Weber pour soprano, violon, piano et guitare dont la musique s’éteint peu à peu comme s’évaporant…
Bruno Serrou

samedi 4 août 2012

Brève : 50 ans d'asthénie musicale toujours plus criante

Une étude publiée par le revue Scientific Reports constate que le niveau sonore des enregistrements de s musiques populaires occidentales (rock, pop, metal, electrononic, rap, etc.) est en constante augmentation depuis plus d'un demi-siècle. Les chercheurs, qui ont analysé par le biais d'un logiciel informatique près de cinq cent mille chansons enregistrées entre 1955 et 2010, en arrivent à la conclusion d'un appauvrissement de la "palette de timbres" continue de ces enregistrements et constatent que la diversité des accords et des mélodies a "constamment diminué au cours des cinquante dernières années" :
http://www.nature.com/srep/2012/120726/srep00521/full/srep00521.html

jeudi 2 août 2012

Chorégies d’Orange, Roberto Alagna en méforme sauvé par Lise Lindstrom, Maria Luigia Borsi, l'Orchestre National de France et Michel Plasson devant le mur du Théâtre antique transformé en Cité interdite de la princesse Turandot


Orange, Théâtre antique, samedi 28 juillet 2012

 
Le soir de la première des deux représentations de Turandot à Orange, samedi 28 juillet, le ténor français Roberto Alagna a manqué son rendez-vous avec Calaf pour sa prise de rôle, ses cordes vocales fragilisées par une mycose l’ayant empêché de laisser se déployer la voix dans les méandres de l’écriture de Puccini, malgré la délicatesse de la direction de Michel Plasson. Pour la nouvelle production de Turandot, ultime opéra de Giacomo Puccini achevé par Franco Alfano vu pour la dernière fois à Orange en 1997 déjà sous la direction de Michal Plasson qui dirigeait alors son Orchestre National du Capitole de Toulouse, le mur du Théâtre antique s’est orientalisé. César Auguste a en effet été dissimulé sous un gigantesque tam-tam qui l’a contraint de s’effacer devant son vieux confrère chinois Altoum, tandis que la pierre romaine était masquée par un mur de carton-pâte simulant sur trois niveaux le palais impérial de la Cité interdite pékinoise. 


Du fait de ce décor voulu par le metteur en scène Charles Roubaud, déjà signataire de la production de 1997, et réalisé par Dominique Lebourges sur lequel ont été projetées des vidéos sans grand intérêt (du moins depuis l’endroit où les journalistes étaient assis) de Marie-Jeanne Gauthé, l’acoustique idéale du lieu s’est avérée anormalement sèche, n’autorisant pas le moindre écart de justesse ni le plus petit décalage. Ce qui n’a pas empêché l’Orchestre National de France de se montrer à son meilleur, comme galvanisé par la direction jaillissante, nerveuse, d’un lyrisme ardent de Michel Plasson, qui, en connaisseur inspiré de l’œuvre, a ménagé de somptueux moments de poésie alternant avec une puissance singulière fusant comme des flèches. Esthétiquement réussie, le décor s’amalgamant à la pierre du théâtre dont il élague les reliefs au risque d’étouffer l’acoustique, la scénographie amoindrit les infinies richesses de la partition par la dureté sonore qu’elle suscite. 


Ayant attiré la foule des grands soirs, Roberto Alagna aurait dû être le héros de la soirée. Malheureusement, le soir de la première, une mycose en a décidé autrement, obligeant le ténor français à se limiter au marquage des nombreux passages placés dans l’aigu de sa tessiture, ce qui l’a empêché d’investir son personnage. Malgré l’avertissement en voix off du directeur du festival, Raymond Duffaut, l’informant à la reprise après l’entracte de la défaillance de Roberto Alagna, prégnante depuis sa première intervention, une partie du public n’a pu réfréner des cris de déception. Il faut dire que c’est surtout dans cette deuxième partie, ouverte sur un « Nessun dorma » décevant, que cette méforme s’est faite évidente. Afin d’étouffer les huées, en professionnel endurci particulièrement attentif aux chanteurs, Plasson, depuis le plateau ou il était monté pour les saluts, a fait reprendre le chœur final de l’opéra, au grand plaisir des aficionados. 


Réunie autour d’Alagna, la distribution était d’un excellent niveau, particulièrement du côté des femmes. Maria Luigia Borsi a campé une Liù ardente et lumineuse, et Lise Lindstrom une Turandot solide mais princesse aux pieds d’argile. Le trio de ministres Ping, Pang, Pong (Marc Barrard, Jean-François Borras, Florian Laconi) a suscité la jubilation par son humour primesautier et le parfait alliage des voix. Chris Merritt n’a pas démérité en empereur trônant haut perché depuis le troisième étage de son palais, tandis que Marco Spotti a incarné un noble Timur. Les chœurs venus de six horizons différents ont réussi la gageure de former à la fois un peuple hétérogène et une multitude indivisible. Mais le véritable souverain de la soirée restera l’Orchestre National de France…
Bruno Serrou
Bicentenaires obligent, les Chorégies d'Orange 2013 proposeront du 11 juillet au 6 août un opéra de Richard Wagner (le Vaisseau fantôme - 12 & 16/07) et un opéra de Giuseppe Verdi (Un bal masqué - 3 & 6/08). Dans l'intervalle, sont programmés des récitals Lang-Lang, François-Frédéric Guy, Antonacci/Alagna et Cioffi/Nucci. 

Photos : (c) Bruno Serrou