Paris, IRCAM - Espace de projection, vendredi 8 juin 2012. Cité de la
Musique - Salle des concerts, mercredi 13 juin 2012
Juger de la musique de
compositeurs contemporains à l’aune de celle de Philippe Manoury (né en 1952) s’avère
riche en enseignements, et confirme combien ce dernier est bel et bien l’un de créateurs
les plus puissants et originaux de la génération des années 1950, celui qui
allie une créativité à l’énorme potentiel et en constante mutation au point de
ne cesser d’enrichir la panoplie des outils dont disposent et disposeront ses confrères,
à une expressivité toujours plus puissante et d’une richesse sonore infinie. L’élément
fédérateur des deux concerts évoqués ici est le pianiste-compositeur Ichiro
Nodaïra, créateur des partitions pour piano qui ont été jouée et dont l’une des
œuvres a été donnée en création mondiale vendredi.
La carrière Callet (Festival d'Avignon)
Ainsi, vendredi, à l’IRCAM, dans
un programme regroupant trois œuvres solistes, c’est en véritable chef-d’œuvre du
XXesiècle que s’est présenté Pluton
pour piano MIDI et électronique en temps réel de Philippe Manoury composé en
1988 et révisé en 1989. Près d’un quart de siècle après sa création dans ce
lieu impressionnant qu’est la carrière Callet à Boulbon un 14 juillet dans le
cadre du Festival d’Avignon où Pierre Boulez avait dirigé six jours plus tôt une
mémorable exécution de son propre Répons,
cette partition pour piano MIDI a inauguré une nouvelle relation entre l’instrumentiste
et l’ordinateur, ce dernier transmettant des partitions virtuelles à l’instrument
acoustique. Le principe en est la détection et le suivi par informatique en
temps réel du jeu de l’interprète afin d’intégrer certaines données de l’interprétation
(attaques, dynamiques, tempos, etc.) au processus de composition. Le tout étant
rigoureusement noté, aucune place n’est laissée à l’improvisation, ce qui n’empêche
pas chaque exécution d’en renouveler la teneur, au gré du jeu du pianiste. Les
cinq parties de l’œuvre qui s’ouvre sur une Toccata
qui se présente tel un prélude constituent ce qui peut être considéré comme
une sonate dont les mouvements de durées diverses trouvent leur développement
extrême dans les Variations conclusives
qui forment un gigantesque final d’une extrême virtuosité et donnent à l’œuvre une
forme cyclique en se présentant comme une excroissance de la toccata
introductive. Le titre Pluton n’évoque
pas la planète naine du système solaire, mais l’impitoyable dieu des Enfers,
troisième fils de Saturne et Rhéa, frère de Neptune et Jupiter, époux de
Proserpine. Membre de l’Ensemble Intercontemporain, Sébastien Vichard a
interprété cette œuvre immense qui dure plus de cinquante minutes avec une
aisance, une fluidité, une intensité et un nuancier si impressionnants qu’il a
amplifié l’évidence de cette partition au tour d’ores et déjà classique alors
qu’il s’agit d’un emblématique parangon de la musique d’aujourd’hui, la technique
s’avérant constamment au service de la musique, jouant même avec l’instrumentiste
tel un véritable partenaire, d’autant plus au sein de l’Espace de projection de
l’IRCAM, où les enceintes apparaissent si neutres que les sons électroniques
sonnent de façon naturelle.
En regard de cette grande œuvre,
l’essai du jeune compositeur grec Nicolas Tzortzis (né en 1978), fruit du Cursus
2 de l’IRCAM 2011-2012, est apparu pâle et laborieux quant à la régénérescence
du matériau, dans cette pièce, Incompatible(s)
V pour piano silencieux et électronique en temps réel. Le « piano
silencieux » est un instrument élaboré pour qu’un pianiste puisse jouer à
volonté sans gêner le voisinage, le son pouvant s’écouter au casque sans qu’il
sorte du coffre de l’instrument. Tzortzis a exploité cette particularité en
suscitant des sons restitués au public par les haut-parleurs résonnant différemment
de ceux qu’entend le pianiste le casque aux oreilles. A l’instar de 4’33’’ de John Cage, le piano peut
rester à tout instant muet pour l’auditeur, le son étant parfois soudain coupé
alors que les doigts du musicien continuent à courir sur le clavier sans
émettre le moindre son, l’instrumentiste pouvant par ailleurs mimer ses gestes…
Une fois toutes ces possibilités présentées, l’on se lasse de cet essai
qui peut durer de quatorze à trente-cinq minutes. Mais, fort heureusement,
Pavlos Antoniadis a choisi de couper la poire en deux, se limitant à une
vingtaine de minutes sans que l’on puisse émettre la moindre impression sur la
qualité de son jeu et, surtout, de son toucher.
Donné en première mondiale, Ik-no-Michi (Les voies du souffle) d’Ichiro Nodaïra, le créateur de Pluton de Manoury, fait appel à un
saxophoniste soliste qui joue quatre représentants de la grande famille
inventée par Adolphe Sax et électronique en temps réel. L’interprète, Claude
Delangle, l’un des plus grands saxophonistes de notre temps pour qui le compositeur
japonais écrit depuis 1981, joue tour à tour du saxophone alto, du saxophone
soprano, du saxophone ténor et du saxophone baryton, instruments répartis aux
quatre coins du plateau, que l’interprète parcourt dans le noir, n’apparaissant
que dans un rais de lumière lorsqu’il joue. La partition compte naturellement
quatre mouvements, chacun étant consacré à un aspect du souffle (souffle,
parole, instrument, vie). La demi-heure que dure la pièce s’écoule à la vitesse
du vent, légère et délicate, vive et colorée, tel un rêve.
L’Orchestre Philharmonique de
Radio France a investi mercredi la Salle des concerts de la Cité de la musique
pour un programme entièrement voué à la musique contemporaine, retrouvant ainsi
sa mission principale à laquelle il semble avoir trop longtemps renoncé. Du
moins pour ce qui concerne la musique la plus novatrice qui puisse se concevoir
aujourd’hui, du moins depuis que Radio France a donné au début des années 2000 la
priorité aux écoles dites « néo ». Il convient donc de saluer la
force de conviction des organisateurs de ManiFeste qui ont su éveiller l’intérêt
des responsables de l’Orchestre Philharmonique de Radio France pour la musique
de Philippe Manoury et pour la création d’un jeune compositeur au cursus peu
commun, Yann Robin. Composé en 1994 pour piano et dix-sept instrumentistes, Passacaille pour Tokyo est l’un des
fruits de la collaboration de Manoury avec le pianiste compositeur japonais
Ichiro Nodaïra, qui avait créé Pluton
cinq ans plus tôt. La partie piano solo, d’une extrême difficulté, a été assurée
avec une virtuosité de bon aloi par Dimitri Vassilakis, membre de l’Ensemble
Intercontemporain, mais l’orchestre n’est pas apparu en phase avec le soliste,
placé il est vrai complètement de côté, en jardin, l’orchestre se présentant
complètement à part et semblant jouer une autre partition. L’on retrouve
pourtant dans cette œuvre passionnante les prémisses du concerto pour piano et orchestre
Echo-Daimónon de Manoury qui a ouvert ManiFeste le 2 juin Salle Pleyel.
Premier
des concertos de Manoury, conçu en 2009-2010, Synapse pour violon et orchestre est une œuvre magistrale à l’écriture
serrée et d’une expressivité saisissante, aussi fondamentale que le concerto
pour violon Seven (2007) de Péter
Eötvös, de dimension et d’orchestration comparables. Les explications scientifico-techniques
que donne Manoury (zone de contact chimique… signal nerveux entre deux neurones…
structure motivique ou thématique répartie en dix-huit petites formules…) ne
peuvent dissimuler un propos plus dramatique et onirique que l’auditeur est
libre d’imaginer dans cette œuvre qui ne fait à aucun moment appel à l’électronique,
si ce n’est dans la conception acoustique de la partition. On y trouve aussi
des gestes du second mouvement (Direct)
de la Symphonie n° 2 (1967) de Witold
Lutoslawski (1913-1994). Après une introduction en solo et dans les premières
mesures avec orchestre où on la sentait contractée par un trac qui pesait
lourdement sur la main gauche et sur l’archet au point de susciter ce qui
pouvait apparaître pour des micro-intervalles, Hae-Sun Kang, violoniste de l’Ensemble
Intercontemporain qui en a donné la création le 13 février 2010 avec l’Orchestre
de la SWR de Stuttgart, a joué avec une vélocité et une luminosité qui a
confiné l’œuvre de Manoury dans la continuité des grands concertos pour violon
du répertoire, au point que l’on s’étonne que les jeunes virtuoses de l’archet ne
s’en soient pas encore emparés.
Déception en revanche avec Inferno de Yann Robin (né en 1974).
Faisant appel à un grand orchestre symphonique et électronique en temps réel,
cette œuvre n’apporte rien de plus que Vulcano
pour 29 musiciens que Robin donna en création en octobre 2010 au Festival
Musica de Strasbourg avec l’Ensemble Intercontemporain. Puisant son inspiration
dans l’Enfer de Dante, cette nouvelle
partition de trois quarts d’heure, aussi impressionnante que Vulcano, n’en renouvelle pourtant pas le propos. Au
contraire, il en alourdit les contours, au point que l’œuvre en devient trop
longue et par trop sonore, au point que l’oreille sature et a du mal à s’en
remettre à la fin de l’exécution, restant un long moment dans du coton au point
qu’elle en devient hermétique aux grincements suraigus du vieux matériel
roulant qui circule encore sur la ligne 5 du métro parisien... Commençant dans
les profondeurs abyssales des énormes haut-parleurs disséminés autour du public
dans des sonorités semblant émaner des entrailles de la terre (tant le sol
vibre) ou des confins du cosmos, et se terminant de la même façon mais decrescendo,
concept rappelant le film 2001 :Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick,
l’œuvre se découpe en trois grandes séquences ponctuées par ces même infrasons
venus de l’origine du monde ou du fin-fond de l’enfer, où de toute évidence d’après
ce qu’en donne Yann Robin à entendre, il ne doit pas faire bon vivre. L’œuvre est
assurément grandiose, menaçante, terrifiante, grondante, mais l’on reste en deçà
de ce que Vulcano laissait espérer.
Tout au long de la soirée, Jean
Deroyer a dominé les partitions qu’il dirigeait, attentif à indiquer les
départs et à écouter le plus possible ses solistes, la battue claire et variée,
mais les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sont restés en
dehors des œuvres qu’ils étaient chargés de défendre, certains manifestant à
leurs voisins de pupitres leur désapprobation par des sourires ironiques ou des
regards en coin qui en disaient long. On était loin hier de l’engagement de l’Orchestre
de Paris, le 2 juin, lors de l’ouverture de ManiFeste…
Bruxelles, Théâtre de la Monnaie, mardi 12 juin 2012
Marina Poplavskaya, Scott Hendricks, Sylvie Brunet-Grupposo, Giovanni Furlanetto, Misha Didyk.
Photo : Bernd Uhlig / Théâtre de la Monnaie
Volet
central de la grande trilogie populaire que Giuseppe Verdi conçut de 1851 à 1853, placé entre Rigoletto et La
Traviata, Il Trovatore (Le Trouvère) est de ces ouvrages à la
fois le plus conventionnel du point de vue musical et le plus confus quant au livret, à l’instar de la
Force du destin (1862-1869). Comme si le compositeur avait
voulu faire contrepoids à une intrigue invraisemblable et abscons en concevant
une partition puissamment dramatique et au romantisme exacerbé. S’appuyant sur
un livret pour le moins confus de Salvadore Cammarano et
Leone Emanuele Bardare inspiré de la pièce El
trovador du dramaturge espagnol Antonio García Gutiérrez (1813-1884) chez qui Verdi avait précédemment puisé le
sujet de Simon Boccanegra, Il Trovatore cumule les situations les
plus invraisemblables. La production présentée ce mois-ci au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, en présence mardi du couple royal de Belgique - ce qui a amené Marc Minkowski à diriger une énergique Brabançonne - est à mille lieux de celle qu'a proposée le Théâtre du Capitole de Toulouse en février dernier, plombée par la mise en scène sans âme de Gilbert Deflo...
Photo : Bernd Uhlig / Théâtre de la Monnaie
Fidèle à lui-même, l’iconoclaste
metteur en scène Dmitri Tcherniakov a frappé fort, pour ses débuts au Théâtre
de la Monnaie de Bruxelles. Prenant Le
Trouvère de Verdi pour se l’accaparer entièrement, le dramaturge russe n’a pas
craint d’obscurcir une intrigue pourtant déjà passablement opaque. Réduisant la
distribution vocale soliste à un quintette, après avoir redistribué les rôles manquant,
Ines et Ruiz, ainsi qu’un certain nombre d’interventions chorales aux chanteurs
de sa production, il situe sa scénographie dans un appartement russe contemporain
et déploie l’action tel un jeu de rôles pour adultes qui se termine fort mal, au
terme d’un énorme flash-back qui, pourtant, aura longtemps laissé croire que la
tragédie n’a pas eu lieu. Il émane de ce spectacle une tension extraordinaire
qui va rinforzando jusqu’aux meurtres
ultimes commis par le personnage central, le Comte de Luna, emporté par la
folie dont la première victime est le vieux Ferrando qu’il tue froidement sans
crier gare d’une balle dans la tête. La direction d’acteurs est si éblouissante
qu’elle confine au théâtre et, plus encore, au cinéma tant l’intensité, la
précision, l’engagement, la justesse du jeu des acteurs-chanteurs sont prodigieux
de vérité. Certes, ce jeu de rôles avec flash-back complique plus encore une
action et un dénouement déjà terriblement embrouillés à l’origine, avec cette
fratrie qui s’ignore et se jalouse jusqu’à ce que la demi-sœur apprenne trop
tard au dernier vivant que celui qu’il a tué est son propre frère à qui il a
voulu dérober la promise...
Scott Hendricks (le comte de Luna) et Marina Poplavskaya (Léonore) - Photo : Bernd Uhlig / Théâtre de la Monnaie
La distribution est très
homogène, dominée par les deux femmes, la soprano moscovite Marina Poplavskaya,
Léonore éperdue, et, surtout, la mezzo-soprano française Sylvie
Brunet-Grupposo, Azucena rayonnante à la voix de bronze pour sa prise de rôle. Face
à elles, le baryton texan Scott Hendricks incarne un Luna consistant, géant aux
pieds d’argile que la folie détruit progressivement, le ténor ukrainien Misha
Didyk est un trouvère au timbre séduisant malgré une faiblesse vocale dans l’aigu,
et la basse italienne Giovanni Furlanetto un Ferrando fragile et abusé. Superbe
de cohésion, le chœur demeure continuellement invisible, s’exprimant depuis la
fosse et l’arrière scène, tandis que l’orchestre de la Monnaie est plus en
forme que ces derniers mois. Tous sont de toute évidence conquis par la
direction moins chaloupée que de coutume d’un Marc Minkowski particulièrement inspiré
qui, pour son premier Verdi, démontre combien il aime de toute évidence une partition dont il tire
la quintessence, après un premier tableau légèrement indécis où de légers
décalages fosse plateau se font jour mais disparaissent très rapidement, tandis que le
chef français a parfois tendance à s’enflammer dans les passages fortissimo au point d’oublier de temps à
autres les chanteurs pour les couvrir, les contraignant ainsi à forcer leur
voix.
Bruno Serrou
Le spectacle est retransmis en direct
sur Mezzo et Mezzo Live HD le 15 juin à 20h
Paris, Théâtre des Champs-Elysées, Jeudi 8 juin 2012
Le programme était peu original,
avec une œuvre concertante phare mais trop présente au concert, le Concerto n° 5 pour piano et orchestre en mi
bémol majeur op. 73 « L’Empereur » de Beethoven, et une symphonie
romantique, certes plus rare mais d’un compositeur populaire, la Symphonie n° 7 en ré mineur op. 70 d’Antonin
Dvořák. Ce concert était surtout
l’occasion de retrouver l’une des grandes figures de la direction d’orchestre,
Sir Colin Davis. Célébré dans le monde, y compris en France, pour ses
interprétations de l’œuvre du Français Hector Berlioz, qu’il contribua largement
à imposer dans les années 1970, le chef britannique est également réputé dans
un large répertoire, de Mozart et Sibelius à Britten et Tippett.
Agé de 85 ans, Colin Davis a le
port toujours droit, la stature élégante, et le sourire constamment aux lèvres, malgré un pas hésitant. Le geste
est large mais peu précis, contrairement à celui de son cadet russe Guennadi
Rojdestvenski vu la veille avec l’Orchestre de Paris, et il dirige assis et le
regard souvent rivé sur la partition, mais l’œil est vigilent et les
indications de départ plutôt claires. L’Orchestre National de France avait l’air
heureux de retrouver un chef qui l’a souvent dirigé, ce qui ne l’a pas empêché
de manquer de cohésion côté son, souvent sec et étriqué, et approximatif dans
ses attaques, particulièrement les cors, tandis que les trombones se sont faits
par trop envahissants. Dans le concerto de Beethoven, Emmanuel Ax a exalté l’énergie
et la grandeur de l’œuvre du « Titan de Bonn », se faisant néanmoins
poète dans le mouvement lent, exaltant des sonorités lumineuses de son clavier,
tandis que Colin Davis confinait un peu trop l’orchestre au rôle d’accompagnateur
plutôt que de partenaire. Le pianiste américain, pourtant souvent réticent aux
bis, a offert au public qui l’acclamait un lumineux Impromptu de Schubert aux colorations bien dans la continuité de
celles du concerto de Beethoven.
Composée en quatre mois à la
demande de la Royal Philharmonic Society de Londres qui en a donné la création
le 22 avril 1885 sous la direction de son auteur, la Septième Symphonieest l’une
des pages du genre les plus achevées deDvořák, malgré une popularité moindre que la Symphonie « DuNouveau
Monde ». L’œuvre est très marquée par Johannes Brahms, à qui elle
emprunte les longues phrases qui font abstraction des barres de mesure, et à
Richard Wagner, ce qui affecte considérablement la fibre bohémienne de l’inspiration
deDvořák. L’œuvre est d’ailleurs
dédiée à Hans von Bülow, le créateur de Tristan
und Isolde qui devint l’intime de Brahms après s’être détourné de Wagner
qui venait de lui subtiliser sa femme. Seul le troisième mouvement, un Scherzo-Vivace, est baigné d’accents
typiquement tchèques, tandis que l’Allegro
final laisse transparaître des empreints tziganes et slaves. Colin Davis a mis
en exergue le souffle germanique, dans l’ensemble de l’œuvre, y compris dans
les deux derniers mouvements, au point de surligner les fanfares du finale qui
ont écrasé l’ensemble de l’orchestre, y compris les cors, il est vrai hier dans
une méforme singulière. L’Orchestre National de France s’est étrangement avéré
sec et peu nuancé pour sa dernière prestation parisienne de la saison 2011-2012
au Théâtre des Champs-Elysées, qui était archicomble.
Guennadi Rojdestvenski est à 81 ans
le chef d’orchestre qui a indubitablement le plus d’affinités avec la musique
de Dimitri Chostakovitch, dont il fut un proche. Ce qui en fait l’un des rares
héritiers directs encore vivants de la tradition de l’interprétation de l’œuvre
du compositeur. Il est également celui qui, en 1974, réhabilita en URSS le
premier des deux opéras du compositeur russe, Le Nez, ouvrage dans lequel depuis sa création quarante ans plus
tôt, le régime soviétique ne voyait qu’une anthologie formaliste d’expériences
musicales (1). Rojdestvenski est par ailleurs l’auteur de l’arrangement en
suite de la musique du film la Nouvelle
Babylone, autre œuvre de Chostakovitch vivement critiquée au moment de sa
création en 1928, suite que l’arrangeur créa en 1976. Deux documentaires de Bruno
Monsaingeon (2) consacrés à Rojdestvenski content les relations du chef
avec le compositeur et la dictature stalinienne.
Appelé mardi pour le concert du
lendemain mercredi, le chef initialement annoncé, le jeune Finlandais Mikko
Franck, qui devait faire ses débuts à l’Orchestre de Paris, étant malade,
Guennadi Rojdestvenski, réputé pour sa détestation des répétitions, plus encore
que Valeri Gergiev, a dirigé une Symphonie
n° 10 en mi mineur op. 93 d’anthologie, une vision hallucinée, épique, brûlante
comme la lave en fusion. Installé à même le plancher du plateau, le pupitre
ayant été disposé à l’envers pour que le garde-fou soit directement dans son
dos, comme de coutume avec ce chef, Rojdestvenski était hier à son meilleur.
Guennadi Rojdestvenski et Dimitri Chostakovitch
Commencée peu après la mort de Prokofiev
et de Staline (le compositeur écrit dans ses Mémoires qu’il y est question de Staline, alors qu’il avait déclaré
lors de la création qu’il avait voulu y exprimer les sentiments et passions
humains), achevée en octobre de la même année, créée à Leningrad le 17 décembre
1953 sous la direction d’Evgueni Mravinski, la Dixième Symphonie de Chostakovitch s’ouvre sur un vaste Moderato sombre et pessimiste qui lui donne le ton de l'accablement. Les thèmes longuement étirés et la tension croissante qui
perdure jusqu’au point culminant final ramènent au climat de la Huitième Symphonie composée dix ans plus
tôt. Rojdestvenski bâtit ce mouvement dramatique tel un architecte, donnant d’un
geste ample mais précis de la main gauche départs, nuances et expression,
tandis que la battue de la main droite tenant une longue baguette marque la
moindre modulation de tempo, occasion de gouter l’onirisme volubile des solos
de clarinette puis de flûte, enfin des deux piccolos. Le chef russe a dirigé l’air
de ne pas y toucher le bref mais implacable Scherzo
aux rythmes fantastiques tandis que l’orchestre lui donnait toute sa puissance
avec un son droit et ardent. Dans le complexe Allegretto, où Chostakovitch intègre un thème fondé sur ses propres
initiales en allemand (D Sch - ré (D) mi bémol (Es), do (C), si (H)) et dont le
climat retourne à celui du mouvement initial, dont le premier thème réapparaît
au cœur du morceau. Ce pessimisme patent magnifié par le chant plaintif des
hautbois, flûte et basson solos, s’éclaire peu à peu dans la frénésie de l’Allegro final, où la musique se fait
soudain enjouée, simple, gorgée d’humour. Tout au long de l’exécution de l’œuvre,
il était impossible de résister au lustre des mémorables soli de bois, particulièrement de clarinette (auquel s’est ajouté
le superbe duo du troisième mouvement (Pascal Moraguès et Arnaud Leroy)) et de
flûte (Vincens Prats), mais aussi de basson (Giorgio Mandolesi), puis de cor anglais (Gildas Prado) et de hautbois (Michel Bénet),
tandis que solo de cor (André Cazalet) et de violon (Philippe Aïche) ont complété
la remarquable performance des premiers pupitres de l’Orchestre de Paris confortée
par une prestation d’ensemble magique des altos.
Arabella Steinbacher - Photo : DR
Cette exceptionnelle
interprétation de la Symphonie n° 10
de Chostakovitch était précédée d’une décevante exécution du Concerto pour violon et orchestren° 1 en ré majeur op. 19 de Serge
Prokofiev. Déception due autant au chef qu’à la soliste, tout deux n’ayant assurément
pas eu le temps de travailler ensemble avant le concert, si ce n’est pour s’indiquer
mutuellement quelques intentions plus ou moins approximatives. Prokofiev,
Rojdestvenski le connaît mieux encore que Chostakovitch. Au-delà de ce qu’atteste
son intégrale des symphonies (3), plus fondamentale encore que celle qu’il a
consacrée aux symphonies de Chostakovitch, le chef russe s’est vu confier en
1953 par la veuve de Prokofiev le manuscrit de la seconde version alors inédite
de la Symphonie n° 4, qu’il ne put
créer qu’en 1957 en raison du véto posé par Dimitri Kabalevski, à l’époque
président de l’Union des compositeurs soviétiques. Tant et si bien que, appelé
au dernier moment pour ce concert, il est resté dans son univers, celui de
Prokofiev, certes, mais sans écoute pour sa soliste, Arabella Steinbacher. La
violoniste allemande est restée pour sa part en dehors du propos de Prokofiev,
jouant proprement mais trop sagement et rencontrant de temps à autre quelque
problème technique. Comme pour se racheter, elle a offert à un public qui l’applaudissait
vivement deux bis, l’Obsession
extraite de la Sonate n° 2 d’Eugène
Ysaÿe et Récitatif et Scherzo caprice
de Fritz Kreisler dans lesquels elle n’a fait que conforter les impressions
premières. Après ce premier concert, qui a peut-être servi de générale, celui
de ce jeudi soir devrait être au top…
Bruno Serrou
1) Le témoignage de cette « résurrection »
à l’Opéra de Chambre de Moscou est
préservé par le remarquable enregistrement qui fut longtemps le seul disponible
au disque (1CD Melodya et en DVD chez VAI). L’intégrale de ses symphonies et
concertos pour violon (avec David Oïstrakh) de Chostakovitch avec l’Orchestre
Symphonique du ministère de la Culture d’URSS est également disponible chez
Melodya. D’autres enregistrements sont proposés par divers label, notamment
chez BBC Legends
2) « Notes interdites » (1 DVD Ideale Audience
International)
3) 3 CD Melodya, avec l’Orchestre
Symphonique de la Radio de Moscou
Nombreux étaient hier soir compositeurs,
interprètes institutionnels et passionnés de musique contemporaine à se bousculer Café de la Danse, dans le XIe arrondissement de Paris. Le passage
situé à l’ombre de l’Opéra Bastille où est implanté cette salle était
noire de monde, et la queue qui menait à sa grande salle était digne de celles
qui bloquent la circulation sur les trottoirs longeant les cinémas les
soirs de premières. Certes, tout le monde n’était pas là, fort heureusement d’ailleurs
tant le manque de fauteuils était flagrant, mais il est sûr qu’il était de fait
important d’être présent, tant l’ensemble qui était célébré, L’Instant Donné,
et le compositeur qui était programmé, Frédéric Pattar, méritent amplement que
l’on s’intéresse à eux.
Fondé en 2002, installé à
Montreuil, proche banlieue à l’Est de Paris, L’Instant Donné est un ensemble
instrumental au large répertoire, puisqu’il se consacre à la musique de chambre
de la fin du XIXe siècle à nos jours. Ses particularités sont un
fonctionnement collégial, une équipe de musiciens soudée et des projets de
musique de chambre non dirigée. Pour ses instrumentistes, jouer sans direction
n’a rien de dogmatique, mais ils entendent travailler de façon singulière pour une
approche plus globale des partitions, une écoute mutuelle plus intense, une
attention à l’autre qui sous-tend un engagement indéfectible. En dix ans, L’Instant
Donné s’est imposé comme une référence en matière de musique de chambre
d’aujourd’hui. Le disque monographique consacré à Frédéric Pattar (1) qui vient
de paraître et le concert donné hier soir qui en est le reflet, confirment
combien ce qui se présentait voilà une décennie comme une gageure a pris forme
et s’avère finalement extrêmement porteur, même si, parfois, les musiciens sont
conduits à se contorsionner sur leurs sièges pour battre la mesure et donner
les départs à l’ensemble afin d’éviter les décalages. Mais pas davantage il est
vrai que les orchestres de chambre baroques et classiques à effectifs plus
réduits ou les formations dirigées par des chefs peu aguerris ou sûrs.
Frédéric Pattar
Il faut dire aussi que la création
de Frédéric Pattar, singulière, riche et exigeante, tant elle est fine,
colorée, élancée, tendue, rythmiquement et harmoniquement complexe, est à la
fois d’une rare difficulté d’exécution et extrêmement signifiante. Ce qui lui
donne un tour dramatique et lyrique incroyablement prégnant. L’Instant Donné,
qui a vingt-cinq des œuvres de ce compositeur de 42 ans à son répertoire,
connaît fort bien cette musique. Né à
Dijon le 24 novembre 1969, élève de Gilbert Amy au Conservatoire de Lyon, études
qu’il a complétées en suivant le le cursus de composition et d’informatique
musicale de l’IRCAM en 1999, lauréat de la Fondation André Boucourechliev en
2005, en résidence au DAAD Künstlerprogramm de Berlin en 2010, marqué par le
matérialisme poétique de Gaston Bachelard (1884-1962), Frédéric Pattar se
préoccupe principalement d’articulation musique, texte et représentation visuelle. Dans ses œuvres, les flux rythmiques
déferlent en vagues continues et nourrissent la toile harmonique, créant ainsi
des perspectives sonores souvent inouïes. Il ne faut pas néanmoins y chercher de
liens directs entre les mots et la partition, comme le souligne le compositeur,
car il ne s’agit pas d’illustrer ou de mettre en musique des textes, mais d’une
relation plus diffuse et intime qui touche non pas au propos de l’œuvre mais à
sa genèse. Ces œuvres sont principalement destinées à de petites formations, Acte (1999), Nuées noires (2003), Délie ! (2009,
commande du Festival d’Automne), pour la harpe (La part de l’ange, 1994 ; Chaman, 2000 ; Jeu de deuils, 2001), et,
plus rarement, pour des effectifs plus importants (Hé, 2001; Tourbillons, 1998). Parmi ses autres
créations, il convient de citer le conte musical L'homme qui faisait fleurir les arbres (2002)
et Soleils-Filaments
(2006). Joué par de nombreuses formations spécialisées dans le monde comme les Ensembles
Intercontemporain, Cairn, Ictus, Quatuor Arditti, etc., Pattar entretient des
relations privilégiées avec L’Instant Donné.
Le programme
proposé par L’Instant Donné réunissait quatre des six pièces du disque (1) et
une œuvre nouvelle composée spécialement pour cette soirée-anniversaire. Commande
de l’Antenne Culturelle Française de Basse-Saxe en 2008, Miroir noir II pour clarinette et trio à cordes puise son inspiration dans le roman Miroirs Noirs (Schwarze
Spiegel, 1951, traduction française
Christian Bourgois 1994) d’Arno Schmidt (1914-1979) qui évoque un cataclysme suscitant
l’anéantissement de l’humanité auquel un seul être échappe. « Mais l’errance
du protagoniste dans les ruines de la société est paradoxalement remplie de
joie, constate le compositeur, la joie d’un homme dont la puissance d’être au
monde ne semble plus rencontrer de limite. » C’est cette part du roman qui
a conduit Frédéric Pattar à concevoir un univers sonore bâti sur les vestiges
du passé. Ainsi, en superposition à une boucle rythmique, la clarinette expose un
ostinato de sept notes bientôt mêlé de ritournelles plus courtes, d’abord
exposé dans le registre médium-aigu propre à l’instrument avant de jouer sur l’ensemble
de ses registres la formule initiale éclatée sur deux octaves, dédoublement qui
trahit la projection de propre reflet de la clarinette. Après avoir préparé l’une
de leurs cordes avec une pince, ce qui leur permet d’émettre une ou plusieurs
harmoniques en même temps que la note fondamentale, les instruments à archet s’associent
au clarinettiste, dont la voix est sollicitée à son tour.
Composé en
2007, Lierre est une courte pièce qui associe deux instruments antinomiques, la harpe
aristocratique et bourgeoise à un instrument à clavier populaire, le Fender-Rhodes,
piano électrique utilisé dans la variété dont le son est apparu hier étriqué et
sans relief, sinon sec et atone, voire
désagréable, en tout cas mal réglé. Ici aussi, Pattar puise son inspiration
dans la littérature, cette fois chez Federico Garcia Lorca (1898-1936),
particulièrement à la phrase « La
question est le lierre de laréponse ». Beaucoup plus développée (19 minutes), la troisième œuvre, qui donne
son titre au disque, Outlyer est le fruit d’une commande du Festival d’Automne à Paris et du Musée
du Louvre où elle a été créée en 2007. Ecrite pour septuor (flûte hors scène,
violon, harpe, Fender-Rhodes, percussion, alto et violoncelle), cette partition
emprunte son titre d’un poème de l’écrivain des grands espaces américains Jim
Harrison (né en 1937), Outlyer and Ghazals (Lointains etGhazals, 1971) qui « oscille entre trivial
et sublime » et s’articule autour de l’idée d’écho et de lointain, incarné
par la flûte invisible. Cette œuvre ménage admirablement la surprise, lorsque,
à la première apparition du bois, l’oreille est déstabilisée, l’auditeur non
averti se demandant d’où peut provenir soudain ce souffle, avant de chercher
qui du sextuor présent sur scène se met à siffler, avant que le son de la flûte
perce enfin et son timbre soit clairement identifiable. Autre particularité de
cette partition parmi d’autres, le jeu détimbré du violon, le tutti fracassant d’où émerge la flûte, celle en ut évoquant un merle noir et
celle à coulisse un oiseau nocturne, dont les appels font songer à LaQuestion
sans Réponse (1908) de Charles Ives (1874-1957)
pour trompette et orchestre, l’utilisation appuyée du zarb au sein de la
partition, etc.
La seconde
partie du concert était entièrement dévolue à Snowdrift donné en création mondiale. Commande du ministère de la Culture pour L’Instant
Donné, cette partition fait appel à la voix de soprano. Ecrit pour un ensemble
de neuf instruments (flûte, hautbois, clarinette, harpe, piano et Fender
Rhodes, percussion, violon, alto, violoncelle), Snowdrift (Congère) puise son matériau littéraire d’une phrase extraite une nouvelle fois
du poème Outlyer de Harrison qui a inspiré pour l’occasion un autre poème alternant
allemand, anglais, turc et français de la poétesse germano-turque OyaErdoğan (née en 1970) dont la rythmique et le découpage en forme de
phonèmes (excellemment chanté par la jeune soprano Marion Tessou), incroyablement
souligné par la musique dont les motifs se détruisent les uns les autres qui rend
parfaitement perceptible le sentiment de froid et de blanc immaculé qui
tétanise littéralement l’auditeur, tandis que la voix se fait de plus en plus
présente, au point d’éteindre à la fin tout élan instrumental.
En guise
de gâteau d’anniversaire, les neuf musiciens de l’ensemble L’Instant Donné ont
donné en bis une autre première, un arrangement par Frédéric Pattar d’une page pour
piano amplifié de Gérard Pesson (né en 1958), laLumière
n’a pas de bras pour nous porter (1994-1995), hommage au
compositeur Dominique Troncin (1961-1994), autre partition d’obédience
littéraire puisque le titre est emprunté à un poème de Pierre-Albert Jourdan (1924-1981).
Joué en présence de l’auteur de l’original, cet arrangement merveilleusement chaloupé
fondé sur le souffle et le susurré, évoque à la fois le style propre à Gérard Pesson,
toujours à la frontière du silence, et la richesse foisonnante et sensuelle de
l’arrangeur, Frédéric Pattar.
Les neuf
musiciens de L’Instant Donné (Cédric Jullion (flûte), Philippe Régana
(hautbois), Matthieu Steffanus (clarinette), Esther Davoust (harpe), Caroline
Cren (piano, Fender-Rhodes), Maxime Echardour (percussion), Saori Furukawa
(violon, particulièrement remarquable dans la longue et virtuose introduction
de Snowdrift), Elsa Balas (alto), Nicolas Carpentier (violoncelle)) ont pu
démontrer s’il en était encore besoin le bien fondé de leur politique
artistique de jouer sans chef, attaques, rythmes et tutti étant parfaitement en place.
Bruno Serrou
1) 1 CD Césaré/MFA II/II/II/I
(Distribution www.metamkine.com)
Pour la première édition de son nouveau
festival, ManiFeste, qui succède à Agora en associant concerts et pédagogie,
l’IRCAM a choisi de célébrer les 60 ans de Philippe Manoury, le plus
emblématique de ses compositeurs après Pierre Boulez. Né le 19 juin 1952,
aujourd’hui à la tête d’un catalogue qui compte plus de quatre-vingts œuvres
couvrant tous les répertoires, de la musique soliste à l’opéra, Philippe
Manoury a rejoint en 1981 l’institut fondé cinq ans plus tôt par Boulez et s’y
est attaché à la recherche dans l’interaction en temps réel entre instruments
acoustiques et informatique. Professeur de composition et de musique
électronique au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon (1987-1997),
il a été compositeur en résidence à l’Orchestre de Paris (1995-2001) et
responsable de l’Académie Européenne de Musique du Festival d’Aix-en-Provence
(1998-2000). De 2004 à 2012, il a partagé son temps entre l’Europe et les
Etats-Unis, où il a enseigné la composition à l’Université de San Diego.
Bruno Serrou : S’il n’y avait pas eu
l’IRCAM, seriez-vous devenu ce que vous êtes ?
Philippe Manoury : Si j’ai beaucoup travaillé à l’IRCAM, j’ai aussi
composé quantité d’œuvres qui n’ont rien à voir avec l’institut. J’ai conçu
nombre de mes pièces de façon traditionnelle, à la main. Si j’ai participé à la
mise au point de nouvelles technologies, je ne suis pas pour autant un enfant
de l’IRCAM. Et avant d’y travailler, j’avais déjà composé plusieurs pièces.
BS : L’IRCAM serait-il devenu ce qu’il
est, sans vous ?
PM :
Peut-être, mais pas de la même façon… Le temps réel a, dès le début, été un
enjeu que Pierre Boulez avait mis en avant et il est vrai que j’ai beaucoup
œuvré dans ce domaine, et pendant longtemps j’ai été l’un des seuls
compositeurs à travailler dessus. Je suis arrivé à l’IRCAM à la fin de l’année
1979, et je me souviens des premières réunions que nous avions avec Pierre
Boulez, le physicien Giuseppe di Giunio et le flûtiste Larry Beauregard, qui était
alors membre de l’Ensemble Intercontemporain. Nous commencions à entrevoir le
système en temps réel. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas. Avant de
partir au Brésil, en 1976, le bâtiment n’existait pas encore. L’IRCAM n’en
était qu’au stade de la préfiguration. J’ai rencontré Gérald Bennett et lui ai
soumis un projet de recherche que j’avais commencé à élaborer sur les sons
inharmoniques. Il m’avait reçu très gentiment, et quand je suis revenu du
Brésil après dix-huit mois d’absence, j’ai pris l’initiative de voir comment
l’IRCAM avait évolué, pensant que mon projet aurait été mis aux oubliettes.
C’est ainsi que j’ai rencontré David Wessel, qui dirigeait alors le département
« Pédagogie », qui m'a dit, au contraire, que mon projet les intéressait
beaucoup. J’ai donc suivi un stage de formation de deux mois qu’il me
proposait. Il y avait alors les 4A, 4B, 4C ainsi que la fameuse 4X avec
laquelle Pierre Boulez a composé Répons,
et qui avait la grandeur d'une armoire C’est ainsi que nous sommes allés jusqu’à
Moscou et Leningrad, où je garde l’image de la 4X transportée par les membres
de l’Armée rouge. C’était le tout début du temps réel. J’avais 29 ans, et je
participais aux premières expériences en ce domaine. J’avais déjà écrit une
pièce d’orchestre, Cryptophonos pour
piano pour Claude Helffer, un quatuor à cordes, deux partitions pour 2e2m, une
pièce pour clarinette et électronique qu’avaient créée Michel Portal et
l’Ensemble Musique Vivante. J’avais déjà huit œuvres à mon actif, avec celle
que j’avais composée au Brésil, une grande page d’orchestre que j’ai intitulée Numéro 8, parce qu’elle était ma
huitième partition. Puis j’ai composé Zeitlauf.
Mon background n’était pas du tout
électronique, mais uniquement instrumental. Je n’ai pas fait les classes du
GRM, par exemple.
BS : Avez-vous travaillé avec Pierre
Boulez sur la genèse de ses œuvres avec électronique ?
PM :
Non chacun travaillait dans son coin, mais nous nous rencontrions fréquemment
pour parler de problèmes théoriques comme le suivi de partition et la
transformation des sons instrumentaux et leurs implications dans le domaine de
la composition. Je n’ai jamais été son assistant, mais nous avions formé dans
les années 1980 une petite équipe que Boulez appelait « groupe d’écriture
et technologie » dans lequel se trouvaient Marco Stroppa, Marc-André
Dalbavie, Thierry Lancino, et moi-même. Nous nous présentions nos travaux,
échangions des réflexions théoriques. C’était intéressant, bien que ce soit
assez mal vu au sein-même de l’IRCAM parce que nos réunions étaient ressenties
comme plus ou moins secrètes, les compositeurs étant entre eux, à l’exclusion
des techniciens, des assistants, des chercheurs qui voyaient ce groupe comme
une assemblée occulte. Mais, malgré cette vision, il est clair que nos réunions ont eu un effet direct sur
l'évolution des recherches menées à cette époque. On ne parlait pas de
technique informatique, mais seulement de technique musicale.
BS : Pourriez-vous aujourd’hui diriger
l’IRCAM, s’il vous était proposé, à l’instar de son fondateur ?
PM :
Non. Ce n'est absolument pas dans mes cordes. Je serais un piètre organisateur
et négociateur, notamment pour discuter avec les politiques. Quand Boulez a
créé l’IRCAM dans les années 1970, tout était à faire au niveau technologique.
C’était l’ère des pionniers. Boulez a pu
le faire et il voulait voir développer ce centre de recherche à un niveau
international. Contrairement à ce que l’on a abondamment colporté, il n’a
jamais fermé la porte à l’esthétique des autres, même s’il se montrait parfois
très critique. John Cage, Gérard Grisey, Steve Reich, pour ne citer qu’eux, ont
réalisé des œuvres ici du temps de Boulez. Il n’était pas du tout le personnage
sectaire que certains dénoncent. Je me souviens des attaques qui ont été menées
dans la presse par Iannis Xenakis ou Jean-Claude Eloy, reprises par Maurice
Fleuret qui cumulait alors à la fois le poste de Directeur de la Musique au
Ministère de la Culture et de critique musical au Nouvel Observateur ! Xenakis dirigeait un centre de recherche qui
s’appelait le CEMAMU, qui ne s’est pas écroulé faute de moyens mais parce que
l’on ne pouvait pas y faire autre chose que du Xenakis ! Il fallait une
personnalité telle que Boulez, déterminée, ayant une vision et qui pouvait
discuter avec le pouvoir politique au plus haut niveau. Même aujourd'hui, il
faut que le Directeur soit en phase avec tous les acteurs de la culture, qui
aille voir les décideurs, industriels, politiques, et qui cherche de l’argent.
Il ne peut pas décider uniquement en fonction de ses critères esthétiques
personnels. Par exemple, aujourd’hui, la danse et le théâtre sont entrés dans
les studios de l’IRCAM, ce qui était inimaginable il y a vingt-cinq ans. La
technologie d’aujourd'hui est très différente de ce qu’elle était à cette
époque-là, et il faut prendre en compte ces mutations.
BS : Y avez-vous néanmoins quelque
projet, en dehors de votre propre création ?
PM :
J’ai en effet un grand projet, que j'aimerais voir aboutir. Il s’agirait de
créer une chaire de « composition et technologie » qui associe
l’IRCAM et l’Université Paris VI. Ce serait le moyen de faire des cours de
composition d’un style nouveau qui incluent la recherche, en associant des
jeunes chercheurs et des jeunes compositeurs. J’ai rédigé un projet détaillé, mais
il convient d’abord de trouver un parrainage parce que ni l’Ircam ni Paris VI
ne peuvent le financer, les chaires d’excellence devant l’être par des
entreprises privées et des particuliers.
BS : Composer est un acte solitaire,
mais confrontez-vous néanmoins vos idées avec assistants et techniciens ?
PM :
Oui. Je peux dire avoir envie d’obtenir tel ou tel résultat, et certains
techniciens me montrent constamment de nouvelles choses que je ne connais pas.
Il faut bien comprendre la situation : l'informatique évolue tout le temps
et demande une continuelle remise à niveau des connaissances. Un compositeur
qui, par ailleurs doit composer des opéras et des œuvres symphoniques, ne
dispose pas du temps nécessaire pour réactualiser ses connaissances techniques à
une telle vitesse. La composition prend un temps très long si l’on veut
vraiment aller au fond des choses. Nous ne pouvons donc pas nous passer de ces
personnes qui, elles, sont constamment à la pointe des nouvelles recherches. Je
propose souvent un parallèle avec le cinéma. Un metteur en scène ne peut pas
maîtriser à lui seul toutes les techniques, lumière, son ou traitement de
l’image. Il a besoin de spécialistes dans ces domaines. C’est la même chose
pour nous. Cela dit, l’œuvre reste l’œuvre d'un seul et ne devient pas
collective pour autant. Est-ce que vous croyez que l’architecte Frank Gehry
serait capable de mouler une poutre en béton ?
BS : Comment naît une œuvre de Philippe
Manoury ?
PM :
J'ai toujours plein de choses en tête, des esquisses un peu partout, et je
pense que j'en ai peut-être suffisamment pour le reste de ma vie. Heureusement
je vais en abandonner certaines et de nouvelles vont surgir. Par exemple, depuis des années je souhaitais réaliser une œuvre dans
laquelle la musique de synthèse se compose en temps réel par rapport à ce que
jouent les instrumentistes. J'en avais parlé, il y a plusieurs années à mon
vieil ami Miller Puckette et je pensais qu’il l’avait oublié. Un matin, il
débarque chez moi à San Diego, et me dit qu’il a concocté un petit programme
qui pourrait peut-être m’intéresser. Il avait « simplement » trouvé
la solution pour réaliser cette intuition que j’avais en tête depuis plusieurs
années. J’ai demandé alors à Gilbert Nouno de l’adapter pour mon deuxième quatuor
à cordes, Tensio. Il y a souvent une
idée intuitive au début, mais cela prend souvent beaucoup de temps pour trouver
la solution qui permettra de la réaliser. Pas plus tard qu’aujourd'hui j’ai
parlé à des chercheurs de l’IRCAM qui travaillent sur ce que l’on appelle les
« descripteurs de sons » qui permettent d’analyser certaines
structures internes et complexes du son. J’entrevois très bien l’intérêt de
leur utilisation mais pour le moment, ils ne fonctionnent pas comme je le
souhaiterais. Il faut que je leur explique comment ils me seraient utiles afin
qu’ils les développent. Peut-être que dans quelques mois, l’un de ces
chercheurs trouvera la solution au problème et je pourrai alors les utiliser.
BS : Quel est le processus ?
PM :
Cela se passe avec des choses qui ne marchent pas. Je les mets de côté et je me
dis que je verrai plus tard. Dernièrement, dans Echo- Daimónon, mon
concerto pour piano et orchestre qui a été créé en ouverture de ManiFeste, ce
que je tenais à réaliser consiste dans le fait que le pianiste joue à un
certain moment sans pédale tandis que la résonnance du son se fait non pas dans
le coffre du piano, mais dans une caisse artificielle d’un piano virtuel dont
on pourrait changer l’accordage des cordes, mettre des doigts sur les cordes
pour que le tout sonne avec des harmoniques, etc. Pour ce faire, j’ai imaginé
tout un environnement qui reçoit le son du piano, le met en vibrations, mais
des vibrations différentes de celle du piano naturel. J’ai fait des
expériences, mais par rapport à la sonorité du piano, le son s’est avéré
vraiment très pauvre. J’ai donc décidé de ne pas utiliser cette idée dans ce
concerto. Mais peut-être que dans deux ans, ou même dès l’année prochaine,
quelqu’un va trouver un système qui permettra d’aller dans ce sens. Je tiens en
effet à ce que l’on ne sente pas de différence entre le son d’un piano
acoustique et celui d’un piano artificiel. Très souvent, j’ai des idées mais je
n’arrive pas à les réaliser, à moins de disposer de cinq ou six ordinateurs, ce
qui nécessiterait trop de calculs. Donc j’attends. Quand j’ai conçu Partita pour alto, je voulais ajouter
une corde virtuelle, associer six haut-parleurs chacun ayant une corde
virtuelle mise en vibration par l’altiste quand il joue. On entendrait alors
des sons de cordes qui varieraient en tension, en longueur, en résonance. Mais
à l’époque c’était pratiquement impossible, et sitôt que j’ai terminé la pièce,
quelqu’un m’a présenté une personne qui avait découvert quelque chose qui
allait dans ce sens et que j’ai également utilisé dans Tensio. Ainsi, après le concerto pour piano, Freiburg m’a commandé
une pièce pour deux pianos et électronique, peut-être que d’ici là le système
de résonance pour le piano aura vu le jour...
BS : Qu’y a-t-il donc dans ce concerto
pour piano ?
PM :
Si j’ai choisi le titre Echo-Daimónon c’est parce que la partition associe un piano acoustique
soliste à une électronique qui constitue quatre claviers virtuels. Le son est
créé à partir de ceux de pianos préexistants. C’est comme si l’on avait quatre
pianistes cachés dont la prestation était retransmise par haut-parleurs. Ces
pianos ne sonnent pas comme dans une salle, puisqu’ils sont censés être à
l’extérieur, ils n’ont donc pas tout à fait le son du vrai piano, qui est plus
présent. Les pianos virtuels réagissent, contredisent, imitent le soliste
qu’ils cherchent à déstabiliser (d’où le terme démons dans le titre), tandis
que le pianiste cherche à juguler leurs attaques. Mais à la fin, un petit geste
dit clairement que le soliste participe à la diablerie, au point que l’on se
demande finalement s’il n’est pas l’un des leurs, voire leur maître.
L’orchestre fait corps avec le piano, comme dans un concerto de Brahms mais
avec la présence de solistes virtuels supplémentaires. Pour cette œuvre, j’ai
continué à travailler, mais de façon différente, sur la chaîne de Markov (1)
que j’avais utilisée dans Pluton. Ce
que fait l’ordinateur n’est pas déterministe ; ce que font les musiciens
de l’orchestre est entièrement écrit ainsi que ce que fait le pianiste. L’action
de l’ordinateur repose sur la théorie des probabilités, et le chef ne peut
pas prévoir ce que va faire l’ordinateur. Cette œuvre est donc un mélange de
déterminisme et d’indéterminisme.
BS : Quelle a été la première de vos
œuvres que vous avez considérée comme achevée ?
PM :
Jupiter, en 1986. Mais il y avait eu
auparavant Zeitlauf, où j’utilisais
des synthétiseurs analogiques et la bande magnétique. C’est là que j’ai appris
les techniques de synthèse. Mais la première œuvre vraiment importante a été Jupiter, parce que j’y ai introduit le
suivi de partition et l’interaction entre l’instrument et l’électronique en
temps réel. Ensuite ce fut Pluton, où
je suis allé beaucoup plus loin dans le domaine de l’interaction et de la
théorie.
BS : Chacune de vos œuvres livre une
nouvelle technique. Pourquoi ?
PM :
En vérité, chaque partition part de la précédente. Pas systématiquement du
point de vue musical mais toujours sur le plan technologique. Jupiter (1986), Pluton (1987), Partition du
ciel et de l’enfer (1988), Neptune
(1991), En écho (2001), etc. ont des
principes communs. J’y développe ce que j’ai mis en place dans la précédente et
y apporte des éléments nouveaux.
BS : Envisagez-vous après la Partita pour alto de composer des pièces
pour divers instruments solistes et électronique ?
PM :
Je suis en train de travailler sur Partita
II pour violon, qui sera créé en juillet au Festival Messiaen au Pays de La
Meije puis reprise quelques semaines plus tard au Festival de Lucerne. Mais
j’ai d’autres projets pour des effectifs plus larges, notamment une pièce pour
la Südwestrundfunk qui sera créée par l’Orchestre de la SWR
Freiburg-Baden-Baden et l’Ensemble Modern et dirigée par François-Xavier Roth.
BS : Dans l’opéra, que cherchez-vous à
démontrer ?
Pour ce
qui concerne le théâtre lyrique comme dans les autres domaines, je cherche à
aller plus loin que ce que j’ai fait précédemment. Ainsi, dans la Nuit deGutenberg, commande de l’Opéra de Strasbourg qui l’a créé en septembre
2011 lors du Festival Musica, je ne voulais plus me focaliser sur la forme
opératique, c’est-à-dire une histoire avec des personnages, mais au contraire
essayer de trouver un sujet - c’est le sujet qui est important - que je puisse
aborder sous différents angles. J’y suis plus ou moins parvenu, introduisant un
madrigal, une scène vidéo, une scène muette… Je ne veux plus rester uniquement
dans la forme narrative linéaire, vocale, mais j’entends utiliser des éléments
visuels, sonores et les diversifier.
BS :L’œuvre d’art totale dont rêvait Richard
Wagner ?
PM :
Je connais bien la musique de Richard Wagner que j’analyse souvent dans mes
cours. Mais je ne vois pas pour autant ce que j’envisage comme de l’art total mais
plutôt comme quelque chose qui fait que l’on peut aborder un sujet central sous
divers angles qui convergent vers ledit sujet. Quelque chose qui, au premier
abord, serait vu comme un patchwork et qui ne passe pas forcément par la voix
et la dramaturgie. J’ai souvent en tête l’Ulysse de Joyce, que j’ai
relu récemment, et dans lequel chaque chapitre est traité suivant un point de
vue narratif différent avec des techniques et des formes diverses. Cela
n’empêche pas que l'œuvre ait une profonde unité.
BS : Le cinéma ne pourrait-il pas vous
aider ?
PM :
Je ne pense pas beaucoup au cinéma. Il est trop industriel, trop
formaté, pour qu’un compositeur y trouve sa liberté. Je n’aimerais pas
qu’un producteur vienne me dire : «Vous
devriez changer l’orchestration de tel ou tel passage. » Je lui
répondrais, comme l’a fait Claude Debussy à Serge Diaghilev : « Ne vous mêlez pas de ma chimie personnelle. » Pour moi,
l’opéra devrait faire intervenir l’image, qui pourrait analyser le son - le son
peut d’ores et déjà partir de l’analyse de l’image -, l’orchestre, la voix, le
théâtre, la pantomime… Par le langage numérique, il suffit de dessiner ce que
l’on veut faire. Ce n’est pas toujours évident à réaliser, mais…
BS : Envisagez-vous d’écrire un jour
votre propre livret ?
PM :
C’est possible, mais j’aime travailler avec les gens du théâtre.
BS : Comment vivez-vous le fait que vos
60 ans suscitent autant de célébrations ?
PM :
Avoir 60 ans m’indiffère. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les
chiffres ne m’inspirent pas. Conduit à manipuler les chiffres à une
quantité singulière, je mesure combien ils ne représentent finalement pas
grand-chose. Mais je me félicite de cet anniversaire, parce qu’il marque mon
retour en France, après huit années passées entre Europe et Etats-Unis. Je
quitte en effet l’Université de Californie à San Diego en décembre prochain.
J’y ai enseigné à des compositeurs, des interprètes, des musicologues plus
attirés par l’enseignement que par la composition. J’ai aussi très bien
travaillé pour moi, mais je ne pense pas que ces années m’ont esthétiquement
apporté grand chose. La civilisation anglo-saxonne est fondée sur l’efficacité,
le pragmatisme, l’organisation, mais dès que l’on aborde des questions
esthétiques cela devient difficile. L’esthétique ne peut pas se mesurer, et
c’est là que j’ai rencontré beaucoup de problèmes aux Etats-Unis. C’était très
bien pendant ces huit années mais j’ai fait le tour de la question, et je ne
veux pas tourner en rond.
BS : C’est pourtant un très grand pays, où
la culture pourrait avoir toute sa place…
PM :
Le déficit esthétique est considérable aux Etats-Unis. Les mentalités sont très
pragmatiques. Ce qui touche à la technique est très bien vu, intégré, contrôlé,
mais dès que l’on passe à des choses moins précises, qui tiennent davantage de
l’esthétique, il n'y a guère de discours. C’est un pays qui est trop
standardisé pour mon goût. L’Amérique a engendré de magnifiques écrivains et de
grands peintres, mais elle n’a pas produit beaucoup de grands compositeurs si
on la compare à un petit pays tel que l’Italie, par exemple. Ce n’est pas parce
que les gens sont moins doués aux USA qu’ailleurs, mais cela tient à leurs
structures et aussi à leur mode d’éducation. C’est assez intéressant parce que
d’une certaine façon c’est une preuve de la démocratie. C’est-à-dire que si
l’on prend l’art en général, ce n’est pas quelque chose de vraiment
démocratique puisqu’il y a des gens doués et d’autres qui le sont moins, et que
le travail n’est pas récompensé au même titre que dans d’autres activités. Il y
a des artistes qui en très peu de temps réalisent des œuvres magnifiques et
d’autres qui vont passer un temps fou pour faire des choses de moins bonne
qualité. Il n’y a pas d’égalitarisme possible en matière d’art. Or, cette notion
est absente des mentalités américaines, même des plus évoluées. Tout ce qui
touche à l’esthétique ne peut se comptabiliser, ce qui est totalement étranger
à la civilisation américaine, qui est très pragmatique et, finalement
extrêmement collectiviste.
BS : Il se trouve aux Etats-Unis de plus
en plus d’hispanophones, dont les mentalités sont a priori plus proches de
l’Europe méditerranéenne. Quelle place occupent-ils ?
PM :
Les hispaniques ont du mal à s’en sortir. Comme j’ai pu le constater à San Diego,
le monde universitaire fait le maximum quand il s’agit d’accueillir un
professeur, d’engager une secrétaire. La priorité est donnée aux hispanophones.
Dès qu’il faut les aider, cela se fait, sans problème. Ce qui est très bien,
d’ailleurs, bien qu’il convienne d’être vigilent sur la qualité des personnes
engagées plutôt que sur leurs origines. Mais cette ouverture ne fonctionne pas
au niveau des étudiants. Tant que les études seront payantes et chères, ce
qu’elles deviennent de plus en plus parce qu’il y a de moins en moins de
mécènes, les frais d’inscription, qui augmentent continuellement, éliminent les
moins favorisés.
BS : Les conditions de travail des
compositeurs nord-américains sont-elles comparables à celles de leurs confrères
européens ?
PM :
La création musicale aux Etats-Unis est concentrée dans les universités. Il n’y
a pas de festivals comme ManiFeste, Musica, Présences, etc. La seule
perspective d’avenir pour les étudiants des classes de composition est de
devenir à leur tour professeurs de composition. C’est comme le latin et le
grec, on enseigne à des gens qui vont enseigner à des gens qui vont enseigner à
des gens… Il ne doit y avoir en tout et pour tout qu’une quinzaine de
compositeurs qui vivent de leur art, et pour cela ils doivent écrire des
musiques très conventionnelles et facilement acceptées par le grand public.
Pour ce qui me concerne, je revenais six à sept fois par an en France, ma vie
de compositeur se passant principalement en Europe, puis en Asie et en Amérique
du Sud : le Japon, le Mexique et le Brésil, où vit désormais mon fils.
BS : Avec le recul que vous avez pris
ces huit dernières années, comment voyez-vous la situation de la musique dans
la France d’aujourd’hui ?
PM :
Il m’apparaît urgent d’élaborer une véritable éducation artistique dans les
écoles. Pour que les Français aient enfin une vraie culture musicale – je ne
parle pas ici des futurs professionnels –, il convient de faire en sorte que
les œuvres musicales fassent partie de la vie des gens. Si l’on n’y arrive pas,
c’est la mort de notre art. L’Education nationale se doit de s’y engager, mais
il nous faut en faire le siège pour la convaincre voire la forcer, tout en
évitant d’être vindicatifs. Les exemples ne manquent pas, à commencer par le
Venezuela, avec tous ces orchestres qui ont émergé. Il faut à tout prix tenir
compte de ces pays qui ont réussi à faire de la musique un art qui n’est pas
lié à un contexte de classe sociale. Or, le problème de la musique en France
est qu’elle est attachée à une classe de plus en plus rejetée, la bourgeoisie.
La musique étant « savante », le problème qui se pose est que nous ne
pourrons pas convaincre élites et édiles directement parce qu’elles n’ont pas
elles-mêmes de culture musicale, n’y ayant pas été éduquées. Nous n’avons donc
pas à leur en vouloir. Elles ont été formées à une culture littéraire, une
culture cinématographique, elles ont au mieux une culture jazzique… Je suis
horrifié de voir que le Châtelet programme le
Couronnement de Poppée en version pop’ music. Pourquoi ne pas réécrire Madame Bovary en jargon de
banlieue et les pièces de Racine en langage rap ?... Mais on ne va
pas toucher à la littérature, parce qu’on la respecte. Pas la musique. Il faut
donc prendre au sérieux l’écoute musicale, en faisant en sorte que l’on
apprenne aux gens à écouter, quel que soit le type de musique, comme on leur
apprend à lire et à regarder. On vit, dans le milieu urbain, dans un monde où
la musique est partout, mais elle pollue. Lorsqu’un homme politique s’exprime à
la télévision ou à la radio, il se trouve un public qui les écoute à avoir
suffisamment de culture pour décoder leurs discours et prendre du recul, parce
qu’ils ont des armes pour le faire. En musique, c’est la même chose. Or, les
gens sont dans un bain sonore et n’ont aucune arme contre lui. La seule arme
possible est une formation qui permette de faire sinon la différence du moins
ne pas être totalement passif. Contre le milieu ambiant totalement
mercantile et économique dans lequel nous sommes contraints de vivre, la seule
arme est l’éducation. Et tant que nous n’aurons pas fait cela, nous aurons des
gens incapables de faire la part des choses. La complexité des langages
musicaux est comme les langues question d’éducation. Lorsque j’écoute du
chinois, je ne comprends rien. Je pourrais donc dire que c’est abscons, rien
que des bruits. Mais je sais fort bien que pour ceux qui la parlent, cette
langue est signifiante, mais je n’ai pas les codes pour les comprendre. En
musique, c’est la même chose. Si les gens la trouvent abscons, c’est parce
qu’ils n’ont pas les codes pour la comprendre. S’ils les avaient, ils
comprendraient. Le problème de la musique c’est le problème des langues :
tout est question de familiarisation, d’éducation, pas seulement à l’école.
C’est aussi de la responsabilité des médias, surtout les grands que sont la
télévision et la radio.
Recueilli par Bruno Serrou
Paris, jeudi 24 mai 2012
(1) Du
nom de son inventeur, Andreï Markov (1856-1922), qui s’appuie sur les
probabilités pour prédire le futur à partir du présent en faisant abstraction
du passé. Cette chaîne est souvent considérée comme les prémices de la théorie
du calcul stochastique. La chaîne de Markov résulte de l’étude en 1913 de la
succession des lettres dans le roman Eugène Onéguine de Pouchkine dans
laquelle Markov nota que les lettres utilisées, qui se répartissent selon les
statistiques spécifiques de l’alphabet russe, suivent en fait des contraintes
très précises, chaque lettre dépendant étroitement de la précédente.