vendredi 4 mai 2012

Gustavo Dudamel aux manettes des Berliner Philharmoniker : Beethoven contraint ; Strauss en technicolor


Paris, Salle Pleyel, jeudi 3 mai 2012 
 Photo : DR
Gustavo Dudamel aurait-il choisi en Paris une sorte de résidence secondaire ?... Après l’Orchestre Philharmonique de Radio France en avril, il était de retour hier Salle Pleyel avec la première phalange mondiale, les Berliner Philharmoniker. Le jeune directeur musical de Los Angeles Philharmonic Orchestra est à trente ans la coqueluche des mélomanes du mon entier. Le public parisien se bouscule à chacun de ses concerts, attiré par une aura digne de feu Leonard Bernstein. Tandis que le directeur musical de l’orchestre berlinois est à Los Angeles pour un programme Ligeti, Wagner, Mahler, Bruckner à la tête de l’orchestre étatsunien don Dudamel est le patron, Simon Rattle a échangé son pupitre en son absence à son confrère vénézuélien le temps d’une série de concerts, dont celui de Paris. Le programme du plus jeune est moins téméraire et fourni que celui de l’aîné, ce qui étonne de la part d’un artiste chez qui on attend la prise de risque, un grain de folie que l’on eut pourtant pu déceler dès les premiers accords de chacune des deux partitions programmées, tout aussi populaires les uns que les autres.
Or, c’est précisément ce qui manque à Gustavo Dudamel dans la Cinquième Symphonie de Beethoven avec laquelle il a ouvert le concert d’hier. Peut-être paralysé par le défit qui lui était lancé de se retrouver devant le vaisseau amiral de la musique symphonique internationale dans l’une de ses œuvres emblématiques – c’est avec cette Symphonie n° 5 en ut mineur op. 67 de Beethoven que l’Orchestre Philharmonique de Berlin enregistra son tout premier disque, en 1913, sous la direction du chef aux gants blancs, Arthur Nikisch, son directeur musical d’alors. Tant et si bien que l’Allegro con brio initial a manqué d’éclat, de force, de fureur, au point de pousser les deux cors à manquer souvent de précision dans leurs attaques. Dudamel s’est en fait libéré de ses appréhensions, gagnant enfin en assurance, dans le troisième mouvement, un scherzo qui n’en porte pas le nom, au moment précis où les cordes graves ont attaqué le fugato du trio. Le chef et l’orchestre ont dès lors retrouvé leurs fondamentaux, les Berlinois sonnant comme un seul homme doué d’une vision polymorphe et retrouvant instinctivement le son forgé pendant quarante-quatre ans par Herbert von Karajan, feu son « chef à vie », le Vénézuélien donnant une impulsion vive et vigoureuse jusqu’aux derniers accords de l’Allegro conclusif.
Deux ans et demi après une exceptionnelle Symphonie alpestre avec son Orchestre Simon Bolivar formé de jeunes musiciens vénézuéliens dans cette même Salle Pleyel, Gustavo Dudamel a confirmé hier ses affinités avec la musique de Richard Strauss en proposant un extraordinaire Also sprach Zarathustra op. 30 (Ainsi parlait Zarathoustra). Tirant excellemment parti d’un Orchestre Philharmonique de Berlin qui se nourrit depuis toujours de la création du compositeur bavarois – Hans von Bülow, chef permanent des Berliner Philharmoniker de 1887 à 1893 et mentor de Strauss, lui confia son orchestre dès 1887 avant qu’il en devienne à son tour chef permanent de 1893 à 1895 et de le diriger régulièrement jusqu’en 1948 –, Dudamel a dégagé les lignes forces de ce vaste poème symphonique, œuvre parmi les plus célèbres de son auteur, cela dès la grandiose introduction symbolisant l’Univers dominé par l’orgue et les trois trompettes, ces dernières d’une beauté, d’une puissance et d’une assurance éblouissantes chez les Berlinois. Le chef et l’orchestre ont tenu en haleine la salle entière trente cinq minutes durant, rivalisant de virtuosité et d’onirisme, exaltant une polyphonie foisonnante et une orchestration somptueuse de leurs sonorités de braise, la précision de leurs attaques, la fluidité de leurs textures. C’est le souffle coupé que le public a écouté les dernières mesures du Chant du voyageur dans la nuit qui parachève l’œuvre pianissimo.
Poussé par le public, Gustavo Dudamel n’a pu échapper au bis, alors qu’il aurait dû en rester à l’immense interrogation laissée par le finale de Zarathoustra, d’autant plus que les pages retenues, le dernier tableau du ballet Ma Mère l’Oye de Maurice Ravel, n’ont rien eu de féerique, du point de vue musical, et n’a rien ajouté au plaisir d’écouter les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, que nous aurons tout le loisir de goûter la saison prochaine, la Salle Pleyel ayant mis cette fantastique phalange en résidence.
Bruno Serrou

jeudi 3 mai 2012

Péter Eötvös a dirigé mercredi le second concert du cycle Szymanowski du London Symphony Orchestra et de la Salle Pleyel


Paris, Salle Pleyel, mercredi 2 mai 2012 
Le débat d’entre deux tours des Présidentielles diffusé en direct sur toutes les chaînes de télévision et de radio de France n’aura pas vidé la Salle Pleyel de son public. Ce qui est plutôt réconfortant considérant le peu d’égard des impétrants pour l’art en général et pour la musique en particulier. C’est aussi heureux, car l’affiche était du plus vif intérêt. Cette fois, Pierre Boulez, concepteur du programme mais absent pour des raisons de santé (voir le compte-rendu d’hier), avait choisi de mettre Béla Bartók en regard de Karol Szymanowski, son cadet d’un an. Deux compositeurs qui ont puisé leur inspiration autant dans la musique occidentale de leur temps, de Claude Debussy à Richard Strauss, que dans les musiques traditionnelles, celles de leurs pays respectifs, la Pologne et la Transylvanie, comme de  celles de l’Orient. Bartók, que le compositeur chef d’orchestre français porte depuis toujours, représenté  par deux œuvres des plus emblématiques et exigeantes, ce qui explique sans doute leur présence peu fréquente au concert ; Karol Szymanowski, que Boulez a découvert dans son adolescence mais qu’il a négligé au concert jusque dans les années 2010, représenté par ce qui peut être considéré comme son chef-d’œuvre, sa troisième symphonie…
 … Mais si ce concert a été pensé par Boulez, c’est son ex-collaborateur au sein de l’Ensemble Intercontemporain, Péter Eötvös, qui en a assuré l’exécution, avec l’orchestre (le London Symphony Orchestra) et les solistes originellement prévus. Eötvös est assurément le compositeur hongrois le plus proche dans l’esprit de son compatriote Bartók. C’est dire combien l’idiome bartokien lui est connu pour ne pas dire intime. A la tête d’une formation aussi virtuose et flamboyante que le LSO, Eötvös pouvait obtenir tout ce qu’il voulait et brosser ainsi  des interprétations idoines. Ainsi, avec les cordes disposées en deux groupes dans une géométrie conforme à la symétrie requise par l’auteur, l’admirable Musique pour cordes, percussion et célesta Sz. 106 fondée sur la section d’or, l’un des sommets de l’histoire de la musique composé en 1936, a brillé de tous ses feux. Les quatre mouvements de l’œuvre ont été purs enchantements de rythmes et de sons, que ce soit les deux groupes de cordes réunis dans l’Andante tranquillo du début, ou séparés dans les trois mouvements suivants, Eötvös semblant vouloir rendre un hommage appuyé aux Tziganes et à la fureur de leurs rythmes que les autorités de son pays et ses compatriotes les plus xénophobes martyrisent actuellement, et glissant de façon poignante de la lumière vers l’ombre, tout au long de l’œuvre.

C’est à juste titre que les deux partitions qui suivaient ont été réunies dans la seconde partie, chacune plaçant le violon en exergue. Le Concerto pour violon n° 2 Sz. 112 est un autre pur joyau né de l’esprit de Bartók. Créée par Zoltan Székely, son initiateur, l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam et son directeur d’alors, Willem Mengelberg, cette œuvre s'appuie sur la forme concertante classique en trois mouvements fondés pour l’essentiel sur la variation tout en s’imposant par son extraordinaire modernité, le violon, instrument du chant par excellence qui joue souvent ici du micro intervalle, dialoguant et se fondant, dans les passages les plus violents, comme dans le Concerto « à la mémoire d’un ange » de Berg, à un orchestre essentiellement percussif, à l’instar des deux premiers concertos pour piano du compositeur hongrois. Ainsi, s’agit-il ici, comme le concerto de Brahms, d’une symphonie concertante avec violon principal. La virtuosité n’en est pas pour autant absente, mais elle est également répartie entre le soliste et l’orchestre, qui regorge de couleurs d’une inventivité inouïe, souvent mystérieuses, émanant notamment des harpes et de la percussion. Le violoniste Nikolaj Znaider, également chef d’orchestre, a joué cette partition d’une quarantaine de minutes avec une partition, ce qui a de quoi surprendre et qui a suscité quelque raideur à son interprétation, techniquement parfaite mais froide et distante, malgré des sonorités pleines et nuancées. L’essence du discours bartokien se trouvait à l’orchestre, qui a rivalisé de panache, sollicité l’air de rien par un Eötvös maître du temps, du rythme, du son mais semblant aussi jouir des beautés de la formidable phalange londonienne. Cette raideur du violoniste s’est confirmée dans le mouvement lent de sonate de Jean-Sébastien Bach qu’il a donné en bis. 
Le moment attendu du concert le concluait. Découverte pour ma part au début des années 1980 dans l’enregistrement du Hongrois Antal Dorati dirigeant l’Orchestre Symphonique de Detroit, la Symphonie n° 3 « Chant de la nuit » pour ténor, chœur et orchestre op. 27 de Karol Szymanowski fut alors un véritable choc. Mais il m’aura fallu attendre plus de trente ans pour l’entendre enfin au concert. Le choc de la découverte a été conforté par la performance impressionnante réalisée par le LSO, qui a brillé de tous ses feux. Composée en Ukraine entre 1914 et 1916, créée à Varsovie en 1921, cette symphonie est une sorte de synthèse musicale des voyages de Szymanowski en Afrique du Nord et en Egypte. Illustrant des vers du poète soufi persan Djalâl al-Rûmi, elle n’a rien d’un exotisme de pacotille mais se veut au contraire cosmique, à l’instar de la quête d’un Scriabine dont l’influence est ici confortée par la forme en un mouvement unique de grande ampleur intégrant plusieurs segments. L’introduction est d’un effet stupéfiante, avec son halo sonore établi par bois, harpe et piano sur un fond de percussion qui précèdent l’entrée des cors en écho avec la mélodie des violons introduisant le ténor suivi du chœur pour une brève intervention qui s’évapore pour laisser chanter le premier violon dans l’aigu. Un premier violon dont la voix solitaire s’avère omniprésente d’un bout à l’autre de l’œuvre, remarquablement tenu hier soir par Gordan Nikolitch, soliste du LSO. La symphonie se poursuit ainsi sur une vingtaine de minutes qui s’écoulent à la vitesse de la lumière, interprétée avec passion par un solide ténor au timbre rayonnant, Steve Davislim, un London Symphony Chorus d’une puissance et d’une homogénéité exemplaire, et un London Symphony Orchestra éblouissant de nuances, de précision, de puissance. Péter Eötvös a dirigé cette fresque majestueuse avec allant et minutie.
Bruno Serrou
Photos : DR

mercredi 2 mai 2012

Péter Eötvös a dirigé mardi le premier concert du cycle Szymanowski du London Symphony Orchestra et de la Salle Pleyel


Paris, Salle Pleyel, mardi 1er mai 2012
 Peinture sonore luminescente avivée par un sens supérieur de la narration, du renouvellement des idées exaltés par une spontanéité qui pourrait perturber repères et écoute s’il ne s’y trouvait des périodes de repos, la musique de Karol Szymanowski (1882-1937) a tous les atouts pour avoir une place plus centrale dans le répertoire. Ses amitiés avec les grands musiciens de son temps, comme le pianiste Arthur Rubinstein, et des artistes les plus marquants de sa génération, ne lui a néanmoins pas permis de connaître la résonance à laquelle il pourrait prétendre, et il a fallu les années 1990 pour qu’il rencontre quelque écho en Occident. La série de six concerts symphoniques que lui dédient en trois vagues (mai, octobre et décembre 2012) la Salle Pleyel et l’Orchestre Symphonique de Londres pourrait constituer une consécration à Paris, où seul son opéra le Roi Roger est joué plus ou moins, principalement en concert, puisqu’il lui a fallu attendre juin 2009 pour franchir le seuil de l’Opéra de Paris. Cet ouvrage est aujourd’hui l’un des opéras les plus donnés en Pologne, même s’il l’est moins que l’emblématique Halka de Stanislaw Moniuszko (1819-1872), le plus polonais des compositeurs (1). 
 Originellement conçus pour Pierre Boulez, les deux premiers concerts sont finalement dirigés par celui qui fut à ses côtés dix années durant directeur musical de l’Ensemble Intercontemporain, son confrère compositeur chef d’orchestre Péter Eötvös. Des soucis de santé dus à des problèmes ophtalmologiques tiennent en effet éloigné des salles de concert pour quelques semaines encore. Si l’on attendait le Français dans ce répertoire depuis la parution en 2010 de son cd monographique consacré au compositeur polonais dans les deux œuvres programmées hier mardi et ce soir mercredi (2), ce n’est pas le cas du Hongrois. Le premier concert mettait le premier concerto pour violon de Szymanowski avec deux chefs-d’œuvre de la première décennie du XXe siècle qui ont marqué le compositeur polonais, les Images du français Claude Debussy (1862-1918) et le Poème de l’extase du russe Alexandre Scriabine (1872-1915). Au confluences françaises (Debussy, Ravel, Roussel) et russes (Scriabine), la musique de Szymanowski fusionne expressionnisme poétique et impressionnisme coloriste, à l’instar des Images (1892-1899) de Debussy qui se situent autant dans les univers pictural et la littéraire, puisant dans un poème du Britannique Algernon Swinburne (1837-1909) tandis que le compositeur écrit que « le titre Nocturnes veut prendre un sens plus général et surtout plus décoratif » avec tout ce que « ce mot contient d’impressions et de lumières spéciales ». Péter Eötvös en a donné une interprétation pudique et distanciée, se gardant de tout sentimentalisme pour se focaliser sur la jouissance des timbres et des sons avec l’assurance d’une chef confiant en les qualités de ses musiciens. Ce qui s’est avéré justifié tant l’Orchestre Symphonique de Londres est une phalange singulièrement souple et  sûre, les pupitres des cordes aux textures fines et soyeuses, et les pupitres solistes, particulièrement le somptueux cor anglais de Christine Pendrill, le flûtiste Gareth Davies, la bassoniste Rachel Gough, ce qui conduit à s’étonner d’autant plus d’approximations fortuites des cuivres, notamment aux cors. La gestique d’Eötvös est apparue plus engoncée que de coutume, particulièrement dans Debussy, où les deux bras faisaient simultanément les mêmes gestes, et le regard plus souvent porté sur la partition. Les Nocturnes ont parfois laissé hier l’auditeur sur la route, ne le conquérant vraiment que dans les passages les plus vifs et étincelants. 
 Inspiré du poème la Nuit de Mai de Tadeusz Micinski (1873-1918), le Concerto pour violon n°1 op. 35 (1916), considéré comme l’une des premières œuvres concertantes pour violon du XXe siècle, servant même de modèle à Alban Berg, qui l’étudia avant de s'atteler à son Concerto « à la mémoire d’un ange », dix-neuf ans plus tard. De cette œuvre qu’il a enregistrée avec Pierre Boulez et les Wiener Philharmoniker (2), Christian Tetzlaff a sollicité avec empressement son climat de songe nocturne transporté par un archet exaltant des couleurs extraordinairement charnelles excitant l’orgie nocturne d’une musique capiteuse et luxuriante. A l’instar de la Symphonie n° 4, avec piano obligé, et malgré les énormes difficultés réservées au soliste, le concerto pour violon a tout d’une symphonie en un seul mouvement où s’enchâssent plusieurs parties. Totalement investi dans l’exécution, le violoniste allemand a joué son violon autant avec la tête et les mains qu’avec son corps entier, donnant de l’œuvre une interprétation voluptueuse et brillante, soutenu avec vigilance et allant par Péter Eötvös et le LSO, dont les pupitres ont dialogué avec le soliste avec une virtuosité analogue. Sa collaboration avec Tetzlaff et un orchestre londonien flexible convient parfaitement à l'orchestration prodigue du concerto de Szymanowski, tandis que le violoniste avec sa cadence éblouissante écrite par Paul Kochanski, le dédicataire de l’œuvre. Comme pour annoncer le concert de ce soir, Christian Tetzlaff a donné en bis une page peu pratiquée en pareil moment par ses confrères et dont la longueur et les tempi sortent de l’ordinaire, le mouvement lent (Melodia. Adagio) de la Sonate pour violon de Béla Bartók, dans laquelle le violoniste a démontré ses phénoménales capacités expressives, suscitant notamment d’ineffables pianissimi.
C’est sur une puissante interprétation – un peu trop sonore, parfois – du Poème de l’extase op. 54 (1907) de Scriabine que Péter Eötvös et le Symphonique de Londres ont conclu un concert somme toute plutôt court, l’impressionnante batterie de cuivres (8 cors, 6 trompettes, 3 trombones, tuba) conduisant avec flamme cet extraordinaire page d’orchestre.
Bruno Serrou
(1) Voir La Croix n° 39265 lundi 30 avril 2012, page 22
(2) CD DG 4778771
Photos : DR

samedi 28 avril 2012

Le Duo japonais piano/percussion L’iris a réuni à Paris des amis du Conservatoire de Paris pour un enthousiasmant concert monographique Philippe Hurel


Paris, Eglise Saint-Merry, vendredi 27 avril 2012 
 Photo : (c) Gilles Pouëssel
A Paris, la création musicale contemporaine emprunte de multiples voies pour toucher un public qui, s’avère beaucoup plus large et  bigarré que ce que les édiles, décideurs et médias laissent sournoisement entendre. Entre l’Ircam et l’Ensemble Intercontemporain, parmi les plus soutenus, et l’ensemble 2e2m à la périphérie parisienne, il existe des chemins souvent originaux, qui sont dirigés par de jeunes mélomanes entreprenants conquis et convaincus du rôle et de la place importante de la musique de leur temps et qui font tout ce qu’ils peuvent pour que celle-ci touche à son tour les oreilles de l’âge des leurs. Ainsi le Cabaret contemporain, qui va au-devant d’une écoute potentielle de la jeunesse en investissant les lieux où ils aiment à se retrouver, ou bien encore les Rendez-vous Contemporains de Saint-Merry, église des XVIe-XVIIe siècle située au plein cœur de Paris, derrière l’Ircam, qui accueillent le vendredi pour une somme dérisoire un public jeune et particulièrement à l’écoute dans une acoustique précise mais dans une température quasi-polaire pour des concerts de musiciens en début de carrière dans des programmes de musique de notre temps, expérimentale, écrite ou improvisée.
Le « Rendez-vous » d’hier soir donnait carte blanche à une paire de jeunes musiciennes japonaises, la percussionniste Akino Kamiya et la pianiste Yoko Kojiri, qui constituent le Duo L’iris, toutes deux originaires de la région d’Aichi et diplômées du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, où elles se sont rencontrées en 2008. Dans un programme monographique consacré à Philippe Hurel réunissant quatre œuvres composées entre 1997 et 2009, elles ont choisi deux pièces pour le propre instrumentarium et deux partitions pour ensembles pour lesquelles elles ont convié six de leurs amis musiciens ainsi que le compositeur pour qu’il les dirige en personne.

Proposés en ouverture de chacune des deux parties du concert, un duo et un solo ont précédé une pièce d’ensemble. C’est avec Tombeau composé en 1999 à la mémoire du compositeur Gérard Grisey (1946-1998), qui fut un proche de Philippe Hurel, qui programme régulièrement ses œuvres dans les saisons de son propre ensemble Court-Circuit, que le concert a débuté. Cette œuvre d’une douzaine de minutes créée au Shizuoka Hall au Japon le 17 novembre 1999 par deux Japonais, Hiromi Okada (piano) et Hikaru Matsukura (percussion), a été conçue sous le choc de la mort brutale du compositeur Gérard Grisey, annoncée au petit matin gris d’un triste 11 novembre. Comme dans les trois autres œuvres du concert, Hurel alterne deux mouvements vifs aux couleurs scintillantes exaltées par crotales, cloches de vache et sept gongs thaïlandais de toute taille encadrant un émouvant passage d’une douce et tendre mélancolie. « La pièce prit rapidement l'allure d'un rituel, rappelle Hurel dans un texte accompagnant l’enregistrement de l’œuvre paru chez Aeon, et le vibraphoniste se vit attribuer de nombreux instruments supplémentaires comme les cloches de vache, les gongs thaïlandais, les crotales, le tambour de boisé, autant de moyens pour "perturber" le piano sans le désaccorder (contrairement à ce qu)’avait fait Grisey (dans Vortex temporum). Pour la première fois, ma musique ne sera pas objective. J'ai eu une grande difficulté à en calculer le matériau et mon abandon par instant à l'intuition la plus complète n'aurait peut-être pas plu à son dédicataire. Pourtant, c'est bien l'esprit de Gérard qui règne dans cette pièce, elle n'aurait pu se faire sans lui. » Composé en 1997 … à mesure est un sextuor pour piano, flûte, clarinette, violon, violoncelle et vibraphone de treize minutes. Il s’agit d’une œuvre dynamique à la pulsation ferme et décidée, aux élans jubilatoires et aux sonorités scintillantes et cristallines qui la situent dans la séduction sonore de Debussy et, surtout, de Boulez. Dans cette partition qui associe les instruments par affinités de registres, la flûte avec le violon, la clarinette basse et le violoncelle, la percussion et le piano, chaque instrument du duo élargit finement les résonances de l’autre, particulièrement la percussion qui amplifie le piano, dans les deux moments extrêmes de l’œuvre, qui est scindée en son centre par une courte page d’introspection. Ce qu’a parfaitement restitué le sextuor constitué de Valentin Broucke (violon), Askar Ishangaliyev (violoncelle), Marion Constant (flûte), Hidehito Naka (clarinette) et le Duo Iris, l’ensemble étant dirigé avec une jubilation non feinte par Philippe Hurel.
La seconde partie s’est ouverte sur une pièce de huit minutes de 2004-2005, Loops IV. Commande du festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan, cette page pour marimba solo se situe dans la continuité des solos instrumentaux que Hurel compose sous le titre générique Loops (Boucles), à l’instar de Luciano Berio et de ses Sequenze. Le compositeur se fonde sur « de petits motifs rythmiques qui se répètent et se transforment peu à peu. Ce sont des formules simples qui, par ajout ou soustraction successifs, finissent par créer elles-mêmes de nouvelles boucles. » Akino Kamiya interprète cette pièce non seulement avec précision mais aussi avec une richesse sonore et un nuancier d’une amplitude impressionnante, jusqu’aux pianissimi les plus éthérés. C’est avec Interstices que s’est conclu le programme. Commande du Concours international de piano d’Orléans 2009 et des Percussions de Strasbourg, cette partition de quatorze minutes pour piano solo et trois percussionnistes se situe bien au-delà d’une œuvre de circonstance. Certes, la virtuosité du piano est grande, mais elle n’est en aucun cas gratuite, car tout ici est musique servie par une orgie de sons, de rythmes, de couleurs et de vie, et le piano sait à la fois s’extraire et se fondre au groupe de percussion, à la façon d’un concerto, voire d’une pièce soliste, tant l’on est souvent surpris, au cours des trois sections vif-lent-vif, de n’entendre qu’un seul timbre instrumental élargi par les harmoniques de quatre résonances… Interstices est une œuvre parfaitement maîtrisée qui a tout les atouts pour un franc succès auprès des pianistes et des percussionnistes. Sous la direction chaloupée de l’auteur, le Duo L’iris renforcé par les percussionnistes Sylvain Borredon et Thibault Lepri en ont tiré l’essence avec gourmandise, délivrant une énergie qui a su réchauffer un auditoire transi de froid dans une église de Saint-Merry ouverte à tout vent et à l’environnement si bruyant que les cris venant à jet continu de l’extérieur se sont avérés souvent gênants.
Bruno Serrou
1) http://rendezvouscontemporains.com

vendredi 27 avril 2012

Concert de grande beauté de l’Orchestre National de France, jusqu’à ce que, soudain, Kurt Masur s’effondre…


Paris, Théâtre des Champs-Elysées, jeudi 27 avril 2012
 Photo : DR
Programme russe, violemment interrompu hier soir, pour l’Orchestre National de France, qui retrouvait pour la seconde semaine consécutive, son ex-directeur musical, Kurt Masur (1), aujourd’hui son directeur musical honoraire à vie. Le pas mesuré, le dos légèrement voûté, la silhouette amincie mais toujours noble et droit de stature, le grand chef allemand a à quatre vingt quatre ans toujours fière allure. En bras de chemise et pantalon noirs, dirigeant sans partition, Masur a lancé l’air de ne pas y toucher la Symphonie n° 1 en fa mineur op. 10, œuvre qui lança en 1926 la carrière internationale d’un artiste âgé d’à peine 20 ans, Dimitri Chostakovitch. L’ironie qui allait caractériser la création du compositeur sa vie durant y est déjà clairement imprimée, ce que dit d’ailleurs sans ambages le titre « Symphonie grotesque » que lui accola tout d’abord son auteur, qui envisageait alors à la présenter pour son diplôme de fin d’études au Conservatoire de Leningrad.

Commençant dans un climat d’une fraîcheur toute juvénile qui baigne les deux mouvements initiaux, l’œuvre se tend progressivement dans un Lento dont la douleur et le tragique relèvent déjà de la personnalité de Chostakovitch, et éclate dans l’Allegro molto final où alternent grotesque, lyrisme exacerbé, violence tellurique. L’orchestration, d’abord fine et légère, s’étoffe et s’opacifie pour devenir extrêmement dense, mais elle demeure continuellement claire et contrastée, avec de riches solos de cordes et de bois. Kurt Masur, qui dirige par cœur cette partition qu’il fréquente depuis le début des années 1950, en souligne les particularités les plus secrètes, laissant respirer l’orchestre en limitant souvent ses indications à un regard vers un pupitre soliste, ce qui n’empêche pas certains instrumentistes de partir un peu tôt et de se faire par trop sonores du côté des cuivres.
Plus lumineuse et apaisée que de coutume, tout en gardant son urgence et sa gravité implacable, ce qui lui confère une dimension crépusculaire d’autant plus émouvante qu’elle est contenue, la Symphonie n° 6 en si mineur « Pathétique » op. 74 de Tchaïkovski s’est avérée d’une noblesse et d’une grandeur trahissant une grande maturité. Le thème lugubre du basson à l’entrée de l’Adagio initial a imposé d’entrée à la salle entière une émotion soutenue, puis haletante lors de sa reprise au tout début de l’Allegro non troppo qui s’est déployé dans un vacarme plus tenu que de coutume, le lyrisme plutôt que le fatum emportant le mouvement initial entier. Dans l’Allegro con grazia, Masur a bien mis en exergue la souplesse et la légèreté de la valse à cinq temps qui pulvérise l’angoisse qui a précédé en l’emportant dans un tourbillon d’élégance insouciante tempérée par un retour d’un tragique pressentiment. Le geste plus marqué et le corps bougeant davantage que dans les pages précédentes, comme porté par l’allant de ce qui allait suivre, Masur oublia de ménager son corps et lança l’Allegro molto vivace du Scherzo avec une vitalité de feu, l’orchestre suivant sans tergiverser le chef qui l’encourageait dans un élan continu à porter le son aux limites de la déchirure, jusqu’à ce que, se retournant soudain vers les premiers violons, Kurt Masur croise machinalement le bas des jambes, son grand corps se mette à chanceler et, malgré une tentative d’un violoniste de le retenir, tombe lourdement de son pupitre pour choir pesamment sur le dos au centre du premier rang d’orchestre à un mètre cinquante au-dessous du plateau. Après quelques secondes d’hésitation, médecins et pompiers furent appelés, tandis que le public était prié de dégager un espace autour du Maestro pour qu’il puisse respirer. Quelques minutes plus tard, la salle était évacuée, le concert définitivement interrompu, des nouvelles du chef se voulant rassurantes étaient données dans le hall du théâtre, tandis que les secours préparaient l’évacuation de Kurt Masur vers l’hôpital Georges Pompidou. 

Ce vendredi midi, un communiqué de presse de l'Orchestre National de France indique que « après des examens approfondis rassurants, Kurt Masur se repose à l’hôpital. Il a fait quelques pas ce matin et devrait sortir sous peu ».
Bruno Serrou

1) L’Orchestre National de France vient de publier son premier disque avec son directeur musical actuel, l’Italien Daniel Gatti, le successeur de Kurt Masur. Il s’agit d’un disque monographique consacré à Debussy réunissant trois partitions pour orchestre, la Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune et Images (1 CD Sony Classical 88697974002)

jeudi 26 avril 2012

Michel Plasson retrouve avec élan l’Orchestre de l’Opéra national de Paris pour un unique concert de musique française


Opéra-Bastille, mercredi 25 avril 2012
 Photo : DR
Pour son unique prestation à l’Opéra de Paris de la saison, Michel Plasson a porté son dévolu sur un programme où il excelle : la musique française. C’est en effet avec ce répertoire qu’il s’est imposé dans le monde, autant dans les fosses d’opéra que sur les plateaux des salles de concert, plus particulièrement au Théâtre du Capitole de Toulouse dont il fut le directeur artistique de 1973 à 1981, et comme directeur musical de l’Orchestre du Capitole de Toulouse pendant trente-cinq ans (1968-2003), mais aussi en Allemagne, en Espagne, aux Etats-Unis et jusqu’en Chine. A 79 ans, le chef parisien est apparu en forme, tout en mesurant ses pas dans la longue traversée de la scène de Bastille et, porté par l’enthousiasme engendrée par la performance éblouissante de l’orchestre, prenant le risque d’un faux-pas lors de son ultime descente du podium à la toute fin de soirée, qu’il a dirigée le geste large et franc, la main gauche semblant avoir retrouvé sa fermeté d’antan mais pétrissant toujours de ses doigts la pate sonore lorsqu’il s’agit d’indiquer une nuance piano et des textures évanescentes.
Michel Plasson a ouvert le concert avec les Valses nobles et sentimentales de Maurice Ravel, qui, dans cette « chaîne de valses » tout d’abord destinée au piano, rend expressément hommage à Franz Schubert. Orchestrées en mars 1912, soit dix mois après la première audition de la mouture originale, créées sous cette forme en concert le 15 février 1914, ces sept valses avec épilogue aux contours nostalgiques et âcres se présentent comme un adieu à un monde que le compositeur pressentait en déliquescence, à quelques mois du déclenchement du premier conflit mondial. La sixième valse est d’ailleurs porteuse des grincements acerbes et du rythme étourdissant de La Valse de 1919-1920. C’est au demeurant dans cette dernière, ainsi que dans les deux mouvements conclusifs qui la suivent que Plasson a été à son meilleur, l’Orchestre de l’Opéra semblant d’un coup s’animer pour s’étourdir peu à peu dans une ivresse de rythmes et de sons. Ainsi, après des applaudissements peu fournis qui ont dit combien cet opus ravélien parle peu au grand public, la seconde suite Bacchus et Ariane op. 43 d’Albert Roussel qui correspond en fait à la totalité du second acte du ballet composé en 1930-1931 et créé à l’Opéra de Paris le 22 mai 1931, acquiert dès la phrase d’entrée un tour extrêmement expressif, Plasson mettant en évidence son sens aigu du développement du discours dramatique et de sa progression, tandis que l’orchestre de l’Opéra le suit voire le précède dans sa conception d’une partition qui dit combien la création de son auteur est inexplicablement trop rare dans les salles de concert françaises.

Troisième œuvre du programme, la célébrissime Symphonie fantastique d’Hector Berlioz que Plasson dirige avec ferveur tout en ménageant des contrastes riches en tensions et en onirisme, tandis que l’orchestre flamboie avec ravissement poussé par la direction enthousiaste et évocatrice de Plasson qui porte parfois à la limite de l’asphyxie, ce qui suscite de petites approximations au cor, à la clarinette et au hautbois solos, tandis qu’altos, cor anglais, trompettes et trombones rivalisent de beauté. En fin de programme, Plasson a ajouté un Adagio extrait de l'Arlésienne de Georges Bizet, qu’il a présenté comme émanant de « Dieu », en hommage à son ami Maurice André (1933-2012), né la même année que lui. «Je l’aimais et je l’aime toujours parce qu’il était unique. Nous étions très proches dans le temps et dans le cœur », déclara le chef d’orchestre aux obsèques du trompettiste.  
Bruno Serrou

mercredi 25 avril 2012

Die Walküre de Wagner d’anthologie Théâtre des Champs-Elysées par la troupe du Bayerische Staatsoper et son directeur musical Kent Nagano


Théâtre des Champs-Elysées, mardi 24 avril 2012
 Kent Nagano - Photo : DR
Un an presque jour pour jour après leur extraordinaire Parsifal dans cette même salle, le Théâtre des Champs-Elysées a offert hier l’une des plus belles soirées de concerts de la saison parisienne en accueillant de nouveau les forces artistiques de l’Opéra d’Etat de Bavière dans une autre page de Richard Wagner, la première journée du Ring, Die Walküre. Le public est sorti abasourdi par cette expérience intense et rare lorsqu’il s’agit d’un opéra donné en version concert. Ecouter cette œuvre avec l’orchestre du théâtre qui en a assuré la création sur l’ordre du roi Louis II de Bavière le 26 juin 1870 sous la direction de Franz Wüllner devant un parterre où se trouvaient réunis entre autres Johannes Brahms, Henri Duparc, Judith Gautier, Joseph Joachim, Franz Liszt, Catulle Mendès, Camille Saint-Saëns, mais en l’absence du mentor de l’auteur de l’opéra, est en soi émouvant, même si le Théâtre des Champs-Elysées n’est pas l’Opéra de Munich, et les musiciens de l’orchestre ne sont que les lointains successeurs de ceux qui ont assuré la création, notamment du fameux corniste Franz Strauss, père d’un certain Richard, au caractère bouillonnant.
Actuel directeur musical de l’Opéra d’Etat de Bavière, Kent Nagano et son orchestre de fosse munichois, qui viennent d’achever la première série de représentations de La Walkyrie en leur théâtre (1), ont donné hier une interprétation survoltée mais scrupuleuse et extraordinairement théâtrale de la partition. Le chef d’orchestre américain a indubitablement le sens du drame wagnérien et de sa progression, tant il sait dégager avec subtilité les idées forces et présenter les leitmotive dans leur infinie diversité de couleurs et de sens en fonction du contexte où ils se présentent tout en les inscrivant bel et bien dans leur signification première. Il sait aussi remarquablement exalter la profondeur, l’intimité, la passion des personnages, des situations et des climats tout en sollicitant avec perspicacité la vigueur, la frénésie et l’énergie du flux musical, ce qui lui permet de façonner avec une justesse saisissante les tensions dramatiques et rythmiques, ainsi que le riche nuancier de la palette instrumentale. L’orchestre se déploie avec aisance dans ce flot extraordinairement mobile, avec un élan sonore frénétique, une agilité inaltérable et une tension prodigieuse qui emporte tout sur son passage, l’ensemble des pupitres s’exprimant sans réserve, violons frémissants, altos moelleux, violoncelles onctueux, contrebasses grondantes, bois frétillants, cuivres doués de vies polychromes.  
La remarquable distribution réunie pour ce concert est à quelques variantes près celle des représentations qui viennent de s’achever à Munich. D’où une présence quasi idéale de chacun des protagonistes, la plupart étant emprunts de la direction d’acteur d’Andreas Kriegenburg, metteur en scène de l’actuelle production du Ring de l’Opéra de Bavière. Ainsi, présente à Munich, Anja Kampe est une Sieglinde de feu et de passion exacerbés. L’amante-jumelle, fille de Wälse acquiert avec elle une densité et une vitalité prodigieuses. Cette incarnation extraordinaire repose à la fois sur une voix large, des graves sombres galvanisés par des aigus superbement projetés et une stature d’écorchée vive que l’affection de Siegmund a du mal à rasséréner. Dans ses meilleurs moments, fort nombreux au demeurant, il est impossible d’échapper au souvenir de la merveilleuse Leonie Rysanek dans ce même rôle, leurs Sieglinde étant aussi brûlantes, déchirées, généreuses l’une que l’autre. Face à la soprano allemande, Lance Ryan, qui remplaçait Klaus Florian Vogt titulaire du rôle à Munich, est un Siegmund puissant, parfois un peu trop sonore, mais conquérant et d’une force mâle, capable de notes particulièrement impressionnantes, notamment celles de ses « Nothung », vertigineux.  Thomas Johann Mayer, que le public parisien a découvert en mai 2010 à l’Opéra de Paris dans ce même ouvrage, est l’un des Wotan les plus éclatants de sa génération. Voix sûre et égale, sa présence vocale s’est affermie, et, libéré de la fâcheuse mise en scène de Günter Krämer, le baryton allemand s’impose en dieu tourmenté et singulièrement humain se dissimulant désespérément sous une carapace de guerrier irascible. Mayer vit son personnage de l’intérieur, brossant un Wotan inquiet, troublé, atrabilaire, vindicatif, mais aimant et égaré – la façon dont il interrompt violemment Brünnhilde, sa fille préférée qui l’a humilié, alors qu’elle évoque le glaive qu’il avait forgé pour Siegmund – « Und das ich ihm in Stücken schlug! »  (Et que j’ai brisé en morceaux dans ses mains !) –, est d’une vérité à couper le souffle… Thomas J. Mayer pèse chaque syllabe de son juste poids fondé sur un phrasé d’une suprême musicalité. Ainsi, son monologue du deuxième acte où il revient sur la malédiction d’Alberich et ses conséquences, est d’une densité telle que ce passage souvent fastidieux est passé trop vite. Sa confrontation avec Fricka est un autre grand moment de théâtre, Wotan étant poussé dans ses derniers retranchements par une femme qui est la droiture rigidifiée même et qui le manœuvre non sans un certain sadisme. Passant avec un naturel confondant de l’état d’épouse blessée à celui de femme victorieuse ayant obtenu gain de cause, après être passée par l’humiliation, l’agressivité, le contentement, voix au beau velours d’une puissance naturelle et droite, la Fricka de Michaela Schuster (qui s’est substituée à Sophie Koch, Fricka à Munich) est extraordinairement convaincante. Sur les même cimes que Wotan, puissante et sensible, prodige de musicalité, la Brünnhilde de Nina Stemme est éblouissante. La voix de la soprano suédoise ne souffre d’aucune défaillance, droite, vibrante, riche en harmoniques, charnelle, et sa maîtrise de la scène est totale, comme l’atteste la façon dont elle s’est rattrapée après un faux départ, discrètement mais efficacement rétablie par Nagano, décalage sans doute dû à un regard trop longuement porté sur la partition déposée sur un pupitre trop éloigné – elle est d’ailleurs la seule à avoir jeté de temps à autre un œil sur la partition, peut-être pour se rassurer, remplaçant hier Katarina Dalayman, Brünnhilde à Munich – et plus encore peut-être engourdie par l’émotion. Voix puissante et noire, articulation claire et sans faille, Ain Anger est un impressionnant Hunding. Enfin, les huit Walkyries forment une formidable troupe d’où émergent la Gerhilde de Danielle Halbwachs, l’Ortlinde de Golda Schultz et la Rossweisse d’Alexandra Petersamer. Une soirée comme il en est peu qui laisse espérer un retour rapide de Kent Nagano avec son ensemble munichois, les forces de l’Opéra de Bavière revenant sans lui la saison prochaine, mais avec le jeune chef norvégien Eivind Gullberg Jensen, dans un Fidelio de Beethoven des plus prometteurs, puisqu’il réunira entre autres Jonas Kaufmann, Waltraud Meier et Matti Salminen (2).
Bruno Serrou
1) Cette Walkyrie est reprise en juillet 2012 dans le cycle du Ring mis en scène par Andreas Kriegenburg présenté dans le cadre du Festival de Munich puis en janvier-février et juillet 2013 à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner. Munich reprend également à cette occasion ses productions du Fliegende Holländer, de Tannhäuser, Lohengrin, Tristan und Isolde et Parsifal.  A remarquer qu’il manque curieusement, parmi les opéras ayant accès au plateau du Festspielhaus de Bayreuth, Die Meistersinger von Nürnberg, pourtant créé en 1868 à l’Opéra de Munich…
http://www.bayerische.staatsoper.de/1164--~spielplan~premiere.html
2) 30 octobre 2012.
http://2013.theatrechampselysees.fr/http://2013.theatrechampselysees.fr/