mardi 6 décembre 2011

La Création musicale serait-elle condamnée à la portion congrue ?


Salle Favart, samedi 3 décembre 2011
Journée « Futurs composés »
La Création musicale serait-elle condamnée à la portion congrue ?
Organisé par le réseau national de la création musicale « Futurs composés », qui compte plus de cent trente membres actifs (centres nationaux de création musicale, éditeurs et labels, ensembles et compagnies, indépendants, structures de production, de diffusion, d'information et de formation, compositeurs, interprètes, etc.), la Journée de la Création musicale 2011 a investi samedi la Salle Favart pour deux tables rondes et une série de trente mini-concerts, le tout de 9h30 à 23h, non stop.
En cette période pré-électorale, le sujet de cette édition était tout trouvé, tant la place de la création musicale semble devoir se réduire comme peau de chagrin dans les enjeux des politiques culturelles des nombreux candidats à la présidence en 2012 et des partis politiques français. Nous sommes loin désormais pour la création de la période faste de l’ère Pompidou et des premières années Giscard d’Estain, ce dernier n’ayant pu aller à l’encontre des projets engagés par son prédécesseur. En revanche, depuis les années 1980, la création musicale tend à être déconsidérée, victime de préjugés et d’une diffusion qui la confinent presque au ghetto, s’il ne se trouvait encore quelque figure musicale emblématique pour la porter à la connaissance du grand public par le biais de quelques médias - et pas toujours ceux censés être voué à la musique. L’un des premiers témoignages du désengagement de la puissance publique aura été l’exclusion du projet prévu en liminaire de l’Opéra Bastille, celui de salle modulable prévue pour favoriser l’expression de nouvelles approches de l’opéra et de la création lyrique contemporaine. Ce qui n’empêche pas groupes de recherche, ensembles et festivals de faire florès, mais le plus souvent dans de précaires conditions.
Les deux débats auront attiré un nombreux public de gens directement concernés, sous la voûte rococo du foyer de l’Opéra-Comique. Le premier a permis à des chargés de missions culturelles des équipes de campagnes de quelques-uns des candidats à la présidentielle de s’exprimer sur leur sensibilité à la création, leurs points de vue sur la question et les moyens que les partis et les candidats entendent déployer pour sa valorisation, son audience et sa considération alors que les hommes politiques semblent toujours plus sourds et cherchent non plus à cultiver et rehausser la curiosité et la réflexion de leurs concitoyens mais à les divertir et à industrialiser les filières culturelles, spectacle vivant inclus. Parmi les bribes du débat entendues, je me limiterai à donner l’exemple caractéristique du représentant du MoDem, qui, de toute évidence peu au faîte de ce qui se fait déjà, a regretté que les créateurs restent dans leur tour d’ivoire au lieu de se tourner vers la pédagogie en écrivant et composant pour les jeunes publics… Que n’a-t-il cherché à s’informer sur les nombreuses actions menées par des ensembles comme Ars Nova ou 2e2m, et à se documenter sur l’activité d’un certain nombre de compositeurs, et non des moindres, comme Georges Aperghis ?… Trop facile de se dédouaner de la sorte, et d’autant plus dommageable que c’est contraire à la vérité, ce qui conforte le sentiment de méconnaissance totale d’un sujet il est vrai fort peu porteur de voix aux élections, la « niche » étant plus réduite que celle des chasseurs. La seconde table ronde aura conforté la première, puisque la question centrale était « entre Etat mécène et Etat facilitateur, quelles nouvelles modalités d’intervention du ministère de la Culture ? » En fait, le débat s’est focalisé sur l’émergence du nouveau Centre national de la musique, présenté par ses initiateurs comme l’équivalent pour la musique de ce qu’est le CNC pour le cinéma, le CNM a été voulu par Nicolas Sarkozy pour sauver du naufrage l’industrie de la musique, le président se disant « très inquiet » pour l’industrie française du disque. Les missions du CNM devraient être la défense de la propriété intellectuelle, l’encadrement du streaming et l’émergence d’ « un instrument fort de défense des intérêts communs de la filière [musicale] aux plans national, européen et mondial ». En d’autres termes, il devrait permettre au politique d’encadrer une industrie musicale à gros enjeux. Mais quid de la création musicale « savante » ?... Elle est a priori la grande oubliée, puisque de toute évidence exclue de la « musique » ! En fait, qu’est-ce que la musique, aujourd’hui ? Une industrie à destination du plus grand nombre, donc la plus simple et la plus mondialiste possible ? Cela quoi qu’en disent par ailleurs les « décideurs », y compris Jacques Toubon, qui se sera exprimé samedi après-midi d’une voix de stentor mais de façon claire quoi que souvent alambiquée (il n’est pas homme politique pour rien). Il est vrai que, outre ses casquettes d’ex-ministre de la Culture, d’actuel président de la Fevis (Fédération des Ensembles Vocaux et Instrumentaux Spécialisés) et membre de l’Hadopi, M. Toubon est un authentique mélomane, ce qui est de plus en plus rare au sein de l’appareil politique. Malgré les garanties qu’il semble identifier chez les membres du parti auquel il appartient, l’UMP, il convient de douter de ce qu’il adviendra de la création et des créateurs dans la nébuleuse CNM. Surtout si, comme il a été dit dans ce débat, les subsides de l’Etat en faveur de la création sont dégagés de la tutelle du ministère de la Culture et des autres guichets comme la Sacem, la Sacd, la Spedidam et autres, pour être réunis sous le seul label CNM. Il est à craindre, comme le disait un compositeur inquiet, que, sous prétexte de simplification des démarches d’aide à la création, il devienne impossible de se tourner vers des subsides de substitution à qui la CNM exprime une fin de non recevoir, contrairement à ce qui se fait aujourd’hui lorsque l’un ou l’autre se refuse à verser une aide. Laurent Petitgirard a fait part des doutes et des craintes de la Sacem qu’il préside et qui, par le biais de sa fondation, dispose d’un budget conséquent en faveur de la création musicale savante tout en finançant sa diffusion notamment via le label discographique MFA (Musique française d’aujourd’hui), annoncé passer sous la tutelle du CNM, d’autant plus que le projet stipule que si, « dans le système actuel, les aides à la création musicale s’organisent autour de différentes sociétés de perception et de redistribution interne des droits, du type de la Sacem », à l’avenir, le « CNM viendrait proposer un guichet unique et des assiettes de subventions élargies. » Cela alors-même que les statuts dudit CNM ne prévoient pas la présence d’un membre de la Sacem ni du moindre artiste créateur au sein de son Conseil d’administration. Il est symptomatique d’ailleurs que le rapport à l’origine de la création du CNM ait été élaboré par une équipe ne comprenant aucun représentant de la musique, puisqu’il a été rédigé par Didier Selles (conseiller maître à la Cour des comptes), Franck Riester (député UMP, ancien rapporteur parlementaire des deux lois Hadopi, et membre du collège de la Haute Autorité), Alain Chamfort (auteur-compositeur-interprète - de variétés), Daniel Colling (directeur du Printemps de Bourges et du Zénith de Paris) et Marc Thonon (directeur du label Atmosphériques et président de la Société civile des producteurs de phonogrammes en France). Il est également significatif que la représentante de la Direction de la Musique au ministère de la Culture se soit félicitée de la création du CNM et ait assuré que l’Etat pérenniserait son soutien à la création. Au bout de deux heures trente de débat, il était difficile de se faire une opinion sur la nécessité du CNM et la façon dont il va intégrer ou avaler la création contemporaine et ses créateurs...
Les deux longues séries concerts qui ont ponctué la journée ont permis de faire connaissance de plusieurs groupes, toutes tendances musicales confondues, de la musique pop’ « d’essai », avec un équipe constituée de Yann Joussein, Fanny Lasfargues et Nicolas Senty dans un Voyage d’Io de Thibault Walter sans autre intérêt que celui de crève-tympans, ou Mirtha Pozzi et Isabelle Rivoal dans une pièce déclamée et dansée sans portée réelle, tandis que Joël Versavaud proposait une pièce assez inventive de Lionel Ginoux, Grimace pour saxophone baryton. Mais ce sont les ensembles Variances, avec un remarquable Manoa de Thierry Pécou, et 2e2m dirigé par Pierre Roulier dans It de Frank Bédrossian, qui se sont imposés dans les deux heures de la première série, tandis que le contrebassiste Olivier Sens a su convaincre dans sa propre pièce qu’il semblait improviser, alors que l’improvisation qu’il a annoncée s’est avérée plutôt coincée.
Bruno Serrou

lundi 5 décembre 2011

Concert Helmut Lachenmann passionnant de l'ensemble Aleph
(Théâtre Dunois, vendredi 2 décembre)
Concert de l'ensemble Aleph vendredi Théâtre Dunois, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Cet ensemble de virtuoses épris de création en résidence en ce petit théâtre de quartier aux gradins raides et durs qui se font les ennemis des fessiers les plus fermes en moins de vingt minutes, propose depuis sa création en 1983 des programmes exigeants et audacieux que fort peu d'ensembles de musique contemporaine osent concevoir. Aussi ne pouvait-on qu'être attristé de constater l'absence d'Helmut Lachenmann, à qui ce concert monographique était consacré, alors que l'avant-veille l'immense compositeur allemand avait honoré de sa présence l'Ensemble Intercontemporain qui donnait Cité de la musique l'une de ses œuvres. Devant une petite cinquantaine de spectateurs de toute évidence singulièrement connaisseurs et fidèles auditeurs d'Aleph, ce sont trois œuvres chambristes balayant trente ans de production lachenmannienne qui ont été présentées. Trio fluido pour clarinette, alto et percussion (1966-1967), représentants des trois grandes familles instrumentales (vents, cordes, percussion) est encore encrée dans la tradition, jouant sur les qualités intrinsèques des instruments, qui restent parfaitement identifiables, du moins jusqu'à mi-parcours. Car, dès lors, le ton et les couleurs changent porteurs des spécificités de l'écriture du Lachenmann de la maturité, les instruments se dépouillant soudain de leurs caractères propres pour fusionner dans un brouillard de sons et de timbres singulièrement raffiné. La seconde pièce était semble-t-il donnée en première audition française dans sa version révisée en 2009, après l'expérience opératique de La petite fille aux allumettes sur lequel il travailla plus de vingt ans (1979-2000). ...got lost... est en effet à l'origine de la première partition vocale de Lachenmann, qui l'a retravaillé en 2009. Monica Jordan (voix) et Sylvie Drouin (piano) ont interprété avec un bonheur partagé, chacune jouant de tous les moyens expressifs vocaux et instrumentaux, du bruit de bouche au chant, en passant par le souffle, le sifflement, le râle, les onomatopées, la parole, le cluster, la résonance, etc., les textes alternant en vingt-six minutes l'allemand, le portugais et l'anglais. Une œuvre passionnante remarquablement interprétée. À l'instar de la troisième, Allegro sostenuto pour clarinette, piano et violoncelle (1986-1988). Malgré ses 35mn, on ne sent pas le temps passer, tant l'oeuvre est variée et dramaturgique. Les musiciens (Dominique Clément, Sylvie Drouin et Christophe Roy) ont joué à la perfection sur tous les registres, fondant leurs timbres, se détachant, jouant des processus de construction, de destruction et de transformation avec raffinement, exaltant des sons inouïs, avec une maîtrise exemplaire.

vendredi 2 décembre 2011

Une dixième symphonie perfectible clôturait au Théâtre du Châtelet l'"intégrale Mahler 2010-2011" de l'Orchestre National de France et Daniele Gatti (1er décembre 2011)
Déception hier soir au sortir du Châtelet à l'issue de l'ultime volet de l'intégrale Mahler de l'Orchestre National de France et de son directeur musical Daniele Gatti. Commencé en fanfare la saison dernière en ce même théâtre avec un flamboyant Klagende Lied, poursuivi avec de grands moments (les Sixième et Neuvième) entrecoupés de rendez-vous moins convaincants (les Première et Quatrième), le cycle s'est conclu sur la Dixième Symphonie en fa dièse majeur laissée inachevée par Mahler à l'exception des premier et troisième mouvements mais proposée ce soir dans l'ultime réalisation de Deryck Cooke. N'ayant guère eu de répétitions (la première lecture s'est tenue trois jours avant ce concert), l'orchestre, qui ne l'avait jamais jouée dans son intégralité, n'a pas vraiment acquis la maîtrise technique idoine (l'œuvre, qui fait amplement appel à la virtuosité pour des instrumentistes jouant souvent à découvert, les tutti étant rares), avec de trop nombreuses fautes de cuivres, tandis que Gatti n'a pas réussi à donner d'unité à son discours, étirant excessivement les tempos (quatre-vingt minutes au lieu de soixante-dix) dans une partition souvent découpée en plans séquences mais à laquelle il convient de donner une totale cohésion, de ton et de style, guère évidente à atteindre, tandis que les immenses cris de douleur aux deux-tiers du mouvement initial (trois énormes clusters) et dans les dernières mesures du finale, aux seules cordes, dans l'extrême aigu, deux appels du compositeur à Alma et à la vie qui s'enfuit, n'ont pas été assez appuyés, au point de ne pas bouleverser l'auditeur. L'ONF et Gatti partent en tournée avec les Neuvième et dixième la semaine prochaine. Gageons que cette dernière Symphonie sera plus tenue, et que les auditeurs de France Musique auront ainsi la chancetd'ecouter une interprétation accomplie de cette œuvre déchirante, le concert du Châtelet n'ayant pas été diffusé en direct, mais seulement enregistré dans l'attente du resultat des deux concerts à l'étranger.
Bruno Serrou

jeudi 1 décembre 2011

Salle Pleyel, mardi 29 novembre, second concert du London Symphony Orchestra et de son chef principal, Valery Gergiev, avec, en soliste, Anne-Sophie Mutter. Le principal attrait de ce concert résidait en la première française de la pièce concertante pour violon et orchestre de Wolfgang Rihm, Lichtes Spiel, ein Sommerstück für Violine und kleines Orchester (Jeu de Lumière, une pièce estivale pour violon et petit orchestre). Créée voilà un an à New York par le New York Philharmonic et Anne-Sophie Mutter, sa dédicataire qui la joue avec délicatesse et sensualité, cette œuvre en un mouvement continu qui requiert une formation Mozart, est aérienne et fluide, les nuances étant à dominante pianissimo, avec de rares tensions. Quelques passages de cordes à vide font directement allusion  au Concerto "à la mémoire d'un ange" d'Alban Berg, qui, en regard, apparaît d'une écriture plus téméraire que celle de Rihm, plus directement séduisante et chantante. 
Avant l'entracte, Anne-Sophie Mutter a proposé l'archi-rabâché Concerto de Tchaïkovski, commencé avec un archet trop lourd et collant à la corde au risque d'attaques de notes aléatoires. Du coup, l'on a pu craindre un moment que la violoniste allemande retourne à ses défauts qui lui firent de l'ombre quelques années, mais elle a vite retrouvé ses marques, pour brosser deux derniers mouvements éblouissants d'engagement et de beauté sonore. Gergiev et le LSO se sont comportés en véritables partenaires, au point de donner à ce concerto le tour d'une symphonie concertante. Ouvert sur le paisible Lac enchanté de Liadov que Gergiev a déjà donné à Pleyel avec son orchestre du Mariinski, le concert s'est achevé sur la première des trois symphonies de guerre de Chostakovitch, la Sixième, œuvre courte mais dense et douloureuse se terminant dans un optimisme contraint, voire grimaçant, dans laquelle Gergiev est comme un poisson dans l'eau, à la tête d'un LSO virtuose et aux sonorités un brin trop lumineuses considérant l'écriture acide du compositeur russe.